[Note 120: Logan.]
[Note 121: _Idem_.]
Le duc d'Athol, descendant des rois de l'île de Man, siége encore
aujourd'hui, le visage tourné vers le levant[122], sur le tertre de
Tynwald. Naguère les églises servaient de tribunaux en Irlande[123].
La trace du culte du feu se trouve partout chez ces peuples, dans
la langue, dans les croyances et les traditions[124]. Pour notre
Bretagne, je rapporterai au commencement du second volume des faits
nombreux qui prouvent quelle est la ténacité de l'esprit breton.
[Note 122: _Idem_.]
[Note 123: Partout où le christianisme ne détruisit pas les cercles
druidiques, ils continuèrent à servir de cours de justice.--En 1380,
Alexandre lord de Stewart Badenach tint cour _aux pierres debout_
(the Standing Stones) du conseil de Kingusie.--Un canon de l'Église
écossaise défend de tenir des cours de justice dans les églises.]
[Note 124: Voir les Éclaircissements à la fin de ce chapitre sur les
pierres celtiques.]
Il semble qu'une race qui ne changeait pas lorsque tout changeait
autour d'elle eût dû vaincre par sa persistance seule, et finir par
imposer son génie au monde. Le contraire est arrivé; plus cette race
s'est isolée, plus elle a conservé son originalité primitive, et plus
elle a tombé et déchu. Rester original, se préserver de l'influence
étrangère, repousser les idées des autres, c'est demeurer incomplet
et faible. Voilà aussi ce qui a fait tout à la fois la grandeur et
la faiblesse du peuple juif. Il n'a eu qu'une idée, l'a donnée aux
nations, mais n'a presque rien reçu d'elles; il est toujours resté
lui, fort et borné, indestructible et humilié, ennemi du genre humain
et son esclave éternel. Malheur à l'individualité obstinée qui veut
être à soi seule, et refuse d'entrer dans la communauté du monde.
Le génie de nos Celtes, je parle surtout des Gaëls, est fort et
fécond, et aussi fortement incliné à la matière, à la nature,
au plaisir, à la sensualité. La génération, et le plaisir de la
génération tiennent grande place chez ces peuples. J'ai parlé
ailleurs des moeurs des Gaëls antiques et de l'Irlande; la France
en tient beaucoup: le _Vert galant_ est le roi national. C'était
chose commune au moyen âge en Bretagne d'avoir une douzaine de
femmes[125]. Ces gens de guerre, qui se louaient partout[126], ne
craignaient pas de faire des soldats. Partout chez les nations
celtiques, les bâtards succédaient, même comme rois, comme chefs de
clan. La femme, objet du plaisir, simple jouet de volupté, ne semble
pas avoir eu chez ces peuples la même dignité que chez les nations
germaniques[127].
[Note 125: Guillelm. Pictav., ap. Ser. Fr. XI, 88: «La confiance de
Conan II était entretenue par le nombre incroyable de gens de guerre
que son pays lui fournissait; car il faut savoir que dans ce pays,
d'ailleurs fort étendu, un seul guerrier en engendre cinquante; parce
que, affranchis des lois de l'honnêteté et de la religion, ils ont
chacun dix femmes et même davantage.»--Le comte de Nantes dit à Louis
le Débonnaire: «Coeunt frater et ipsa soror, etc.» Ermold. Nigellus,
l. III, ap. Ser. Fr. VI, 52.--_Hist. Brit. Armoricæ_, ibid., VII,
52: «Sorores suas, neptes, consanguineas, atque alienas mulieres
adulterantes, necnon et hominum, quod pejus est, interfectores...
diabolici viri.»--César disait des Bretons de la Grande-Bretagne:
«Uxores habent deni duodenique inter se communes, et maxime fratres
cum fratribus et parentes cum liberis. Sed si qui sunt ex his nati,
eorum habentur liberi, à quibus primum virgines quæque ductæ sunt.»
Bell. Gall., l. V, c. XIV.--_V._ aussi la lettre du synode de Paris
à Nomenoé (849), ap. Scr. Fr. VII, 504, et celle du concile de
Savonnières aux Bretons (859), ibid., 584.]
[Note 126: Ducange, Glossarium: On disait: un _Breton_ pour un
soldat, un routier, un brigand. Guilbert, de Laude B. Mariæ, c.
