Cette réponse de Gontran réunit les Ostrasiens aux Aquitains en

faveur de Gondovald. Les grands du Midi l'accueillirent[225], et

sous leur conduite, il fit de rapides progrès. Il se vit bientôt

maître de Toulouse, de Bordeaux, de Périgueux, d'Angoulême. Il

recevait au nom du roi d'Ostrasie le serment des villes qui avaient

appartenu à Sigebert. Le danger devenait grand pour le vieux roi

de Bourgogne. Il savait que Brunehaut, Childebert et les grands

d'Ostrasie favorisaient Gondovald, que Frédégonde elle-même était

tentée de traiter avec lui, que l'évêque de Reims était secrètement

dans son parti; tous ceux du Midi y étaient ouvertement. La

défection du parti romain ecclésiastique, dont il s'était cru si

sûr, obligea Gontran de se rapprocher des Ostrasiens; il adopta son

neveu Childebert, et le nomma son héritier, lui rendit tout ce qu'il

réclamait, et promit à Brunehaut de lui laisser cinq des principales

cités d'Aquitaine, que sa soeur avait apportées en dot, comme

ancienne possession des Goths.

[Note 225: «Comme Gondovald cherchait de tous côtés des secours,

quelqu'un lui raconta qu'un certain roi d'Orient, ayant enlevé le

pouce du martyr saint Serge, l'avait implanté dans son bras droit,

et que lorsqu'il était dans la nécessité de repousser ses ennemis,

il lui suffisait d'élever le bras avec confiance; l'armée ennemie,

comme accablée de la puissance du martyr, se mettait en déroute.

Gondovald s'informa avec empressement s'il y avait quelqu'un en cet

endroit qui eût été jugé digne de recevoir quelques reliques de saint

Serge. L'évêque Bertrand lui désigna un certain négociant nommé

Euphron, qu'il haïssait, parce qu'avide de ses biens, il l'avait fait

raser autrefois, malgré lui, pour le faire clerc; mais Euphron passa

dans une autre ville et revint lorsque ses cheveux eurent repoussé.

L'évêque dit donc: «Il y a ici un certain Syrien nommé Euphron, qui,

ayant transformé sa maison en une église, y a placé les reliques de

ce saint; et, par le pouvoir du martyr, il a vu s'opérer plusieurs

miracles, car, dans le temps que la ville de Bordeaux était en

proie à un violent incendie, cette maison, entourée de flammes, en

fut préservée.» Aussitôt Mummole courut promptement avec l'évêque

Bertrand à la maison du Syrien, y pénétra de force, et lui ordonna de

montrer les saintes reliques. Euphron s'y refusa; mais, pensant qu'on

lui tendait des embûches par méchanceté, il dit: «Ne tourmente pas un

vieillard et ne commets pas d'outrages envers un saint; mais reçois

ces cent pièces d'or et retire-toi.» Mummole insistant, Euphron lui

offrit deux cents pièces d'or; mais il n'obtint point à ce prix

qu'ils se retirassent sans avoir vu les reliques. Alors Mummole

fit dresser une échelle contre la muraille (les reliques étaient

cachées dans une châsse au bout de la muraille, contre l'autel), et

ordonna au diacre d'y monter. Celui-ci, étant donc monté au moyen de

l'échelle, fut saisi d'un tel tremblement lorsqu'il prit la châsse,

qu'on crut qu'il ne pourrait descendre vivant. Cependant, ayant pris

la châsse attachée à la muraille, il l'emporta. Mummole, l'ayant

examinée, y trouva l'os du doigt du saint, et ne craignit pas de

le frapper d'un couteau. Il avait placé un couteau sur la relique

et frappait dessus avec un autre. Après bien des coups qui eurent

grand'peine à le briser, l'os, coupé en trois parties, disparut

soudainement. La chose ne fut pas agréable au martyr, comme la suite

le montra bien.»--Ces Romains du Midi respectaient les choses saintes

et les prêtres bien moins que les hommes du Nord. On voit un peu

plus loin qu'un évêque ayant insulté le prétendant à table, les ducs

Mummole et Didier l'accablèrent de coups.--Greg. Tur., l. VII, ap.

