[Note 188: «Cum jam terror Francorum resonaret in his partibus, et

omnes eos amore desiderabili cuperent regnare, sanctus Aprunculus,

Lingonicæ civitatis episcopus, apud Burgundiones coepit haberi

suspectus. Cumque odium de die in diem cresceret, jussum est ut

clam gladio feriretur. Quo ad eum, perlato nuntio, nocte a castro

Divionensi... demissus, Arvernis advenit, ibique... datus est

episcopus.--Multi jam tunc ex Galiis habere Francos dominos summo

desiderio cupiebant. Unde factum est, ut Quintianus Ruthenorum

episcopus... ab urbe depelleretur. Dicebant enim ei: «quia desiderium

tuum est, ut Francorum dominatio teneat terram hanc...» Orto inter

eum et cives Gotthos, qui in hac urbe morabantur, suspicio attigit,

exprobrantibus civibus, quod velit se Francorum ditionibus subjugare;

consilioque accepto, cogitaverunt eum perfodere gladio. Quod cum

viro Dei nuntiatum fuisset, de nocte consurgens, ab urbe Ruthena

egrediens, Arvernos advenit. Ibique a sancto Eufrasio episcopo...

benigne susceptus est, decedente ab hoc mundo Apollinari, cum hæc

Theodorico regi nuntiata fuissent, jussit inibi sanctum Quintianum

constitui... dicens: Hic ob nostri amoris zelum ab urbe sua ejectus

est.--Hujus tempore jam Chlodovechus regnabat in aliquibus urbibus in

Galliis, et ob hanc causam hic pontifex suspectus habitus a Gotthis,

quod se Francorum ditionibus subdere vellet, apud urbem Tholosam

exilio condemnatus, in eo oblit... Septimus Turonum episcopus

Volusianus... et octavus Verus... pro memoratæ causæ zelo suspectus

habitus a Gotthis in exilium deductus vitam finivit.» Greg. Tur.,

lib. II, c. XXIII, XXXVI; l. X, c. XXXI. _V._ aussi c. XXVI et Vit.

Fatr. ap. Scr. Fr., t. III, p. 408.]

La domination des Francs était d'autant plus désirée, que personne

peut-être ne se rendait compte de ce qu'ils étaient[189]. Ce n'était

pas un peuple, mais une fédération, plus ou moins nombreuse, selon

qu'elle était puissante; elle dut l'être au temps de Mellobaud

et d'Arbogast, à la fin du IVe siècle. Alors les Francs avaient

certainement des terres considérables dans l'Empire. Des Germains

de toute race composaient sous le nom de Francs les meilleurs corps

des armées impériales et la garde même de l'empereur[190]. Cette

population flottante, entre la Germanie et l'Empire, se déclara

généralement contre les autres barbares qui venaient derrière elle

envahir la Gaule. Ils s'opposèrent en vain à la grande invasion

des Bourguignons, Suèves et Vandales, en 406; beaucoup d'entre eux

combattirent Attila. Plus tard, nous les verrons, sous Clovis,

battre les Allemands près de Cologne, et leur fermer le passage

du Rhin. Païens encore, et sans doute indifférents dans la vie

indécise qu'ils menaient sur la frontière, ils devaient accepter

facilement la religion du clergé des Gaules. Tous les autres barbares

à cette époque étaient ariens. Tous appartenaient à une race, à une

nationalité distincte. Les Francs seuls, population mixte, semblaient

être restés flottants sur la frontière, prêts à toute idée, à toute

influence, à toute religion. Eux seuls reçurent le christianisme par

l'Église latine. Placés au nord de la France, au coin nord-ouest

de l'Europe, les Francs tinrent ferme et contre les Saxons païens,

derniers venus de la Germanie, et contre les Wisigoths ariens, enfin

contre les Sarrasins, tous également ennemis de la divinité de

Jésus-Christ. Ce n'est pas sans raison que nos rois ont porté le nom

de fils aînés de l'Église.

[Note 189: En 254, sous Gallien, les Francs avaient envahi la Gaule

et percé à travers l'Espagne jusqu'en Mauritanie (Zozime, l. I, p.

