Cæsar, B. Gall., l. III, c. XXII: «Devoti, quos illi soldurios

appellant... Neque adhuc repertus est quisquam qui, eo interfecto,

cujus se amicitiæ devovisset, mori recusaret.»--Athenæus, l. VI, C.

XIII:... [Grec: Adiatomon ton tôn Sôtianôn basilea (ethnos de touto

Keltikon) exakosious echein logadas peri auton, ous kaleisthai hupo

Galatôn Silodourous, hellênisti euchôlimaious].--Zaldi ou Saldi,

cheval, dans la langue basque.

Voyez les Éclaircissements à la fin du chapitre sur les races de

l'Angleterre.

(_Extrait de l'ouvrage de M. Price._)]

Il faut qu'une société commence, où l'homme se voue, non plus

à l'homme, mais à une idée. D'abord, idée d'ordre civil. Les

_Agrimensores_ romains viendront derrière les légions mesurer,

arpenter, orienter selon leurs rites antiques, les colonies d'Aix, de

Narbonne, de Lyon. La cité entre dans la Gaule, la Gaule entre dans

la cité. Ce grand César, après avoir désarmé la Gaule par cinquante

batailles et la mort de quelques millions d'hommes, lui ouvre les

légions et la fait entrer, à portes renversées, dans Rome et dans le

sénat. Voilà les Gaulois-Romains qui deviennent orateurs, rhéteurs,

juristes. Les voilà qui priment leurs maîtres, et enseignent le latin

à Rome elle-même. Ils y apprennent, eux, l'égalité civile sous un

chef militaire; ils apprennent ce qu'ils avaient déjà dans leur génie

niveleur. Ne craignez pas qu'ils oublient jamais.

Toutefois la Gaule n'aura conscience de soi qu'après que l'esprit

grec l'aura éveillée. Antonin le Pieux est de Nîmes. Rome a dit: la

Cité. La Grèce stoïcienne dit par les Antonins: la Cité du monde. La

Grèce chrétienne le dit bien mieux encore par saint Pothin et saint

Irénée, qui, de Smyrne et de Patmos, apportent à Lyon le verbe de

Christ. Verbe mystique, verbe d'amour, qui propose à l'homme fatigué

de se reposer, de s'endormir en Dieu, comme Christ lui-même, au jour

de la cène, posa la tête sur le sein de celui qu'il aimait. Mais

il y a dans le génie kymrique, dans notre dur Occident, quelque

chose qui repousse le mysticisme, qui se roidit contre la douce et

absorbante parole, qui ne veut point se perdre au sein du Dieu moral

que le christianisme lui apporte, pas plus qu'il n'a voulu subir le

Dieu-nature des anciennes religions. Cette réclamation obstinée du

moi, elle a pour organe Pélage, héritier du Grec Origène.

Si ces raisonneurs triomphaient, ils fonderaient la liberté avant

que la société ne soit assise. Il faut de plus dociles auxiliaires

à l'Église, qui va refaire un monde. Il faut que les Allemands

viennent; quels que soient les maux de l'invasion, ils seconderont

bientôt l'Église. Dès la seconde génération, ils sont à elle. Il

lui suffit de les toucher, les voilà vaincus. Ils vont rester mille

ans enchantés. _Courbe la tête, doux Sicambre..._ Le Celte indocile

n'a pas voulu la courber. Ces barbares, qui semblaient prêts à tout

écraser, ils deviennent, qu'ils le sachent ou non, les dociles

instruments de l'Église. Elle emploiera leurs jeunes bras pour forger

le lien d'acier qui va unir la société moderne. Le marteau germanique

de Thor et de Charles Martel va servir à marteler, dompter,

discipliner le génie rebelle de l'Occident.

Telle a été l'accumulation des races dans notre Gaule. Races sur

races, peuples sur peuples; Galls, Kymrys, Bolg, d'autre part Ibères,

d'autres encore, Grecs, Romains; les Germains viennent les derniers.