X.--Charta ann. 1395: «Per illas partes transierunt gentes armorum
Britones et pillardi, et amoverunt quatuor jumenta.»--On disait
aussi _Breton_, pour: conseiller de celui qui se bat en duel. Édit
de Philippe le Bel: «... et doit aler cius ki a apelet devant, et
ses _Bretons_ porte son escu devant lui.» Carpentier, Supplément au
Glossaire de Ducange.--(Breton, bretteur? bretailleur?)--Willelm.
Malmsbur., ap. Scr. Fr. XIII, 13: «Est illud genus hominum egens in
patria, aliasque externo ære laboriosæ vitæ mercatur stipendia; si
dederis, nec vilia, sine respectu juris et cognationis, detractans
prælia; sed pro quanti tate nummorum ad quascumque voles partes
obnoxium.»]
[Note 127: Strabon, Dion, Solin, saint Jérôme, s'accordent sur
la licence des moeurs celtiques.--O'Connor dit que la polygamie
était permise chez eux; Derrich, qu'ils changeaient de femme une
fois ou deux par an; Campion, qu'ils se mariaient pour un an et un
jour.--Les Pictes d'Écosse prenaient leurs rois de préférence dans
la ligne féminine (Fordun, apud Low, Hist. of Scotland): de même
chez les Naïrs du Malabar, dans le pays le plus corrompu de l'Inde,
la ligne féminine est préférée, la descendance maternelle semblant
seule certaine.--C'est peut-être comme mère des rois que Boadicea
et Cartismandua sont reines des Bretons, dans Tacite.--Les lois
galloises limitent à trois cas le droit qu'a le mari de battre sa
femme (lui avoir souhaité malheur à sa barbe, avoir tenté de le tuer,
ou commis adultère). Cette limitation même indique la brutalité des
maris.--Cependant l'idée de l'égalité apparaît de bonne heure dans
le mariage celtique. Les Gaulois, dit César (B. Gall., lib. VI, 17),
apportaient une portion égale à celle de la femme, et le produit du
tout était pour le survivant. Dans les lois de Galles, l'homme et la
femme pouvaient également demander le divorce. En cas de séparation,
la propriété était divisée par moitié. Enfin, dans les poésies
ossianiques, bien modifiées, il est vrai, par l'esprit moderne, les
femmes partagent l'existence nuageuse des héros. Au contraire, elles
sont exclues du Walhalla scandinave.]
Ce génie matérialiste n'a pas permis aux Celtes de céder aisément aux
droits qui ne se fondent que sur une idée. Le droit d'aînesse leur
est odieux. Ce droit n'est autre originairement que l'indivisibilité
du foyer sacré, la perpétuité du dieu paternel[128]. Chez nos Celtes,
les parts sont égales entre les frères, comme également longues sont
leurs épées. Vous ne leur feriez pas entendre aisément qu'un seul
doive posséder. Cela est plus aisé chez la race germanique[129];
l'aîné pourra nourrir ses frères, et ils se tiendront contents de
garder leur petite place à la table et au foyer fraternel[130].
[Note 128: Dans l'Italie antique, DEIVEI PARENTES. _V._ la lettre de
Cornélie à Caïus Gracchus.]
[Note 129: Le partage égal tombe de bonne heure en désuétude dans
l'Allemagne; le Nord y reste plus longtemps fidèle. _V._ Grimm,
_Alterthümer_, p. 475, et Mittermaier, _Grundsætze des deutschen
Privatrechts_, 3e ausg., 1827, p. 730.--J'ai lu dans un voyage (de M.
de Staël, si je ne me trompe), une anecdote fort caractéristique. Le
voyageur français, causant avec des ouvriers mineurs, les étonna fort
en leur apprenant que beaucoup d'ouvriers français avaient un peu
de terre qu'ils cultivaient dans les intervalles de leurs travaux.
«Mais quand ils meurent, à qui passe cette terre?--Elle est partagée
également entre leurs enfants.» Nouvel étonnement des Anglais. Le
dimanche suivant, ils mettent aux voix entre eux les questions
suivantes: «Est-il bon que les ouvriers aient des terres?» Réponse
unanime: «Oui.» Est-il bon que ces terres soient partagées et ne
passent pas exclusivement à l'aîné?» Réponse unanime: «Non.»]
[Note 130: Ou bien ils émigrent. De là le _wargus_ germanique, le
_ver sacrum_ des nations italiques. Le droit d'aînesse, qui équivaut
souvent à la proscription, au bannissement des cadets, devient ainsi
un principe fécond des colonies.]
