Sigebert le boiteux: «Ton père vieillit et boite de son pied malade.
S'il mourait, je te rendrais son royaume avec mon amitié...»
Chlodéric envoya des assassins contre son père et le fit tuer,
espérant obtenir son royaume... Et Clovis lui fit dire: «Je rends
grâces à ta bonne volonté, et je te prie de montrer tes trésors à
mes envoyés, après quoi tu les posséderas tous.» Chlodéric leur
dit: «C'est dans ce coffre que mon père amassait ses pièces d'or.»
Ils lui dirent: «Plonge ta main jusqu'au fond pour trouver tout.»
Lui l'ayant fait et s'étant tout à fait baissé, un des envoyés leva
sa hache et lui brisa le crâne.--Clovis ayant appris la mort de
Sigebert et de son fils, vint dans cette ville, convoqua le peuple,
et dit: «Je ne suis nullement complice de ces choses, car je ne puis
répandre le sang de mes parents; cela est défendu. Mais puisque tout
cela est arrivé, je vous donnerai un conseil; voyez s'il peut vous
plaire. Venez à moi, et mettez-vous sous ma protection.» Le peuple
applaudit avec grand bruit de voix et de boucliers, l'éleva sur le
pavois, et le prit pour roi.--Il marcha ensuite contre Chararic...,
le fit prisonnier avec son fils, et les fit tondre tous les deux.
Comme Chararic pleurait, son fils lui dit: «C'est sur une tige verte
que ce feuillage a été coupé, il repoussera et reverdira bien vite.
Plût à Dieu que pérît aussi vite celui qui a fait tout cela!» Ce
mot vint aux oreilles de Clovis... Il leur fit à tous deux couper
la tête. Eux morts, il acquit leur royaume, et leurs trésors, et
leur peuple.--Ragnacaire était alors roi à Cambrai... Clovis ayant
fait faire des bracelets et des baudriers de faux or (car ce n'était
que du cuivre doré), les donna aux leudes de Ragnacaire pour les
exciter contre lui... Ragnacaire fut battu et fait prisonnier avec
son fils Richaire... Clovis lui dit: «Pourquoi as-tu fait honte à
notre famille en te laissant enchaîner? Mieux valait mourir.» Et
levant sa hache, il la lui planta dans la tête. Puis se tournant vers
Richaire, il lui dit: «Si tu avais secouru ton père, il n'eût pas été
enchaîné.» Et il le tua de même d'un coup de hache. Rignomer fut tué
par son ordre dans la ville du Mans... Ayant tué de même beaucoup
d'autres rois et ses plus proches parents, il étendit son royaume sur
toutes les Gaules. Enfin, ayant un jour assemblé les siens, il parla
ainsi de ses parents qu'il avait lui-même fait périr: «Malheureux que
je suis, resté comme un voyageur parmi des étrangers, et qui n'ai
plus de parents pour me secourir si l'adversité venait!» Mais ce
n'était pas qu'il s'affligeât de leur mort; il ne parlait ainsi que
par ruse et pour découvrir s'il avait encore quelque parent, afin de
le tuer.» Greg. Tur., l. II, XLII.]
[Note 198: Prosternebat enim quotidie Deus hostes ejus sub manu
ipsius, et augebat regnum ejus, eo quod ambularet recto corde coram
eo, et faceret quæ placita erant in oculis ejus.--Ces paroles
sanguinaires étonnent dans la bouche d'un historien qui montre
partout ailleurs beaucoup de douceur et d'humanité.]
D'autre part, Clovis reconnut dans l'Église le droit le plus illimité
d'asile et de protection. À une époque où la loi ne protégeait plus,
c'était beaucoup de reconnaître le pouvoir d'un ordre qui prenait en
main la tutelle et la garantie des vaincus. Les esclaves mêmes ne
pouvaient être enlevés des églises où ils se réfugiaient. Les maisons
des prêtres devaient couvrir et protéger, comme les temples, _ceux
qui paraîtraient vivre avec eux_[199]. Il suffisait qu'un évêque
réclamât avec serment un captif, pour qu'il lui fût aussitôt rendu.
