restés dans la mémoire des hommes, sont ceux des reines, et non
des rois; ceux de Frédégonde et de Brunehaut. La seconde, fille du
roi des Goths d'Espagne, esprit imbu de la culture romaine, femme
pleine de grâce et d'insinuation, fut appelée, par son mariage avec
Sigebert, dans la sauvage Ostrasie, dans cette Germanie gauloise,
théâtre d'une invasion éternelle. Frédégonde, au contraire, génie
tout barbare, s'empara de l'esprit du pauvre roi de Neustrie, roi
grammairien et théologien, qui dut aux crimes de sa femme le nom de
Néron de la France. Elle lui fit d'abord étrangler sa femme légitime,
Galswinthe, soeur de Brunehaut; puis ses beaux-fils y passèrent,
puis son beau-frère Sigebert. Cette femme terrible, entourée
d'hommes dévoués qu'elle fascinait de son génie meurtrier, dont
elle troublait la raison par d'enivrants breuvages[211], frappait
par eux ses ennemis. Les dévoués antiques de l'Aquitaine et de la
Germanie, les sectateurs des Hassassins, qui, sur un signe de leur
chef, allaient en aveugle tuer ou mourir, se retrouvent dans les
serviteurs de Frédégonde. Elle-même, belle et homicide, tout entourée
de superstitions païennes[212], nous apparaît comme une Walkirie
Scandinave. Elle suppléa par l'audace et le crime à la faiblesse
de la Neustrie, fit à ses puissants rivaux une guerre de ruse et
d'assassinats, et sauva peut-être l'occident de la Gaule d'une
nouvelle invasion des barbares[213].
[Note 211: Grégoire de Tours. Frédégonde donne un breuvage à deux
clercs pour qu'ils aillent assassiner Childebert.]
[Note 212: Une affranchie, possédée de l'esprit de Python, riche,
vêtue d'habits magnifiques, se réfugie auprès de Frédégonde. (Greg.
Tur. l. VII, CXLIV.)--Claudius promet à Frédégonde et à Gontran de
tuer Éberulf, meurtrier de Chilpéric, dans la basilique de Tours: «Et
cum iter ageret, et consuetudo est barbarorum, auspicia intendere
coepit. Simulque interrogare multos si virtus beati Martini de
præsenti manifestaretur in perfidis.» c. XXIX.
Le paganisme est encore très-fort à cette époque. Dans un concile
où assistèrent Sonnat, évêque de Reims, et quarante évêques, on
décide: «Que ceux qui suivent les augures et autres cérémonies
païennes, ou qui font des repas superstitieux avec des païens, soient
d'abord doucement admonestés et avertis de quitter leurs anciennes
erreurs; que s'ils négligent de le faire, et se mêlent aux idolâtres
et à tous ceux qui sacrifient aux idoles, ils soient soumis à une
pénitence proportionnée à leur faute.» Frodoart, l. II, c. V.--Dans
Grégoire de Tours (l. VIII, c. XV), saint Wulfilaïc, ermite de
Trèves, raconte comment il a renversé (en 585) la Diane du lieu et
les autres idoles.--Les conciles de Latran, en 402, d'Arles, en 452,
défendent le culte des pierres, des arbres et des fontaines. On
lit dans les canons du concile de Nantes, en 658: «Summo decertare
debent studio episcopi et eorum ministri, ut arbores dæmonibus
consacratæ quas vulgus colit, et in tenta veneratione habet ut nec
ramum nec surculum inde audeat amputare, radicitus exsindantur atque
comburantur. Lapides quoque quos in ruinosis, locis et silvestribus
dæmonum ludificatinibus decepti venerantur, ubi et vota vovent et
deferunt, funditus effodiantur, atque in tali loco projiciantur, ubi
nunquam a cultoribus suis inveniri possint. Omnibusque interdicatur
ut nullus candelam vel aliquod munus alibi deferat nisi ad ecclesiam
Domino Deo suo...» Sirmund., t. III, Conc. Galliæ. V. aussi le
vingt-deuxième canon du Concile de Tours, en 567, et les Capitulaires
de Charlemagne, ann. 769.]