Cela dit, a-t-on dit la France? Presque tout est à dire encore. La

France s'est faite elle-même de ces éléments dont tout autre mélange

pouvait résulter. Les mêmes principes chimiques composent l'huile

et le sucre. Les principes donnés, tout n'est pas donné; reste le

mystère de l'existence propre et spéciale. Combien plus doit-on en

tenir compte, quand il s'agit d'un mélange vivant et actif, comme

d'une nation; d'un mélange susceptible de se travailler, de se

modifier? Ce travail, ces modifications successives, par lesquels

notre patrie va se transformant, c'est le sujet de l'histoire de

France.

Ne nous exagérons donc ni l'élément primitif du génie celtique, ni

les additions étrangères. Les Celtes y ont fait sans doute, Rome

aussi, la Grèce aussi, les Germains encore. Mais qui a uni, fondu,

dénaturé ces éléments, qui les a transmués, transfigurés, qui en a

fait un corps, qui en a tiré notre France? La France elle-même, par

ce travail intérieur, par ce mystérieux enfantement mêlé de nécessité

et de liberté, dont l'histoire doit rendre compte. Le gland primitif

est peu de chose en comparaison du chêne gigantesque qui en est

sorti. Qu'il s'enorgueillisse, le chêne vivant qui s'est cultivé, qui

s'est fait et se fait lui-même!

Et d'abord, est-ce aux Grecs qu'on veut rapporter la civilisation

primitive des Gaules? On s'est évidemment exagéré l'influence de

Marseille. Elle put introduire quelques mots grecs dans l'idiome

celtique[105]; les Gaulois, faute d'écriture nationale[106], purent

dans les occasions solennelles emprunter les caractères grecs; mais

le génie hellénique était trop dédaigneux des barbares pour gagner

sur eux une influence réelle. Peu nombreux, traversant le pays

avec défiance et seulement pour les besoins de leur commerce, les

Grecs différaient trop des Gaulois, et de race et de langue; ils

leur étaient trop supérieurs pour s'unir intimement avec eux. Il en

était d'eux comme des Anglo-Américains à l'égard des sauvages leurs

voisins; ceux-ci s'enfoncent dans les terres et disparaissent peu à

peu, sans participer à cette civilisation disproportionnée, dont on

avait voulu les pénétrer tout d'un coup.

[Note 105: M. Champollion-Figeac en a reconnu jusque dans le

Dauphiné.--On retrouve à Marseille, sous forme chevaleresque, la

tradition de la reconnaissance d'Ulysse et de Pénélope.--Naguère

encore l'Église de Lyon suivait les rites de l'Église grecque.--Il

paraît que les médailles celtiques, antérieures à la conquête

romaine, offrent une grande ressemblance avec les monnaies

macédoniennes. Caumont, Cours d'Antiq. monument., I, 249.--Tout cela

ne me semble pas suffisant pour conclure que l'influence grecque

ait modifié profondément, intimement, le génie gaulois. Je crois

plutôt à l'analogie primitive des deux races qu'à l'influence des

communications.]

[Note 106: Strabon.]

C'est assez tard, et surtout par la philosophie, par la religion, que

la Grèce a influé sur la Gaule. Elle a aidé Pélage, mais seulement à

formuler ce qui était déjà dans le génie national. Puis, les barbares

sont venus, et il a fallu des siècles pour que la Gaule ressuscitée

se souvînt encore de la Grèce.

L'influence de Rome est plus directe; elle a laissé une trace plus

forte dans les moeurs, dans le droit et dans la langue. C'est encore

une opinion populaire que notre langue est toute latine. N'y a-t-il

pas ici pourtant une étrange exagération?

Si nous en croyons les Romains, leur langue prévalut dans la

Gaule[107], comme dans tout l'Empire. Les vaincus étaient censés

avoir perdu leur langue, en même temps que leurs dieux. Les Romains

ne voulaient pas savoir s'il existait d'autre langue que la leur.

