«Lorsque saint Hilaire revint de l'exil, il le suivit, et se

bâtit un monastère près de la ville. Un catéchumène se joignit à

lui... Pendant l'absence de saint Martin, il vint à mourir, et si

subitement, qu'il quitta ce monde sans baptême... Saint Martin

accourt pleurant et gémissant.--Il fait sortir tout le monde, se

couche sur les membres inanimés de son frère... Lorsqu'il eut prié

quelque temps, à peine deux heures s'étaient écoulées; il vit le mort

agiter peu à peu tous ses membres et palpiter ses paupières rouvertes

à la lumière. Il vécut encore plusieurs années.

«On le demandait alors pour le siége épiscopal de Tours; mais, comme

on ne pouvait l'arracher de son monastère, un des habitants, feignant

que sa femme était malade, vint se jeter aux pieds du saint, et

obtint qu'il sortît de sa cellule. Au milieu de groupes d'habitants

disposés sur la route, on le conduisit sous escorte jusqu'à la ville.

Une foule innombrable était venue des villes d'alentour pour donner

son suffrage. Un petit nombre cependant, et quelques-uns des évêques,

refusaient Martin avec une obstination impie: «C'était un homme de

rien, indigne de l'épiscopat, et de pauvre figure, avec ses habits

misérables et ses cheveux en désordre.»... Mais, en l'absence du

lecteur, un des assistants, prenant le psautier, s'arrête au premier

verset qu'il rencontre, c'était le psaume: _Ex ore infantium et

lactentium perfecisti laudem, ut destruas inimicum et defensorem._

Le principal adversaire de Martin s'appelait précisément _Defensor_.

Aussitôt un cri s'élève parmi le peuple, et les ennemis du saint sont

confondus.

«Non loin de la ville était un lieu consacré par une fausse opinion

comme une sépulture de martyr. Les évêques précédents y avaient

même élevé un autel... Martin, debout près du tombeau, pria Dieu de

lui révéler quel était le martyr, et ses mérites. Alors il vit à sa

gauche une ombre affreuse et terrible. Il lui ordonne de parler: elle

s'avoue pour l'ombre d'un voleur mis à mort pour ses crimes, et qui

n'a rien de commun avec un martyr. Martin fit détruire l'autel.

«Un jour il rencontra le corps d'un gentil qu'on portait au tombeau

avec tout l'appareil de funérailles superstitieuses; il en était

éloigné de près de cinq cents pas, et ne pouvait guère distinguer ce

qu'il apercevait. Cependant, comme il voyait une troupe de paysans,

et que les linges jetés sur le corps voltigeaient agités par le

vent, il crut qu'on allait accomplir les profanes cérémonies des

sacrifices; parce que c'était la coutume des paysans gaulois de

promener à travers les campagnes, par une déplorable folie, les

images des démons couvertes de voiles blancs[102]. Il élève donc le

signe de la croix, et commande à la troupe de s'arrêter et de déposer

son fardeau. Ô prodige! vous eussiez vu les misérables demeurer

d'abord roides comme la pierre. Puis, comme ils s'efforçaient pour

avancer, ne pouvant faire un pas, ils tournaient ridiculement sur

eux-mêmes; enfin, accablés par le poids du cadavre, ils déposent

leur fardeau, et se regardent les uns les autres, consternés et se

demandant à eux-mêmes ce qui leur arrivait. Mais le saint homme,

s'étant aperçu que ce cortége s'était réuni pour des funérailles et

non pour un sacrifice, éleva de nouveau la main et leur permit de

s'en aller et d'enlever le corps.

[Note 102: Dans Grégoire de Tours (ap. Scr. fr. II, 467), saint

Simplicius voit de loin promener par la campagne, sur un char traîné

par des boeufs, une statue de Cybèle. La Cybèle germanique, Ertha,

était traînée de même. Tacit. German.]