646. Aurel. Victor, c. XXXIII.) En 277, Probus les battit deux fois

sur le Rhin et en établit un grand nombre sur les bords de la mer

Noire. On sait le hardi voyage de ces pirates, qui partirent, ennuyés

de leur exil, pour aller revoir leur Rhin, pillant sur la route les

côtes de l'Asie, de la Grèce et de la Sicile, et vinrent aborder

tranquillement dans la Frise ou la Batavie (Zozime, I, 666).--En 293,

Constance transporta dans la Gaule une colonie franque.--En 358,

Julien repoussa les Chamaves au delà du Rhin et soumit les Saliens,

etc.--Clovis (ou mieux Hlodwig), battit Syagrius en 486.--Greg. Tur.,

l. II, c. IX: «Tradunt multi eosdem de Pannoniâ fuisse digressos, et

primum quidem litora Rheni amnis incoluisse: dehinc transacto Rheno,

Thoringiam transmeasse.»]

[Note 190: Amm. Marcelin, l. XV, ad ann. 355... «Franci, quorum ea

tempestate in Palatio multitudo florebat...»--Lorsque l'empereur

Anastase envoya plus tard à Clovis les insignes du consulat, les

titres romains étaient déjà familiers aux chefs des Francs.--Agathias

dit, peu après, que les Francs sont les plus civilisés des barbares,

et qu'ils ne diffèrent des Romains que par la langue et le

costume.--Ce n'est pas à dire que ce costume fût dépourvu d'élégance.

«Le jeune chef Sigismer, dit Sidonius Apollinaris, marchait précédé

ou suivi de chevaux couverts de pierreries étincelantes; il marchait

à pied, paré d'une soie de lait, brillant d'or, ardent de pourpre;

avec ces trois couleurs s'accordaient sa chevelure, son teint et sa

peau... Les chefs qui l'entouraient étaient chaussés de fourrures.

Les jambes et les genoux étaient nus. Leurs casaques élevées,

étroites, bigarrées de diverses couleurs, descendaient à peine aux

jarrets, et les manches ne couvraient que le haut du bras. Leurs

saies vertes étaient bordées d'une bande écarlate. L'épée, pendant

de l'épaule à un long baudrier, ceignait leurs flancs couverts d'une

rhénone. Leurs armes étaient encore une parure...» Sidon, Apollin.,

l. IV, Epist. XX, ap. Scr. Fr. I, 793.--«Dans le tombeau de Childéric

Ier, découvert en 1653 à Tournay, on trouva autour de la figure

du roi son nom écrit en lettres romaines, un globe de cristal, un

stylet avec des tablettes, des médailles de plusieurs empereurs... Il

n'y a rien dans tout cela de trop barbare.» Chateaubriand, _Études

historiques_, III, 212.--Saint Jérôme (dans Frédégaire) croit les

Francs, comme les Romains, descendants des Troyens, et rapporte leur

origine à un Francion, fils de Priam. «De Francorum vero regibus,

beatus Hieronymus, qui jam olim fuerant, scripsit quod prius...

Priamum habuisse regem... cum Troja caperetur... Europam media ex

ipsis pars cum Francione eorum rege ingressa fuit... cum uxoribus et

liberis Rheni ripam occuparunt... Vocati sunt Franci, multis post

temporibus, cum ducibus externas dominationes semper negantes.»

Fredeg., c. II.--On sait combien cette tradition a été vivement

accueillie au moyen âge.]

L'Église fit la fortune des Francs. L'établissement des Bourguignons,

la grandeur des Goths, maîtres de l'Aquitaine et de l'Espagne, la

formation des confédérations armoriques, celle d'un _royaume Romain_

à Soissons sous le général Égidius, semblaient devoir resserrer les

Francs dans la forêt Carbonaria, entre Tournay et le Rhin[191].

Ils s'associèrent les Armoriques, du moins ceux qui occupaient

l'embouchure de la Somme et de la Seine. Ils s'associèrent les

soldats de l'Empire, restés sans chef après la mort d'Égidius[192].

