[Note 171: Triades de l'île de Bretagne, trad. par Probert, p. 381.

«La troisième expédition combinée fut conduite hors de cette île

par Ellen, puissant dans les combats, et Cynan, son frère, seigneur

de Meiriadog, en l'Armorique, où ils obtinrent terres, pouvoir et

souveraineté de l'empereur Maxime, pour le soutenir contre les

Romains... et aucun d'eux ne revint, mais ils restèrent là et dans

Ystre Gyvaelwg, où ils formèrent une communauté.»--En 462, on voit au

concile de Tours un évêque des Bretons.--En 468, Anthemius appelle de

la Bretagne et établit à Bourges douze mille Bretons. Jornandès, de

Reb. Geticis, c. XLV.--Suivant Turner (Hist. of the Anglo-Sax., p.

282), les Bretons ne s'établirent dans l'Armorique qu'en 532, comme

le dit la Chronique du Mont-Saint-Michel.--Au reste, il y eut sans

doute de toute antiquité, entre la Grande-Bretagne et l'Armorique,

un flux et reflux continuel d'émigrations, motivé par le commerce et

surtout par la religion (_V._ César). On ne peut disputer que sur

l'époque d'une colonisation conquérante. (_Voyez_ l'Éclaircissement à

la fin de ce chapitre.)]

C'est par les Germains que Théodose prévalut sur Maxime; son armée,

composée principalement de Goths, envahit l'Italie, tandis que le

Franc Arbogast opérait une diversion par la vallée du Danube. Cet

Arbogast resta tout-puissant sous Valentinien II, s'en défit et régna

trois ans sous le nom du rhéteur Eugène. C'est encore en grande

partie aux Goths que Théodose dut sa victoire sur cet usurpateur[172].

[Note 172: Ils eurent le poste d'honneur à la bataille.]

Sous Honorius, la rivalité du Goth Alaric et du Vandale Stilicon

ensanglanta dix ans l'Italie. Le Vandale, nommé par Théodose tuteur

d'Honorius, avait en ses mains l'empereur d'Occident. Le Goth, nommé

par l'empereur d'Orient, Arcadius, maître de la province d'Illyrie,

sollicitait en vain d'Honorius la permission de s'y établir.

Pendant ce temps, la Bretagne, la Gaule et l'Espagne redevinrent

indépendantes sous le Breton Constantin. La révolte d'un des généraux

de cet empereur[173], et peut-être la rivalité de l'Espagne et de

la Gaule, préparèrent la ruine du nouvel empire gaulois. Elle fut

consommée par la réconciliation d'Honorius et des Goths. Ataulph,

frère d'Alaric, épousa Placidie, soeur d'Honorius, et son successeur,

Wallia, établit ses bandes à Toulouse, comme milice fédérée au

service de l'Empire (an 411). Mais cet empire n'avait plus besoin

de milice en Gaule; il abandonnait de lui-même cette province, comme

il avait fait de la Bretagne, et se concentrait dans l'Italie pour y

mourir. À mesure qu'il se retirait, les Goths s'étendirent peu à peu,

et dans l'espace d'un demi-siècle ils occupèrent toute l'Aquitaine et

toute l'Espagne.

[Note 173: Gérontius.]

