Derrière la vieille Europe celtique, ibérienne et romaine, dessinée

si sévèrement dans ses péninsules et ses îles, s'étendait un autre

monde tout autrement vaste et vague. Ce monde du Nord, germanique

et slave, mal déterminé par la nature, l'a été par les révolutions

politiques. Néanmoins ce caractère d'indécision est toujours

frappant dans la Russie, la Pologne, l'Allemagne même. La frontière

de la langue, de la population allemande, flotte vers nous dans

la Lorraine, dans la Belgique. À l'orient, la frontière slave de

l'Allemagne a été sur l'Elbe, puis sur l'Oder, et indécise comme

l'Oder, ce fleuve capricieux qui change si volontiers ses rivages.

Par la Prusse, par la Silésie, allemandes et slaves à la fois,

l'Allemagne plonge vers la Pologne, vers la Russie, c'est-à-dire vers

l'infini barbare. Du côté du nord, la mer est à peine une barrière

plus précise; les sables de la Poméranie continuent le fond de la

Baltique; là gisent sous les eaux, des villes, des villages, comme

ceux que la mer engloutit en Hollande. Ce dernier pays n'est qu'un

champ de bataille pour les deux éléments.

Terre indécise, races flottantes. Telles du moins nous les représente

Tacite dans sa _Germania_. Des marais, des forêts, plus ou moins

étendues, selon qu'elles s'éclaircissent et reculent devant l'homme,

puis s'épaississant dans les lieux qu'il abandonne; habitations

dispersées, cultures peu étendues, et transportées chaque année

sur une terre nouvelle. Entre les forêts, des _marches_, vastes

clairières, terres vagues et communes, passage des migrations,

théâtre des premiers essais de la culture, où se groupent

capricieusement quelques cabanes. «Leurs demeures, dit Tacite, ne

sont pas rapprochées: ici, ils s'arrêtent près d'une source; là,

près d'un bouquet d'arbres.» Limiter, déterminer la _marche_, c'est

la grande affaire des prud'hommes forestiers. Les limitations ne

sont pas bien précises. «Jusqu'où, disent-ils, le laboureur peut-il

étendre la culture dans la marche? aussi loin qu'il peut jeter

son marteau.» Le marteau de Thor est le signe de la propriété,

l'instrument de cette conquête pacifique sur la nature.

Il ne faudrait pourtant pas inférer de cette culture mobile, de ces

mutations de demeures, que ces populations aient été nomades. Nous

ne remarquons pas en elles cet esprit d'aventures qui a promené les

Celtes antiques, les Tartares modernes, à travers l'Europe et l'Asie.

Les premières migrations germaniques sont généralement rapportées

à des causes précises. L'invasion de l'Océan décida les Cimbres à

fuir vers le Midi, entraînant avec eux tant de peuples. La guerre et

la faim, le besoin d'une terre plus fertile, poussaient souvent les

tribus les unes sur les autres, comme on le voit dans Tacite. Mais

lorsqu'elles ont trouvé un sol fertile et défendu par la nature,

elles s'y sont tenues; témoins les Frisons, qui, depuis tant de

siècles, restent fidèles à la terre de leurs aïeux, aussi bien qu'à

leurs usages.

Les moeurs des premiers habitants de la Germanie n'étaient pas

autres, ce semble, que celles de tant de nations barbares, de

quelques vives couleurs qu'il ait plu à Tacite de les parer.

L'hospitalité, la vengeance implacable, l'amour effréné du jeu et des

boissons fermentées, la culture abandonnée aux femmes; tant d'autres

traits, attribués aux Germains comme leur étant propres, par des

écrivains qui ne connaissaient guère d'autres barbares. Toutefois,

il ne faudrait pas les confondre avec les pasteurs tartares, ou

les chasseurs de l'Amérique. Les peuplades de la Germanie, plus

rapprochées de la vie agricole, moins dispersées et sur des espaces

moins vastes, se présentent à nous avec des traits moins rudes; elles

semblent moins sauvages que barbares, moins féroces que grossières.

