France, sa soeur, qui ne peut la défendre à travers les flots! L'_Île
des Saints_[144], _l'émeraude des mers_, la toute féconde Irlande,
où les hommes poussent comme l'herbe, pour l'effroi de l'Angleterre,
à qui chaque jour on vient dire: Ils sont encore un million de plus!
la patrie des poëtes, des penseurs hardis, de Jean l'Érigène, de
Berkeley, de Tolland, la patrie de Moore, la patrie d'O'Connel!
peuple de parole éclatante et d'épée rapide, qui conserve encore
dans cette vieillesse du monde la puissance poétique. Les Anglais
peuvent rire quand ils entendent, dans quelque obscure maison de
leurs villes, la veuve irlandaise improviser le _coronach_ sur le
corps de son époux[145]; _pleurer à l'irlandaise_ (to weep irish),
c'est chez eux un mot de dérision. Pleurez, pauvre Irlande, et que
la France pleure aussi, en voyant à Paris, sur la porte de la maison
qui reçoit vos enfants, cette harpe qui demande secours. Pleurons de
ne pouvoir leur rendre le sang qu'ils ont versé pour nous. C'est donc
en vain que quatre cent mille Irlandais ont combattu en moins de deux
siècles dans nos armées[146]. Il faut que nous assistions sans mot
dire aux souffrances de l'Irlande. Ainsi nous avons depuis longtemps
négligé, oublié les Écossais, nos anciens alliés. Cependant les
montagnards d'Écosse auront tout à l'heure disparu du monde[147]. Les
hautes terres se dépeuplent tous les jours. Les grandes propriétés
qui perdirent Rome ont aussi dévoré l'Écosse[148]. Telle terre a
quatre-vingt-seize milles carrés, une autre vingt milles de long
sur trois de large. Les Highlanders ne seront bientôt plus que
dans l'histoire et dans Walter-Scott. On se met sur les portes
à Édinburgh quand on voit passer le tartan et la claymore. Ils
disparaissent, ils émigrent; la cornemuse ne fait plus entendre qu'un
air dans les montagnes[149]:
«Cha till, cha till, cha till, sin tuile:»
Nous ne reviendrons, reviendrons, reviendrons
Jamais.
[Note 144: Giraldus Cambrensis (_Topograph. Hiberniæ_, III, c. XXIX)
reprocha à l'Irlande de ne pas compter parmi ses saints un seul
martyr. «Non fuit qui faceret hoc bonum: non fuit usque ad unum!»
Moritz, archevêque de Cashel, répondit que l'Irlande pouvait du
moins se vanter d'un grand nombre de personnages dont la science
avait éclairé l'Europe. «Mais, peut-être, ajouta-t-il, aujourd'hui
que votre maître, le roi d'Angleterre, tient la monarchie entre
ses mains, nous pourrons ajouter des martyrs à la liste de nos
saints.»--O'Halloran, _Introduct. to the hist. of Ireland_. Dublin,
1803, p. 177.]
[Note 145: Logan. C'est une improvisation en vers sur les vertus du
mort. À la fin de chaque stance, un choeur de femmes pousse un cri
plaintif. Dans les cantons éloignés de l'Irlande, on s'adresse au
mort et on lui reproche d'être mort, quoiqu'il eût une bonne femme,
une vache à lait, de beaux enfants, et sa suffisance de pommes de
terre.]
[Note 146: O'Halloran prétend que, d'après les registres du ministère
de la guerre, depuis l'an 1691 jusqu'à l'an 1745 inclusivement,
quatre cent cinquante mille Irlandais se sont enrôlés sous les
drapeaux de la France. Peut-être ceci doit-il s'entendre de tous les
Irlandais entrés dans nos armées jusqu'en 1789.]
[Note 147: Logan: «Aujourd'hui les montagnards d'Écosse sont
obligés, par la misère, d'émigrer; les terres se changent partout en
pâturages; les régiments peuvent à peine s'y lever. Le piobrach peut
sonner; les guerriers n'y répondront pas.»]