Cette loi de succession égale, qu'ils appellent le _gabailcine_[131],
et que les Saxons ont pris d'eux, surtout dans le pays de Kent
(_gavelkind_), impose à chaque génération une nécessité de partage,
et change à chaque instant l'aspect de la propriété. Lorsque
le possesseur commençait à bâtir, cultiver, améliorer, la mort
l'emporte, divise, bouleverse, et c'est encore à recommencer.
Le partage est aussi l'occasion d'une infinité de haines et de
disputes. Ainsi cette loi de succession égale, qui, dans une société
mûre et assise, fait aujourd'hui la beauté et la force de notre
France, c'était chez les populations barbares une cause continuelle
de troubles, un obstacle invincible au progrès, une révolution
éternelle. Les terres qui y étaient soumises sont restées longtemps à
demi incultes et en pâturages[132].
[Note 131: _V._ mon troisième volume et les ouvrages de Sommer,
Robinson, Palgrave, Dalrymple, Sullivan, Hasted, Low, Price, Logan,
les _Collectanea de Rebus Hibernicis_, et les Usances de Rohan,
Brouerec, etc. Blackstone n'y a rien compris.]
[Note 132: Suivant Turner (_Hist. of the Anglo-Saxons_, I, 233), ce
qui livra la Bretagne aux Saxons, ce fut la coutume du gavelkind,
qui subdivisait incessamment les héritages des chefs en plus petites
tyrannies. Il en cite deux exemples remarquables.]
Quels qu'aient été les résultats, c'est une gloire pour nos Celtes
d'avoir posé dans l'Occident la loi de l'égalité. Ce sentiment du
droit personnel, cette vigoureuse réclamation du moi que nous avons
signalée déjà dans la philosophie religieuse, dans Pélage, elle
reparaît ici plus nettement encore. Elle nous donne en grande partie
le secret des destinées des races celtiques. Tandis que les familles
germaniques s'immobilisaient, que les biens s'y perpétuaient, que des
agrégations se formaient par les héritages, les familles celtiques
s'en allaient se divisant, se subdivisant, s'affaiblissant. Cette
faiblesse tenait principalement à l'égalité, à l'équité des partages.
Cette loi d'équité précoce a fait la ruine de ces races. Qu'elle
soit leur gloire aussi, qu'elle leur vaille au moins la pitié et le
respect des peuples auxquels elles ont de si bonne heure montré un
tel idéal.
Cette tendance à l'égalité, au nivellement, qui en droit isolait
les hommes, aurait eu besoin d'être balancée par une vive sympathie
qui les rapprochât, de sorte que l'homme, affranchi de l'homme par
l'équité de la loi, se rattachât à lui par un lien volontaire. C'est
ce qui s'est vu à la longue dans notre France, et c'est là ce qui
explique sa grandeur. Par là nous sommes une nation, tandis que les
Celtes purs en sont restés au clan. La petite société du clan,
formée par le lien grossier d'une parenté réelle ou fictive[133],
s'est trouvée incapable de rien admettre au dehors, de se lier à
rien d'étranger. Les dix mille hommes du clan des Campbell ont tous
été cousins du chef[134], se sont tous appelés Campbell, et n'ont
rien voulu connaître au delà; à peine se sont-ils souvenus qu'ils
étaient Écossais. Ce petit et sec noyau du clan s'est trouvé à jamais
impropre à s'agréger. On ne peut guère bâtir avec des cailloux, le
ciment ne s'y marie pas[135]; au contraire, la brique romaine a si
bien pris au ciment, qu'aujourd'hui ciment et brique forment ensemble
dans les monuments un seul morceau, un bloc indestructible.
[Note 133: On sait qu'en Bretagne on donne le titre d'oncle au cousin
qui est supérieur d'un degré. Cette coutume tendait évidemment à
resserrer les liens de parenté.--En général, l'esprit de clan a été
plus fort en Bretagne qu'on ne l'imagine, bien qu'il domine moins
chez les Kymrys que chez les Gaëls.]