«Comme il avait détruit dans un village un temple très-antique, et

qu'il voulait couper un pin qui en était voisin, les prêtres du lieu

et le reste des païens s'y opposèrent... «Si tu as, dirent-ils,

quelque confiance en ton Dieu, nous couperons nous-même cet arbre,

reçois-le dans sa chute, et si ton Seigneur est comme tu le dis avec

toi, tu en réchapperas...» Comme donc le pin penchait tellement d'un

côté qu'on ne pouvait douter à quel endroit il tomberait, on y amena

le saint, garrotté... Déjà le pin commençait à chanceler et à menacer

ruine; les moines regardaient de loin et pâlissaient. Mais Martin,

intrépide, lorsque l'arbre avait déjà craqué, au moment où il tombait

et se précipitait sur lui, lui oppose le signe de salut. L'arbre se

releva comme si un vent impétueux le repoussait, et alla tomber de

l'autre côté, si bien qu'il faillit écraser la foule qui s'était crue

à l'abri de tout péril.

«Comme il voulait renverser un temple rempli de toutes les

superstitions païennes, dans le village de Leprosum (le Loroux).

une multitude de gentils s'y opposa, et le repoussa avec outrage.

Il se retira donc dans le voisinage, et là, pendant trois jours,

sous le cilice et la cendre, toujours jeûnant et priant, il supplia

le Seigneur que, puisque la main d'un homme ne pouvait renverser

ce temple, la vertu divine vînt le détruire. Alors deux anges

s'offrirent à lui, avec la lance et le bouclier, comme des soldats de

la milice céleste; ils se disent envoyés de Dieu pour dissiper les

paysans ameutés, défendre Martin, et empêcher personne de s'opposer

à la destruction du temple. Il revient, et, à la vue des paysans

immobiles, il réduit en poussière les autels et les idoles... Presque

tous crurent en Jésus-Christ.

«Plusieurs évêques s'étaient réunis de divers endroits auprès de

l'empereur Maxime, homme d'un caractère violent. Martin, souvent

invité à sa table, s'abstint d'y aller, disant qu'il ne pouvait

être le convive de celui qui avait dépouillé deux empereurs, l'un

de son trône, l'autre de sa vie. Cédant enfin aux raisons que donna

Maxime ou à ses instances réitérées, il se rendit à son invitation.

Au milieu du festin, selon la coutume, un esclave présenta la coupe

à l'empereur. Celui-ci la fit offrir au saint évêque, afin de se

procurer le bonheur de la recevoir de sa main. Mais Martin, lorsqu'il

eut bu, passa la coupe à son prêtre, persuadé sans doute que personne

ne méritait davantage de boire après lui. Cette préférence excita

tellement l'admiration de l'empereur et des convives, qu'ils virent

avec plaisir cette action même, par laquelle le saint paraissait les

dédaigner. Martin prédit longtemps avant à Maxime que, s'il allait

en Italie, selon son désir, pour y faire la guerre à Valentinien,

il serait vainqueur dans la première rencontre, mais que bientôt il

périrait. C'est en effet ce que nous avons vu.

«On sait aussi qu'il reçut très-souvent la visite des anges, qui

venaient converser devant lui. Il avait le diable si fréquemment sous

les yeux, qu'il le voyait sous toutes les formes. Comme celui-ci

était convaincu qu'il ne pouvait lui échapper, il l'accablait

souvent d'injures, ne pouvant réussir à l'embarrasser dans ses

piéges. Un jour, tenant à la main une corne de boeuf ensanglantée,

il se précipita avec fracas vers sa cellule, et lui montrant son

bras dégouttant de sang et se glorifiant d'un crime qu'il venait de

commettre: «Martin, dit-il, où est donc ta vertu? Je viens de tuer

un des tiens.» Le saint homme réunit ses frères, leur raconte ce que

le diable lui a appris, leur ordonne de chercher dans toutes les

cellules afin de découvrir la victime. On vint lui dire qu'il ne

manquait personne parmi les moines, mais qu'un malheureux mercenaire,

qu'on avait chargé de voiturer du bois, était gisant auprès de la

forêt. Il envoie à sa rencontre. On trouve non loin du monastère ce

paysan à demi-mort. Bientôt après il avait cessé de vivre. Un boeuf

l'avait percé d'un coup de corne dans l'aine.