Les dispositions de ces Goths ne furent rien moins qu'hostiles pour

la Gaule. Dans leur long voyage à travers l'Empire, ils n'avaient

pu voir qu'avec étonnement et respect ce prodigieux ouvrage de la

civilisation romaine, faible et près de crouler sans doute, mais

encore debout et dans sa splendeur. Après la première brutalité de

l'invasion, ils s'étaient mis, simples et dociles, sous la discipline

des vaincus. Leurs chefs n'avaient pas ambitionné de plus beau titre

que celui de restaurateurs de l'Empire. On peut en juger par les

mémorables paroles d'Ataulph qui nous ont été conservées: «Je me

souviens, dit un auteur du Ve siècle, d'avoir entendu à Bethléem

le bienheureux Jérôme raconter qu'il avait vu un certain habitant

de Narbonne, élevé à de hautes fonctions sous l'empereur Théodose,

et d'ailleurs religieux, sage et grave, qui avait joui dans sa

ville natale de la familiarité d'Ataulph. Il répétait souvent que

le roi des Goths, homme de grand coeur et de grand esprit, avait

coutume de dire que son ambition la plus ardente avait d'abord été

d'anéantir le nom romain et de faire de toute l'étendue des terres

romaines un nouvel empire appelé Gothique, de sorte que, pour parler

vulgairement, tout ce qui était Romanie devînt Gothie, et qu'Ataulph

jouât le même rôle qu'autrefois César Auguste; mais qu'après s'être

assuré par expérience que les Goths étaient incapables d'obéissance

aux lois, à cause de leur barbarie indisciplinable, jugeant qu'il ne

fallait point toucher aux lois, sans lesquelles la république cessait

d'être république, il avait pris le parti de chercher la gloire

en consacrant les forces des Goths à rétablir dans son intégrité,

à augmenter même la puissance du nom romain, afin qu'au moins la

postérité le regardât comme le restaurateur de l'Empire, qu'il ne

pouvait transporter. Dans cette vue il s'abstenait de la guerre et

cherchait soigneusement la paix[174].»

[Note 174: Paul Orose.]

Le cantonnement des Goths dans les provinces romaines ne fut pas un

fait nouveau et étrange. Depuis longtemps les empereurs avaient à

leur solde des barbares, qui, sous le titre d'hôtes, logeaient chez

le Romain et mangeaient à sa table. L'établissement des nouveaux

venus eut même d'abord un immense avantage, ce fut d'achever la

désorganisation de la tyrannie impériale. Les agents du fisc se

retirant peu à peu, le plus grand des maux de l'Empire cessa de

lui-même. Les Curiales, bornés désormais à l'administration locale

des municipalités, se trouvèrent soulagés de toutes les charges dont

le gouvernement central les accablait. Les barbares s'emparèrent,

il est vrai, des deux tiers des terres[175] dans les cantons où ils

s'établirent. Mais il y avait tant de terres incultes, que cette

cession dut généralement être peu onéreuse aux Romains. Il semble

que les barbares aient conçu des scrupules sur ces acquisitions

violentes, et qu'ils aient quelquefois dédommagé les propriétaires

romains. Le poète Paulin, réduit à la pauvreté par suite de

l'établissement d'Ataulph, et retiré à Marseille, y reçut un jour

avec étonnement le prix d'une de ses terres que lui envoyait le

nouveau possesseur.

[Note 175: Les Hérules et les Lombards se contentèrent du tiers.]

Les Burgundes, qui s'établirent à l'ouest du Jura, vers la même

époque que les Goths dans l'Aquitaine, avaient peut-être encore

plus de douceur. «Il paraît que cette bonhomie, qui est l'un des

caractères actuels de la race germanique, se montra de bonne heure

chez ce peuple. Avant leur entrée dans l'Empire, ils étaient presque

tous gens de métier, ouvriers en charpente ou en menuiserie. Ils

gagnaient leur vie à ce travail dans les intervalles de paix, et

étaient ainsi étrangers à ce double orgueil du guerrier et du

propriétaire oisif qui nourrissait l'insolence des autres conquérants

barbares... Impatronisés sur les domaines des propriétaires gaulois,

ayant reçu ou pris, à titre d'hospitalité, les deux tiers des terres

et le tiers des esclaves, ce qui probablement équivalait à la moitié

de tout, ils se faisaient scrupule de rien usurper au delà. Ils

ne regardaient point le Romain comme leur colon, comme leur lite,

selon l'expression germanique, mais comme leur égal en droits dans

l'enceinte de ce qui lui restait. Ils éprouvaient même devant les

riches sénateurs, leurs copropriétaires, une sorte d'embarras de

parvenu. Cantonnés militairement dans une grande maison, pouvant y

jouer le rôle de maîtres, ils faisaient ce qu'ils voyaient faire aux

clients romains de leur noble hôte, et se réunissaient pour aller

le saluer de grand matin[176].» Le poète Sidonius nous a laissé le

curieux tableau d'une maison romaine occupée par les barbares. Il

représente ceux-ci comme incommodes et grossiers, mais point du tout

méchants: «À qui demandes-tu un hymne pour la joyeuse Vénus? À celui

qu'obsèdent les bandes à la longue chevelure, à celui qui endure

le jargon germanique, qui grimace un triste sourire aux chants du

Burgunde repu; il chante lui, et graisse ses cheveux d'un beurre

rance... Homme heureux! tu ne vois pas avant le jour cette armée

de géants qui viennent vous saluer, comme leur grand-père ou leur

père nourricier. La cuisine d'Alcinoüs ne pourrait y suffire. Mais

c'est assez de quelques vers, taisons-nous. Si on allait y voir une

satire...?»