Mais jamais leurs faibles bandes n'auraient détruit les Goths,

humilié les Bourguignons, repoussé les Allemands, si partout ils

n'eussent trouvé dans le clergé un ardent auxiliaire, qui les guida,

éclaira leur marche, leur gagna d'avance les populations.

[Note 191: Dans le long séjour qu'ils firent en Belgique, ils durent

nécessairement se mêler aux indigènes, et n'arrivèrent sans doute en

Gaule que lorsqu'ils étaient devenus en partie Belges.]

[Note 192: Ainsi les Francs s'associent contre les Ariens tous les

catholiques de la Gaule.]

Voyons d'abord en quels termes modestes Grégoire de Tours parle

des premiers pas des Francs dans la Gaule. «On rapporte qu'alors

Chlogion, homme puissant et distingué dans son pays, fut roi des

Francs; il habitait Dispargum, sur la frontière du pays de Tongres.

Les Romains occupaient aussi ces pays, c'est-à-dire vers le midi

jusqu'à la Loire. Au delà de la Loire, le pays était aux Goths.

Les Burgundes, attachés aussi à la secte des Ariens, habitaient

au delà du Rhône, qui coule auprès de la ville de Lyon. Chlogion,

ayant envoyé des espions dans la ville de Cambrai, et fait examiner

tout le pays, défit les Romains et s'empara de cette ville. Après

y être demeuré quelque temps, il conquit le pays jusqu'à la Somme.

Quelques-uns prétendent que le roi Mérovée, qui eut pour fils

Childéric, était né de sa race[193].»

Il est probable que plusieurs des chefs des Francs, par exemple

ce Childéric, qu'on nous présente comme fils de Mérovée, père de

Clovis, avaient eu des titres romains, comme au siècle précédent

Mellobaud et Arbogast. Nous voyons en effet Égidius, un général

romain, un partisan de l'empereur Majorien, un ennemi des Goths, et

de leur créature l'empereur arverne Avitus, succéder au chef des

Francs, Childéric, momentanément chassé par les siens. Ce n'est pas

sans doute en qualité de chef héréditaire et national[194], c'est

comme maître de la milice impériale qu'Égidius remplace Childéric.

Ce dernier, accusé d'avoir violé des vierges libres, s'est retiré

chez les Thuringiens, dont il enlève la reine; il retourne parmi les

Francs après la mort d'Égidius, et son fils Clovis, qui lui succède,

prévaut aussi sur le patrice Syagrius, fils d'Égidius. Syagrius,

vaincu à Soissons, se réfugie chez les Goths, qui le livrent à Clovis

(an 486). Celui-ci est revêtu plus tard des insignes du consulat par

l'empereur de Constantinople, Anastase.

[Note 193: Grégoire de Tours.]

[Note 194: Plusieurs critiques anglais et allemands pensent

maintenant, comme l'abbé Dubos, que la royauté des Francs n'avait

rien de germanique, mais qu'elle était une simple imitation des

gouverneurs impériaux, _proesides_, etc. _Voy._ Palgrave, Upon the

Commonwealth of the England, 1832, 1er vol.--En 406, les Francs

avaient tenté vainement de défendre les frontières contre la grande

invasion des barbares, et à plusieurs reprises ils avaient obtenu

des terres comme soldats romains. Sismondi, I, 174.--Enfin, les

bénédictins disent dans leur préface (Scr. r. Fr. I, LIII): «Il n'y a

rien, ni dans l'histoire, ni dans les lois des Francs, dont on puisse

inférer que les habitants des Gaules aient été dépouillés d'une

partie de leurs terres pour former des terres saliques aux Francs.»]