«Le diable lui apparaissait souvent sous les formes les plus

diverses. Tantôt il prenait les traits de Jupiter, tantôt ceux de

Mercure, d'autres fois aussi ceux de Vénus et de Minerve. Martin,

toujours ferme, s'armait du signe de la croix et du secours de

la prière. Un jour, le démon parut précédé et environné lui-même

d'une lumière éclatante, afin de le tromper plus aisément par cette

splendeur empruntée: il était revêtu d'un manteau royal, le front

ceint d'un diadème d'or et de pierreries, sa chaussure brodée

d'or, le visage serein et plein de gaieté. Dans cette parure, qui

n'indiquait rien moins que le diable, il vint se placer dans la

cellule du saint pendant qu'il était en prière. Au premier aspect,

Martin fut consterné, et ils gardèrent tous les deux un long silence.

Le diable le rompit le premier: «Martin, dit-il, reconnais celui qui

est devant toi. Je suis le Christ. Avant de descendre sur la terre,

j'ai d'abord voulu me manifester à toi.» Martin se tut et ne fit

aucune réponse. Le diable reprit audacieusement: «Martin, pourquoi

hésites-tu à croire lorsque tu vois? Je suis le Christ.--Jamais,

reprit Martin, notre Seigneur Jésus-Christ n'a prédit qu'il viendrait

avec la pourpre et le diadème. Pour moi, je ne croirai pas à la venue

du Christ si je ne le vois tel qu'il fut dans sa Passion, portant

sur son corps les stigmates de la croix.» À ces mots, le diable se

dissipe tout à coup comme de la fumée, laissant la cellule remplie

d'une affreuse puanteur. Je tiens ce récit de la bouche même de

Martin; ainsi que personne ne le prenne pour une fable.

«Car sur le bruit de sa religion, brûlant du désir de le voir, et

aussi d'écrire son histoire, nous avons entrepris, pour l'aller

trouver, un voyage qui nous a été agréable. Il ne nous a entretenus

que de l'abandon qu'il fallait faire des séductions de ce monde,

et du fardeau du siècle pour suivre d'un pas libre et léger notre

Seigneur Jésus-Christ. Oh! quelle gravité, quelle dignité il y avait

dans ses paroles et dans sa conversation! Quelle force, quelle

facilité merveilleuse pour résoudre les questions qui touchent les

divines Écritures! Jamais le langage ne peindra cette persévérance

et cette rigueur dans le jeûne et dans l'abstinence, cette puissance

de veille et de prière, ces nuits passées comme les jours, cette

constance à ne rien accorder au repos ni aux affaires, à ne laisser

dans sa vie aucun instant qui ne fût employé à l'oeuvre de Dieu;

à peine même consacrait-il aux repas et au sommeil le temps que la

nature exigeait. Ô homme vraiment bienheureux, si simple de coeur,

ne jugeant personne, ne condamnant personne, ne rendant à personne

le mal pour le mal! Et, en effet, il s'était armé contre toutes les

injures d'une telle patience, que, bien qu'il occupât le plus haut

rang dans la hiérarchie, il se laissait outrager impunément par les

moindres clercs, sans pour cela leur ôter leurs places ou les exclure

de sa charité. Personne ne le vit jamais irrité, personne ne le vit

troublé, personne ne le vit s'affliger, personne ne le vit rire;

toujours le même, et portant sur son visage une joie céleste, en

quelque sorte, il semblait supérieur à la nature humaine. Il n'avait

à la bouche que le nom du Christ, il n'avait dans le coeur que la

piété, la paix, la miséricorde. Le plus souvent même il avait coutume

de pleurer pour les péchés de ceux qui le calomniaient, et qui, dans

la solitude de sa retraite, le blessaient de leur venin et de leur

langue de vipère.

«Pour moi, j'ai la conscience d'avoir été guidé dans ce récit par

ma conviction et par l'amour de Jésus-Christ. Je puis me rendre ce

témoignage que j'ai rapporté des faits notoires et que j'ai dit la

vérité.»