[Note 148: Latifundia perdidère Italiam. Pline.--En Écosse, les
lairds se sont approprié les terres de leurs clans; ils ont converti
leur suzeraineté en propriété.--En Bretagne, au contraire, beaucoup
de fermiers qui tenaient la terre à titre de _domaine congéable_,
sont devenus propriétaires; les anciens propriétaires ont été
dépouillés comme seigneurs féodaux.]
[Note 149: Logan.]
ÉCLAIRCISSEMENTS
EXTRAIT DE L'OUVRAGE DE M. PRICE, SUR LES RACES DE L'ANGLETERRE.
(_Voyez_ page 140.)
MM. Thierry et Edwards ont adopté l'opinion de la persistance des
races; M. Price adopte celle de leur mutabilité. Mais il devait être
franchement spiritualiste et expliquer les modifications qu'elles
subissent par l'action de la liberté travaillant la matière. Il n'a
su trouver à l'appui de son point de vue biblique que des hypothèses
matérialistes.
Toutefois, nous extrairons de son ouvrage quelques résultats
intéressants (An Essay on the physiognomy and physiology of the
present inhabitants of Britain, with reference to their origin, as
Goths and Celts, by the Rev. T. Price, London, 1829).
Tout ce que les anciens disent des yeux bleus et cheveux blonds des
Germains ne désigne pas plus les Goths que les Celtes, parce qu'il y
avait des Celtes dans la Germanie. Les CIMBRES étaient des Celtes;
Pline, parlant de la Baltique, et citant Philémon, dit: _Morimarusam_
a Cimbris vocari, hoc est, mortuum mare (en welche _Môrmarw_).
L'auteur pense qu'il y a eu un changement des cheveux, du roux au
jaune et du jaune au brun: Tacite: «_Rutilæ_ Caledoniam habitantium
comæ, magni artus Germanicam originem asseverant.» Dans les triades
bretonnes, une colonie gaélique de race scot-irlandaise est appelée:
_Les rouges Gaëls d'Irlande._ Dans le vieux gaélique Duan, qui
fut récité par le barde de Malcolm III en 1057, on voit que les
montagnards avaient les cheveux _jaunes_:
A Eolcha Alban nile
A Schluagh fela foltbhuidle.
O ye learned Albanians all, ye learned yellow-haired hosts!
Aujourd'hui le _brun_ est la couleur dominante chez les montagnards.
Il ne faut pas croire que les hommes distingués soient d'origine
gothique et les autres Celtes. La diversité de nourriture explique
la différence, comme on le voit dans les animaux transportés dans de
plus riches pâturages (par exemple de Bretagne en Normandie).
Le climat et les habitudes changent les races; Camper remarque que
déjà les Anglo-Américains ont la face longue et étroite, l'oeil
serré. West ajoute qu'ils ont le teint moins fleuri que les Anglais.
L'oeil devient sombre dans le voisinage des mines de charbon et
partout où l'on en brûle (?).
César attribue aux BELGES une origine germanique: «Plerosque a
Germanis ortos.» Mais Strabon dit qu'ils parlaient la langue des
Gaulois: «[Grec: Mikron exallatountas tê glôssê]...» La chronique
saxonne parle d'Hengist qui «engagea les Welsh de Kent et Sussex.»
Ces Welsh étaient des Belges selon Pinkerton. Les noms des villes
belges, en Angleterre, sont bretons.
On ne trouve pas en Angleterre de traces de sang danois.--Les
NORMANDS conquérants étaient un peuple mêlé de Gaulois, Francs,
Bretons, Flamands, Scandinaves, etc. Les hommes du Nord n'avaient
pu exterminer les habitants de la Normandie, ni même diminuer de
beaucoup leur nombre, puisque en cent soixante ans ils perdirent leur
langue scandinave pour adopter celle des vaincus. Il serait ridicule
de chercher les traces en Angleterre d'une population aussi mêlée que
l'armée de Guillaume. Il paraît que dès lors les cheveux roux étaient
rares, puisque c'était l'objet d'un surnom, Guillaume le Roux[150].