À l'époque où Tacite prend la Germanie, les Cimbres et Teutons

(Ingævons, Istævons), pâlissent et s'effacent à l'occident; les Goths

et les Lombards commencent à poindre vers l'orient; l'avant-garde

saxonne, les Angli, sont à peine nommés; la confédération francique

n'est pas formée encore; c'est le règne des Suèves (Hermions)[153].

Quoique diverses religions locales aient pu exister chez plusieurs

tribus, tout porte à croire que le culte dominant était celui des

éléments, celui des arbres et des fontaines. Tous les ans, la déesse

Hertha (_erd_, la terre) sortait sur un char voilé, du mystérieux

bocage où elle avait son sanctuaire, dans une île de l'Océan du

Nord[154].

[Note 153: Tacite.]

[Note 154: Lorsque saint Boniface alla convertir les Hessois... «alii

lignis et fontibus clanculo, alii autem aperte sacrificabant, etc.»

Acta SS. ord. S. Ben., sec. III, in S. Bonif.

Tacit. Germania, c. XL: «Ils adorent ERTHA, c'est-à-dire la

Terre-Mère. Ils croient qu'elle intervient dans les affaires des

hommes et qu'elle se promène quelquefois au milieu des nations. Dans

une île de l'Océan est un bois consacré, et dans ce bois un char

couvert dédié à la déesse. Le prêtre seul a le droit d'y toucher; il

connaît le moment où la déesse est présente dans ce sanctuaire; elle

part traînée par des vaches, et il la suit avec tous les respects de

la religion. Ce sont alors des jours d'allégresse; c'est une fête

pour tous les lieux qu'elle daigne visiter et honorer de sa présence.

Les guerres sont suspendues; on ne prend point les armes; le fer est

enfermé. Ce temps est le seul où ces barbares connaissent, le seul

où ils aiment la paix et le repos; il dure jusqu'à ce que, la déesse

étant rassasiée du commerce des mortels, le même prêtre la rende à

son temple. Alors le char et les voiles qui le couvrent, et si on les

en croit, la divinité elle-même, sont baignés dans un lac solitaire.

Des esclaves s'acquittent de cet office, et aussitôt après le lac les

engloutit. De là une religieuse terreur et une sainte ignorance sur

cet objet mystérieux, qu'on ne peut voir sans périr.»

Le _Castum nemus_ de Tacite ne serait-il pas l'île Sainte des Saxons,

_Heiligland_, à l'embouchure de l'Elbe, appelée aussi _Fosetesland_,

du nom de l'idole qu'on y adorait (... à nomine dei sui falsi FOSETE,

Foseteslandt est appellata. Acta SS. ord. S. Bened., sec. 1, p. 25)?

Les marins la révéraient encore au XIe siècle, selon Adam de Brême.

Pontanus la décrit en 1530.--Les Anglais possèdent depuis 1814 cette

île danoise, berceau de leurs aïeux (elle a pour armes un vaisseau

voguant à pleines voiles); mais la mer, qui a anéanti North-Strandt

en 1634, a presque détruit Heiligland en 1649. Elle est formée de

deux rocs, comme le Mont-Saint-Michel et le rocher de Delphes. _V._

Turner, _Hist. of the Anglo-Saxons_, I, 125.]