[Note 213: «De Frédégonde te souvienne,» dit saint Ouen à son
ami Ébroin, défenseur de la Neustrie contre l'Ostrasie.--La
prédominance appartint d'abord à la Neustrie. Depuis Clovis, et
avant le complet anéantissement de l'autorité royale, sous les
maires du palais, quatre rois ont réuni toute la monarchie franque:
ce sont des rois de Neustrie:--Clotaire Ier, 558-561.--Clotaire II,
613-628.--Dagobert Ier, 631-638.--Clovis II, 655-656.--En effet,
c'était en Neustrie que s'était établi Clovis, avec la tribu alors
prépondérante.--La Neustrie était plus centrale, plus romaine,
plus ecclésiastique.--L'Ostrasie était en proie aux fluctuations
continuelles de l'émigration germanique.]
L'époux de Brunehaut, Sigebert, roi d'Ostrasie, avait en effet appelé
les Germains. Chilpéric ne put tenir contre ces bandes. Elles se
répandirent jusqu'à Paris, incendiant tout village, emmenant tout
homme en captivité. Sigebert lui-même ne savait comment contenir
ses terribles auxiliaires, qui ne lui auraient pas laissé sur
quoi régner[214]. Il était cependant parvenu à resserrer Chilpéric
dans Tournay, il se croyait roi de Neustrie, et déjà se faisait
élever sur le pavois, lorsque deux hommes de Frédégonde, armés de
couteaux empoisonnés, sortent de la foule et le poignardent (575).
Ses ministres goths furent à l'instant massacrés par le peuple.
Brunehaut, de victorieuse, de toute-puissante qu'elle était, devint
captive de Chilpéric et de Frédégonde, qui lui laissèrent pourtant la
vie[215]. Elle trouva ensuite le moyen d'échapper, grâce à l'amour
qu'elle avait inspiré à Mérovée, fils de Chilpéric. Le malheureux fut
aveuglé par sa passion au point d'épouser Brunehaut; c'était épouser
la mort. Son père le fit tuer. L'évêque de Rouen, Prétextat, homme
imprudent et léger qui avait eu l'audace de les marier, fut protégé
d'abord par les scrupules de Chilpéric; plus tard Frédégonde s'en
débarrassa.
[Note 214: «Les bourgs situés aux environs de Paris furent
entièrement consumés par la flamme, dit Grégoire de Tours; l'ennemi
détruisit les maisons comme tout le reste, et emmena même les
habitants en captivité. Sigebert conjurait qu'on n'en fît rien; mais
il ne pouvait contenir la fureur des peuples venus de l'autre bord
du Rhin. Il supportait donc tout avec patience, jusqu'à ce qu'il pût
revenir dans son pays. Quelques-uns de ces païens se soulevèrent
contre lui, lui reprochant de s'être soustrait au combat; mais lui,
plein d'intrépidité, monta à cheval, se présenta devant eux, les
apaisa par des paroles de douceur, et ensuite en fit lapider un grand
nombre.»]
[Note 215: Chilpéric vint à Paris prendre les trésors de Brunehaut,
et la relégua elle-même à Rouen, et ses filles à Meaux.]
Brunehaut entra dans l'Ostrasie, où son fils enfant, Childebert II,
régnait nominalement. Mais les grands ne voulurent plus obéir à
l'influence gothique et romaine. Ils étaient même sur le point de
tuer le Romain Lupus, duc de Champagne, le seul d'entre eux qui fût
dévoué à Brunehaut. Elle se jeta au milieu des bataillons armés, et
lui donna ainsi le temps d'échapper. Les grands d'Ostrasie, sentant
leur supériorité sur la Gaule romaine de Bourgogne, où régnait
Gontran, voulaient descendre avec leurs troupes barbares dans le
Midi, et promettaient part à Chilpéric. Plusieurs des grands de la
Bourgogne les appelaient. Chilpéric y donnait la main; mais ses
troupes furent battues par le vaillant Mummolus, dont les succès
sur les Saxons et les Lombards avaient déjà protégé le royaume de
Gontran. D'autre part, les hommes libres d'Ostrasie, soulevés contre
les grands, peut-être à l'instigation de Brunehaut, les accusaient de
trahir le jeune roi. Il semble en effet qu'à cette époque, les grands
d'Ostrasie et de Bourgogne se soient secrètement entendus pour se
délivrer des rois Mérovingiens.