_Ex Sulpicii Severi Historiâ sacrâ, lib. II:_

«Un certain Marcus de Memphis apporta d'Égypte en Espagne la

pernicieuse hérésie des gnostiques. Il eut pour disciples une femme

de haut rang, Agape, et le rhéteur Helpidus. Priscillien reçut leurs

leçons... Peu à peu le venin de cette erreur gagna la plus grande

partie de l'Espagne. Plusieurs évêques en furent même atteints, entre

autres Instantius et Salvianus... L'évêque de Cordoue les dénonça

à Idace, évêque de la ville de Merida... Un synode fut assemblé à

Saragosse, et on y condamna, quoique absents les évêques Instantius

et Salvianus, avec les laïques Helpidus et Priscillien. Ithacius

fut chargé de la promulgation de la sentence... Après de longs et

tristes débats, Idace obtint de l'empereur Gratien un rescrit qui

bannit de toute terre les hérétiques... Lorsque Maxime eut pris la

pourpre et fut entré vainqueur à Trèves, il le pressa de prières et

de dénonciations contre Priscillien et ses complices: l'empereur

ordonna d'amener au synode de Bordeaux tous ceux qu'avait infectés

l'hérésie. Ainsi furent amenés Instantius et Priscillien (Salvianus

était mort). Les accusateurs Idace et Ithacius les suivirent.

J'avoue que les accusateurs me sont plus odieux pour leurs violences

que les coupables eux-mêmes. Cet Ithacius était plein d'audace

et de vaines paroles, effronté, fastueux, livré aux plaisirs de

la table... Le misérable osa accuser du crime d'hérésie l'évêque

Martin, un nouvel apôtre! Car Martin, se trouvant alors à Trèves, ne

cessait de poursuivre Ithacius pour qu'il abandonnât l'accusation, de

supplier Maxime qu'il ne répandit point le sang de ces infortunés:

c'était assez que la sentence épiscopale chassât de leurs siéges

les hérétiques; et ce serait un crime étrange et inouï qu'un juge

séculier jugeât la cause de l'Église. Enfin, tant que Martin fut

à Trèves, on ajourna le procès; et, lorsqu'il fut sur le point de

partir, il arracha à Maxime la promesse qu'on ne prendrait contre les

accusés aucune mesure sanglante.»

_Ex Sulpicii Severi Dialogo III:_

«Sur l'avis des évêques assemblés à Trèves, l'empereur Maxime avait

décrété que des tribuns seraient envoyés en armes dans l'Espagne,

avec de pleins pouvoirs pour rechercher les hérétiques, et leur ôter

la vie et leurs biens. Nul doute que cette tempête n'eût enveloppé

aussi une multitude d'hommes pieux; la distinction n'étant pas

facile à faire, car on s'en rapportait aux yeux, et on jugeait d'un

hérétique sur sa pâleur ou son habit, plutôt que sur sa foi. Les

évêques sentaient que cette mesure ne plairait pas à Martin; ayant

appris qu'il arrivait, ils obtinrent de l'empereur l'ordre de lui

interdire l'approche de la ville s'il ne promettait de s'y tenir _en

paix avec les évêques_. Il éluda adroitement cette demande, et promit

de venir _en paix avec Jésus-Christ_. Il entra de nuit, et se rendit

à l'église pour prier; le lendemain il vient au palais... Les évêques

se jettent aux genoux de l'empereur, le suppliant avec larmes de ne

pas se laisser entraîner à l'influence d'un seul homme... L'empereur

chassa Martin de sa présence. Et bientôt il envoya des assassins

tuer ceux pour qui le saint homme avait intercédé. Dès que Martin

l'apprit, c'était la nuit, il court au palais. Il promet que, si on

fait grâce, il communiera avec les évêques, pourvu qu'on rappelle

les tribuns déjà expédiés pour la destruction des églises d'Espagne.