Par-dessus ces races et ces religions, sur cette première Allemagne,

pâle, vague, indécise, monde enfant, encore engagé dans l'adoration

de la nature, vint se poser une Allemagne nouvelle, comme nous avons

vu la Gaule druidique établie dans la Gaule gallique par l'invasion

des Kymrys. Les tribus suéviques reçurent une civilisation plus

haute, un mouvement plus hardi, plus héroïque, par l'invasion des

adorateurs d'Odin, des Goths (Jutes, Gépides, Lombards, Burgondes),

et des Saxons[155]. Quoique le système odinique fût loin sans doute

d'avoir encore les développements qu'il prit plus tard, et surtout

dans l'Islande, il apportait dès lors les éléments d'une vie plus

noble, d'une moralité plus profonde. Il promettait l'immortalité

aux braves, un paradis, un walhalla, où ils pourraient tout le jour

se tailler en pièces, et s'asseoir ensuite au banquet du soir. Sur

la terre, il leur parlait d'une ville sainte, d'une cité des Ases,

Asgard, lieu de bonheur et de sainteté, patrie sacrée d'où les

races germaniques avaient été chassées jadis, et qu'elles devaient

chercher dans leurs courses par le monde[156]. Cette croyance put

exercer quelque influence sur les migrations barbares; peut-être la

recherche de la ville sainte n'y fut-elle pas étrangère, comme une

autre ville sainte fut plus tard le but des croisades.

[Note 155: Ceux-ci avaient égard à la position astronomique des

lieux; de là les noms de: Wisigoths, Ostrogoths, Wessex, Sussex,

Essex, etc. Les Celtes, au contraire.]

[Note 156: Dans la Saga de Regnar Lodbrog, les Normands vont à la

recherche de Rome, dont on leur a vanté les richesses et la gloire;

ils arrivent à Luna, la prennent pour Rome et la pillent. Détrompés,

ils rencontrent un vieillard qui marche avec des souliers de fer; il

leur dit qu'il va à Rome, mais que cette ville est si loin qu'il a

déjà usé une pareille paire de souliers, ce qui les décourage.]

Entre les tribus odiniques, nous remarquons une différence

essentielle. Chez les Goths, Lombards et Burgondes, prévalait

l'autorité des chefs militaires qui les menaient au combat, celle

des Amali, des Balti[157]. L'esprit de la bande guerrière, du

_comitatus_, aperçu déjà par Tacite dans les Germains, était

tout-puissant chez ces peuples. «Le rôle de compagnon n'a rien

dont on rougisse. Il a ses rangs, ses degrés, le prince en décide.

Entre les compagnons, c'est à qui sera le premier auprès du prince;

entre les princes, c'est à qui aura le plus de compagnons et les

plus ardents. C'est la dignité, c'est la puissance d'être toujours

entouré d'une bande d'élite; c'est un ornement dans la paix, un

rempart dans la guerre. Celui qui se distingue par le nombre et la

bravoure des siens, devient glorieux et renommé, non-seulement dans

sa patrie, mais encore dans les cités voisines. On le recherche par

des ambassades; on lui envoie des présents; souvent son nom seul fait

le succès d'une guerre. Sur le champ de bataille, il est honteux au

prince d'être surpassé en courage; il est honteux à la bande de ne

pas égaler le courage de son prince. À jamais infâme celui qui lui

survit, qui revient sans lui du combat. Le défendre, le couvrir de

son corps, rapporter à sa gloire ce qu'on fait soi-même de beau,

voilà leur premier serment. Les princes combattent pour la victoire,

les compagnons pour le prince. Si la cité qui les vit naître languit

dans l'oisiveté d'une longue paix, ces chefs de la jeunesse vont

chercher la guerre chez quelque peuple étranger; tant cette nation

hait le repos! D'ailleurs, on s'illustre plus facilement dans les

hasards, et l'on a besoin du règne de la force et des armes pour

entretenir de nombreux compagnons. C'est au prince qu'ils demandent

ce cheval de bataille, cette victorieuse et sanglante framée. Sa

table, abondante et grossière, voilà la solde. La guerre y fournit,

et le pillage[158].»

[Note 157: Jornandès (c. XIII, XIV) a donné la généalogie de

Théodoric, le quatorzième rejeton de la race des AMALI, depuis Gapt,

l'un des Ases ou demi-dieux.--BALTHA ou BOLD (hardi, brave). «Origo

mirifica,» dit le même auteur, c. XXIX. C'est à cette race illustre

qu'appartenait Alaric.--La famille des Baux, de Provence et de

Naples, se disait issue des Balti. _Voyez_ Gibbon, V, 430.]