[Note 199: Lettre écrite par Clovis à un évêque, à l'occasion de sa
guerre contre les Goths.]
Sans doute il était plus facile au chef des barbares d'accorder
ces priviléges à l'Église, que de les faire respecter. L'aventure
d'Attale, enlevé comme esclave si loin de son pays, puis délivré
comme par miracle[200], nous apprend combien la protection
ecclésiastique était insuffisante. C'était du moins quelque chose
qu'elle fût reconnue en droit. Les biens immenses que Clovis assura
aux églises, particulièrement à celle de Reims, dont l'évêque était,
dit-on, son principal conseiller, durent étendre infiniment cette
salutaire influence de l'Église. Quelque bien qu'on mît dans les
mains ecclésiastiques, c'était toujours cela de soustrait à la
violence, à la brutalité, à la barbarie.
[Note 200: Grégoire de Tours.]
* * * * *
À la mort de Clovis (an 511), ses quatre fils se trouvèrent tous
rois, selon l'usage des barbares. Chacun d'eux resta à la tête d'une
des lignes militaires que les campements des Francs avaient formées
sur la Gaule. Theuderic résidait à Metz; ses guerriers furent établis
dans la France orientale ou Ostrasie et dans l'Auvergne. Clotaire
résida à Soissons, Childebert à Paris, Clodomir à Orléans. Ces trois
frères se partagèrent en outre les cités de l'Aquitaine.
Dans la réalité, ce ne fut pas la terre que l'on partagea, mais
l'armée. Ce genre de partage ne pouvait être que fort inégal. Les
guerriers barbares durent passer souvent d'un chef à un autre, et
suivre en grand nombre celui dont le courage et l'habileté leur
promettaient plus de butin. Ainsi, lorsque Theudebert, petit-fils
de Clovis, envahit l'Italie à la tête de cent mille hommes, il est
probable que presque tous les Francs l'avaient suivi, et que bien
d'autres barbares s'étaient mêlés à eux.
La rapide conquête de Clovis, dont on connaissait mal les causes,
jetait tant d'éclat sur les Francs, que la plupart des tribus
barbares avaient voulu s'attacher à eux, comme autrefois celles
qui suivirent Attila. Les races les plus ennemies de l'Allemagne,
les Germains du Midi et ceux du Nord, les Suèves et les Saxons,
se fédérèrent avec les Francs: les Bavarois en firent autant.
Les Thuringiens, au milieu de ces nations, résistèrent et furent
accablés[201]. Les Bourguignons de la Gaule semblaient alors plus
en état de résister qu'au temps de Clovis; leur nouveau roi, saint
Sigismond, élève de saint Avitus, était orthodoxe et aimé de son
clergé. Le prétexte d'arianisme n'existait plus. Les fils de Clovis
se souvinrent que, quarante ans auparavant, le père de Sigismond
avait fait périr celui de Clotilde, leur mère. Clodomir et Clotaire
le défirent et le jetèrent dans un puits que l'on combla de pierres.
Mais la victoire de Clodomir fut pour sa famille une cause de ruine;
tué lui-même dans la bataille, il laissa ses enfants sans défense.
[Note 201: Grégoire de Tours.--Dans la Hesse et la Franconie, ils
avaient écartelé ou écrasé sous les roues de leurs chariots plus de
deux cents jeunes filles, et en avaient ensuite distribué les membres
à leurs chiens et à leurs oiseaux de chasse. _Voy._ le discours de
Theuderic aux siens.]
«Tandis que la reine Clotilde habitait Paris, Childebert, voyant que
sa mère avait porté toute son affection sur les fils de Clodomir,
conçut de l'envie, et, craignant que, par la faveur de la reine,
ils n'eussent part au royaume, il envoya secrètement vers son frère
le roi Clotaire, et lui fit dire: «Notre mère garde avec elle les
fils de notre frère et veut leur donner le royaume; il faut que tu
viennes promptement à Paris, et que, réunis tous deux en conseil,
nous déterminions ce que nous devons faire d'eux, savoir si on leur
coupera les cheveux, comme au reste du peuple, ou si, les ayant tués,
nous partagerons également entre nous le royaume de notre frère.»