Clovis ne commandait encore qu'à la petite tribu des Francs de

Tournay, lorsque plusieurs bandes suéviques, désignées sous le nom

d'_All-men_ (tous hommes ou tout à fait hommes), menacèrent de

passer le Rhin. Les Francs prirent les armes, comme à l'ordinaire,

pour fermer le passage aux nouveaux venus. En pareil cas, toutes les

tribus s'unissaient sous le chef le plus brave[195]. Clovis eut

ainsi l'honneur de la victoire commune. Il embrassa en cette occasion

le culte de la Gaule romaine. C'était celui de sa femme Clotilde,

nièce du roi des Bourguignons. Il avait fait voeu, disait-il, pendant

la bataille, d'adorer le dieu de Clotilde, s'il était vainqueur;

trois mille de ses guerriers l'imitèrent[196]. Ce fut une grande

joie dans le clergé des Gaules, qui plaça dès lors dans les Francs

l'espoir de sa délivrance. Saint Avitus, évêque de Vienne, et sujet

des Bourguignons ariens, n'hésitait pas à lui écrire: «Quand tu

combats, c'est à nous qu'est la victoire.» Ce mot fut commenté

éloquemment par saint Rémi au baptême de Clovis: «Sicambre, baisse

docilement la tête; brûle ce que tu as adoré, et adore ce que tu as

brûlé.» Ainsi l'Église prenait solennellement possession des barbares.

[Note 195: Les passages suivants montrent à quel point ils étaient

indépendants de leurs rois: «Si tu ne veux pas aller en Bourgogne

avec tes frères, disent les Francs à Théodoric, nous te laisserons là

et nous marcherons avec eux.» Greg. Tur., l. III, c. XI.--Ailleurs

les Francs veulent marcher contre les Saxons qui demandent la paix.

«Ne vous obstinez pas à aller à cette guerre où vous vous perdrez,

leur dit Clotaire Ier; si vous voulez y aller, je ne vous suivrai

pas.» Mais alors les guerriers se jetèrent sur lui, mirent en pièce

sa tente, l'en arrachèrent de force, l'accablèrent d'injures, et

résolurent de le tuer, s'il refusait de partir avec eux. Clotaire,

voyant cela, alla avec eux, malgré lui.» Ibid., l. IV. c. XVI.--Le

titre de roi était primitivement de nulle conséquence chez les

barbares. Ennodius, évêque de Paris, dit d'une armée du grand

Théodoric: «_Il y avait tant de rois_ dans cette armée, que leur

nombre était au moins égal à celui des soldats qu'on pouvait nourrir

avec les subsistances exigées des habitants du district où elle

campait.»]

[Note 196: Greg. Tur., l. II, c. XXXI.--Sigebert et Chilpéric

n'épousent Brunehaut et Galsuinthe qu'après leur avoir fait abjurer

l'arianisme.--Chlotsinde, fille de Clotaire Ier; Ingundis, femme

d'Ermengild; Berthe, femme du roi de Kent, convertirent leurs maris.]

Cette union de Clovis avec le clergé des Gaules semblait devoir être

fatale aux Bourguignons. Il avait déjà essayé de profiter d'une

guerre entre leurs rois, Godegisile et Gondebaud. Il avait pour

prétexte contre celui-ci et son arianisme et la mort du père de

Clotilde, que Gondebaud avait tué; nul doute qu'il ne fût appelé

par les évêques. Gondebaud s'humilia. Il amusa les évêques par la

promesse de se faire catholique. Il leur confia ses enfants à élever.

Il accorda aux Romains une loi plus douce qu'aucun peuple barbare

n'en avait encore accordé aux vaincus. Enfin il se soumit à payer un

tribut à Clovis.

Alaric II, roi des Wisigoths, partageant les mêmes craintes, voulut

gagner Clovis et le vit dans une île de la Loire. Celui-ci lui donna

de bonnes paroles, mais immédiatement après il convoque ses Francs.

«Il me déplaît, dit-il, que ces ariens possèdent la meilleure partie

des Gaules; allons sur eux avec l'aide de Dieu et chassons-les;

soumettons leur terre à notre pouvoir. Nous ferons bien, car elle est

très-bonne (an 507).»

Loin de rencontrer aucun obstacle, il sembla qu'il fût conduit par

une main mystérieuse. Une biche lui indiqua un gué dans la Vienne.