[Note 158: Tacite.]

Ce principe d'attachement à un chef, ce dévouement personnel, cette

religion de l'homme envers l'homme, qui plus tard devint le principe

de l'organisation féodale, ne paraît pas de bonne heure chez l'autre

branche des tribus odiniques. Les Saxons semblent ignorer d'abord

cette hiérarchie de la bande guerrière dont parle Tacite. Tous égaux

sous les Dieux, sous les Ases, enfants des Dieux, ils n'obéissent à

leurs chefs qu'autant que ceux-ci parlent au nom du ciel. Le nom de

Saxons lui-même est peut-être identique à celui d'Ases[159]. Répartis

en trois peuplades et douze tribus, ils repoussèrent longtemps toute

autre division. Quand les Lombards envahirent l'Italie, la plupart

des Saxons refusèrent de les suivre, ne voulant pas s'assujettir à

la division militaire des dizaines et centaines que leurs alliés

admettaient. Ce ne fut que bien tard, quand les Saxons, pressés entre

les Francs et les Slaves, se mirent à courir l'Océan, et se jetèrent

sur l'Angleterre, que les chefs militaires prévalurent, et que la

division des _hundreds_ s'introduisit chez eux. Quelques-uns veulent

qu'elle n'ait commencé qu'avec Alfred.

[Note 159: Saxones, Saxon, Sacæ, Asi, Arii?--Turner, I, 115. Saxones,

i.e. _Sakai-Suna_, fils des Sacæ, conquérants de la Bactriane.--Pline

dit que les Sakai établis en Arménie s'appelaient _Saccassani_ (l.

VI, c. XI); cette province d'Arménie s'appela _Saccasena_ (Strab., l.

XI, p. 776-8). On trouve des _Saxoi_ sur l'Euxin (Stephan de urb. et

pop., p. 657). Ptolémée appelle _Saxons_ un peuple scythique sorti

des Sakai.]

Il semble que les populations saxonnes, une fois établies au nord de

l'Allemagne, aient longtemps préféré la vie sédentaire. Les Goths ou

Jutes, au contraire, se livrèrent aux migrations lointaines. Nous

les voyons dans la Scandinavie, dans le Danemark, et presque en même

temps sur le Danube et sur la Baltique. Ces courses immenses ne

purent avoir lieu qu'autant que la population tout entière devint une

bande, et que le _comitatus_, le compagnonnage guerrier, s'y organisa

sous des chefs héréditaires. La pression que ces peuples exercèrent

sur toutes les tribus germaniques, obligea celles-ci à se mettre

en mouvement, soit pour faire place aux nouveaux venus, soit pour

les suivre dans leurs courses. Les plus jeunes et les plus hardis

prirent parti sous des chefs, et commencèrent une vie de guerres

et d'aventures. Ceci est encore un trait commun à tous les peuples

barbares. Dans la Lusitanie, dans la vieille Italie, les jeunes gens

étaient envoyés aux montagnes. L'exil d'une partie de la population

était consacré, régularisé chez les tribus sabelliennes, sous le nom

de _ver sacrum_[160]. Ces bannis, ou bandits (_banditi_), lancés de

la patrie dans le monde, et de la loi dans la guerre (_outlaws_), ces

loups (_wargr_), comme on les appelait dans le Nord[161], forment la

partie aventureuse et poétique de toutes les nations anciennes.

[Note 160: _V._ mon _Histoire romaine_, I.]

[Note 161: Jacob Grimm.]

La forme jeune et héroïque, sous laquelle la race germanique apparut

accidentellement au vieux monde latin, on l'a prise pour le génie

invariable de cette race. Des historiens ont dit que les Germains

avaient importé en ce monde l'esprit d'indépendance, le génie de

la libre personnalité. Resterait pourtant à examiner si toutes

les races, dans des circonstances semblables, n'ont pas présenté

les mêmes caractères. Derniers venus des barbares, les Germains

n'auraient-ils pas prêté leur nom au génie barbare de tous les âges?