[Note 150: On voit, dans le moine de Saint-Gall, un pauvre qui a
honte d'être roux: «Pauperculo valde rufo, gallicula sua quia pileum
non habet, et de colore suo nimium erubuit, caput induto...» (Lib. I,
ap. Scr. Fr., V.)]
Vers York et Lancastre, où l'influence des habitudes manufacturières
ne se fait pas sentir, les Anglais sont plus grands, mais plus lourds
que dans le sud; l'oeil bleu prévaut dans le comté de Lancastre. Les
hommes du Cumberland (ce sont des Cymrys, qui ont perdu leur langue
plus tôt que ceux de Cornouailles) n'ont rien qui les distingue des
Anglais du Midi.
Entre l'Écossais et l'Anglais, il y a une différence indéfinissable;
les traits durs et la proéminence des os des joues ne sont pas
particuliers à l'Écosse. Les montagnards sont rarement grands, mais
bien faits; généralement cheveux bruns, moins de vivacité qu'en
Irlande, taille moins haute, population plus variée. Quoi qu'on dise
de ces établissements des Norwégiens dans l'Ouest, c'est la même
langue et la même physionomie que dans les montagnes d'Écosse.
PAYS DE GALLES, variété infinie, nez romain très-fréquent, hommes
de moyenne taille, mais fortement bâtis; on dit que la milice de
Coemarthenshire demande plus de place pour former ses lignes que
celle d'aucun autre comté. Dans le Nord, taille plus haute, beauté
classique, mais traits petits.
L'IRLANDE, plus mêlée que la Grande-Bretagne; aujourd'hui étonnante
uniformité de caractère moral et physique; deux classes seulement,
les bien nourris, les mal nourris. Chez les paysans, cheveux bruns
ou noirs, noirs surtout dans une partie du sud, mais l'oeil toujours
gris ou bleu[151], sourcils bas, épais et noirs, face longue, nez
petit, tendant à relever; grande taille généralement, tous hommes
bien faits; ceci est moins vrai depuis quarante ans, par suite de la
misère dans plusieurs parties, surtout au sud. Bouche ouverte, ce
qui leur donne un air stupide; extraordinaire facilité du langage,
qui contraste avec leurs haillons. Tout mendiant est un bel esprit,
un orateur, un philosophe. Espagnols au sud de l'Irlande depuis
Élisabeth. Allemands palatins des bords du Rhin.
[Note 151:
Moi, je vueil l'oeil et brun le teint,
Bien que l'oeil _verd_ toute la France adore.
RONSARD.
Ode à Jacques Lepeletier,--Legrand d'Aussy, I, 369: «Les cheveux
de ma femme, qui aujourd'hui me paraissent noirs et pendants, me
semblaient alors _blonds_, luisants et bouclés. Ses yeux, qui me
semblent petits; je les trouvais bleus, charmants et bien fendus.»
(Le Mariage; Alias, Le Jeu d'Adam, le Bossu d'Arras.)]
En FRANCE, visage rond; en ANGLETERRE, ovale; en ALLEMAGNE, carré.
Les yeux plus proéminents sur le continent qu'en Angleterre.--Ni en
Normandie ni en Bourgogne il n'y a trace des hommes du Nord (excepté
vers Bayeux et Vire).
SAVOYARDS, petits, actifs; mâchoire très-carrée, oeil gris, cheveux
noirs, sourcils bas, épais.
SUISSES, même mâchoire, hommes plus grands, oeil bleu-ciel, avec un
éclat qui ne plaît pas toujours, cheveux bruns.
ALLEMANDS, yeux gris, cheveux bruns ou blond pâle, mâchoire
angulaire, nez rarement aquilin, mais bas à la racine; grande étendue
entre les yeux, encore plus qu'en France.