Scr. Rer. Fr., t. II, p. 302.]

La réconciliation des rois de Bourgogne et d'Ostrasie découragea le

parti de Gondovald. Les Aquitains montrèrent autant d'empressement à

l'abandonner qu'ils en avaient mis à l'accueillir. Il fut obligé de

s'enfermer dans la ville de Comminges, avec les grands qui s'étaient

le plus compromis. Ceux-ci épiaient le moment de livrer le malheureux

et de faire leur paix à ses dépens. L'un d'eux n'attendit pas même

l'occasion; il s'enfuit avec les trésors de Gondovald.

«Un grand nombre montaient sur la colline, et parlaient souvent

avec Gondovald, lui prodiguant les injures et lui disant: «Es-tu ce

peintre qui, dans le temps du roi Clotaire, barbouillait dans les

oratoires les murs et les voûtes? Es-tu celui que les habitants des

Gaules avaient coutume d'appeler du nom de Ballomer? Es-tu celui qui,

à cause de ses prétentions, a si souvent été tondu et exilé par les

rois des Francs? dis-nous au moins, ô le plus misérable des hommes,

qui t'a conduit en ces lieux; qui t'a donné l'audace extraordinaire

d'approcher des frontières de nos seigneurs et rois. Si quelqu'un t'a

appelé, dis-le à haute voix. Voilà la mort présente devant tes yeux,

voilà la fosse que tu as cherchée longtemps, et dans laquelle tu

viens te précipiter. Dénombre-nous tes satellites, déclare-nous ceux

qui t'ont appelé.» Gondovald, entendant ces paroles, s'approchait

et disait du haut de la porte: «Que mon père Clothaire m'ait eu en

aversion, c'est ce que personne n'ignore; que j'aie été tondu par

lui et ensuite par mon frère, c'est ce qui est connu de tous. C'est

ce motif qui m'a fait retirer en Italie auprès du préfet Narsès; là

j'ai pris femme et engendré deux fils. Ma femme étant morte, je pris

avec moi mes enfants et j'allai à Constantinople; j'ai vécu jusqu'à

ce temps, accueilli par les empereurs avec beaucoup de bonté. Il y

a quelques années, Gontran-Boson étant venu à Constantinople, je

m'informai à lui, avec empressement, des affaires de mes frères, et

je sus que notre famille était fort diminuée, et qu'il n'en restait

que Childebert, fils de mon frère, et Gontran mon frère; que les fils

du roi Chilpéric étaient morts avec lui, et qu'il n'avait laissé

qu'un petit enfant; que mon frère Gontran n'avait pas d'enfant, et

que mon neveu Childebert n'était pas très-brave. Alors Gontran-Boson,

après m'avoir exactement exposé ces choses, m'invita en disant:

_Viens, parce que tu es appelé par tous les principaux du royaume de

Childebert, et personne n'ose dire un mot contre toi, car nous savons

tous que tu es fils de Clotaire; et il n'est resté personne dans

les Gaules pour gouverner ce royaume, à moins que tu ne viennes_.

Ayant fait de grands présents à Gontran-Boson, je reçus son serment

dans douze lieux saints, afin de venir ensuite avec sécurité dans ce

royaume. Je vins à Marseille, où l'évêque me reçut avec une extrême

bonté, car il avait des lettres des principaux du royaume de mon

neveu; je m'avançai de là vers Avignon, auprès du patrice Mummole.

Mais Gontran-Boson, violant son serment et sa promesse, m'enleva mes

trésors et les retint en son pouvoir. Reconnaissez donc que je suis

roi comme mon frère Gontran; cependant si votre esprit est enflammé

d'une si grande haine, qu'on me conduise au moins vers votre roi, et

s'il me reconnaît pour son frère, qu'il fasse ce qu'il voudra. Si

vous ne voulez pas même cela, qu'il me soit permis de m'en retourner

là d'où je suis venu. Je m'en irai sans faire aucun tort à personne.