Ne pourrait-on même pas dire que leurs succès contre l'Empire tinrent

à la facilité avec laquelle ils s'aggloméraient en grands corps

militaires, à leur attachement héréditaire pour les familles des

chefs qui les conduisaient; en un mot, au dévouement personnel, et

à la disciplinabilité, qui, dans tous les siècles, ont caractérisé

l'Allemagne, de sorte que ce qu'on a présenté comme prouvant

l'indomptable génie, la forte individualité des guerriers germains,

marquerait au contraire l'esprit éminemment social, docile, flexible

de la race germanique[162]?

[Note 162: Distinguons soigneusement de la Germanie primitive

deux formes sous lesquelles elle s'est produite à l'extérieur;

premièrement, les bandes aventureuses des barbares qui descendirent

au Midi, et entrèrent dans l'Empire comme conquérants et comme

soldats mercenaires; deuxièmement, les pirates effrénés qui, plus

tard, arrêtés à l'ouest par les Francs, sortirent d'abord de l'Elbe,

puis de la Baltique, pour piller l'Angleterre et la France. Les uns

et les autres commirent d'affreux ravages. Au premier contact des

races, lorsqu'il n'y avait encore ni langues, ni habitudes communes,

les maux furent grands sans doute, mais les vaincus n'oublièrent

aucune exagération pour ajouter eux-mêmes à leur effroi.]

Cette mâle et juvénile allégresse de l'homme qui se sent fort et

libre dans un monde qu'il s'approprie en espérance, dans les forêts

dont il ne sait pas les bornes, sur une mer qui le porte à des

rivages inconnus, cet élan du cheval indompté sur les steppes et les

pampas, elle est sans doute dans Alaric, quand il jure qu'une force

inconnue l'entraîne aux portes de Rome; elle est dans le pirate

danois qui chevauche orgueilleusement l'Océan; elle est sous la

feuillée où Robin Hood aiguise sa bonne flèche contre le shériff.

Mais ne la trouvez-vous pas tout autant dans le guérillas de Galice,

le D. Luis de Calderon, l'_ennemi de la loi_? Est-elle moindre dans

ces joyeux Gaulois qui suivirent César sous le signe de l'alouette,

qui s'en allaient en chantant prendre Rome, Delphes ou Jérusalem? Ce

génie de la personnalité libre, de l'orgueil effréné du moi, n'est-il

pas éminent dans la philosophie celtique, dans Pélage, Abailard

et Descartes, tandis que le mysticisme et l'idéalisme ont fait le

caractère presque invariable de la philosophie et de la théologie

allemandes[163]?

[Note 163: Priscus.]

Du jour où, selon la belle formule germanique, le _wargus_ a jeté

la poussière sur tous ses parents, et lancé l'herbe par-dessus son

épaule, où, s'appuyant sur son bâton, il a sauté la petite enceinte

de son champ, alors, qu'il laisse aller la plume au vent[164], qu'il

délibère comme Attila, s'il attaquera l'empire d'Orient, ou celui

d'Occident[165]: à lui l'espoir, à lui le monde!

[Note 164: J'ai parlé dans un autre ouvrage de la profonde

impersonnalité du génie germanique et j'y reviendrai ailleurs.

Ce caractère est souvent déguisé par la force sanguine, qui

est très-remarquable dans la jeunesse allemande; tant que dure

cette ivresse de sang, il y a beaucoup d'élan et de fougue.