BELGES, oeil d'un parfait bleu de Prusse, plus foncé autour de
l'iris, visage plus long qu'en Allemagne.
Je croirais volontiers (ce que ne dit pas l'auteur) que, par l'action
du temps et de la civilisation, les cheveux ont pu brunir, les yeux
noircir, c'est-à-dire prendre le caractère d'une vie plus intense.
SUR LES PIERRES CELTIQUES. (_Voyez_ page 154.)
La pierre fut sans doute à la fois l'autel et le symbole de la
Divinité. Le nom même de _Cromleach_ (ou dolmen) signifie _pierre
de Crom_, le Dieu suprême (Pictet, p. 129). On ornait souvent le
Cromleach de lames d'or, d'argent ou de cuivre, par exemple le
_Crum-Cruach_ d'Irlande, dans le district de Bresin, comté de Cavan
(Tolland's Letters, p. 133).--Le nombre de pierres qui composent les
enceintes druidiques est toujours un nombre mystérieux et sacré:
jamais moins de douze, quelquefois dix-neuf, trente, soixante.
Ces nombres coïncident avec ceux des Dieux. Au milieu du cercle,
quelquefois au dehors, s'élève une pierre plus grande, qui a pu
représenter le Dieu suprême (Pictet, p. 134).--Enfin, à ces pierres
étaient attachées des vertus magiques, comme on le voit par le
fameux passage de Geoffroy de Montmouth (l. V). Aurelius consulte
Merlin sur le monument qu'il faut donner à ceux qui ont péri par la
trahison d'Hengist?...--«Choream gigantum[152], ex Hibernia adduci
jubeas... Ne moveas, domine rex, vanum risum. Mystici sunt lapides,
et ad diversa medicamina salubres, gigantesque olim asportaverunt eos
ex ultimis finibus Africæ... Erat autem causa ut balnea intra illos
conficerent, cum infirmitate gravarentur. Lavabant namque lapides
et intra balnea diffundebant, unde ægroti curabantur; miscebant
etiam cum herbarum infectionibus, unde vulnerati sanabantur. Non
est ibi lapis qui medicamento careat.» Après un combat, les pierres
sont enlevées par Merlin. Lorsqu'on cherche partout Merlin, on ne le
trouve que «_ad fontem_ Galabas, quem solitus fuerat frequentare.» Il
semble lui-même un de ces géants médecins.
[Note 152: Sur le bord de la Seine, près de Duclair, est une roche
très-élevée, connue sous le nom de Chaise de Gargantua; près
d'Orches, à deux lieues de Blois, la _Chaise de César_; près de
Tancarville, la _Pierre Géante_, ou Pierre du Géant.]
On a cru trouver sur les monuments celtiques quelques traces de
lettres ou de signes magiques. À Saint-Sulpice-sur-Rille, près de
Laigle, on remarque, sur l'un des supports de la table d'un dolmen,
trois petits croissants gravés en creux et disposés en triangle. Près
de Lok-Maria-Ker, il existe un dolmen dont la table est couverte, à
sa surface intérieure, d'excavations rondes disposées symétriquement
en cercles. Une autre pierre porte trois signes assez semblables à
des spirales. Dans la caverne de New-Grange (près Drogheda, comté de
Meath. voy. les Collect. de reb. hib. II, p. 161, etc.), se trouvent
des caractères symboliques et leur explication en ogham. Le symbole
est une ligne spirale répétée trois fois. L'inscription en ogham se
traduit par A É, c'est-à-dire _le Lui_, c'est-à-dire le Dieu sans
nom, l'être ineffable (?). Dans la caverne, il y a trois autels
(Pictet, p. 132). En Écosse, on trouve un assez grand nombre de
pierres ainsi couvertes de ciselures diverses. Quelques traditions
enfin doivent appeler l'attention sur ces hiéroglyphes grossiers et à
peu près inintelligibles: les Triades disent que sur les pierres de
Gwiddon-Ganhebon «on pouvait lire les arts et les sciences du monde;»
l'astronome Gwydion ap Don fut enterré à Caernarvon «sous une pierre
d'énigmes.» Dans le pays de Galles on trouve sur les pierres certains
signes, qui semblent représenter tantôt une petite figure d'animal,
tantôt des arbres entrelacés. Cette dernière circonstance semblerait
rattacher le culte des pierres à celui des arbres. D'ailleurs
l'_Ogham_ ou _Ogum_, alphabet secret des druides, consistait en
rameaux de divers arbres et assez analogues aux caractères runiques.