Pour que vous sachiez que ce que je dis est vrai, interrogez

Radegonde à Poitiers et Ingiltrude à Tours; elles vous affirmeront la

vérité de mes paroles.» Pendant qu'il parlait ainsi, un grand nombre

accueillait son discours avec des injures et des outrages...

«Mummole, l'évêque Sagittaire et Waddon s'étant rendus auprès de

Gondovald, lui dirent: «Tu sais quels serments de fidélité nous

t'avons prêtés. Écoute à présent un conseil salutaire: éloigne-toi

de cette ville, et présente-toi à ton frère comme tu l'as souvent

demandé. Nous avons déjà parlé avec ces hommes, et ils ont dit que

le roi ne voulait pas perdre ton appui, parce qu'il est resté peu

d'hommes de votre race.» Mais Gondovald, comprenant leur artifice,

leur dit tout baigné de larmes: «C'est sur votre invitation que je

suis venu dans ces Gaules. De mes trésors qui comprenaient des sommes

d'or et d'argent, et différents objets, une partie est dans la ville

d'Avignon, une partie a été pillée par Gontran-Boson. Quant à moi,

plaçant, après le secours de Dieu, tout mon espoir en vous, je me

suis confié à vos conseils, et j'ai toujours souhaité de régner par

vous. Maintenant, si vous m'avez trompé, répondez-en auprès de Dieu,

et qu'il juge lui-même ma cause.» À ces paroles, Mummole répondit:

«Nous ne te disons rien de mensonger, mais voilà de braves guerriers

qui t'attendent à la porte. Défais maintenant mon baudrier d'or dont

tu es ceint, pour ne pas paraître marcher avec orgueil; prends ton

épée et rends-moi la mienne.» Gondovald lui dit: «Ce que je vois dans

ces paroles, c'est que tu me dépouilles de ce que j'ai reçu et porté

par amitié pour toi.» Mais Mummole affirmait avec serment qu'on ne

lui ferait aucun mal. Ayant donc passé la porte, Gondovald fut reçu

par Ollon, comte de Bourges, et par Boson. Mummole, étant rentré dans

la ville avec ses satellites, ferma la porte très-solidement. Se

voyant livré à ses ennemis, Gondovald leva les mains et les yeux au

ciel, et dit: «Juge éternel, véritable vengeur des innocents, Dieu

de qui toute justice procède, à qui le mensonge déplaît, en qui ne

réside aucune ruse ni aucune méchanceté, je te confie ma cause, te

priant de me venger promptement de ceux qui ont livré un innocent

entre les mains de ses ennemis.» Après ces paroles, ayant fait le

signe de la croix, il s'en alla avec les hommes ci-dessus nommés.

Quand ils se furent éloignés de la porte, comme la vallée au-dessous

de la ville descend rapidement, Ollon l'ayant poussé le fit tomber

en s'écriant: «Voilà votre Ballomer qui se dit frère et fils de

roi.» Ayant lancé son javelot, il voulut l'en percer, mais l'arme,

repoussée par les cercles de la cuirasse, ne lui fit aucun mal. Comme

Gondovald s'était relevé et s'efforçait de remonter sur la hauteur,

Boson lui brisa la tête d'une pierre; il tomba aussitôt et mourut;

toute la multitude accourut; et l'ayant percé de leurs lances,

ils lui lièrent les pieds avec une corde, et le traînèrent tout à

l'entour du camp. Lui ayant arraché les cheveux et la barbe, ils le

laissèrent sans sépulture dans l'endroit où ils l'avaient tué.»

Gontran, rassuré par la mort de Gondovald, aurait fait payer aux

évêques l'appui qu'ils lui avaient prêté, s'il n'eût été lui-même

prévenu par la mort.