[Note 134: Aussi l'obéissance de ces cousins n'est-elle pas sans
indépendance et sans fierté. Un proverbe celtique dit: «Plus forts
que le laird sont ses vassaux.» (Logan.)--_Ibid._: I, 192. Le
jeune chef de clan, Rannald, venant prendre possession et voyant
la quantité de bêtes qu'on avait tuées pour célébrer son arrivée,
remarqua que quelques poules auraient suffi. Tout le clan s'insurgea,
et déclara qu'il ne voulait rien avoir à faire avec un chef de
poules. Les Frasers, qui avaient élevé le jeune chef, livrèrent un
combat sanglant où ils furent défaits et le chef tué.]
[Note 135: Proverbe breton: Cent pays, cent modes, cent paroisses,
cent Églises:
Kant brot, kant kis;
Kant parrez, kant illis.
Proverbe gallois: Deux Welches ne resteront pas en bon accord.]
Devenues chrétiennes, les populations celtiques devaient, ce
semble, s'amollir, se rapprocher, se lier. Il n'en a pas été ainsi.
L'Église celtique a participé de la nature du clan. Féconde et
ardente d'abord, on eût dit qu'elle allait envahir l'Occident. Les
doctrines pélagiennes avaient été avidement reçues en Provence, mais
ce fut pour y mourir. Plus tard encore, au milieu des invasions
allemandes qui arrivent de l'Orient, nous voyons l'Église celtique
s'ébranler de l'Occident, de l'Irlande. D'intrépides et ardents
missionnaires abordent, animés de dialectique et de poésie. Rien de
plus bizarrement poétique que les barbares odyssées de ces saints
aventuriers, de ces oiseaux voyageurs qui viennent s'abattre sur la
Gaule, avant, après saint Colomban; l'élan est immense, le résultat
petit. L'étincelle tombe en vain sur ce monde tout trempé du
déluge de la barbarie germanique. Saint Colomban, dit le biographe
contemporain, eut l'idée de passer le Rhin, et d'aller convertir
les Suèves; un songe l'en empêcha. Ce que les Celtes ne font pas,
les Allemands le feront eux-mêmes. L'Anglo-Saxon saint Boniface
convertira ceux que Colomban a dédaignés. Colomban passe en Italie,
mais c'est pour combattre le pape. L'Église celtique s'isole de
l'Église universelle: elle résiste à l'unité; elle se refuse à
s'agréger, à se perdre humblement dans la catholicité européenne. Les
culdées d'Irlande et d'Écosse, mariés, indépendants sous la règle
même, réunis douze à douze en petits clans ecclésiastiques, doivent
céder à l'influence des moines anglo-saxons, disciplinés par les
missions romaines.
L'Église celtique périra comme l'état celtique a déjà péri. Ils
avaient en effet essayé, quand les Romains sortirent de l'île,
de former une sorte de république[136]. Les Cambriens et les
Loégriens (Galles et Angleterre) s'unirent un instant sous le
Loégrien Wortiguern, pour résister aux Pictes et Scots du Nord. Mais
Wortiguern, mal secondé des Cambriens, fut obligé d'appeler les
Saxons, qui, d'auxiliaires, devinrent bientôt ennemis. La Loégrie
conquise, la Cambrie résista, sous le fameux Arthur. Elle lutta
deux cents ans. Les Saxons eux-mêmes devaient être soumis en une
seule bataille par Guillaume le Bâtard, tant la race germanique est
moins propre à la résistance! Les Francs, établis dans la Gaule, ont
de même été subjugués, transformés dès la seconde génération, par
l'influence ecclésiastique.
[Note 136: Suivant Gildas, p. 8, les Saxons avaient une prophétie
selon laquelle ils devaient ravager la Bretagne cent cinquante ans et
la posséder cent cinquante (interpolation cambrienne?)
A serpent with chains
Towering and plundering
With armed wings
From Germania...
(Taliesin, p. 94, et apud Turner, I, p. 312.)
Nous rapporterons aussi la fameuse prophétie de Myrdhyn, d'après
Geoffroi de Montmouth, qui nous a transmis les traditions religieuses
de la Bretagne, renfermées autrefois dans les livres d'exaltation,
comme disaient les Latins (_libri exaltationis_):
«Wortiguern étant assis sur la rive d'un lac épuisé, deux dragons en
sortirent, l'un blanc et l'autre rouge.» Le rouge chasse le blanc;
le roi demande à Myrdhyn ce que cela signifie... Myrdhyn pleure; le
blanc c'est le Breton, le rouge c'est le Saxon...--«Le sanglier de
Cornouailles foulera leurs cols sous ses pieds. Les îles de l'Océan
lui seront soumises, et il possédera les ravins des Gaules. Il
sera célèbre dans la bouche des peuples, et ses actions seront la
nourriture de ceux qui les diront. Viendra le lion de la justice;
à son rugissement trembleront les tours des Gaules et les dragons
des îles. Viendra le bouc aux cornes d'or, à la barbe d'argent. Le
souffle de ses narines sera si fort qu'il couvrira de vapeurs toute
la surface de l'île. Les femmes auront la démarche des serpents, et
tous leurs pas seront remplis d'orgueil. Les flammes du bûcher se
changeront en cygnes qui nageront sur la terre comme dans un fleuve.