Fort réjoui de ces paroles, Clotaire vint à Paris. Childebert avait
déjà répandu dans le peuple que les deux rois étaient d'accord pour
élever ces enfants au trône. Ils envoyèrent donc, au nom de tous
deux, à la reine, qui demeurait dans la même ville, et lui dirent:
«Envoie-nous les enfants, que nous les élevions au trône.» Elle,
remplie de joie, et ne sachant pas leur artifice, après avoir fait
boire et manger les enfants, les envoya, en disant: «Je croirai
n'avoir pas perdu mon fils, si je vous vois succéder à son royaume.»
Les enfants allèrent, mais ils furent pris aussitôt et séparés de
leurs serviteurs et de leurs nourriciers; et on les enferma à part,
d'un côté les serviteurs et de l'autre les enfants. Alors Childebert
et Clotaire envoyèrent à la reine Arcadius, portant des ciseaux
et une épée nue. Quand il fut arrivé près de la reine, il les lui
montra, disant: «Tes fils, nos seigneurs, ô très-glorieuse reine!
attendent que tu leur fasses savoir ta volonté sur la manière dont
il faut traiter ces enfants. Ordonne qu'ils vivent les cheveux
coupés, ou qu'ils soient égorgés.» Consternée à ce message, et
en même temps émue d'une grande colère en voyant cette épée nue
et ces ciseaux, elle se laissa transporter par son indignation,
et ne sachant, dans sa douleur, ce qu'elle disait, elle répondit
imprudemment: «Si on ne les élève pas sur le trône, j'aime mieux
les voir morts que tondus.» Mais Arcadius, s'inquiétant peu de sa
douleur, et ne cherchant pas à pénétrer ce qu'elle penserait ensuite
plus réellement, revint en diligence près de ceux qui l'avaient
envoyé, et leur dit: «Vous pouvez continuer avec l'approbation de la
reine ce que vous avez commencé, car elle veut que vous accomplissiez
votre projet.» Aussitôt Clotaire, prenant par le bras l'aîné des
enfants, le jeta à terre, et, lui enfonçant son couteau dans
l'aisselle, le tua cruellement. À ses cris, son frère se prosterne
aux pieds de Childebert, et lui saisissant les genoux, lui disait
avec larmes: «Secours-moi, mon très-bon père, afin que je ne meure
pas comme mon frère.» Alors Childebert, le visage couvert de larmes,
dit à Clotaire: «Je te prie, mon très-cher frère, aie la générosité
de m'accorder sa vie; et si tu ne veux pas le tuer, je te donnerai
pour le racheter ce que tu voudras.» Mais Clotaire, après l'avoir
accablé d'injures, lui dit: «Repousse-le loin de toi, ou tu mourras
certainement à sa place. C'est toi qui m'as excité à cette chose,
et tu es si prompt à reprendre ta foi!» Childebert, à ces paroles,
repoussa l'enfant et le jeta à Clotaire, qui, le recevant, lui
enfonça son couteau dans le côté, et le tua comme il avait fait de
son frère. Ils tuèrent ensuite les serviteurs et les nourriciers; et
après qu'ils furent morts, Clotaire, montant à cheval, s'en alla
sans se troubler aucunement du meurtre de ses neveux, et se rendit,
avec Childebert, dans les faubourgs. La reine, ayant fait poser ces
petits corps sur un brancard, les conduisit, avec beaucoup de chants
pieux et un deuil immense, à l'église de Saint-Pierre, où on les
enterra tous deux de la même manière. L'un des deux avait dix ans et
l'autre sept[202].
[Note 202: Grégoire de Tours. Un troisième fils de Clodomir échappa,
et se réfugia dans un couvent. C'est saint Clodoald ou saint Cloud.]