Dans la Neustrie, au contraire, le pouvoir royal paraît se fortifier.
Moins belliqueuse que le royaume d'Ostrasie, moins riche que celui de
Bourgogne, la Neustrie ne pouvait subsister qu'autant que les vaincus
y reprendraient place à côté des vainqueurs. Aussi voyons-nous
Chilpéric employer des milices gauloises contre les Bretons[216].
Il semblerait que, malgré sa férocité naturelle, Chilpéric eût
essayé de se concilier les vaincus d'une manière plus directe
encore. Dans une guerre contre Gontran, il tua un des siens qui
n'arrêtait point le pillage. En même temps il bâtissait des cirques
à Soissons et à Paris, il donnait des spectacles à l'exemple de ceux
des Romains. Lui-même il faisait des vers en langue latine[217],
surtout des hymnes et des prières. Il essaya, comme les empereurs
Zénon et Anatase, d'imposer aux évêques un CREDO de sa façon,
où l'on nommerait Dieu sans faire mention de la distinction des
trois personnes. Le premier évêque auquel il montra cette pièce la
rejeta avec mépris, et l'aurait déchirée s'il eût été plus près du
prince. La patience de celui-ci indique assez combien il ménageait
l'Église[218].
[Note 216: Grégoire de Tours.]
[Note 217: Greg. Tur., liv. VII, CXLV.--«Sed versiculi illi, dit
Grégoire de Tours, nulli penitus metricæ conveniunt rationi.» Liv. V,
c. XLV.--Cependant la tradition lui attribue l'épitaphe suivante sur
saint Germain-des-Prés:
Ecclesiæ speculum, patriæ vigor, ara reorum,
Et pater, et medicus, pastor amorque gregis,
Germanus virtute, fide, corde, ore beatus;
Carne tenet tumulum, mentis honore polum.
Vir cui dura nihil nocuerunt fata sepulcri:
Vivit enim, nam mors quem tulit ipsa timet.
Crevit adhuc potius justus post funera; nam qui
Fictile vas fuerat, gemma superna micat.
Hujus opem et meritum mutis data verba loquuntur,
Redditus et cæcis predicat ore dies.
Nunc vir apostolicus, rapiens de carne trophæum,
Jure triumphali considet arce throni.
(Apud Aimoin., l. III, c. X.)
Il ajouta des lettres à l'alphabet... «et misit epistolas in
universas civitates regni sui, ut sic pueri docerentur, ac libri
antiquitus scripti, planatipumice rescriberentur.» Greg. Tur., l. V,
XLV.]
[Note 218: _Voy._ dans Grég. de Tours (l. VI, c. XXII) sa clémence
envers un évêque qui avait dit, entre autres injures, qu'en passant
du royaume de Gontran dans celui de Chilpéric, il passait de paradis
en enfer.--Cependant, ailleurs il se plaint amèrement des évêques
(ibid., l. VI, c. XLVI); «Nullum plus odio habens quam ecclesias;
aiebat enim plerumque: Ecce pauper remansit fiscus noster, ecce
divitiæ nostræ ad ecclesias sunt translatæ; nulli penitus, ni soli
episcopi regnant; periit honor noster, et transiit ad episcopos
civitatunt.»]
Ces grossiers essais de résurrection de gouvernement impérial
entraînèrent le renouvellement de la fiscalité qui avait ruiné
l'empire. Chilpéric fit faire une sorte de cadastre, exigeant, dit
Grégoire de Tours, une amphore de vin par demi-arpent. Ces exactions,
peut-être inévitables dans la lutte terrible que la Neustrie
soutenait contre l'Ostrasie secondée des barbares, n'en parurent
pas moins intolérables, après une si longue interruption. C'est
sans doute pour cette cause, tout autant que pour les meurtres dont
Grégoire de Tours nous a transmis les horribles détails, que les noms
de Chilpéric et de Frédégonde sont restés exécrables dans la mémoire
du peuple. Ils crurent eux-mêmes, lorsqu'une épidémie leur enleva
leurs enfants, que les malédictions du pauvre avaient attiré sur eux
la colère du ciel.