Le cerf aux dix rameaux portera quatre diadèmes d'or. Les six autres
rameaux seront changés en cornes de bouviers, qui ébranleront par
un bruit inouï les trois îles de la Bretagne. La forêt en frémira,
et elle s'écriera par une voix humaine: «Arrive, Cambrie, ceins
Cornouailles à ton côté, et dis à Guintonhi: La terre t'engloutira.»
Ce qui précède est emprunté à la traduction qu'en a donnée Edgar
Quinet dans les épopées françaises inédites du XIIe siècle. Voici la
suite:
«Alors il y aura massacre des étrangers. Les fontaines de
l'Armorique bondiront, la Cambrie sera remplie de joie, les
chênes de Cornouailles verdiront. Les pierres parleront; le
détroit des Gaules sera resserré... Trois oeufs seront couvés
dans le nid, d'où sortiront renard, ours et loup. Surviendra le
géant de l'iniquité, dont le regard glacera le monde d'effroi.»
(Galfrid, Monemutensis, l. IV.)]
Les Cambriens ont résisté deux cents ans par les armes, et plus de
mille ans par l'espérance. L'indomptable espérance (_inconquerable
will_, Milton) a été le génie de ces peuples. Les _Saoson_ (Saxons,
Anglais, dans les langues d'Écosse et de Galles) croient qu'Arthur
est mort; ils se trompent, Arthur vit et attend. Des pèlerins
l'ont trouvé en Sicile, enchanté sous l'Etna. Le sage des sages,
le druide Myrdhyn, est aussi quelque part. Il dort sous une pierre
dans la forêt; c'est la faute de sa Vyvyan; elle voulut éprouver sa
puissance, et demanda au sage le mot fatal qui pouvait l'enchaîner;
lui, qui savait tout, n'ignorait pas non plus l'usage qu'elle devait
en faire. Il le lui dit pourtant, et, pour lui complaire, se coucha
lui-même dans son tombeau[137].
[Note 137: C'est l'histoire d'Adam et Ève, de Samson et Dalila,
d'Hercule et Omphale; mais la légende celtique est la plus
touchante. M. Quinet l'a reprise et agrandie dans son poème: _Merlin
l'enchanteur_ (1860). Ce n'est pas dans une note qu'on peut parler
d'un tel livre, l'une des oeuvres capitales du siècle.]
En attendant le jour de sa résurrection, elle chante et pleure cette
grande race[138]. Ses chants sont pleins de larmes, comme ceux des
Juifs aux fleuves de Babylone. Le peu de fragments ossianiques qui
sont réellement antiques portent ce caractère de mélancolie. Nos
Bretons, moins malheureux, sont dans leur langage pleins de paroles
tristes; ils sympathisent avec la nuit, avec la mort: «Je ne dors
jamais, dit leur proverbe, que je ne meure de mort amère.» Et à celui
qui passe sur une tombe: «Retirez-vous de dessus mon trépassé!» «La
terre, disent-ils encore, est trop vieille pour produire.»
[Note 138: Voici la plus populaire des chansons galloises: elle est
mêlée d'anglais et de gallois:
Doux est le chant du joyeux barde,
_Ar hyd y Nôs_ (toute la nuit);
Doux le repos des pasteurs fatigués,
_Ar hyd y Nôs_;
Et pour les coeurs oppressés de chagrin,
Obligés d'emprunter le masque de la joie,
Il y a trève jusqu'au matin,
_Ar hyd y Nôs_.
(Cambro-Briton, novembre 1819.)]
Ils n'ont pas grand sujet d'être gais; tout a tourné contre eux. La
Bretagne et l'Écosse se sont attachées volontiers aux partis faibles,
aux causes perdues. Les chouans ont soutenu les Bourbons, les
highlanders, les Stuarts. Mais la puissance de faire des rois s'est
retirée des peuples celtiques depuis que la mystérieuse pierre, jadis
apportée d'Irlande en Écosse, a été placée à Westminster[139].
