omnes eos amore desiderabili cuperent regnare, sanctus Aprunculus,
Lingonicæ civitatis episcopus, apud Burgundiones coepit haberi
suspectus. Cumque odium de die in diem cresceret, jussum est ut
clam gladio feriretur. Quo ad eum, perlato nuntio, nocte a castro
Divionensi... demissus, Arvernis advenit, ibique... datus est
episcopus.--Multi jam tunc ex Galiis habere Francos dominos summo
desiderio cupiebant. Unde factum est, ut Quintianus Ruthenorum
episcopus... ab urbe depelleretur. Dicebant enim ei: «quia desiderium
tuum est, ut Francorum dominatio teneat terram hanc...» Orto inter
eum et cives Gotthos, qui in hac urbe morabantur, suspicio attigit,
exprobrantibus civibus, quod velit se Francorum ditionibus subjugare;
consilioque accepto, cogitaverunt eum perfodere gladio. Quod cum
viro Dei nuntiatum fuisset, de nocte consurgens, ab urbe Ruthena
egrediens, Arvernos advenit. Ibique a sancto Eufrasio episcopo...
benigne susceptus est, decedente ab hoc mundo Apollinari, cum hæc
Theodorico regi nuntiata fuissent, jussit inibi sanctum Quintianum
constitui... dicens: Hic ob nostri amoris zelum ab urbe sua ejectus
est.--Hujus tempore jam Chlodovechus regnabat in aliquibus urbibus in
Galliis, et ob hanc causam hic pontifex suspectus habitus a Gotthis,
quod se Francorum ditionibus subdere vellet, apud urbem Tholosam
exilio condemnatus, in eo oblit... Septimus Turonum episcopus
Volusianus... et octavus Verus... pro memoratæ causæ zelo suspectus
habitus a Gotthis in exilium deductus vitam finivit.» Greg. Tur.,
lib. II, c. XXIII, XXXVI; l. X, c. XXXI. _V._ aussi c. XXVI et Vit.
Fatr. ap. Scr. Fr., t. III, p. 408.]
La domination des Francs était d'autant plus désirée, que personne
peut-être ne se rendait compte de ce qu'ils étaient[189]. Ce n'était
pas un peuple, mais une fédération, plus ou moins nombreuse, selon
qu'elle était puissante; elle dut l'être au temps de Mellobaud
et d'Arbogast, à la fin du IVe siècle. Alors les Francs avaient
certainement des terres considérables dans l'Empire. Des Germains
de toute race composaient sous le nom de Francs les meilleurs corps
des armées impériales et la garde même de l'empereur[190]. Cette
population flottante, entre la Germanie et l'Empire, se déclara
généralement contre les autres barbares qui venaient derrière elle
envahir la Gaule. Ils s'opposèrent en vain à la grande invasion
des Bourguignons, Suèves et Vandales, en 406; beaucoup d'entre eux
combattirent Attila. Plus tard, nous les verrons, sous Clovis,
battre les Allemands près de Cologne, et leur fermer le passage
du Rhin. Païens encore, et sans doute indifférents dans la vie
indécise qu'ils menaient sur la frontière, ils devaient accepter
facilement la religion du clergé des Gaules. Tous les autres barbares
à cette époque étaient ariens. Tous appartenaient à une race, à une
nationalité distincte. Les Francs seuls, population mixte, semblaient
être restés flottants sur la frontière, prêts à toute idée, à toute
influence, à toute religion. Eux seuls reçurent le christianisme par
l'Église latine. Placés au nord de la France, au coin nord-ouest
de l'Europe, les Francs tinrent ferme et contre les Saxons païens,
derniers venus de la Germanie, et contre les Wisigoths ariens, enfin
contre les Sarrasins, tous également ennemis de la divinité de
Jésus-Christ. Ce n'est pas sans raison que nos rois ont porté le nom
de fils aînés de l'Église.
[Note 189: En 254, sous Gallien, les Francs avaient envahi la Gaule
et percé à travers l'Espagne jusqu'en Mauritanie (Zozime, l. I, p.