Theuderic, qui n'avait pas pris part à l'expédition de Bourgogne,
mena les siens en Auvergne. «Je vous conduirai, avait-il dit à ses
soldats, dans un pays où vous trouverez de l'argent autant que vous
pouvez en désirer, où vous prendrez en abondance des troupeaux, des
esclaves et des vêtements.» C'est qu'en effet cette province avait
jusque-là seule échappé au ravage général de l'Occident. Tributaire
des Goths, puis des Francs, elle se gouvernait elle-même. Les anciens
chefs des tribus arvernes, les Apollinaires, qui avaient vaillamment
défendu ce pays contre les Goths, sentirent à l'approche des Francs
qu'ils perdraient au change, ils combattirent pour les Goths à
Vouglé. Mais là, comme ailleurs, le clergé était généralement pour
les Francs. Saint Quintien, évêque de Clermont, et ennemi personnel
des Apollinaires, semble avoir livré le château. Les Francs tuèrent
au pied même de l'autel un prêtre dont l'évêque avait à se plaindre.
Le plus brave de ces rois francs fut Theudebert, fils de Theuderic,
chef des Francs de l'Est, de ceux qui se recrutaient incessamment
dans tous les _Wargi_ des tribus germaniques. C'était l'époque où
les Grecs et les Goths se disputaient l'Italie. Toute la politique
des Byzantins était d'opposer aux Goths, aux barbares romanisés, des
barbares restés tout barbares; c'est avec des Maures, des Slaves et
des Huns, que Bélisaire et Narsès remportèrent leurs victoires. Les
Grecs et les Goths espérèrent également pouvoir se servir des Francs
comme auxiliaires. Ils ignoraient quels hommes ils appelaient. À
la descente de Theudebert en Italie, les Goths vont à sa rencontre
comme amis et alliés; il fond sur eux et les massacre. Les Grecs le
croient alors pour eux, et sont également massacrés. Les barbares
changèrent les plus belles villes de la Lombardie en un monceau
de cendres, détruisirent toute provision, et se virent eux-mêmes
affamés dans le désert qu'ils avaient fait, languissant sous le
soleil du Midi, dans les champs noyés qui bordent le Pô. Un grand
nombre y périt. Ceux qui revinrent rapportèrent tant de butin, qu'une
nouvelle expédition partit peu après sous la conduite d'un Franc et
d'un Suève. Ils coururent l'Italie jusqu'à la Sicile, gâtèrent plus
qu'ils ne gagnèrent, mais le climat fit justice de ces barbares[203].
Theudebert était mort aussi dans la Gaule, au moment où il méditait
de descendre la vallée du Danube[204], et d'envahir l'empire
d'Orient. Justinien était pourtant son allié; il lui avait cédé tous
les droits de l'Empire sur la Gaule du Midi.
[Note 203: L'expédition de Theudebert ne fut pas la dernière des
Francs en Italie. En 584 «le roi Childebert alla en Italie, ce
qu'apprenant les Lombards, et craignant d'être défaits par son armée,
ils se soumirent à sa domination, lui firent beaucoup de présents,
et promirent de lui demeurer fidèles et soumis. Le roi, ayant obtenu
d'eux ce qu'il désirait, retourna dans les Gaules, et ordonna de
mettre en mouvement une armée qu'il fit marcher en Espagne. Cependant
il s'arrêta. L'empereur Maurice lui avait donné, l'année précédente,
cinquante mille sols d'or pour chasser les Lombards de l'Italie.
Ayant appris qu'il avait fait la paix avec eux, il redemanda son
argent; mais le roi, se confiant en ses forces, ne voulut pas
seulement lui répondre là-dessus.» Greg, Tur. l. VI, c. XLII.]
[Note 204: Blessé par un taureau sauvage.]
La mort de Theudebert et la désastreuse expédition d'Italie, qui
suivit de près, furent le terme des progrès des Francs. L'Italie,
bientôt envahie par les Lombards, se trouva dès lors fermée à leurs
invasions. Du côté de l'Espagne ils échouèrent toujours[205]. Les
Saxons ne tardèrent pas à rompre une alliance sans profit, et
refusèrent le tribut de cinq cents vaches qu'ils avaient bien voulu
payer. Clotaire, qui l'exigeait, fut battu par eux.