Cet événement, qui ouvrit la Bourgogne au roi d'Ostrasie, semblait

par suite lui livrer encore la Neustrie. Elle résista cependant; les

Ostrasiens, l'ayant envahie, s'étonnèrent de voir une forêt mobile

s'avancer contre eux[226]; c'était l'armée neustrienne qui s'était

chargée de branchages; ils s'enfuirent. Ce fut le dernier succès

de Frédégonde et de Landeric, son amant, qu'elle avait, disait-on,

donné pour remplaçant à Chilpéric. Elle mourut peu de temps après.

Childebert était mort avant elle, toute la Gaule se trouva dans

les mains de trois enfants, les deux fils de Childebert, appelés

Theudebert II et Theuderic II, et Clotaire II, fils de Chilpéric.

Celui-ci était bien faible contre les deux autres. Il fut contraint

de céder aux Bourguignons ce qui était entre la Seine et la Loire,

aux Ostrasiens les pays entre la Seine, l'Oise et l'Ostrasie. Mais

les dissensions des vainqueurs devaient bientôt lui rendre plus qu'il

n'avait perdu.

[Note 226: Ainsi dans Shakespeare, Macbeth, acte V..... «Je regardais

du côté de Rimham, quand tout à coup il m'a semblé que la forêt se

mettait en mouvement...»--De même l'armée des hommes de Kent qui

marcha contre Guillaume le Conquérant, après la bataille d'Hastings.]

La vieille Brunehaut avait cru régner sous Theudebert, son

petit-fils, en l'enivrant par les plaisirs. Elle n'y réussit que trop

bien. Le prince imbécile fut bientôt gouverné par une jeune esclave

qui chassa Brunehaut. Réfugiée près de Theuderic, en Bourgogne, dans

un pays livré à l'influence romaine, elle y eut plus d'ascendant.

Elle fit et défit les maires du palais, tua Bertoald, qui l'avait

bien reçue, lui substitua son amant Protadius; puis le peuple

ayant mis en pièces ce favori, elle eut encore le crédit d'élever

au pouvoir un certain Claudius. Ce gouvernement fut d'abord sans

gloire. Les Ostrasiens et les Germains leurs alliés enlevèrent au

royaume de Bourgogne le Sundgaw, le Turgaw, l'Alsace, la Champagne,

et ravagèrent tout ce qui s'étend entre les lacs de Genève et

de Neufchâtel. L'effroi de ces invasions paraît avoir réuni les

populations du Midi.

«La dix-septième année de son règne, au mois de mars, dit Frédégaire,

le roi Theuderic rassemble une armée à Langres, de toutes les

provinces de son royaume, et la dirigeant par Andelot, après avoir

pris le château de Nez, il s'achemina vers la ville de Toul. Là,

Theudebert étant venu à sa rencontre, avec l'armée des Ostrasiens,

ils se livrèrent bataille dans la plaine de Toul. Theuderic l'emporta

sur Theudebert et renversa son armée. Dans ce combat, les Francs

perdirent une multitude d'hommes vaillants. Theudebert, ayant

tourné le dos, traversa le territoire de Metz, passa les Vosges,

et arriva toujours fuyant à Cologne. Theuderic le suivait de près

avec son armée. Un homme saint et apostolique, Léonisius, évêque de

Mayence, aimant la vaillance de Theuderic, et haïssant la sottise de

Theudebert, vint au-devant de Theuderic, et lui dit: «Achève ce que

tu as commencé, car ton utilité exige que tu poursuives et recherches

la cause du mal. Une fable rustique raconte que le loup étant un jour

monté sur la montagne, comme ses fils commençaient déjà à chasser, il

les appela à lui sur cette montagne et leur dit: «Aussi loin que vos

yeux peuvent voir, de quelque côté que vous les tourniez, vous n'avez

point d'amis, si ce n'est quelques-uns de votre espèce. Achevez donc

ce que vous avez commencé.»