646. Aurel. Victor, c. XXXIII.) En 277, Probus les battit deux fois
sur le Rhin et en établit un grand nombre sur les bords de la mer
Noire. On sait le hardi voyage de ces pirates, qui partirent, ennuyés
de leur exil, pour aller revoir leur Rhin, pillant sur la route les
côtes de l'Asie, de la Grèce et de la Sicile, et vinrent aborder
tranquillement dans la Frise ou la Batavie (Zozime, I, 666).--En 293,
Constance transporta dans la Gaule une colonie franque.--En 358,
Julien repoussa les Chamaves au delà du Rhin et soumit les Saliens,
etc.--Clovis (ou mieux Hlodwig), battit Syagrius en 486.--Greg. Tur.,
l. II, c. IX: «Tradunt multi eosdem de Pannoniâ fuisse digressos, et
primum quidem litora Rheni amnis incoluisse: dehinc transacto Rheno,
Thoringiam transmeasse.»]
[Note 190: Amm. Marcelin, l. XV, ad ann. 355... «Franci, quorum ea
tempestate in Palatio multitudo florebat...»--Lorsque l'empereur
Anastase envoya plus tard à Clovis les insignes du consulat, les
titres romains étaient déjà familiers aux chefs des Francs.--Agathias
dit, peu après, que les Francs sont les plus civilisés des barbares,
et qu'ils ne diffèrent des Romains que par la langue et le
costume.--Ce n'est pas à dire que ce costume fût dépourvu d'élégance.
«Le jeune chef Sigismer, dit Sidonius Apollinaris, marchait précédé
ou suivi de chevaux couverts de pierreries étincelantes; il marchait
à pied, paré d'une soie de lait, brillant d'or, ardent de pourpre;
avec ces trois couleurs s'accordaient sa chevelure, son teint et sa
peau... Les chefs qui l'entouraient étaient chaussés de fourrures.
Les jambes et les genoux étaient nus. Leurs casaques élevées,
étroites, bigarrées de diverses couleurs, descendaient à peine aux
jarrets, et les manches ne couvraient que le haut du bras. Leurs
saies vertes étaient bordées d'une bande écarlate. L'épée, pendant
de l'épaule à un long baudrier, ceignait leurs flancs couverts d'une
rhénone. Leurs armes étaient encore une parure...» Sidon, Apollin.,
l. IV, Epist. XX, ap. Scr. Fr. I, 793.--«Dans le tombeau de Childéric
Ier, découvert en 1653 à Tournay, on trouva autour de la figure
du roi son nom écrit en lettres romaines, un globe de cristal, un
stylet avec des tablettes, des médailles de plusieurs empereurs... Il
n'y a rien dans tout cela de trop barbare.» Chateaubriand, _Études
historiques_, III, 212.--Saint Jérôme (dans Frédégaire) croit les
Francs, comme les Romains, descendants des Troyens, et rapporte leur
origine à un Francion, fils de Priam. «De Francorum vero regibus,
beatus Hieronymus, qui jam olim fuerant, scripsit quod prius...
Priamum habuisse regem... cum Troja caperetur... Europam media ex
ipsis pars cum Francione eorum rege ingressa fuit... cum uxoribus et
liberis Rheni ripam occuparunt... Vocati sunt Franci, multis post
temporibus, cum ducibus externas dominationes semper negantes.»
Fredeg., c. II.--On sait combien cette tradition a été vivement
accueillie au moyen âge.]
L'Église fit la fortune des Francs. L'établissement des Bourguignons,
la grandeur des Goths, maîtres de l'Aquitaine et de l'Espagne, la
formation des confédérations armoriques, celle d'un _royaume Romain_
à Soissons sous le général Égidius, semblaient devoir resserrer les
Francs dans la forêt Carbonaria, entre Tournay et le Rhin[191].
Ils s'associèrent les Armoriques, du moins ceux qui occupaient
l'embouchure de la Somme et de la Seine. Ils s'associèrent les
soldats de l'Empire, restés sans chef après la mort d'Égidius[192].