[Note 176: Aug. Thierry.]

Les Germains, établis dans l'Empire du consentement de l'empereur,

ne restèrent pas tranquilles dans la possession des terres qu'ils

avaient occupées. Ces mêmes Huns, qui autrefois avaient forcé les

Goths de passer le Danube, entraînèrent les autres Germains demeurés

en Germanie, et tous ensemble ils passèrent le Rhin. Voilà le monde

barbare déchiré sous ses deux formes. La bande, déjà établie sur

le sol de la Gaule, et de plus en plus gagnée à la civilisation

romaine[177], l'adopte, l'imite et la défend. La tribu, forme

primitive et antique, restée plus près du génie de l'Asie, suit par

troupeaux la cavalerie asiatique, et vient demander une part dans

l'Empire à ses enfants qui l'ont oubliée.

[Note 177: Procope oppose les Goths aux nations germaniques. De Bello

Gothico, l. III, c. XXXIII, ap. Scr. Fr. II, 41:--Paul. Oros. ap.

Scr. Fr. I. «Blande, mansuete, innocenterque vivunt, non quasi cum

subjectis, sed cum fratribus.»]

C'est une particularité remarquable dans notre histoire que les deux

grandes invasions de l'Asie en Europe, celle des Huns au Ve siècle,

et celle des Sarrasins au VIIIe, aient été repoussées en France. Les

Goths eurent la part principale à la première victoire, les Francs à

la seconde.

Malheureusement il est resté une grande obscurité sur ces deux

événements. Le chef de l'invasion hunnique, le fameux Attila,

apparaît dans les traditions, moins comme un personnage historique,

que comme un mythe vague et terrible, symbole et souvenir d'une

destruction immense. Son vrai nom oriental, Etzel[178], signifie une

chose puissante et vaste, une montagne, un fleuve, particulièrement

le Volga, ce fleuve immense qui sépare l'Asie de l'Europe. Tel aussi

paraît Attila dans les _Niebelungen_, puissant, formidable, mais

indécis et vague, rien d'humain, indifférent, immoral comme la

nature, avide comme les éléments[179], absorbant comme l'eau ou le

feu.

[Note 178: «Etzel, Atzel, Athila, Athela, Ethela.--Atta, Attî, Aetti,

Vater, signifient, dans presque toutes les langues, et surtout en

Asie, père, juge, chef, roi.--C'est le radical des noms du roi

marcoman Attalus, du Maure Attala, du Scythe Atheas, d'Attalus de

Pergame, d'Atalrich, Eticho, Ediko.--Mais il y a un sens plus profond

et plus large. ATTILA est le nom du Volga, du Don, d'une montagne de

la province d'Einsiedeln, le nom général d'un mont ou d'un fleuve. Il

aurait ainsi un rapport intime avec l'ATLAS des mythes grecs.» Jac.

Grimm, Altdeutsche Waelder, I, 6.]

[Note 179: On voit dans Priscus et Jornandès les Grecs et les

Romains l'apaiser souvent par des présents (Priscus, in Corp. Hist.

Byzantinæ, I, 72.--Genséric le détermine, par des présents, à envahir

la Gaule.--Pour réparation d'un attentat à sa vie, il exige une

augmentation de tribut, etc.).--Dans le Wilkinasaga, c. LXXXVII, il

est appelé le plus avide des hommes; c'est par l'espoir d'un trésor

que Chriemhild le décide à faire venir ses frères dans son palais.]

On douterait qu'il eût existé comme homme, si tous les auteurs du Ve

siècle ne s'accordaient là-dessus, si Priscus ne nous disait avec

terreur qu'il l'a vu en face, et ne nous décrivait la table d'Attila.

Et dans l'histoire aussi elle est terrible cette table, quoiqu'on

n'y trouve pas, comme dans les _Niebelungen_, les funérailles de

toute une race. Mais c'est un grand spectacle d'y voir à la dernière

place, après les chefs des dernières peuplades barbares, siéger les

tristes ambassadeurs des empereurs d'Orient et d'Occident. Pendant

que les mimes et les farceurs excitent la joie et le rire des

guerriers barbares, lui, sérieux et grave, ramassé dans sa taille

courte et forte, le nez écrasé, le front large et percé de deux

trous ardents[180], roule de sombres pensées, tandis qu'il passe la

main dans les cheveux de son jeune fils... Ils sont là ces Grecs qui

viennent jusqu'au gîte du lion lui dresser des embûches; il le sait,

mais il lui suffit de renvoyer à l'empereur la bourse avec laquelle

on a cru acheter sa mort, et de lui adresser ces paroles accablantes:

«Attila et Théodose sont fils de pères très-nobles. Mais Théodose

en payant tribut, est déchu de sa noblesse; il est devenu l'esclave

d'Attila; il n'est pas juste qu'il dresse des embûches à son maître,

comme un esclave méchant.»