[Note 205: La première fois qu'ils l'envahirent, Childebert et
Clotaire prétendaient venger leur soeur, maltraitée par son mari
Amalaric, roi des Wisigoths, qui voulait la convertir à l'arianisme.
Elle avait envoyé à ses frères un mouchoir teint de son sang.
(Grégoire de Tours.)]
Ainsi les plus puissantes tribus germaniques échappèrent à l'alliance
des Francs. Là commence cette opposition des Francs et des Saxons,
qui devait toujours s'accroître et constituer pendant tant de siècles
la grande lutte des barbares. Les Saxons, auxquels les Francs ferment
désormais la terre du côté de l'Occident, tandis qu'ils sont poussés
à l'Orient par les Slaves, se tourneront vers l'Océan, vers le Nord;
associés de plus en plus aux hommes du Nord, ils courront les côtes
de France[206], et fortifieront leurs colonies d'Angleterre.
[Note 206: Sidon Apollin., l. VIII, Epist. IX: «Istic (à Bordeaux)
Saxona cærulum videmus assuetum ante sala, solum timere.» Carmen VIII:
Quin et Aremoricus piratam Saxona tractus
Sperabat, cui pelle salum sulcare Britannum
Ludus, et assuto, glaucum mare findere lembo.]
Il était naturel que les vrais Germains devinssent hostiles pour un
peuple livré à l'influence romaine, ecclésiastique. C'est à l'Église
que Clovis avait dû en grande partie ses rapides conquêtes. Ses
successeurs s'abandonnèrent de bonne heure aux conseils des Romains,
des vaincus[207]. Et il devait en être ainsi; sans compter qu'ils
étaient bien plus souples, bien plus flatteurs, eux seuls étaient
capables d'inspirer à leurs maîtres quelques idées d'ordre et
d'administration, de substituer peu à peu un gouvernement régulier
aux caprices de la force, et d'élever la royauté barbare sur le
modèle de la monarchie impériale. Nous voyons déjà sous Theudebert,
petit-fils de Clovis, le ministre romain Parthenius, qui veut imposer
des tributs aux Francs, et qui est massacré par eux à la mort de ce
roi.
[Note 207: Clovis lui-même choisit des Romains pour les envoyer en
ambassade, Aurelianus en 481, Paternus en 507 (Greg. Tur. Epist. c.
XVIII, XXV). On rencontre une foule de noms romains autour de tous
les rois germains: un Aridius est le conseiller assidu de Gondebaud
(Greg. Tur., l. II, c. XXXII).--Arcadius, sénateur arverne, appelle
Childéric Ier dans l'Auvergne et s'entremet pour le meurtre des
enfants de Clodomir (Id., l. III, c. IX, XVIII).--Asteriolus et
Secundinus, «tous deux sages et habiles dans les lettres et la
rhétorique,» avaient beaucoup de crédit (en 547) auprès de Theudebert
(Ibid., c. XXXIII).--Un ambassadeur de Gontran se nomme Félix (Greg.
Tur., l. VIII, c. XIII); son _référendaire_, Flavius, (l. V, c.
XLVI). Il envoie un Claudius pour tuer Éberulf dans Saint-Martin de
Tours (l. VIII, c. XXIX).--Un autre Claudius est _chancelier_ de
Childebert II (Greg. de Mirac. S. Martini, l. IV).--Un _domestique_
de Brunehaut se nomme Flavius (Greg. Tur., l. IX, c. XIX). À son
favori Protadius succède «le Romain Claudius, fort lettré et agréable
conteur» (Fredegar., c. XXVIII). Dagobert a pour ambassadeurs
Servatus et Paternus, pour généraux Abundantius et Venerandus, etc.
(Gesta Dagoberti, _passim_)... etc., etc.--Sans doute plus d'un
roi Mérovingien perdit dans ce contact avec les vaincus la rudesse
barbare, et voulut apprendre avec ses favoris l'élégance latine:
Fortunat écrit à Charibert:
Floret in eloquio lingua latina tuo.