Une colonne de feu s'éleva, pour le guider la nuit, sur la cathédrale

de Poitiers. Il envoya consulter les sorts à Saint-Martin de Tours,

et ils lui furent favorables. De son côté, il ne méconnut pas d'où

lui venait le secours. Il défendit de piller autour de Poitiers.

Près de Tours, il avait frappé de son épée un soldat qui enlevait

du foin sur le territoire de cette ville, consacrée par le tombeau

de saint Martin. «Où est, dit-il, l'espoir de la victoire si nous

offensons saint Martin?» Après sa victoire sur Syagrius, un guerrier

refusa au roi un vase sacré qu'il demandait dans son partage pour

le remettre à saint Rémi, à l'église duquel il appartenait. Peu

après, Clovis, passant ses bandes en revue, arrache au soldat sa

francisque, et pendant qu'il la ramasse lui fend la tête de sa

hache: «Souviens-toi du vase de Soissons.» Un si zélé défenseur des

biens de l'Église devait trouver en elle de puissants secours pour

la victoire. Il vainquit en effet Alaric à Vouglé, près de Poitiers,

s'avança jusqu'en Languedoc, et aurait été plus loin si le grand

Théodoric, roi des Ostrogoths d'Italie, et beau-père d'Alaric II,

n'eût couvert la Provence et l'Espagne par une armée, et sauvé ce qui

restait au fils enfant de ce prince, qui, par sa mère, se trouvait

son petit-fils.

L'invasion des Francs, si ardemment souhaitée par les chefs de la

population gallo-romaine, je veux dire par les évêques, ne put

qu'ajouter pour le moment à la désorganisation. Nous avons bien peu

de renseignements historiques sur les résultats immédiats d'une

révolution si variée, si complexe. Nulle part ces résultats n'ont été

mieux analysés que dans le cours de M. Guizot.

«L'invasion, ou, pour mieux dire, les invasions, étaient des

événements essentiellement partiels, locaux, momentanés. Une bande

arrivait, en général très-peu nombreuse; les plus puissantes,

celles qui ont fondé des royaumes, la bande de Clovis, par exemple,

n'étaient guère que de cinq à six mille hommes; la nation entière des

Bourguignons ne dépassait pas soixante mille hommes. Elle parcourait

rapidement un territoire étroit, ravageait un district, attaquait une

ville, et tantôt se retirait emmenant son butin, tantôt s'établissait

quelque part, soigneuse de ne pas trop se disperser. Nous savons

avec quelle facilité, quelle promptitude, de pareils événements

s'accomplissent et disparaissent. Des maisons sont brûlées, des

champs dévastés, des récoltes enlevées, des hommes tués ou emmenés

captifs: tout ce mal fait, au bout de quelques jours les flots se

referment, le sillon s'efface, les souffrances individuelles sont

oubliées, la société rentre, en apparence du moins, dans son ancien

état. Ainsi se passaient les choses en Gaule au cinquième siècle.

«Mais nous savons aussi que la société humaine, cette société qu'on

appelle un peuple, n'est pas une simple juxtaposition d'existences

isolées et passagères: si elle n'était rien de plus, les invasions

des barbares n'auraient pas produit l'impression que peignent les

documents de l'époque. Pendant longtemps, le nombre des lieux et des

hommes qui en souffraient fut bien inférieur au nombre de ceux qui

leur échappaient. Mais la vie sociale de chaque homme n'est point

concentrée dans l'espace matériel qui en est le théâtre et dans

le moment qui s'ensuit; elle se répand dans toutes les relations

qu'il a contractées sur les différents points du territoire; et

non-seulement dans celles qu'il a contractées, mais aussi dans

celles qu'il peut contracter ou seulement concevoir; elle embrasse

non-seulement le présent, mais l'avenir; l'homme vit sur mille points

où il n'habite pas, dans mille moments qui ne sont pas encore; et

si ce développement de sa vie lui est retranché, s'il est forcé de

s'enfermer dans les étroites limites de son existence matérielle et

actuelle, de s'isoler dans l'espace et le temps, la vie sociale est

mutilée, elle n'est plus.