[Note 180: Jornandès, de rebus Getic. ap. Duchesne, I, 226: «Forma

brevis, lato pectore, capite grandiori, minutis oculis, rarus

barba, canis aspersus, simo naso, teter colore, originis suæ signa

referens.»--Amm. Marcel., XXXI, 1. «Hunni... pandi, ut bipedes

existimes bestias: vel quales in commarginandis pontibus effigiati

stipites dolantur incompti.» Jornandès, c. XXIV. «Species pavenda

nigredine, sed veluti quædam (si dici fas est) offa, non facies,

habensque magis puncta quam lumina.»]

Il ne daignait pas autrement se venger, sauf quelques milliers

d'onces d'or qu'il exigeait de plus. S'il y avait retard dans le

payement du tribut, il lui suffisait de faire dire à l'empereur par

un de ses esclaves: «Attila, ton maître et le mien, va te venir voir;

il t'ordonne de lui préparer un palais dans Rome.»

Du reste, qu'y eut-il gagné, ce Tartare, à conquérir l'Empire? Il

eût étouffé dans ces cités murées, dans ces palais de marbre. Il

aimait bien mieux son village de bois, tout peint et tapissé, aux

mille kiosques, aux cent couleurs, et tout autour la verte prairie

du Danube. C'est de là qu'il partait tous les ans avec son immense

cavalerie, avec les bandes germaniques qui le suivaient bon gré,

mal gré. Ennemi de l'Allemagne, il se servait de l'Allemagne; son

allié, c'était l'ennemi des Allemands, le Vende Genséric, établi

en Afrique. Les Vendes, ayant tourné de la Germanie par l'Espagne,

avaient changé la Baltique pour la Méditerranée; ils infestaient

le midi de l'Empire, pendant qu'Attila en désolait le Nord. La

haine du Vende Stilicon contre le Goth Alaric reparaît dans celle

de Genséric contre les Goths de Toulouse; il avait demandé, puis

mutilé cruellement la fille de leur roi. Il appela contre eux Attila

dans la Gaule. Selon l'historien contemporain Idace (historien peu

grave, il est vrai), Attila eût été appelé aussi par son compatriote

Aétius[181], général de l'empire d'Occident, qui voulait détruire

les Goths par les Huns, et les Huns par les Goths. Le passage

d'Attila fut marqué par la ruine de Metz et d'une foule de villes.

La multitude des légendes qui se rapportent à cette époque peut

faire juger de l'impression que ce terrible événement laissa dans

la mémoire des peuples[182]. Troyes dut son salut aux mérites de

saint Loup. Dieu tira saint Servat de ce monde pour lui épargner la

douleur de voir la ruine de Tongres. Paris fut sauvé par les prières

de sainte Geneviève[183]. L'évêque Anianus défendit courageusement

Orléans. Pendant que le bélier battait les murs, le saint évêque,

en prière, demandait si l'on ne voyait rien venir. Deux fois on lui

dit que rien n'apparaissait; à la troisième, on lui annonça qu'on

distinguait un faible nuage à l'horizon: c'étaient les Goths et les

Romains qui accouraient au secours.

[Note 181: Greg. Tur., l. II, ap. Scr. Fr. I, 163: «Gaudentius Aëtii

pater, Scythiæ provinciæ primoris loci.»--Jornandès dit (ap. Scr.

Fr. I, 22): «Fortissimorum Moesiorum stirpe progenitus, in Dorostena

civitate.»--Aétius avait été en otage chez les Huns (Greg. Tur.,

loc. cit.).--Parmi les ambassadeurs d'Attila étaient Oreste, père

d'Augustule, le dernier empereur d'Occident, et le Hun Édecon, père

d'Odoacre, qui conquit l'Italie. _Voyez_ la relation de Priscus.]

[Note 182: L'invasion d'Attila en Italie n'y avait pas laissé une

impression moins profonde. Dans une bataille qu'il livra aux Romains,

aux portes même de Rome, tout, disait-on, avait péri des deux côtés.