Telles sont les inscriptions placées sur un monument mentionné dans
les chroniques d'Écosse, comme étant dans le bocage d'Aongus, sur une
pierre du _Cairn du vicaire_, en Armagh, sur un monument de l'île
d'Arran, et sur beaucoup d'autres en Écosse.--On a vu plus haut que
les pierres servaient quelquefois à la divination. Nous rapporterons
à ce sujet un passage important de Talliesin. (N'ayant pas sous les
yeux le texte gallois, je rapporte la traduction anglaise.) «I know
the intent of the trees, I know which was decreed praise or disgrace,
by the intention of the memorial trees of the sages,» and celebrates
«the engagement of the sprigs of the trees, or of devices, and their
battle with the learned.» He could «delineate the clementary trees
and reeds,» and tells us when the sprigs «were marked in the small
tablet of devices they uttered their voice.» (Logan, II, 388).
Les arbres sont employés encore symboliquement par les Welsh et les
Gaëls; par exemple, le noisetier indique l'amour trahi. Le Calédonien
Merlin (Talliesin est Cambrien) se plaint que «l'autorité des rameaux
commence à être dédaignée.» Le mot irlandais _aos_, qui d'abord
signifiait un arbre, s'appliquait à une personne lettrée: _feadha_,
bois ou arbre, devient la désignation des prophètes, ou hommes sages.
De même, en sanskrit, _bôd'hi_ signifie le figuier indien, et le
bouddiste, le sage.
Les monuments celtiques semblent n'avoir pas été consacrés
exclusivement au culte. C'était sur une pierre qu'on élisait le chef
de clan (_Voy._ p. 165, note 1). Les enceintes de pierres servaient
de cours de justice. On en a trouvé des traces en Écosse, en Irlande,
dans les îles du Nord (King, I, 147; Martin's Descr. of the Western
isles), mais surtout en Suède et en Norwége. Les anciens poèmes erses
nous apprennent, en effet, que les rites druidiques existaient parmi
les Scandinaves, et que les druides bretons en obtinrent du secours
dans le danger (Ossian's Cathlin, II, p. 216, not. édit. 1765, t. II;
Warton, t. I).
Le plus vaste cercle druidique était celui d'Avebury ou Abury dans
le Wiltshire. Il embrassait vingt-huit acres de terre entourés d'un
fossé profond et d'un rempart de soixante-dix pieds. Un cercle
extérieur, formé de cent pierres, enfermait deux autres cercles
doubles extérieurs l'un à l'autre. Dans ceux-ci, la rangée extérieure
contenait trente pierres, l'intérieure douze. Au centre de l'un des
cercles étaient trois pierres, dans l'autre une pierre isolée; deux
avenues de pierres conduisaient à tout le monument (Voy. O'Higgin's,
Celtic druids).
Stonehenge, moins étendu, indiquait plus d'art. D'après Waltire, qui
y campa plusieurs mois pour étudier (on a perdu les papiers de cet
antiquaire enthousiaste, mais plein de sagacité et de profondeur),
la rangée extérieure était de trente pierres droites; le tout, en y
comprenant l'autel et les impostes, se montait à cent trente-neuf
pierres. Les impostes étaient assurés par des tenons. Il n'y a pas
d'autre exemple dans les pays celtiques du style trilithe (sauf deux
à Holmstad et à Drenthiem).
Le monument de Classerness, dans l'île de Lewis, forme, au moyen
de quatre avenues de pierres, une sorte de croix dont la tête est
au sud, la rencontre des quatre branches est un petit cercle.