«C'était là l'effet des invasions, de ces apparitions des bandes

barbares, courtes, il est vrai, et bornées, mais sans cesse

renaissantes, partout possibles, toujours imminentes. Elles

détruisaient: 1º toute correspondance régulière, habituelle, facile

entre diverses parties du territoire; 2º toute sécurité, toute

perspective d'avenir: elles brisaient les liens qui unissent entre

eux les habitants d'un même pays, les moments d'une même vie; elles

isolaient les hommes, et pour chaque homme, les journées. En beaucoup

de lieux, pendant beaucoup d'années, l'aspect du pays put rester le

même; mais l'organisation sociale était attaquée, les membres ne

tenaient plus les uns aux autres, les muscles ne jouaient plus, le

sang ne circulait plus librement ni sûrement dans les veines; le mal

éclatait tantôt sur un point, tantôt sur l'autre: une ville était

pillée, un chemin rendu impraticable, un pont rompu; telle ou telle

communication cessait, la culture des terres devenait impossible dans

tel ou tel district: en un mot, l'harmonie organique, l'activité

générale du corps social étaient chaque jour entravées, troublées;

chaque jour la dissolution et la paralysie faisaient quelque nouveau

progrès.

«Tous ces liens par lesquels Rome était parvenue, après tant

d'efforts, à unir entre elles les diverses parties du monde, ce

grand système d'administration, d'impôts, de recrutement, de travaux

publics, de routes, ne put se maintenir. Il n'en resta que ce qui

pouvait subsister isolément, localement, c'est-à-dire les débris du

régime municipal. Les habitants se renfermèrent dans les villes;

là ils continuèrent à se régir à peu près comme ils l'avaient fait

jadis, avec les mêmes droits, par les mêmes institutions. Mille

circonstances prouvent cette concentration de la société dans les

cités; en voici une qu'on a peu remarquée sous l'administration

romaine; ce sont les gouverneurs de province, les consulaires, les

correcteurs, les présidents, qui occupent la scène et reviennent

sans cesse dans les lois et l'histoire; dans le VIe siècle, leur

nom devient beaucoup plus rare: on voit bien encore des ducs, des

comtes, auxquels est confié le gouvernement des provinces; les rois

barbares s'efforcent d'hériter de l'administration romaine, de

garder les mêmes employés, de faire couler leur pouvoir dans les

mêmes canaux; mais ils n'y réussissent que fort incomplétement, avec

grand désordre; leurs ducs sont plutôt des chefs militaires que des

administrateurs; évidemment les gouverneurs de province n'ont plus la

même importance, ne jouent plus le même rôle; ce sont les gouverneurs

de ville qui remplissent l'histoire; la plupart de ces comtes de

Chilpéric, de Gontran, de Théodebert, dont Grégoire de Tours raconte

les exactions, sont des comtes de ville, établis dans l'intérieur

de leurs murs, à côté de leur évêque. Il y aurait de l'exagération

à dire que la province a disparu, mais elle est désorganisée, sans

consistance, presque sans réalité. La ville, l'élément primitif du

monde romain, survit presque seule à sa ruine.»

C'est qu'une organisation nouvelle allait peu à peu se former, dont

la ville ne serait plus l'unique élément, où la campagne, comptée

pour rien dans les temps anciens, prendrait place à son tour. Il

fallait des siècles pour fonder cet ordre nouveau. Toutefois, dès

l'âge de Clovis, deux choses furent accomplies, qui le préparaient

de loin.

D'une part, l'unité de l'armée barbare fut assurée: Clovis fit périr

tous les petits rois des Francs par une suite de perfidies[197].

L'Église, préoccupée de l'idée d'unité, applaudit à leur mort. «Tout

lui réussissait, dit Grégoire de Tours, parce qu'il marchait le

coeur droit devant Dieu[198].» C'est ainsi que saint Avitus, évêque

de Vienne, avait félicité Gondebaud de la mort de son frère, qui

terminait la guerre civile de Bourgogne. Celle des chefs francs,

visigoths et romains, réunit sous une même main toute la Gaule

occidentale, de la Batavie à la Narbonnaise.

Histoire de France (Volume 1/19) · 第 18 / 30 段