«Mais les âmes des morts se relevèrent et combattirent avec une

infatigable fureur trois jours et trois nuits.»]

[Note 183: Attila, dans sa retraite, massacre, selon la légende, les

onze mille vierges de Cologne.]

Idace assure gravement qu'Attila tua près d'Orléans deux cent mille

Goths, avec leur roi Théodoric. Thorismond, fils de Théodoric,

voulait le venger; mais _le prudent_ Aétius, qui craignait également

le triomphe des deux partis, va trouver la nuit Attila, et lui dit:

«Vous n'avez détruit que la moindre partie des Goths; demain il en

viendra une si grande multitude que vous aurez peine à échapper.»

Attila reconnaissant lui donne dix mille pièces d'or. Puis Aétius

va trouver le Goth Thorismond, et lui en dit autant; il lui fait

craindre d'ailleurs que, s'il ne se hâte de revenir à Toulouse,

son frère n'usurpe le trône. Thorismond, pour un aussi bon avis,

lui donne aussi dix mille _solidi_. Les deux armées s'éloignent

rapidement l'une de l'autre.

Le Goth Jornandès, qui écrit un siècle après, ne manque pas d'ajouter

aux fables d'Idace; mais chez lui toute la gloire est pour les Goths.

Dans son récit, ce n'est pas Aétius, mais Attila qui emploie la

perfidie. Le roi des Huns n'en veut qu'au roi des Goths, Théodoric.

Il emmène dans la Gaule toute la barbarie du Nord et de l'Orient.

C'est une épouvantable bataille de tout le monde asiatique, romain,

germanique. Il y reste près de trois cent mille morts. Attila, menacé

de se voir forcé dans son camp, élève un immense bûcher formé de

selles de chevaux, s'y place la torche à la main, tout prêt à y

mettre le feu.

Il y a une chose terrible dans ce récit, et qu'on ne peut guère

révoquer en doute: des deux côtés, c'étaient pour la plupart des

frères, Francs contre Francs, Ostrogoths contre Wisigoths[184].

Après une si longue séparation, ces tribus se retrouvaient pour se

combattre et pour s'égorger. C'est ce que les chants germaniques ont

exprimé d'une manière bien touchante dans les _Niebelungen_, quand

le bon markgraf Rüdiger attaque, pour obéir à l'épouse d'Attila, les

Burgundes qu'il aime, quand il verse de grosses larmes, et qu'en

combattant Hagen, il lui prête son bouclier[185]. Plus pathétique

encore est le chant d'Hildebrand et Hadubrand: le père et le fils,

séparés depuis bien des années, se rencontrent au bout du monde;

mais le fils ne reconnaît point le père, et celui-ci se voit dans la

nécessité de périr ou de tuer son fils[186].

[Note 184: Du côté des Romains étaient les Wisigoths et leur roi

Théodoric; du côté des Huns, les Ostrogoths et les Gépides. Un

Ostrogoth tua Théodoric.]

[Note 185:

Je te donnerais volontiers mon bouclier,

Si j'osais te l'offrir devant Chriemhild...

N'importe! prends-le, Hagen, et porte-le à ton bras.

Ah! puisses-tu le porter jusque chez vous, jusqu'à la terre des

Burgundes.]

[Note 186: Le chant d'Hildebrand et Hadubrand a été retrouvé et

publié en 1812 par les frères Grimm. Ils le croient du VIIIe

siècle. Je ne puis m'empêcher de reproduire ce vénérable monument

de la primitive littérature germanique. Il a été traduit par M.

Gley (Langue des Francs, 1814) et par M. Ampère (Études hist. de

Chateaubriand). J'essaye ici d'en donner une traduction nouvelle.

«J'ai ouï dire qu'un jour, au milieu des combattants, se défièrent

Hildibraht et Hathubraht le père et le fils... Ils arrangeaient

leurs armures, se couvraient de leurs cottes d'armes, se ceignaient,

bouclaient leurs épées; ils marchaient l'un sur l'autre. Le noble

et sage Hildibraht demande à l'autre, en paroles brèves: Qui est

ton père entre les hommes du peuple, et de quelle race es-tu? Si tu

veux me l'apprendre, je te donne une armure à trois fils. Je connais

toute race d'hommes.--Hathubraht, fils d'Hildibraht, répondit: Les

hommes vieux et sages qui étaient jadis me disaient que Hildibraht

était mon père; moi, je me nomme Hathubraht. Un jour il s'en alla

vers l'Orient, fuyant la colère d'Othachr (Odoacre?); il alla avec

Théothrich (Théodoric?) et un grand nombre de ses serviteurs. Il

laissa au pays une jeune épouse assise dans sa maison, un fils

enfant, une armure sans maître, et il alla vers l'Orient. Le malheur

croissant pour mon cousin Dietrich, et tous l'abandonnant, lui, il

était toujours à la tête du peuple, et mettait sa joie aux combats.