Quelques-uns croient y reconnaître le temple hyperboréen dont parlent
les anciens. Ératosthènes dit qu'Apollon cacha sa flèche là où se
trouvait un temple ailé.
Je parlerai plus loin des alignements de Carnac et de Lok-Maria-Ker
(tom II. Voyez aussi le Cours de M. de Caumont, p. 105).
Il est resté en France des traces nombreuses du culte des pierres,
soit dans les noms de lieux, soit dans les traditions populaires:
1º On sait qu'on appelait _pierre fiche_ ou _fichée_ (en celtique,
_menhir_, pierre longue, _peulvan_, pilier de pierre), ces pierres
brutes que l'on trouve plantées simplement dans la terre comme des
bornes. Plusieurs bourgs de France portent ce nom. _Pierre-Fiche_, à
cinq lieues N.-E. de Mendes, en Gévaudan.--_Pierre-Fiques_, en
Normandie, à une lieue de l'Océan, à trois de Montivilliers.--
_Pierrefitte_, près Pont-l'Évêque.--_Pierrefitte_, à deux
lieues N.-O d'Argentan.--_Pierrefitte_, à trois lieues de
Falaise.--_Pierrefitte_, dans le Perche, diocèse de Chartres, à
six lieues S. de Mortagne.--_Idem_, en Beauvoisis, à deux lieues
N.-O. de Beauvais.--_Idem_, près Paris, à une demi-lieue N. de
Saint-Denis.--_Idem_, en Lorraine, à quatre lieues de Bar.--_Idem_,
en Lorraine, à trois lieues de Mirecourt.--_Idem_, en Sologne, à
neuf lieues S.-E. d'Orléans.--_Idem_, en Berry, à trois lieues de
Gien, à cinq de Sully.--_Idem_, en Languedoc, diocèse de Narbonne,
à deux lieues et demie de Limoux.--_Idem_, dans la Marche, près
Bourganeuf.--_Idem_, dans la Marche, près Guéret.--_Idem_, en
Limousin, à six lieues de Brives.--_Idem_, en Forest, diocèse de
Lyon, à quatre lieues de Roanne, etc.
2º À Colombiers, les jeunes filles qui désirent se marier doivent
monter sur la pierre-levée, y déposer une pièce de monnaie, puis
sauter de haut en bas. À Guérande, elles viennent déposer dans les
fentes de la pierre des flocons de laine rose liés avec du clinquant.
Au Croisic, les femmes ont longtemps célébré des danses autour d'une
pierre druidique. En Anjou, ce sont les fées qui, descendant des
montagnes en filant, ont apporté ces rocs dans leur tablier. En
Irlande, plusieurs dolmen sont encore appelés les lits des amants:
la fille d'un roi s'était enfuie avec son amant; poursuivie par son
père, elle errait de village en village, et tous les soirs ses hôtes
lui dressaient un lit sur la roche, etc., etc.
SUR LES BARDES. (_Voyez_ page 165.)
Les bardes étudiaient pendant seize ou vingt ans. «Je les ai vus,
dit Campion, dans leurs écoles, dix dans une chambre couchés à plat
ventre sur la paille et leurs livres sous le nez.» Brompton dit
que les leçons des bardes en Irlande se donnaient secrètement et
n'étaient confiées qu'à la mémoire (Logan, _the Scotish Gaël_, t.