L'impersonnalité est toutefois le caractère fondamental (_V._

mon Introduction à l'_Histoire universelle_). C'est ce qui a été

admirablement saisi par la sculpture antique, témoin les bustes

colossaux des captifs Daces, qui sont dans le Bracchio Nuovo du

Vatican et les statues polychromes qu'on voit dans le vestibule de

notre Musée. Les Daces du Vatican, dans leurs proportions énormes,

avec leur forêt de cheveux incultes, ne donnent point du tout l'idée

de la férocité barbare, mais plutôt celle d'une grande force brute,

celle du boeuf et de l'éléphant, avec quelque chose de singulièrement

indécis et vague. Ils voient, sans avoir l'air de regarder, à peu

près comme la statue du Nil dans la même salle du Vatican, et la

charmante Seine de Vietti, qui est au Musée de Lyon. Cette indécision

du regard m'a souvent frappé dans les hommes les plus éminents de

l'Allemagne.]

[Note 165: _V._ les formules d'initiation du compagnonnage allemand

dans mon Introduction à l'_Histoire universelle_.]

C'est de cet état d'immense poésie que sortit l'idéal germanique,

le Sigurd scandinave, le _Siegfried_ ou le Dietrich von Bern de

l'Allemagne. Dans cette figure colossale est réuni ce que la Grèce

a divisé, la force héroïque et l'instinct voyageur, Achille et

Ulysse: _Siegfried, parcourut bien des contrées par la force de son

bras_[166]. Mais ici l'homme rusé, tant loué des Grecs, est maudit,

dans le perfide Hagen, meurtrier de Siegfried, Hagen à _la face pâle_

et qui n'a qu'un oeil, dans le nain monstrueux qui a fouillé les

entrailles de la terre, qui sait tout, et qui ne veut que le mal. La

conquête du Nord, c'est Sigurd; celle du Midi, c'est Dietrich von

Bern (Théodoric de Vérone?). La silencieuse ville de Ravenne garde,

à côté du tombeau de Dante, le tombeau de Théodoric, immense rotonde

dont le dôme d'une seule pierre semble avoir été posé là par la main

des géants. Voilà peut-être le seul monument gothique qui reste au

monde aujourd'hui. Il n'a rien dans sa masse qui fasse penser à

cette hardie et légère architecture, qu'on appelle gothique, et qui

n'exprime en effet que l'élan mystique du christianisme au moyen âge.

Il faudrait plutôt le comparer aux pesantes constructions pélasgiques

des tombeaux de l'Étrurie et de l'Argolide[167].

[Note 166: Niebelungen, 87.--Il semble que, dans ses compositions,

Cornélius ait eu sous les yeux les _Niebelungen_ allemands plus que

l'_Edda_ et les _Sagas_ scandinaves.]

[Note 167: _V._ le _Voyage_ d'Edgar Quinet. 5e volume des Oeuvres

complètes, 1857.]

Les courses aventureuses des Germains à travers l'empire, et leur

vie mercenaire à la solde des Romains, les armèrent plus d'une fois

les uns contre les autres. Le Vandale Stilicon défit à Florence

ses compatriotes dans la grande armée barbare de Rhodogast. Le

Scythe Aétius défit les Scythes dans les campagnes de Châlons;

les Francs y combattirent pour et contre Attila. Qui entraîne les

tribus germaniques dans ces guerres parricides? c'est cette fatalité

terrible dont parlent l'_Edda_ et les _Niebelungen_. C'est l'or, que

Sigurd enlève au dragon Fafnir, et qui doit le perdre lui-même; cet

or fatal qui passe à ses meurtriers, pour les faire périr au banquet

de l'avare Attila.