Mais jamais leurs faibles bandes n'auraient détruit les Goths,
humilié les Bourguignons, repoussé les Allemands, si partout ils
n'eussent trouvé dans le clergé un ardent auxiliaire, qui les guida,
éclaira leur marche, leur gagna d'avance les populations.
[Note 191: Dans le long séjour qu'ils firent en Belgique, ils durent
nécessairement se mêler aux indigènes, et n'arrivèrent sans doute en
Gaule que lorsqu'ils étaient devenus en partie Belges.]
[Note 192: Ainsi les Francs s'associent contre les Ariens tous les
catholiques de la Gaule.]
Voyons d'abord en quels termes modestes Grégoire de Tours parle
des premiers pas des Francs dans la Gaule. «On rapporte qu'alors
Chlogion, homme puissant et distingué dans son pays, fut roi des
Francs; il habitait Dispargum, sur la frontière du pays de Tongres.
Les Romains occupaient aussi ces pays, c'est-à-dire vers le midi
jusqu'à la Loire. Au delà de la Loire, le pays était aux Goths.
Les Burgundes, attachés aussi à la secte des Ariens, habitaient
au delà du Rhône, qui coule auprès de la ville de Lyon. Chlogion,
ayant envoyé des espions dans la ville de Cambrai, et fait examiner
tout le pays, défit les Romains et s'empara de cette ville. Après
y être demeuré quelque temps, il conquit le pays jusqu'à la Somme.
Quelques-uns prétendent que le roi Mérovée, qui eut pour fils
Childéric, était né de sa race[193].»
Il est probable que plusieurs des chefs des Francs, par exemple
ce Childéric, qu'on nous présente comme fils de Mérovée, père de
Clovis, avaient eu des titres romains, comme au siècle précédent
Mellobaud et Arbogast. Nous voyons en effet Égidius, un général
romain, un partisan de l'empereur Majorien, un ennemi des Goths, et
de leur créature l'empereur arverne Avitus, succéder au chef des
Francs, Childéric, momentanément chassé par les siens. Ce n'est pas
sans doute en qualité de chef héréditaire et national[194], c'est
comme maître de la milice impériale qu'Égidius remplace Childéric.
Ce dernier, accusé d'avoir violé des vierges libres, s'est retiré
chez les Thuringiens, dont il enlève la reine; il retourne parmi les
Francs après la mort d'Égidius, et son fils Clovis, qui lui succède,
prévaut aussi sur le patrice Syagrius, fils d'Égidius. Syagrius,
vaincu à Soissons, se réfugie chez les Goths, qui le livrent à Clovis
(an 486). Celui-ci est revêtu plus tard des insignes du consulat par
l'empereur de Constantinople, Anastase.
[Note 193: Grégoire de Tours.]
[Note 194: Plusieurs critiques anglais et allemands pensent
maintenant, comme l'abbé Dubos, que la royauté des Francs n'avait
rien de germanique, mais qu'elle était une simple imitation des
gouverneurs impériaux, _proesides_, etc. _Voy._ Palgrave, Upon the
Commonwealth of the England, 1832, 1er vol.--En 406, les Francs
avaient tenté vainement de défendre les frontières contre la grande
invasion des barbares, et à plusieurs reprises ils avaient obtenu
des terres comme soldats romains. Sismondi, I, 174.--Enfin, les
bénédictins disent dans leur préface (Scr. r. Fr. I, LIII): «Il n'y a
rien, ni dans l'histoire, ni dans les lois des Francs, dont on puisse
inférer que les habitants des Gaules aient été dépouillés d'une
partie de leurs terres pour former des terres saliques aux Francs.»]