II, p. 215).--Il y avait trois sortes de poëtes: panégyristes des
grands; poëtes plaisants du peuple; bouffons satiriques des paysans
(Tolland's letters).--Buchanan prétend que les joueurs de harpe en
Écosse étaient tous Irlandais. Giraldus Cambrensis dit pourtant que
l'Écosse surpassait l'Irlande dans la science musicale et qu'on
venait s'y perfectionner. Lorsque Pepin fonda l'abbaye de Neville,
il y fit venir des musiciens et des choristes écossais (Logan, II,
251).--Giraldus compare la lente modulation des Bretons avec les
accents rapides des Irlandais; selon lui, chez les Welsh chacun fait
sa partie; ceux du Cumberland chantent en parties, en octaves et à
l'unisson.--Vers 1000, le Welsh Gryffith ap Cynan, ayant été élevé
en Irlande, rapporta ses instruments dans son pays, y convoqua les
musiciens des deux contrées, et établit vingt-quatre règles pour la
réforme de la musique (Powel, _Hist. of Cambria_.)
Lorsque le christianisme se répandit dans l'Écosse et l'Irlande, les
prêtres chrétiens adoptèrent leur goût pour la musique. À table, ils
se passaient la harpe de main en main (Bède, IV, 24). Au temps de
Giraldus Cambrensis, les évêques faisaient toujours porter avec eux
une harpe,--Gunn dit dans son Enquiry: Je possède un ancien poème
gallique, où le poète, s'adressant à une vieille harpe, lui demande
ce qu'est devenu son premier lustre. Elle répond qu'elle a appartenu
à un roi d'Irlande et a assisté à maint royal banquet; qu'elle a
ensuite été successivement dans la possession de Dargo, fils du
druide de Beal, de Gaul, de Fillon, d'Oscar, de O'duine, de Diarmid,
d'un médecin, d'un barde, et enfin d'un prêtre qui, dans un coin
retiré, méditait sur un livre blanc (Logan, II, 268).
Les bardes, bien qu'attachés à la personne des chefs, étaient
eux-mêmes fort respectés. Sir Richard Cristeed, qui fut chargé par
Richard II d'initier les quatre rois d'Irlande aux moeurs anglaises,
rapporte qu'ils refusèrent de manger parce qu'ils avaient mis leurs
bardes et principaux serviteurs à une table au-dessous de la leur
(Logan, 138). Le joueur de cornemuse, comme celui de harpe, occupait
cette charge par droit héréditaire dans la maison du chef; il avait
des terres et un serviteur qui portait son instrument.
Le fameux joueur de cornemuse irlandais des derniers temps,
Macdonal, avait serviteurs, chevaux, etc. Un grand seigneur le fait
venir un jour pour jouer pendant le dîner. On lui place une table
et une chaise dans l'antichambre avec une bouteille de vin et un
domestique derrière sa chaise; la porte de la salle était ouverte.
Il s'y présente, et dit en buvant: «À votre santé et à celle de
votre compagnie, monsieur...» Puis, jetant de l'argent sur la table,
il dit au laquais: «Il y a deux schellings pour la bouteille et
six pence pour toi, mon garçon.» Et il remonta à cheval (_Ibid._,
267-279).--La dernière école bardique d'Irlande, _Filean school_, se
tint à Tipperary, sous Charles Ier (_Ibid._, 247).--L'un des derniers
bardes accompagnait Montrose, et pendant sa victoire d'Inverlochy il
contemplait la bataille du haut du château de ce nom. Montrose lui
reprochant de ne pas y avoir pris part: «Si j'avais combattu, qui
vous aurait chanté?» (_Ibid._, 215).--La cornemuse du clan Chattan,
que Walter Scott mentionne comme étant tombée des nuages pendant une
bataille en 1396, fut empruntée par un clan vaincu, qui espérait en
recevoir l'inspiration du courage, et qui ne l'a rendue qu'en 1822
(_Ibid._, 298).--En 1745, un joueur de cornemuse composa, pendant
la bataille de Falkirk, un piobrach qui est resté célèbre.--À la
bataille de Waterloo, un joueur de cornemuse, qui préparait un bel
air, reçoit une balle dans son instrument; il le foule aux pieds,
tire sa claymore, et se jette au milieu de l'ennemi où il se fait
tuer (? _Ibid._, 273-276).
LIVRE II
LES ALLEMANDS
CHAPITRE PREMIER
MONDE GERMANIQUE--INVASION--MÉROVINGIENS