L'or et la femme, voilà l'objet des guerres, le but des courses

héroïques. But héroïque, comme l'effort; l'amour ici n'a rien

d'amollissant; la grâce de la femme, c'est sa force, sa taille

colossale. Élevée par un homme, par un guerrier (admirable froideur

du sang germanique[168]!), la vierge manie les armes. Il faut, pour

venir à bout de Brunhild, que Siegfried ait lancé le javelot contre

elle, il faut que, dans la lutte amoureuse, elle ait de ses fortes

mains fait jaillir le sang des doigts du héros... La femme, dans

la Germanie primitive, était encore courbée sur la terre qu'elle

cultivait[169]; elle grandit dans la vie guerrière; elle devient la

compagne des dangers de l'homme, unie à son destin dans la vie, dans

la mort (_sic vivendum, sic pereundum._ Tacit.). Elle ne s'éloigne

pas du champ de bataille, elle l'envisage, elle y préside, elle

devient la fée des combats, la walkirie charmante et terrible, qui

cueille, comme une fleur, l'âme du guerrier expirant. Elle le cherche

sur la plaine funèbre, comme Édith _au col de cygne_ cherchait Harold

après la bataille d'Hastings, ou cette courageuse Anglaise, qui, pour

retrouver son jeune époux, retourna tous les morts de Waterloo.

[Note 168: _V._ le commencement du Nialsaga.--Salvian. de Provident.,

l. VII. «Gotorum gens perfida, sed pudica est. Saxones crudelitate

efferi, sed castitate mirandi.»]

[Note 169: Tacit., Germ., c. XV. «Fortissimus quisque... nihil agens,

delegata domus et penatium et agrorum cura feminis senibusque, et

infirmissimo cuique ex familia.»]

On sait l'occasion de la première migration des barbares dans

l'Empire. Jusqu'en 375, il n'y avait eu que des incursions, des

invasions partielles. À cette époque, les Goths, fatigués des courses

de la cavalerie hunnique qui rendait toute culture impossible,

obtinrent de passer le Danube, comme soldats de l'Empire, qu'ils

voulaient défendre et cultiver. Convertis au christianisme, ils

étaient déjà un peu adoucis par le commerce des Romains. L'avidité

des agents impériaux les ayant jetés dans la famine et le désespoir,

ils ravagèrent les provinces entre la mer Noire et l'Adriatique;

mais dans ces courses même ils s'humanisèrent encore, et par les

jouissances du luxe et par leur mélange avec les familles des

vaincus. Achetés à tout prix par Théodose, ils lui gagnèrent deux

fois l'empire d'Occident. Les Francs avaient d'abord prévalu dans cet

empire, comme les Goths dans l'autre. Leurs chefs, Mellobaud sous

Gratien, Arbogast sous Valentinien II, puis sous le rhéteur Eugène

qu'il revêtit de la pourpre, furent effectivement empereurs[170].

[Note 170: Zozim., l. IV, ap. Script. Fr. I, 584:--Paul. Oros., l.

VII, c. XXXV: «Eugenium tyrannum creare ausus est, legitque hominem,

cui titulum imperatoris imponeret, ipse acturus imperium.» Prosper.

Aquitan., ann. 394. Marcellin. Chron. ap. Scr. Fr. I, 640.--Claudien

(IV Consul. Honor. v. 74) dit dédaigneusement:

Hunc sibi Germanus famulum delegerat exul.]

Dans cet affaissement de l'empire d'Occident, qui se livrait lui-même

aux barbares, les vieilles populations celtiques, les indigènes

de la Gaule et de la Bretagne se relevèrent et se donnèrent des

chefs. Maxime, espagnol comme Théodose, fut élevé à l'empire par

les légions de Bretagne (an 383). Il passa à Saint-Malo avec une

multitude d'insulaires, et défit les troupes de Gratien. Celui-ci et

son franc Mellobaud furent mis à mort. Les auxiliaires Bretons furent

établis dans notre Armorique sous leur conan ou chef, Mériadec, ou

plutôt Murdoch, qu'on désigne comme premier comte de Bretagne[171].

L'Espagne se soumit volontiers à l'espagnol Maxime, et ce prince

habile ne tarda pas à enlever l'Italie au jeune Valentinien II,

beau-frère de Théodose. Ainsi une armée, en partie bretonne, sous un

empereur espagnol, avait réuni tout l'Occident.

Histoire de France (Volume 1/19) · 第 16 / 30 段