Je ne crois pas qu'il vive encore.--Dieu du ciel, seigneur des

hommes, dit alors Hildibraht, ne permets point le combat entre ceux

qui sont ainsi parents! Il détache alors de son bras une chaîne

travaillée en bracelet que lui donna le roi, seigneur des Huns.

Laisse-moi, dit-il, te faire ici ce don!--Hathubraht répondit: C'est

avec le javelot que je puis recevoir, et pointe contre pointe! Vieux

Hun, indigne espion, tu me trompes avec tes paroles. Dans un moment

je te lance mon javelot. Vieil homme, espérais-tu donc m'abuser?

Ils m'ont dit, ceux qui naviguaient vers l'Ouest, sur la mer des

Vendes, qu'il y eut une grande bataille où périt Hildibraht, fils

d'Heeribraht.--Alors, reprit Hildibraht, fils d'Heeribraht: Je vois

trop bien à ton armure que tu n'es point un noble chef, que tu n'as

pas encore vaincu... Hélas! quelle destinée est la mienne! J'erre

depuis soixante étés, soixante hivers, expatrié, banni. Toujours

on me remarquait dans la foule des combattants; jamais ennemi ne

me traîna, ne m'enchaîna dans son fort. Et maintenant, il faut que

mon fils chéri me perce de son glaive, me fende de sa hache, ou que

moi je devienne son meurtrier. Sans doute, il peut se faire, si ton

bras est fort, que tu enlèves à un homme de coeur son armure, que

tu pilles son cadavre; fais-le, si tu en as le droit, et qu'il soit

le plus infâme des hommes de l'Est, celui qui te détournerait du

combat que tu désires. Braves compagnons, jugez dans votre courage

lequel aujourd'hui sait le mieux lancer le javelot, lequel va

disposer des deux armures.--Là-dessus, les javelots aigus volèrent

et s'enfoncèrent dans les boucliers; puis ils en vinrent aux mains,

les haches de pierre sonnaient, frappant à grands coups les blancs

boucliers. Leurs membres en furent quelque peu ébranlés, non leurs

jambes toutefois...»]

Attila s'éloignait, et l'Empire ne pouvait profiter de sa retraite.

À qui devait rester la Gaule? Aux Goths et aux Burgundes, ce semble.

Ces peuples ne pouvaient manquer d'envahir les contrées centrales,

qui, telles que l'Auvergne, s'obstinaient à rester romaines[187].

Mais les Goths eux-mêmes n'étaient-ils pas romains? Leurs rois

choisissaient leurs ministres parmi les vaincus. Théodoric II

employait la plume du plus habile homme des Gaules, et se félicitait

qu'on admirât l'élégance des lettres écrites en son nom. Le grand

Théodoric, fils adoptif de l'empereur Zénon et roi des Ostrogoths

établis en Italie, eut pour ministre le déclamateur Cassiodore. Sa

fille, la savante Amalasonte, parlait indifféremment le latin et le

grec, et son cousin Théodat, qui la fit périr, affectait le langage

d'un philosophe.

[Note 187: Voir les Éclaircissements à la fin de ce chapitre.]

Les Goths n'avaient que trop bien réussi à restaurer l'Empire.

L'administration impériale avait reparu, et avec elle tous les abus

qu'elle entraînait. L'esclavage avait été maintenu sévèrement dans

l'intérêt des propriétaires romains. Imbus des idées byzantines dans

leur long séjour en Orient, les Goths en avaient rapporté l'arianisme

grec, cette doctrine qui réduisait le christianisme à une sorte de

philosophie, et qui soumettait l'Église à l'État. Détestés du clergé

des Gaules, ils le soupçonnaient, non sans raison[188], d'appeler

les Francs, les barbares du Nord. Les Burgundes, moins intolérants

que les Goths, partageaient les mêmes craintes. Ces défiances

rendaient le gouvernement chaque jour plus dur et plus tyrannique. On

sait que la loi gothique a tiré des procédures impériales le premier

modèle de l'inquisition.

Histoire de France (Volume 1/19) · 第 17 / 30 段