Clovis ne commandait encore qu'à la petite tribu des Francs de
Tournay, lorsque plusieurs bandes suéviques, désignées sous le nom
d'_All-men_ (tous hommes ou tout à fait hommes), menacèrent de
passer le Rhin. Les Francs prirent les armes, comme à l'ordinaire,
pour fermer le passage aux nouveaux venus. En pareil cas, toutes les
tribus s'unissaient sous le chef le plus brave[195]. Clovis eut
ainsi l'honneur de la victoire commune. Il embrassa en cette occasion
le culte de la Gaule romaine. C'était celui de sa femme Clotilde,
nièce du roi des Bourguignons. Il avait fait voeu, disait-il, pendant
la bataille, d'adorer le dieu de Clotilde, s'il était vainqueur;
trois mille de ses guerriers l'imitèrent[196]. Ce fut une grande
joie dans le clergé des Gaules, qui plaça dès lors dans les Francs
l'espoir de sa délivrance. Saint Avitus, évêque de Vienne, et sujet
des Bourguignons ariens, n'hésitait pas à lui écrire: «Quand tu
combats, c'est à nous qu'est la victoire.» Ce mot fut commenté
éloquemment par saint Rémi au baptême de Clovis: «Sicambre, baisse
docilement la tête; brûle ce que tu as adoré, et adore ce que tu as
brûlé.» Ainsi l'Église prenait solennellement possession des barbares.
[Note 195: Les passages suivants montrent à quel point ils étaient
indépendants de leurs rois: «Si tu ne veux pas aller en Bourgogne
avec tes frères, disent les Francs à Théodoric, nous te laisserons là
et nous marcherons avec eux.» Greg. Tur., l. III, c. XI.--Ailleurs
les Francs veulent marcher contre les Saxons qui demandent la paix.
«Ne vous obstinez pas à aller à cette guerre où vous vous perdrez,
leur dit Clotaire Ier; si vous voulez y aller, je ne vous suivrai
pas.» Mais alors les guerriers se jetèrent sur lui, mirent en pièce
sa tente, l'en arrachèrent de force, l'accablèrent d'injures, et
résolurent de le tuer, s'il refusait de partir avec eux. Clotaire,
voyant cela, alla avec eux, malgré lui.» Ibid., l. IV. c. XVI.--Le
titre de roi était primitivement de nulle conséquence chez les
barbares. Ennodius, évêque de Paris, dit d'une armée du grand
Théodoric: «_Il y avait tant de rois_ dans cette armée, que leur
nombre était au moins égal à celui des soldats qu'on pouvait nourrir
avec les subsistances exigées des habitants du district où elle
campait.»]
[Note 196: Greg. Tur., l. II, c. XXXI.--Sigebert et Chilpéric
n'épousent Brunehaut et Galsuinthe qu'après leur avoir fait abjurer
l'arianisme.--Chlotsinde, fille de Clotaire Ier; Ingundis, femme
d'Ermengild; Berthe, femme du roi de Kent, convertirent leurs maris.]
Cette union de Clovis avec le clergé des Gaules semblait devoir être
fatale aux Bourguignons. Il avait déjà essayé de profiter d'une
guerre entre leurs rois, Godegisile et Gondebaud. Il avait pour
prétexte contre celui-ci et son arianisme et la mort du père de
Clotilde, que Gondebaud avait tué; nul doute qu'il ne fût appelé
par les évêques. Gondebaud s'humilia. Il amusa les évêques par la
promesse de se faire catholique. Il leur confia ses enfants à élever.
Il accorda aux Romains une loi plus douce qu'aucun peuple barbare
n'en avait encore accordé aux vaincus. Enfin il se soumit à payer un
tribut à Clovis.
Alaric II, roi des Wisigoths, partageant les mêmes craintes, voulut
gagner Clovis et le vit dans une île de la Loire. Celui-ci lui donna
de bonnes paroles, mais immédiatement après il convoque ses Francs.
«Il me déplaît, dit-il, que ces ariens possèdent la meilleure partie
des Gaules; allons sur eux avec l'aide de Dieu et chassons-les;
soumettons leur terre à notre pouvoir. Nous ferons bien, car elle est
très-bonne (an 507).»
Loin de rencontrer aucun obstacle, il sembla qu'il fût conduit par
une main mystérieuse. Une biche lui indiqua un gué dans la Vienne.