[Note 139: On couronnait le roi d'Irlande sur une pierre noirâtre,
appelée la Pierre du Destin. Elle rendait un son clair, si l'élection
était bonne. (_Voyez_ Tolland, p. 138.) D'Iona elle fut transportée
dans le comté d'Argyle, puis à Scone, où l'on inaugurait les rois
d'Écosse. Édouard Ier la fit placer, en 1300, à Westminster, sous le
siége du couronnement. Les Écossais conservent l'oracle suivant: «Le
peuple libre de l'Écosse fleurira, si cet oracle n'est point menteur:
partout où sera la pierre fatale, il prévaudra par le droit du ciel.»
Logan, I, 197.--En Danemark et en Suède, comme dans l'Irlande et
l'Écosse, c'était sur une pierre qu'on faisait l'inauguration des
chefs.--_Id._, p. 198. Sur une belle colline verte, aux environs de
Lanark, est une pierre creusée de main d'homme, où siégeait Wallace
pour conférer avec ses chefs.]
De toutes les populations celtiques, la Bretagne est la moins à
plaindre, elle a été associée depuis longtemps à l'égalité. La France
est un pays humain et généreux.--Les Kymrys de Galles encore ont été,
sous leurs Tudors (depuis Henri VIII), admis à partager les droits de
l'Angleterre. Toutefois, c'est dans des torrents de sang, c'est par
le massacre des Bardes[140] que l'Angleterre préluda à cette heureuse
fraternité. Elle est peut-être plus apparente que réelle[141].--Que
dire de la Cornouailles, si longtemps le Pérou de l'Angleterre, qui
ne voyait en elle que ses mines? Elle a fini par perdre sa langue:
«Nous ne sommes plus que quatre ou cinq qui parlons la langue du
pays, disait un vieillard en 1776, et ce sont de vieilles gens comme
moi, de soixante à quatre-vingts ans; tout ce qui est jeune n'en sait
plus un mot[142].»
[Note 140: Voir les Éclaircissements à la fin du chapitre sur les
Bardes.]
[Note 141: Les Tudors ont mis le dragon gallois dans les armes
d'Angleterre, que les Stuarts ont ensuite orné du triste chardon de
l'Écosse; mais les farouches léopards ne les ont pas admis sur le
pied de l'égalité, pas plus que la harpe irlandaise.]
[Note 142: Mémoires de la Société des Antiquaires de Londres.]
Bizarre destinée du monde celtique! De ses deux moitiés, l'une,
quoiqu'elle soit la moins malheureuse, périt, s'efface, ou du
moins perd sa langue, son costume et son caractère. Je parle des
highlanders de l'Écosse et des populations de Galles, Cornouailles
et Bretagne[143]. C'est l'élément sérieux et moral de la race. Il
semble mourant de tristesse, et bientôt éteint. L'autre, plein d'une
vie, d'une séve indomptable, multiplie et croît en dépit de tout. On
entend bien que je parle de l'Irlande.
[Note 143: _Voyez_ le Cambro-Briton (avec cette épigraphe: KYMRI FU,
KYMRI FUD).--Plusieurs lois défendaient aux Irlandais de parler le
celtique, et de même aux Gallois, vers 1700.--Cambro-Briton, déc.
1821. Dans les principales écoles galloises, surtout dans le Nord, le
gallois, loin d'être encouragé, a été depuis plusieurs années défendu
sous peine sévère. Aussi les enfants le parlent incorrectement, n'en
connaissent point la grammaire, et sont incapables de l'écrire. Mais
il semble que les langues celtiques se soient réfugiées dans les
académies. En 1711, le pays de Galles avait soixante-dix ouvrages
imprimés dans sa langue; il en a aujourd'hui plus de dix mille.
Logan, _the Scotish Gaël_, 1831.--Le costume n'a pas moins été
persécuté que la langue. En 1585, le parlement défendit de paraître
aux assemblées en habit irlandais. (Toutefois les Irlandais ont
quitté leur costume au milieu du XVIIe siècle, plus aisément que
les highlanders d'Écosse.)--On lit dans un journal écossais, de
1750, qu'un meurtrier fut acquitté parce que sa victime portait la
tartane.]