«En ces jours-là, le roi Chilpéric tomba grièvement malade; et
lorsqu'il commençait à entrer en convalescence, le plus jeune de ses
fils, qui n'était pas encore régénéré par l'eau ni le Saint-Esprit,
tomba malade à son tour. Le voyant à l'extrémité, on le lava dans
les eaux du baptême. Peu de temps après il se trouva mieux; mais
son frère aîné, nommé Chlodebert, fut pris de la maladie. Sa mère
Frédégonde, le voyant en danger de mort, fut saisie de contrition,
et dit au roi: «Voilà longtemps que la miséricorde divine supporte
nos mauvaises actions; elle nous a souvent frappés de fièvres
et autres maux, et nous ne nous sommes pas amendés. Voilà que
nous avons déjà perdu des fils; les larmes des pauvres[219], les
gémissements des veuves, les soupirs des orphelins, vont causer la
mort de ceux-ci, et il ne nous reste plus l'espérance d'amasser
pour personne; nous thésaurisons, et nous ne savons plus pour qui.
Nos trésors demeureront dénués de possesseurs, pleins de rapine et
de malédiction. Nos celliers ne regorgeaient-ils pas de vin? Le
froment ne remplissait-il pas nos greniers? Nos trésors n'étaient-ils
pas combles d'or, d'argent, de pierres précieuses, de colliers et
d'autres ornements impériaux? Et voilà que nous perdons ce que nous
avions de plus beau. Maintenant, si tu consens, viens et brûlons ces
injustes registres; qu'il nous suffise, pour notre fisc, de ce qui
suffisait à ton père, le roi Clotaire.»
[Note 219: On peut juger de la violence de ce gouvernement par la
manière dont Chilpéric dota sa fille Rigunthe. Il fit enlever comme
esclaves, pour la suivre en Espagne, une foule de colons royaux; un
grand nombre se donnèrent la mort, et le cortége partit en chargeant
le roi de malédictions.]
«Après avoir dit ces paroles, en se frappant la poitrine de ses
poings, la reine se fit donner les registres que Marc lui avait
apportés des cités qui lui appartenaient. Les ayant jetés dans le
feu, elle se tourna vers le roi et lui dit: «Qui t'arrête? fais ce
que tu me vois faire, afin que, si nous perdons nos chers enfants,
nous échappions du moins aux peines éternelles.» Le roi, touché de
repentir, jeta au feu tous les registres de l'impôt, et les ayant
brûlés, envoya partout défendre à l'avenir d'en faire de semblables.
Après cela, le plus jeune de leurs petits enfants mourut accablé
d'une grande langueur. Ils le portèrent avec beaucoup de douleur
de leur maison de Braine à Paris, et le firent ensevelir dans la
basilique de Saint-Denis. On arrangea Chlodebert sur un brancard,
et on le conduisit à Soissons, à la basilique de Saint-Médard. Ils
le présentèrent au saint tombeau, et firent un voeu pour lui; mais,
déjà épuisé et manquant d'haleine, il rendit l'esprit au milieu de
la nuit. Ils l'ensevelirent dans la basilique de Saint-Crépin et
Saint-Crépinien, martyrs. Il y eut un grand gémissement dans tout le
peuple: les hommes suivirent ses obsèques en deuil, et les femmes
couvertes de vêtements lugubres, comme elles ont coutume de les
porter aux funérailles de leurs maris. Le roi Chilpéric fit ensuite
de grands dons aux églises et aux pauvres[220].»
[Note 220: Grégoire de Tours.]