Une colonne de feu s'éleva, pour le guider la nuit, sur la cathédrale
de Poitiers. Il envoya consulter les sorts à Saint-Martin de Tours,
et ils lui furent favorables. De son côté, il ne méconnut pas d'où
lui venait le secours. Il défendit de piller autour de Poitiers.
Près de Tours, il avait frappé de son épée un soldat qui enlevait
du foin sur le territoire de cette ville, consacrée par le tombeau
de saint Martin. «Où est, dit-il, l'espoir de la victoire si nous
offensons saint Martin?» Après sa victoire sur Syagrius, un guerrier
refusa au roi un vase sacré qu'il demandait dans son partage pour
le remettre à saint Rémi, à l'église duquel il appartenait. Peu
après, Clovis, passant ses bandes en revue, arrache au soldat sa
francisque, et pendant qu'il la ramasse lui fend la tête de sa
hache: «Souviens-toi du vase de Soissons.» Un si zélé défenseur des
biens de l'Église devait trouver en elle de puissants secours pour
la victoire. Il vainquit en effet Alaric à Vouglé, près de Poitiers,
s'avança jusqu'en Languedoc, et aurait été plus loin si le grand
Théodoric, roi des Ostrogoths d'Italie, et beau-père d'Alaric II,
n'eût couvert la Provence et l'Espagne par une armée, et sauvé ce qui
restait au fils enfant de ce prince, qui, par sa mère, se trouvait
son petit-fils.
L'invasion des Francs, si ardemment souhaitée par les chefs de la
population gallo-romaine, je veux dire par les évêques, ne put
qu'ajouter pour le moment à la désorganisation. Nous avons bien peu
de renseignements historiques sur les résultats immédiats d'une
révolution si variée, si complexe. Nulle part ces résultats n'ont été
mieux analysés que dans le cours de M. Guizot.
«L'invasion, ou, pour mieux dire, les invasions, étaient des
événements essentiellement partiels, locaux, momentanés. Une bande
arrivait, en général très-peu nombreuse; les plus puissantes,
celles qui ont fondé des royaumes, la bande de Clovis, par exemple,
n'étaient guère que de cinq à six mille hommes; la nation entière des
Bourguignons ne dépassait pas soixante mille hommes. Elle parcourait
rapidement un territoire étroit, ravageait un district, attaquait une
ville, et tantôt se retirait emmenant son butin, tantôt s'établissait
quelque part, soigneuse de ne pas trop se disperser. Nous savons
avec quelle facilité, quelle promptitude, de pareils événements
s'accomplissent et disparaissent. Des maisons sont brûlées, des
champs dévastés, des récoltes enlevées, des hommes tués ou emmenés
captifs: tout ce mal fait, au bout de quelques jours les flots se
referment, le sillon s'efface, les souffrances individuelles sont
oubliées, la société rentre, en apparence du moins, dans son ancien
état. Ainsi se passaient les choses en Gaule au cinquième siècle.
«Mais nous savons aussi que la société humaine, cette société qu'on
appelle un peuple, n'est pas une simple juxtaposition d'existences
isolées et passagères: si elle n'était rien de plus, les invasions
des barbares n'auraient pas produit l'impression que peignent les
documents de l'époque. Pendant longtemps, le nombre des lieux et des
hommes qui en souffraient fut bien inférieur au nombre de ceux qui
leur échappaient. Mais la vie sociale de chaque homme n'est point
concentrée dans l'espace matériel qui en est le théâtre et dans
le moment qui s'ensuit; elle se répand dans toutes les relations
qu'il a contractées sur les différents points du territoire; et
non-seulement dans celles qu'il a contractées, mais aussi dans
celles qu'il peut contracter ou seulement concevoir; elle embrasse
non-seulement le présent, mais l'avenir; l'homme vit sur mille points
où il n'habite pas, dans mille moments qui ne sont pas encore; et
si ce développement de sa vie lui est retranché, s'il est forcé de
s'enfermer dans les étroites limites de son existence matérielle et
actuelle, de s'isoler dans l'espace et le temps, la vie sociale est
mutilée, elle n'est plus.