Qualis es in propria docto sermone loquela
Qui nos Romano vincis in eloquio!
--«Sigebertus erat elegans et versutus.»--Sur Chilpéric, _V._ plus
bas.--Les Francs semblent avoir eu de bonne heure la perfidie
byzantine: «Franci mendaces, sed hospitales (sociables?...)»
Salvian., l. VII, p. 169. «Si pejeret Francus, quid novi faceret;
qui perjurium ipsum sermonis genus esse putat, non criminis.»
Salvian., l. IV, c. XIV.--«Franci, quibus familiare est ridendo fidem
frangere.» Flav. Vopiscus in Proculo.]
Un autre petit-fils de Clovis, Chramme, fils de Clotaire, avait
pour confident le Poitevin Léon; pour ennemi, l'évêque de Clermont,
Cantin, créature des Francs; pour amis, les Bretons, chez lesquels il
se retira, lorsque, ayant échoué dans une tentative de révolte, il
fut poursuivi par son père. Le malheureux se réfugia avec toute sa
famille dans une cabane, où son père le fit brûler.
Clotaire, seul roi de la Gaule (558-561) par la mort de ses trois
frères, laissait en mourant quatre fils. Sigebert eut les campements
de l'Est, ou, comme parlent les chroniqueurs, le royaume d'Ostrasie;
il résida à Metz: rapproché ainsi des tribus germaniques, dont
plusieurs restaient alliées des Francs, il semblait devoir tôt
ou tard prévaloir sur ses frères. Chilpéric eut la Neustrie et
fut appelé roi de Soissons. Gontran eut la Bourgogne; sa capitale
fut Châlon-sur-Saône. Pour le bizarre royaume de Charibert, qui
réunissait Paris et l'Aquitaine, la mort de ce roi répartit ses États
entre ses frères. L'influence romaine fut plus forte encore sous ces
princes. Nous les voyons généralement livrés à des ministres gaulois,
goths ou romains. Ces trois mots sont alors presque synonymes. Dans
le commerce des barbares, les vaincus ont pris quelque chose de leur
énergie. «Le roi Gontran, dit Grégoire de Tours, honora du patriciat
Celsus, homme élevé de taille, fort d'épaules, robuste de bras,
plein d'emphase dans ses paroles, d'à-propos dans ses répliques,
exercé dans la lecture du droit; il devint si avide, qu'il spolia
fréquemment les églises, etc.» Sigebert choisit un Arverne pour
envoyé à Constantinople. Nous trouvons parmi ses serviteurs un
Andarchius, «parfaitement instruit dans les oeuvres de Virgile, dans
le code Théodosien et l'art des calculs[208].»
[Note 208: Grégoire de Tours.]
C'est à ces Romains qu'il faut désormais attribuer en grande partie
ce qui se fait de bien et de mal sous les rois des Francs. C'est à
eux qu'on doit rapporter la fiscalité renaissante[209]; nous les
voyons figurer dans la guerre même, et souvent avec éclat. Ainsi,
tandis que le roi d'Ostrasie est battu par les Avares, et se laisse
prendre par eux, le Romain Mummole, général du roi de Bourgogne, bat
les Saxons et les Lombards, les force d'acheter leur retour d'Italie
en Allemagne, et de payer tout ce qu'ils prennent sur la route[210].
[Note 209: Frédégaire parle de la tyrannie fiscale d'un Protadius,
maire du palais en 605, sous Theuderic, et favori de Brunehaut.]