«..... Après le synode dont j'ai parlé, j'avais déjà dit adieu au
roi, et me préparais à m'en retourner chez moi; mais, ne voulant
pas m'en aller sans avoir dit adieu à Salvius et l'avoir embrassé,
j'allai le chercher, et le trouvai dans la cour de la maison de
Braine; je lui dis que j'allais retourner chez moi, et nous étant
éloignés un peu pour causer, il me dit: «Ne vois-tu pas au-dessus
de ce toit ce que j'y aperçois?--J'y vois, lui dis-je, un petit
bâtiment que le roi a dernièrement fait élever au-dessus.» Et il
dit: «N'y vois-tu pas autre chose?--Rien autre chose,» lui dis-je.
Supposant qu'il parlait ainsi par manière de jeu, j'ajoutai: «Si tu
vois quelque chose de plus, dis-le-moi.» Et lui, poussant un profond
soupir, me dit: «Je vois le glaive de la colère divine tiré et
suspendu sur cette maison.» Et véritablement les paroles de l'évêque
ne furent pas menteuses, car, vingt jours après, moururent, comme
nous l'avons dit, les deux fils du roi[221].»
[Note 221: Grégoire de Tours.]
Chilpéric lui-même périt bientôt, assassiné, selon les uns, par un
amant de Frédégonde, selon d'autres par les émissaires de Brunehaut,
qui aurait voulu venger ses deux époux, Sigebert et Mérovée (an 584).
La veuve de Chilpéric, son fils enfant, et l'Église, et tous les
ennemis de l'Ostrasie et des barbares, se tournèrent vers le roi
de Bourgogne, le _bon_ Gontran. Celui-ci était en effet le meilleur
de tous ces Mérovingiens. On ne lui reprochait que deux ou trois
meurtres. Livré aux femmes, au plaisir, il semblait adouci par le
commerce des Romains du Midi et des gens d'église; il avait beaucoup
de déférence pour ceux-ci; «il était, dit Frédégaire, comme un prêtre
entre les prêtres[222].»
[Note 222: Une femme guérit son fils de la fièvre quarte, en lui
donnant de l'eau où elle avait fait infuser une frange du manteau de
Gontran. (Grégoire de Tours.)]
Gontran se déclara le protecteur de Frédégonde et de son fils
Clotaire II. Frédégonde lui jura, et lui fit jurer par deux cents
guerriers francs, que Clotaire était bien fils de Chilpéric. Ce bon
homme semble chargé de la partie comique dans le drame terrible de
l'histoire mérovingienne. Frédégonde se jouait de sa simplicité[223].
La mort de tous ses frères semble avoir vivement frappé son
imagination. Il fit serment de poursuivre le meurtrier de Chilpéric
jusqu'à la neuvième génération, «pour faire cesser cette mauvaise
coutume de tuer les rois.» Il se croyait lui-même en péril. «Il
arriva qu'un certain dimanche, après que le diacre eut fait faire
silence au peuple, pour qu'on entendît la messe, le roi s'étant
tourné vers le peuple, dit: «Je vous conjure, hommes et femmes qui
êtes ici présents, gardez-moi une fidélité inviolable, et ne me tuez
pas comme vous avez tué dernièrement mes frères; que je puisse au
moins pendant trois ans élever mes neveux que j'ai faits mes fils
adoptifs, de peur qu'il n'arrive, ce que veuille détourner le Dieu
éternel! qu'après ma mort vous ne périssiez avec ces petits enfants,
puisqu'il ne resterait dans notre famille aucun homme fort pour vous
défendre[224].»
[Note 223: Grégoire de Tours: «Gontran protégeait Frédégonde et
l'invitait souvent à des repas, lui promettant qu'il serait pour elle
un solide appui. Un certain jour qu'ils étaient ensemble, la reine
se leva et dit adieu au roi, qui la retint en lui disant: «Prenez
encore quelque chose.» Elle lui dit: «Permettez-moi, je vous en prie,
seigneur, car il m'arrive, selon la coutume des femmes, qu'il faut
que je me lève pour enfanter.» Ces paroles le rendirent stupéfait,
car il savait qu'il n'y avait que quatre mois qu'elle avait mis un
fils au monde: il lui permit cependant de se retirer.»]
[Note 224: Grégoire de Tours.]