Leurs magistrats répondaient aux Grecs en latin. C'est en latin, dit

le Digeste, que les préteurs doivent interpréter les lois.

[Note 107: S. August., de civ. Dei, l. XIX, c. VII: «At enim opera

data est ut imperiosa civitas non solum jugum, verum etiam linguam

suam domitis gentibus, per pacem societatis imponeret.»

Val. Max., l. II, c. II: «Magistratus vero prisci, quantopere suam

populique romani majestatem retinentes se gesserint, hinc cognosci

potest, quod, inter cætera obtinendæ gravitatis indicia, illud quoque

magna cum perseverantia custodiebant, ne Græcis unquam nisi latine

responsa darent. Quin etiam ipsa linguæ volubilitate, qua plurimum

valent, excussa, per interpretem loqui cogebant; non in urbe tantum

nostra, sed etiam in Græcia et Asia; quo scilicet latinæ vocis honos

per omnes gentes venerabilior diffunderetur.»

L. _Decreta_, D. l. XLII, t. I: «Decreta a prætoribus latine

interponi debent.»--Tibère s'excusa auprès du sénat d'employer le mot

grec de _monopole_... «Adeo ut monopolium nominaturus, prius veniam

postularit quod sibi verbo peregrino utendum esset; atque etiam in

quodam decreto patrum, cum [Grec: emblêma] recitaretur, commutandam

censuit vocem.» Suet., in Tiber., c. LXXI.]

Ainsi les Romains, n'entendant plus que leur langue dans les

tribunaux, les prétoires et les basiliques, s'imaginèrent avoir

éteint l'idiome des vaincus. Toutefois plusieurs faits indiquent ce

que l'on doit penser de cette prétendue universalité de la langue

latine. Les Lyciens rebelles ayant envoyé un des leurs, qui était

citoyen romain, pour demander grâce, il se trouva que le citoyen ne

savait pas la langue de la Cité[108]. Claude s'aperçut qu'il avait

donné le gouvernement de la Grèce, une place si éminente, à un homme

qui ne savait pas le latin. Strabon remarque que les tribus de la

Bétique, que la plupart de celles de la Gaule méridionale, avaient

adopté la langue latine; la chose n'était donc pas si commune,

puisqu'il prend la peine de la remarquer. «J'ai appris le latin, dit

saint Augustin, sans crainte ni châtiment, au milieu des caresses,

des sourires et des jeux de mes nourrices,» C'est justement la

méthode dont se félicite Montaigne. Il paraît que l'acquisition

de cette langue était ordinairement plus pénible; autrement saint

Augustin n'en ferait pas la remarque.

[Note 108: Dion Cassius.]

Que Martial se félicite de ce qu'à Vienne tout le monde avait son

livre dans les mains; que saint Jérôme écrive en latin à des dames

gauloises, saint Hilaire et saint Avitus à leurs soeurs, Sulpice

Sévère à sa belle-mère; que Sidonius recommande aux femmes la lecture

de saint Augustin, tout cela prouve uniquement, ce dont personne

n'est tenté de douter, c'est que les gens distingués du midi des

Gaules, surtout dans les colonies romaines, comme Lyon, Vienne,

Narbonne, parlaient le latin de préférence.

Quant à la masse du peuple, je parle surtout des Gaulois du Nord,

il est difficile de supposer que les Romains aient envahi la Gaule

en assez grand nombre pour lui faire abandonner l'idiome national.

Les règles judicieuses posées par M. Abel Rémusat nous apprennent

qu'en général une langue étrangère se mêle à la langue indigène en

proportion du nombre de ceux qui l'apportent dans le pays. On peut

même ajouter, dans le cas particulier qui nous occupe ici, que les

Romains, enfermés dans les villes ou dans les quartiers de leurs

légions, doivent avoir eu peu de rapports avec les cultivateurs

esclaves, avec les colons demi-serfs qui étaient dispersés dans

les campagnes. Parmi les hommes même des villes, parmi les gens

distingués, dans le langage de ces faux Romains qui parvinrent aux

dignités de l'Empire, nous trouvons des traces de l'idiome national.