«C'était là l'effet des invasions, de ces apparitions des bandes
barbares, courtes, il est vrai, et bornées, mais sans cesse
renaissantes, partout possibles, toujours imminentes. Elles
détruisaient: 1º toute correspondance régulière, habituelle, facile
entre diverses parties du territoire; 2º toute sécurité, toute
perspective d'avenir: elles brisaient les liens qui unissent entre
eux les habitants d'un même pays, les moments d'une même vie; elles
isolaient les hommes, et pour chaque homme, les journées. En beaucoup
de lieux, pendant beaucoup d'années, l'aspect du pays put rester le
même; mais l'organisation sociale était attaquée, les membres ne
tenaient plus les uns aux autres, les muscles ne jouaient plus, le
sang ne circulait plus librement ni sûrement dans les veines; le mal
éclatait tantôt sur un point, tantôt sur l'autre: une ville était
pillée, un chemin rendu impraticable, un pont rompu; telle ou telle
communication cessait, la culture des terres devenait impossible dans
tel ou tel district: en un mot, l'harmonie organique, l'activité
générale du corps social étaient chaque jour entravées, troublées;
chaque jour la dissolution et la paralysie faisaient quelque nouveau
progrès.
«Tous ces liens par lesquels Rome était parvenue, après tant
d'efforts, à unir entre elles les diverses parties du monde, ce
grand système d'administration, d'impôts, de recrutement, de travaux
publics, de routes, ne put se maintenir. Il n'en resta que ce qui
pouvait subsister isolément, localement, c'est-à-dire les débris du
régime municipal. Les habitants se renfermèrent dans les villes;
là ils continuèrent à se régir à peu près comme ils l'avaient fait
jadis, avec les mêmes droits, par les mêmes institutions. Mille
circonstances prouvent cette concentration de la société dans les
cités; en voici une qu'on a peu remarquée sous l'administration
romaine; ce sont les gouverneurs de province, les consulaires, les
correcteurs, les présidents, qui occupent la scène et reviennent
sans cesse dans les lois et l'histoire; dans le VIe siècle, leur
nom devient beaucoup plus rare: on voit bien encore des ducs, des
comtes, auxquels est confié le gouvernement des provinces; les rois
barbares s'efforcent d'hériter de l'administration romaine, de
garder les mêmes employés, de faire couler leur pouvoir dans les
mêmes canaux; mais ils n'y réussissent que fort incomplétement, avec
grand désordre; leurs ducs sont plutôt des chefs militaires que des
administrateurs; évidemment les gouverneurs de province n'ont plus la
même importance, ne jouent plus le même rôle; ce sont les gouverneurs
de ville qui remplissent l'histoire; la plupart de ces comtes de
Chilpéric, de Gontran, de Théodebert, dont Grégoire de Tours raconte
les exactions, sont des comtes de ville, établis dans l'intérieur
de leurs murs, à côté de leur évêque. Il y aurait de l'exagération
à dire que la province a disparu, mais elle est désorganisée, sans
consistance, presque sans réalité. La ville, l'élément primitif du
monde romain, survit presque seule à sa ruine.»
C'est qu'une organisation nouvelle allait peu à peu se former, dont
la ville ne serait plus l'unique élément, où la campagne, comptée
pour rien dans les temps anciens, prendrait place à son tour. Il
fallait des siècles pour fonder cet ordre nouveau. Toutefois, dès
l'âge de Clovis, deux choses furent accomplies, qui le préparaient
de loin.
D'une part, l'unité de l'armée barbare fut assurée: Clovis fit périr
tous les petits rois des Francs par une suite de perfidies[197].
L'Église, préoccupée de l'idée d'unité, applaudit à leur mort. «Tout
lui réussissait, dit Grégoire de Tours, parce qu'il marchait le
coeur droit devant Dieu[198].» C'est ainsi que saint Avitus, évêque
de Vienne, avait félicité Gondebaud de la mort de son frère, qui
terminait la guerre civile de Bourgogne. Celle des chefs francs,
visigoths et romains, réunit sous une même main toute la Gaule
occidentale, de la Batavie à la Narbonnaise.