Tout le peuple adressa des prières au Seigneur pour qu'il lui plût de
conserver Gontran. Lui seul en effet pouvait protéger la Bourgogne et
la Neustrie contre l'Ostrasie, la Gaule contre la Germanie, l'Église,
la civilisation contre les barbares. L'évêque de Tours se déclara
hautement pour Gontran: «Nous fîmes dire (c'est Grégoire lui-même
qui parle) à l'évêque et aux citoyens de Poitiers, que Gontran était
maintenant père des deux fils de Sigebert et de Chilpéric, et qu'il
possédait tout le royaume, comme son père Clotaire autrefois.»
Poitiers, rivale de Tours, ne suivit point son impulsion. Elle aima
mieux reconnaître le roi d'Ostrasie, trop éloigné pour lui être
à charge. Pour les hommes du Midi, Aquitains et Provençaux, ils
crurent que, dans l'affaiblissement de la famille mérovingienne,
représentée par un vieillard et deux enfants, ils pourraient se faire
un roi qui dépendrait d'eux. Ils appelèrent de Constantinople un
Gondovald qui se disait issu du sang des rois francs. L'histoire
de cette tentative, donnée tout au long par Grégoire de Tours,
fait admirablement connaître les grands du midi de la Gaule, les
Mummole, les Gontran-Boson, gens équivoques et doubles d'origine et
de politique, moitié Romains, moitié barbares, et leurs liaisons
avec les ennemis de la Bourgogne et de la Neustrie, avec les Grecs
byzantins et les Allemands d'Ostrasie.
«Gondovald, qui se disait fils du roi Clotaire, était arrivé à
Marseille venant de Constantinople. Il faut ici exposer en peu de
mots quelle était son origine. Né dans les Gaules, il avait été
élevé avec soin, instruit dans les lettres, et, selon la coutume des
rois de ce pays, portait les boucles de ses cheveux flottantes sur
ses épaules; il fut présenté au roi Childebert par sa mère, qui lui
dit: «Voilà ton neveu, le fils du roi Clotaire: comme son père le
hait, prends-le toi, car il est de ta chair.» Celui-ci, qui n'avait
pas de fils, le prit et le garda avec lui. Cette nouvelle ayant été
annoncée au roi Clotaire, il envoya des messagers à son frère pour
lui dire: «Envoie ce jeune homme pour qu'il vienne vers moi.» Son
frère le lui envoya sans retard. Clotaire l'ayant vu ordonna qu'on
lui coupât la chevelure, disant: «Il n'est pas né de moi.» Après la
mort de Clotaire, le roi Charibert le reçut; mais Sigebert l'ayant
fait venir, coupa de nouveau sa chevelure et l'envoya dans la ville
d'Agrippine, maintenant appelée Cologne. Ses cheveux étant revenus,
il s'échappa de ce lieu et se rendit près de Narsès, qui gouvernait
alors l'Italie. Là il prit une femme, engendra des fils et se rendit
à Constantinople. De là, à ce qu'on rapporte, il fut longtemps
après invité par quelqu'un à revenir dans les Gaules, et débarquant
à Marseille, il fut reçu par l'évêque Théodore qui lui donna des
chevaux, et il alla rejoindre le duc Mummole. Mummole occupait alors,
comme nous l'avons dit, la cité d'Avignon. Mais à cause de cela le
duc Gontran-Boson se saisit de l'évêque Théodore et le fit garder,
l'accusant d'avoir introduit un étranger dans les Gaules, et de
vouloir par ce moyen soumettre le royaume des Francs à la domination
de l'empereur. Théodore produisit, dit-on, une lettre signée de la
main des grands du roi Childebert, et il dit: «Je n'ai rien fait par
moi-même, mais seulement ce qui nous a été commandé par nos maîtres
et seigneurs.»..... «Gondovald se réfugia dans une île de la mer,
pour y attendre l'événement. Le duc Gontran-Boson partagea avec un
des ducs du roi Gontran les trésors de Gondovald, et emporta, dit-on,
en Auvergne une immense quantité d'or, d'argent et d'autres choses.»