Le Provençal Cornélius Gallus, consul et préteur, employait le

mot gaulois _casnar_ pour _assectator puellæ_; Quintilien lui en

fait le reproche. Antonius Primus, ce Toulousain dont la victoire

valut l'Empire à Vespasien, s'appelait originairement _Bec_, mot

gaulois qui se retrouve dans tous les dialectes celtiques ainsi

qu'en français. En 230, Septime Sévère ordonne que les fidéicommis

seront admis, non-seulement en latin et en grec, mais aussi _linguâ

gallicanâ_[109]. Nous avons vu plus haut une druidesse parler en

_langue gauloise_ à l'empereur Alexandre Sévère. En 473, l'évêque de

Clermont, Sidonius Apollinaris, remercie son beau-frère, le puissant

Ecdicius, de ce qu'il a fait déposer à la noblesse arverne la rudesse

du langage celtique.

[Note 109: Dès le VIIIe siècle, le mariage des deux langues gauloise

et latine paraît avoir donné lieu à la formation de la langue romane.

Au IXe siècle, un Espagnol se fait entendre d'un Italien. (Acta SS

ord. S. Ben., sec. III, P. 2e, 258.) C'est dans cette langue romane

_rustique_ que le concile d'Auxerre défend de faire chanter par

des jeunes filles des cantiques mêlés de latin et de roman, tandis

qu'au contraire ceux de Tours, de Reims et de Mayence (813, 847),

ordonnent de traduire les prières et les homélies; c'est, enfin, dans

cette langue qu'est conçu le fameux serment de Louis le Germanique

à Charles le Chauve, premier monument de notre idiome national.--Le

latin et le gaulois durent, sans aucun doute, y entrer, suivant

les localités, dans des proportions très-différentes. Un Italien a

pu écrire, vers 960: «Vulgaris nostra lingua quæ latinitati vicina

est» (Martène, Vet. Scr. I, 298), ce qui explique pourquoi la

langue vulgaire provençale était commune à une partie de l'Espagne

et de l'Italie; mais rien ne nous dit qu'il en fut de même de la

langue vulgaire du milieu et du nord de la Gaule. Grégoire de Tours

(l. VIII), en racontant l'entrée de Gontran à Orléans, distingue

nettement la langue latine de la langue vulgaire. En 995, un évêque

prêche en gaulois (gallice. Concil. Hardouin, V, 734). Le moine de

saint Gall donne le mot _veltres_ (_lévriers_) pour un mot de langue

gauloise (gallica lingua). On lit dans la vie de saint Columban (Acta

SS. sec. II, p. 17): «Ferusculam, quam vulgo homines _squirium_

vocant (un écureuil).» Il est curieux de voir poindre ainsi peu à

peu, dans un patois méprisé, notre langue française.]

Quelle était, dira-t-on, cette langue vulgaire des Gaulois? Y a-t-il

lieu de croire qu'elle ait été analogue aux dialectes gallois et

breton, irlandais et écossais? On serait tenté de le penser. Les mots

_Bec_, _Alp_, _bardd_, _derwidd_ (druide), _argel_ (souterrain),

_trimarkisia_ (trois cavaliers)[110], une foule de noms de lieux,

indiqués dans les auteurs classiques, s'y retrouvent encore

aujourd'hui sans changement.

[Note 110: _Alb_, d'où: Alpes, Albanie; _penn_, pic, d'où: Apennins,

Alpes Pennines.--_Bardd_, [Grec: Bardoi], ap. Strab., l. IV, et

Diod., l. V. Bardi, ap. Amm. Marc., l. XV, etc.--_Derwydd_ (V. note

p. 41); aujourd'hui encore en Irlande, _Drui_ signifie magicien;

_Druidheacht_, magie; Tolland's Letters, p. 58. Dans le pays de

Galles, on appelle les amulettes de verre: _gleini na Droedh_, verres

de druides.--_Trimarkisia_, de _tri_, trois, et _marc_, cheval.