«Theuderic, ayant traversé les Ardennes, parvint à Tolbiac avec

son armée. Theudebert avec les Saxons, les Thuringiens et le reste

des nations d'outre-Rhin qu'il avait pu rassembler, marcha contre

Theuderic et lui livra une nouvelle bataille à Tolbiac. On assure que

ni les Francs, ni aucune autre nation d'autrefois, n'avaient encore

livré de combat si acharné... Cependant Theuderic vainquit encore

Theudebert, car Dieu marchait avec lui, et l'armée de Theudebert fut

moissonnée par l'épée depuis Tolbiac jusqu'à Cologne. Dans certains

lieux, les morts couvraient entièrement la face de la terre. Le même

jour, Theuderic parvint à Cologne, et il y trouva tous les trésors

de Theudebert. Il envoya Berthaire, son chambellan, à la poursuite

de Theudebert, qui fuyait au delà du Rhin, accompagné de peu de

personnes. Il l'atteignit et le présenta à Theuderic, dépouillé de

ses habits royaux. Theuderic accorda à Berthaire ses dépouilles,

tout son équipage royal et son cheval; mais il envoya Theudebert,

chargé de chaînes à Châlons.» La chronique de sainte Bénigne rapporte

que Brunehaut, son aïeule, le fit d'abord ordonner prêtre, que

bientôt après elle le fit périr. «D'après l'ordre de Theuderic, un

soldat saisit par le pied un fils de Theudebert encore enfant, et le

frappa contre la pierre jusqu'à ce que son cerveau sortit de sa tête

brisée[227].»

[Note 227: Frédégaire.]

L'Ostrasie et la Bourgogne, réunies sous Theuderic ou plutôt sous

Brunehaut, semblaient menacer la Neustrie d'une ruine certaine.

La mort de Theuderic et l'avénement de ses trois fils enfants ne

changeaient rien à cette situation, si les ennemis de Clotaire

eussent été unis. Mais l'Ostrasie était honteuse et irritée de sa

défaite récente. En Bourgogne même, le parti romain et ecclésiastique

n'était plus pour Brunehaut. Pour être sûr de ce parti, il fallait

avoir pour soi les ecclésiastiques, les gagner à tout prix, et régner

avec eux. Brunehaut les mit contre elle en faisant assassiner saint

Didier, évêque de Vienne, qui avait voulu ramener Theuderic à sa

femme légitime, et éloigner de lui les maîtresses dont sa grand'mère

l'entourait. L'Irlandais saint Colomban, le restaurateur de la vie

monastique, ce missionnaire hardi qui réformait les rois comme les

peuples, parla à Theuderic avec la même liberté, et refusa de bénir

ses fils: «Ce sont, dit-il, les fils de l'incontinence et du crime.»

Chassé de Luxeuil et de l'Ostrasie, il se réfugia chez Clotaire II,

et sembla légitimer la cause de la Neustrie par sa présence sacrée.

Tout abandonna Brunehaut. Les grands d'Ostrasie la haïssaient,

comme appartenant aux Goths, aux Romains (ces deux mots étaient

presque synonymes); les prêtres et le peuple avaient en horreur

la persécutrice des saints[228]. Jusque-là ennemie de l'influence

germanique, elle fut obligée de s'appuyer contre Clotaire du secours

des Germains, des barbares. Déjà l'évêque de Metz, Arnolph et son

frère Pepin (Pipin), passèrent à Clotaire avant la bataille; les

autres se firent battre, et furent mollement poursuivis par Clotaire.