[Note 210: Lorsque les Saxons rentrèrent dans leur pays, ils
trouvèrent la place prise: «Au temps du passage d'Alboin en Italie,
Clotaire et Sigebert avaient placé, dans le lieu qu'il quittait, des
Suèves et d'autres nations; ceux qui avaient accompagné Alboin, étant
revenus du temps de Sigebert, s'élevèrent contre eux et voulurent les
chasser et les faire disparaître du pays; mais eux leur offrirent
la troisième partie des terres, disant: Nous pouvons vivre ensemble
sans nous combattre.» Les autres, irrités parce qu'ils avaient
auparavant possédé ce pays, ne voulaient aucunement entendre à la
paix. Les Suèves leur offrirent alors la moitié des terres, puis les
deux tiers, ne gardant pour eux que la troisième partie. Les autres
le refusant, les Suèves leur offrirent toutes les terres et tous
les troupeaux, pourvu seulement qu'ils renonçassent à combattre;
mais ils n'y consentirent pas, et demandèrent le combat. Avant de le
livrer, ils traitèrent entre eux du partage des femmes des Suèves, et
de celle qu'aurait chacun après la défaite de leurs ennemis qu'ils
regardaient déjà comme morts; mais la miséricorde de Dieu, qui agit
selon sa justice, les obligea de tourner ailleurs leurs pensées;
le combat ayant été livré, sur vingt-six mille Saxons, vingt mille
furent tués, et des Suèves, qui étaient six mille quatre cents,
quatre-vingts seulement furent abattus, et les autres obtinrent la
victoire. Ceux des Saxons qui étaient demeurés après la défaite
jurèrent, avec des imprécations, de ne se couper ni la barbe ni les
cheveux jusqu'à ce qu'ils se fussent vengés de leurs ennemis; mais
ayant recommencé le combat, ils éprouvèrent encore une plus grande
défaite, et ce fut ainsi que la guerre cessa.» Greg. Tur., l. V, c.
XV. _V._ aussi Paul Diacre, De Gestis Langobardorum, ap. Muratori, I.]
L'origine de ces ministres gaulois des rois francs était souvent
très-basse. Rien ne les fait mieux connaître que l'histoire du serf
Leudaste, qui devint comte de Tours. «Leudaste naquit dans l'île de
Rhé, en Poitou, d'un nommé Léocade, serviteur chargé des vignes du
fisc. On le fit venir pour le service royal, et il fut placé dans les
cuisines de la reine; mais comme il avait dans sa jeunesse les yeux
chassieux, et que l'âcreté de la fumée leur était contraire, on le
fit passer du pilon au pétrin. Quoiqu'il parût se plaire au travail
de la pâte fermentée, il prit la fuite et quitta le service. On le
ramena deux ou trois fois, et, ne pouvant l'empêcher de s'enfuir,
on le condamna à avoir une oreille coupée. Alors, comme il n'était
aucun crédit capable de cacher le signe d'infamie dont il avait été
marqué en son corps, il s'enfuit chez la reine Marcovèfe, que le roi
Charibert, épris d'un grand amour pour elle, avait appelé à son lit
à la place de sa soeur. Elle le reçut volontiers, et l'éleva aux
fonctions de gardien de ses meilleurs chevaux. Tourmenté de vanité
et livré à l'orgueil, il brigua la place de comte des écuries, et
l'ayant obtenue, il méprisa et dédaigna tout le monde, s'enfla
de vanité, se livra à la dissolution, s'abandonna à la cupidité,
et, favori de sa maîtresse, il s'entremit de côté et d'autre dans
ses affaires. Après sa mort, engraissé de butin, il obtint par
ses présents, du roi Charibert, d'occuper auprès de lui les mêmes
fonctions; ensuite, en punition des péchés accumulés du peuple, il
fut nommé comte de Tours. Là, il s'enorgueillit de sa dignité avec
une fierté encore plus insolente, se montra âpre au pillage, hautain
dans les disputes, souillé d'adultère, et par son activité à semer
la discorde et à porter des accusations calomnieuses, il amassa des
trésors considérables. «Cet intrigant, que nous ne connaissons,
il est vrai, que par les récits de Grégoire de Tours, son ennemi
personnel, essaya, dit-il, de le perdre en le faisant accuser d'avoir
mal parlé de la reine Frédégonde. Mais le peuple s'assembla en grand
nombre, et le roi se contenta du serment de l'évêque, qui dit la
messe sur trois autels. Les évêques assemblés menaçaient même le roi
de le priver de la communion. Leudaste fut tué quelque temps après
par les gens de Frédégonde.