Owen's welsch Dictionn. Armstrong's gaël dict. «Chaque cavalier

gaulois, dit Pausanias (l. X, ap. Scr. fr. I, 469), est suivi de

deux serviteurs qui lui donnent au besoin leurs chevaux; c'est ce

qu'ils appellent dans leur langue Trimarkisia ([Grec: trimarkisia])

du mot celtique _marca_.»--À ces exemples on en pourrait joindre

beaucoup d'autres. On retrouve le _gæsum_ (javelot gaulois) des

auteurs classiques dans les mots galliques; _gaisde_, armé; _gaisg_,

bravoure, etc. Le _cateia_, dans _gath-teht_ (prononcez _ga-té_). La

_rotta_, ou _chrotta_ (Fortunat, VII, 8), dans le gaélique _cruit_,

le cymrique _crwdd_, est la _roite_ du moyen âge.--Le _sagum_, dans

l'armoric _sae_, etc., etc.]

Ces exemples suffisent pour rendre vraisemblable la perpétuité des

langues celtiques et l'analogie des anciens dialectes gaulois avec

ceux que parlent les populations modernes de Galles et Bretagne,

d'Écosse et Irlande. L'induction ne semblera pas légère à ceux

qui connaissent la prodigieuse obstination de ces peuples, leur

attachement à leurs traditions anciennes et leur haine de l'étranger.

Un caractère remarquable de ces langues, c'est leur frappante

analogie avec les langues latine et grecque. Le premier vers de

l'_Énéide_, le _fiat lux_ en latin et en grec, se trouvent être

presque gallois et irlandais[111]. On serait tenté d'expliquer ces

analogies par l'influence ecclésiastique, si elles ne portaient

que sur les mots scientifiques ou relatifs au culte; mais vous les

rencontrez également[112] dans ceux qui se rapportent aux affections

intimes ou aux circonstances de l'existence locale. On les retrouve

en même temps chez des peuples qui ont éprouvé fort inégalement

l'influence des vainqueurs et celle de l'Église, dans des pays à peu

près sans communication et placés dans des situations géographiques

et politiques très-diverses, par exemple, chez nos Bretons

continentaux et chez les Irlandais insulaires.

[Note 111: Il n'y a pas un homme illettré en Irlande, Galles et

Écosse du Nord, qui ne comprenne:

Arma virumque(ac) cano Trojæ qui primus ab oris

GAELIQ. _Arm_ _agg_ _fer_ _can_ _pi_ _pim_ _fra_ _or_

GALLOIS. _Arvau_ _ac_ _gwr_ _canwyv_ _Troiau_ _cw_ _priv_ _o_ _or_

[Grec: Gênêtêthô phaos kai egeneto phaos].

G'_ennet_ _pheor_ _agg_ _genneth_ _pheor._

_Ganed_ _fawdd_ _ac y_ _genid_ _fawdd._

Fiat lux et (ac) lux facta fuit.

_Feet_ _lur_ _agg_ _tur_ _feet_ _fet._

_Tydded_ _lluch_ _a_ _lluch_ _a_ _felhied._

Cambro-Briton, janvier 1822.]

[Note 112: ARDENNÆ: l'article _ar_, et _den_ (cymr.), _don_

(bas-bret.), _domhainn_ (gaël.), profond.--ARELATE: _ar_, sur, et

_lath_ (gaël.), _llaeth_ (cymr.), marais.--AVENIO: _abhainn_ (gaël.),

_avon_ (cymr.), eau.--BATAVIA: _bat_, profond, et _av_, eau.--GENABUM

(Orléans), et de même GENÈVE: _cen_, pointe, et _av_, eau.--MORINI

(le Boulonnais): _môr_, mer.--RHODANUS: _rhed-an_, _rhod-an_, eau

rapide (Adelung Dict. gaël. et welsch.), etc.]