Ils étaient gagnés d'avance. Le maire Warnachaire avait stipulé qu'il

conserverait cette charge pendant sa vie. La vieille Brunehaut,

fille, soeur, mère, aïeule de tant de rois, fut traitée avec une

atroce barbarie; on la lia par les cheveux, par un pied et par un

bras, à la queue d'un cheval indompté qui la mit en pièces. On lui

reprocha la mort de dix rois; on lui compta par-dessus ses crimes

ceux de Frédégonde. Le plus grand sans doute aux yeux des barbares,

c'était d'avoir restauré sous quelque rapport l'administration

impériale. La fiscalité, les formes juridiques, la prééminence de

l'astuce sur la force, voilà ce qui rendait le monde irréconciliable

à l'idée de l'ancien Empire, que les rois goths avaient essayé de

relever. Leur fille Brunehaut avait suivi leurs traces. Elle avait

fondé une foule d'églises, de monastères; les monastères alors

étaient des écoles. Elle avait favorisé les missions que le pape

envoyait chez les Anglo-Saxons de la Grande-Bretagne. L'emploi de

cet argent, arraché au peuple par tant d'odieux moyens, ne fut pas

sans gloire et sans grandeur. Telle fut l'impression du long règne

de Brunehaut, que celle de l'Empire semble en avoir été affaiblie

dans le nord des Gaules; le peuple fit honneur à la fameuse reine

d'Ostrasie d'une foule de monuments romains. Des fragments de voies

romaines qui paraissent encore en Belgique et dans le nord de la

France sont appelés chaussées de Brunehaut. On montrait près de

Bourges un château de Brunehaut, une tour de Brunehaut à Étampes, la

pierre de Brunehaut près de Tournay, le fort de Brunehaut près de

Cahors.

[Note 228: Moine de Saint-Gall.]

* * * * *

La Neustrie résista sous Frédégonde; sous son fils, elle vainquit.

Victoire nominale, si l'on veut, qu'elle ne devait qu'à la haine des

Ostrasiens contre Brunehaut; victoire de la faiblesse, victoire des

vieilles races, des Gaulois-Romains et des prêtres. L'année même

qui suit la victoire de Clotaire (614), les évêques sont appelés à

l'Assemblée des leudes. Ils y viennent de toute la Gaule au nombre

de soixante-dix-neuf. C'est l'intronisation de l'Église. Les deux

aristocraties, laïque et ecclésiastique, dressent une _constitution

perpétuelle_. Plusieurs articles d'une remarquable libéralité

indiquent la main ecclésiastique: Défense aux juges de condamner,

sans l'entendre, un homme libre, ou même un esclave.--Quiconque

viole la paix publique doit être puni de mort.--Les leudes rentrent

dans les biens dont ils ont été dépouillés dans les guerres

civiles.--L'élection des évêques est assurée au peuple.--Les évêques

sont les seuls juges des ecclésiastiques.--Les tributs établis

depuis Chilpéric et ses frères sont abolis. Les évêques, devenus

grands propriétaires, devaient, plus que personne, profiter de cette

abolition.--Ainsi commence avec Clotaire II cette domination de

l'Église, qui ne fait que se consolider sous les Carlovingiens, et

qui n'a d'autre entr'acte que la tyrannie de Charles Martel.

Nous savons peu de chose de Clotaire II, davantage de Dagobert. Sage,

juste et justicier, Dagobert commence son règne par faire le tour

de ses États, selon la coutume des rois barbares. Roi d'Ostrasie du

vivant de son père, il ne garda pas longtemps après lui ses ministres

ostrasiens. Les deux hommes principaux du pays, Arnolph, archevêque

de Metz, puis Pepin, son frère, furent éloignés, et firent place au

Neustrien Éga. Entouré de ministres romains, de l'orfèvre saint Éloi

et du référendaire saint Ouen, il s'occupe de fonder des couvents,

fait fabriquer des ornements d'églises. Ses scribes écrivent pour la

première fois les lois barbares; on écrit les lois alors qu'elles

commencent à s'effacer. Le Salomon des Francs, comme celui des Juifs,

peuple ses palais de belles femmes[229], et se partage entre ses

concubines et ses prêtres.

[Note 229: Fredegar., c. LX: «Luxuriæ supra modum deditus,

tres habebat, ad instar Salomonis, reginas, maxime et plurimas

concubinas... Nomina concubinarum, eo quod plures fuissent, increvit

huic chronicæ inseri.»]