Avant de se décider pour ou contre le prétendant, le roi d'Ostrasie
envoya demander à son oncle Gontran la restitution des villes qui
avaient fait partie du patrimoine de Sigebert. «Le roi Childebert
envoya vers le roi Gontran l'évêque Égidius, Gontran-Boson, Sigewald
et beaucoup d'autres. Lorsqu'ils furent entrés, l'évêque dit: «Nous
rendons grâces au Dieu tout-puissant, ô roi très-pieux, de ce
qu'après bien des fatigues il t'a remis en possession des pays qui
dépendent de ton royaume.» Le roi lui dit: «On doit rendre de dignes
actions de grâces au Roi des rois, au Seigneur des seigneurs, dont
la miséricorde a daigné accomplir ces choses; car on ne t'en doit
aucune à toi qui, par tes perfides conseils et tes parjures, as fait
incendier l'année passée tous mes états; toi qui n'as jamais tenu ta
foi à aucun homme, toi dont l'astuce est partout fameuse, et qui te
conduis partout, non en évêque, mais en ennemi de notre royaume!» À
ces paroles, l'évêque, outré de colère, se tut. Un des députés dit:
«Ton neveu Childebert te supplie de lui faire rendre les cités dont
son père était en possession.» Gontran répondit à celui-ci: «Je vous
ai déjà dit que nos traités me confèrent ces villes, c'est pourquoi
je ne veux point les rendre.» Un autre député lui dit: «Ton neveu te
prie de lui faire remettre cette sorcière de Frédégonde, qui a fait
périr un grand nombre de rois, pour qu'il venge sur elle la mort
de son père, de son oncle et de ses cousins.» Le roi lui répondit:
«Elle ne pourra être remise en son pouvoir, parce qu'elle a un fils
qui est roi; mais tout ce que vous dites contre elle, je ne le
crois pas vrai.» Ensuite Gontran-Boson s'approcha du roi comme pour
lui rappeler quelque chose; et, comme le bruit s'était répandu que
Gondovald venait d'être proclamé roi, Gontran, prévenant ses paroles,
lui dit: «Ennemi de notre pays et de notre trône, qui précédemment
es allé en Orient exprès pour placer sur notre trône un Ballomer
(le roi appelait ainsi Gondovald), homme toujours perfide et qui ne
tiens rien de ce que tu promets!» Boson lui répondit: «Toi, seigneur
et roi, tu es assis sur le trône royal, et personne n'a osé répondre
à ce que tu dis; je soutiens que je suis innocent de cette affaire.
S'il y a quelqu'un, égal à moi, qui m'impute en secret ce crime,
qu'il vienne publiquement et qu'il parle. Pour toi, très-pieux roi,
remets le tout au jugement de Dieu; qu'il décide, lorsqu'il nous
aura vu combattre en champ clos.» À ces paroles, comme tout le monde
gardait le silence, le roi dit: «Cette affaire doit exciter tous les
guerriers à repousser de nos frontières un étranger dont le père a
tourné la meule, et, pour dire vrai, son père a manié la carde et
peigné la laine.» Et, quoiqu'il se puisse bien faire qu'un homme ait
à la fois ces deux métiers, un des députés répondit à ce reproche
du roi: «Tu prétends donc que cet homme a eu deux pères, un cardeur
et un meunier? Cesse, ô roi, de parler si mal; car on n'a point ouï
dire qu'un seul homme, si ce n'est en matière spirituelle, puisse
avoir deux pères.» Comme ces paroles excitaient le rire d'un grand
nombre, un autre député dit: «Nous te disons adieu, ô roi, puisque tu
ne veux pas rendre les cités de ton neveu, nous savons que la hache
est entière qui a tranché la tête à tes frères; elle te fera bientôt
sauter la cervelle;» et ils se retirèrent ainsi avec scandale. À
ces mots le roi, enflammé de colère, ordonna qu'on leur jetât à la
tête pendant qu'ils se retiraient, du fumier de cheval, des herbes
pourries, de la paille, du foin pourri et la boue puante de la ville.
Couverts d'ordures, les députés se retirèrent, non sans essuyer un
grand nombre d'injures et d'outrages.