Une langue si analogue au latin a pu fournir à la nôtre un nombre

considérable de mots, qui, à la faveur de leur physionomie latine,

ont été rapportés à la langue savante, à la langue du droit et de

l'Église, plutôt qu'aux idiomes obscurs et méprisés des peuples

vaincus. La langue française a mieux aimé se recommander de ses

liaisons avec cette noble langue romaine que de sa parenté avec des

soeurs moins brillantes. Toutefois, pour affirmer l'origine latine

d'un mot, il faut pouvoir assurer que le même mot n'est pas encore

plus rapproché des dialectes celtiques[113]. Peut-être devrait-on

préférer cette dernière source, quand il y a lieu d'hésiter entre

l'une et l'autre; car apparemment les Gaulois ont été plus nombreux

en Gaule que les Romains leurs vainqueurs. Je veux bien qu'on hésite

encore, lorsque le mot français se trouve en latin et en breton

seulement; à la rigueur, le breton et le français peuvent l'avoir

reçu du latin. Mais quand ce mot se retrouve dans le dialecte

gallois, frère du breton, il est très-probable qu'il est indigène, et

que le français l'a reçu du vieux celtique. La probabilité devient

presque une certitude, quand ce mot existe en même temps dans les

dialectes gaëliques de la haute Écosse et de l'Irlande. Un mot

français qui se retrouve dans ces contrées lointaines et maintenant

si isolées de la France, doit remonter à une époque où la Gaule, la

Grande-Bretagne et l'Irlande étaient encore soeurs, où elles avaient

une population, une religion, une langue analogues, où l'union du

monde celtique n'était pas rompue encore[114].

[Note 113: On peut citer les exemples suivants:

_Breton._ _Gallois._ _Irlandais._ _Latin._

Bâton. .... .... batta. baculus.

Bras. .... braich. .... brachium.

Carriole, chariot. carr. .... carr. currus.

Chaîne. chadden. .... caddan. catena.

Chambre. cambr. .... .... camera.

Cire. .... .... ceir. cera.

Dent. .... dant. .... dens.

Glaive. glaif. .... .... gladius.

Haleine. halan. alan. .... halitus.

Lait. .... laeth. laith. lac, lactis.

Matin. mintin. .... madin. mane, matunitus.

Prix. pris. .... pris. pretium.

Soeur. choar. .... seuar. soror.]

[Note 114: Ces idées que je hasarde ici trouvent leur démonstration

complète et invincible dans le grand ouvrage que M. Edwards va

publier sur les langues de l'occident de l'Europe. Puisque j'ai

rencontré le nom de mon illustre ami, je ne puis m'empêcher

d'exprimer mon admiration sur la méthode vraiment scientifique qu'il

suit depuis vingt ans dans ses recherches sur l'histoire naturelle

de l'homme. Après avoir pris d'abord son sujet du point de vue

extérieur (_Influence des agents physiques sur l'homme_), il l'a

considéré dans son principe de classification (_Lettre sur les races

humaines_). Enfin il a cherché un nouveau principe de classification

dans le _langage_, et il a entrepris de tirer du rapprochement des

langues les lois philosophiques de la parole humaine. C'est avoir

saisi le point par où se confondent l'existence extérieure de l'homme

et sa vie intime.--Ceci était écrit en 1832.--En 1842, nous avons

eu le malheur de perdre cet excellent ami.--M. Edwards, né dans les

colonies anglaises, était originaire du pays de Galles.]

De tout ce qui précède, il suit nécessairement que l'élément romain

n'est pas tout, à beaucoup près, dans notre langue. Or la langue

est la représentation fidèle du génie des peuples, l'expression de

leur caractère, la révélation de leur existence intime, leur Verbe,

pour ainsi dire. Si l'élément celtique a persisté dans la langue, il

faut qu'il ait duré ailleurs encore[115], qu'il ait survécu dans les

moeurs comme dans le langage, dans l'action comme dans la pensée.