Ce prince pacifique est l'ami naturel des Grecs. Allié de l'empereur

Héraclius, il intervient dans les affaires des Lombards et des

Visigoths. Dans cette vieillesse précoce de tous les peuples

barbares, la décadence des Francs est encore entourée d'une sorte

d'éclat.

Toutefois, il est facile d'apercevoir combien de faiblesse se cache

sous ces apparences. Dès le vivant de Clotaire, l'Ostrasie a repris

les provinces qui lui avaient été enlevées; elle a exigé un roi

particulier, et Dagobert, roi de ce pays à quinze ans, n'y a été

effectivement qu'un instrument entre les mains de Pepin et d'Arnolph.

Son père devient roi de Neustrie, l'Ostrasie réclame encore un

gouvernement particulier, et se fait donner pour roi le fils du roi,

le jeune Sigebert. Clotaire II a remis le tribut aux Lombards pour

une somme une fois payée. Les Saxons, défaits, dit-on, par les

Francs[230], se dispensent pourtant de livrer à Dagobert les cinq

cents vaches qu'ils payaient jusque-là tous les ans. Les Vendes,

affranchis des Avares par le Franc Samo, marchand guerrier qu'ils

prirent pour chef[231], repoussent le joug de Dagobert, et défont

les Francs, les Bavarois et les Lombards unis contre eux. Les Avares

fugitifs eux-mêmes s'établissent de force en Bavière, et Dagobert

ne s'en défait que par une perfidie[232]. Quant à la soumission des

Bretons et des Gascons, elle semble volontaire: ils rendent hommage

moins aux guerriers qu'aux prêtres, et le duc des Bretons, saint

Judicaël, refuse de manger à la table du roi pour prendre place à

celle de saint Ouen.

[Note 230: Gesta Dagob., c. I, ap. Scr. Rer. Fr., II, 580.

«Clotharius tum præcipue illud memorabile suæ potentiæ posteris

reliquit indicium, quod rebellantibus adversus se Saxonibus, ita eos

armis perdomuit, ut omnes virilis sexus ejusdem terræ incolas, qui

gladii, quem tum forte gerebat, longitudinem excesserint, peremerit.»]

[Note 231: Fredegar., c. XLVIII: «Homo quidam, nomine Samo, natione

Francus, de pago Sennonago, plures secum negotiantes adscivit; ad

exercendum negotium in Sclavos, cognomento Winidos, perrexit. Sclavi

jam contra Avaros, cognomento Chunos... coeperant bellare... Cum

Chuni in exercitu contra gentem quamlibet adgrediebant, Chuni pro

castris adunato illorum exercitu stabant; Winidi vero pugnabant,

etc... Chuni ad hyemandum annis singulis in Sclavos veniebant: uxores

Sclavorum et filias eorum stratu sumebant... Winidi, cernentes

utilitatem Samonis, eum super se eligunt regem. Duodecim uxores ex

genere Winidorum habebat.»]

[Note 232: Fredegar., c. LXXII: «Cum dispersi per domos Bajoariorum

ad hyemandum fuissent, consilio Francorum Dagobertus Bajoariis jubet

ut Bulgaros illos cum uxoribus et liberis unusquisque in domo sua

in una nocte Bajoarii interficerent: quod protinus a Bajoariis est

impletum.»]

C'est qu'alors en effet le vrai roi, c'est le prêtre. Au milieu

même de ces bruyantes invasions de barbares, qui semblaient près de

tout détruire, l'Église avait fait son chemin à petit bruit. Forte,

patiente, industrieuse, elle avait en quelque sorte étreint toute

la société nouvelle, de manière à la pénétrer. De bonne heure, elle

avait abandonné la spéculation pour l'action; elle avait repoussé la

hardiesse du pélagianisme, ajourné la grande question de la liberté

humaine.

Histoire de France (Volume 1/19) · 第 21 / 30 段