[Note 115: Bien entendu (je m'en suis déjà expliqué) que les genres

primitifs sont peu de chose en comparaison de tous les développements

qu'en a tirés le travail spontané de la liberté humaine.]

J'ai parlé ailleurs de la ténacité celtique. Qu'on me permette d'y

revenir encore, d'insister sur l'opiniâtre génie de ces peuples.

Nous comprendrons mieux la France si nous caractérisons fortement

le point d'où elle est partie. Les Celtes mixtes, qu'on appelle

Français, s'expliquent en partie par les Celtes purs, Bretons et

Gallois, Écossais et Irlandais. Il me coûterait d'ailleurs de ne

pas dire ici un adieu solennel à ces populations, dont l'invasion

germanique doit isoler notre France. Qu'on me permette de m'arrêter

et de dresser une pierre au carrefour où les peuples frères vont se

séparer pour prendre des routes si diverses et suivre une destinée si

opposée. Tandis que la France, subissant les longues et douloureuses

initiations de l'invasion germanique et de la féodalité, va marcher

du servage à la liberté et de la honte à la gloire, les vieilles

populations celtiques, assises aux roches paternelles et dans la

solitude de leurs îles, restent fidèles à la poétique indépendance

de la vie barbare, jusqu'à ce que la tyrannie étrangère vienne les

y surprendre. Voilà des siècles que l'Angleterre les y a en effet

surprises, accablées. Elle frappe infatigablement sur elles, comme la

vague brise à la pointe de Bretagne ou des Cornouailles. La triste et

patiente Judée, qui comptait ses âges par ses _servitudes_, n'a pas

été plus durement battue de l'Asie. Mais il y a une telle vertu dans

le génie celtique, une telle puissance de vie en ces races, qu'elles

durent sous l'outrage, et gardent leurs moeurs et leur langue.

Races de pierres[116], immuables comme leurs rudes monuments

druidiques, qu'ils révèrent encore[117]. Le jeu des montagnards

d'Écosse, c'est de soulever la roche sur la roche, et de bâtir un

petit dolmen à l'imitation des dolmens antiques[118]. Le Galicien,

qui émigre chaque année, laisse une pierre, et sa vie est représentée

par un monceau[119]. Les highlanders vous disent en signe d'amitié:

«J'ajouterai une pierre à votre _cairn_ (monument funèbre)[120].» Au

dernier siècle, ils ont encore rétabli le tombeau d'Ossian, déplacé

par l'impiété anglaise. La pierre monumentale d'Ossian (_clachan

Ossian_), se trouvant dans la ligne d'une route militaire, le général

Walde la fit enlever; on trouva dessous des restes humains avec douze

fers de flèche. Les montagnards indignés vinrent, au nombre d'environ

quatre-vingts, les recueillir, et ils les emportèrent au son de la

cornemuse dans un cercle de larges pierres, au sommet d'un roc, dans

les déserts du Glen-Amon occidental. La pierre, entourée de quatre

autres plus petites et d'une espèce d'enclos, garde le nom de _cairn

na huseoig_, le cairn de l'hirondelle[121].

[Note 116: Telle terre, telle race. L'idée de la délivrance, dit

Turner, ravissait les Kymrys dans leur sauvage pays de Galles,

dans leur paradis de pierres; _stony Wales_, selon l'expression de

Taliesin.]

[Note 117: J. Logan: «Les Gaëls remarquent soigneusement que ceux qui

ont porté la main sur les pierres druidiques n'ont jamais prospéré.»]

[Note 118: Logan: CLACH CUID FIR, c'est lever une grosse pierre

du poids de deux cents livres environ, et la mettre sur une autre

d'environ quatre pieds de haut. Un jeune homme qui est capable de le

faire est désormais compté pour un homme, et il peut alors porter un

bonnet.--Ne semble-t-il pas que les cromleachs soient les jeux des

géants?]

Histoire de France (Volume 1/19) · 第 13 / 30 段