Aussitôt Maxime accorda tout. Le lendemain... Martin se présenta à

la communion, aimant mieux céder à l'heure qu'il était que d'exposer

ceux dont la tête était sous le glaive. Cependant les évêques eurent

beau faire tous leurs efforts pour qu'il signât cette communion, ils

ne purent l'obtenir. Le jour suivant, il sortit de la ville, et il

s'en allait au milieu de la route, triste et gémissant de ce qu'il

s'était mêlé un instant à une communion coupable; non loin du bourg

qu'on appelle Andethanna, où la vaste solitude des forêts offre des

retraites ignorées, il laissa ses compagnons marcher quelques pas en

avant, et s'assit, roulant dans son esprit, justifiant et blâmant

tour à tour le motif de sa douleur et de sa conduite. Tout à coup lui

apparut un ange. «Tu as raison, Martin, lui dit-il, de t'affliger et

de te frapper la poitrine; mais tu ne pouvais t'en tirer autrement.

Reprends courage; raffermis-toi le coeur, ne va pas risquer

maintenant non plus seulement ta gloire, mais ton salut.» Depuis

ce jour, il se garda bien de se mêler à la communion des partisans

d'Ithacius. Du reste, comme il guérissait les possédés plus rarement

qu'autrefois, et avec moins de puissance, il se plaignait à nous avec

larmes que, par la souillure de cette communion à laquelle il s'était

mêlé un seul instant, par nécessité et non de son propre mouvement,

il sentait languir sa vertu. Il vécut encore seize ans, n'alla plus à

aucun synode, et s'interdit d'assister à aucune assemblée d'évêques.»

_Ex Sulpicii Severi Dialogo II:_

«Comme nous lui faisions quelques questions sur la fin du monde, il

nous dit: Néron et l'Antichrist viendront après; Néron régnera en

Occident sur dix rois vaincus, et exercera la persécution jusqu'à

faire adorer les idoles des gentils. Mais l'Antichrist s'emparera

de l'empire d'Orient; il aura pour siége de son royaume et pour

capitale Jérusalem; par lui la ville et le temple seront réparés.

La persécution qu'il exercera, ce sera de faire renier Jésus-Christ

notre Seigneur, en se donnant lui-même pour le Christ, et de forcer

tous les hommes de se faire circoncire selon la loi. Moi-même enfin,

je serai tué par l'Antichrist, et il réduira sous sa puissance tout

l'univers et toutes les nations: jusqu'à ce que l'arrivée du Christ

écrase l'impie. On ne saurait douter, ajouta-t-il, que l'Antichrist,

conçu de l'esprit malin, ne fût maintenant enfant, et qu'une fois

sorti de l'adolescence il ne prît l'Empire.»

CHAPITRE IV

RÉCAPITULATION--SYSTÈMES DIVERS--INFLUENCE DES RACES INDIGÈNES,

DES RACES ÉTRANGÈRES--SOURCES CELTIQUES ET LATINES DE LA LANGUE

FRANÇAISE--DESTINÉE DE LA RACE CELTIQUE

Le génie helléno-celtique s'est révélé par Pélage dans la philosophie

religieuse; c'est celui du moi indépendant, de la personnalité libre.

L'élément germanique, de nature toute différente, va venir lutter

contre, l'obliger ainsi de se justifier, de se développer, de dégager

tout ce qui est en lui. Le moyen âge est la lutte; le temps moderne

est la victoire.

Mais avant d'amener les Allemands sur le sol de la Gaule, et

d'assister à ce nouveau mélange, j'ai besoin de revenir sur tout ce

qui précède, d'évaluer jusqu'à quel point les races diverses établies

sur le sol gaulois avaient pu modifier le génie primitif de la

contrée, de chercher pour combien ces races avaient contribué dans

l'ensemble, quelle avait été la mise de chacune d'elles dans cette

communauté, d'apprécier ce qui pouvait rester d'indigène sous tant

d'éléments étrangers.

Divers systèmes ont été appliqués aux origines de la France.

Les uns nient l'influence étrangère; ils ne veulent point que la

France doive rien à la langue, à la littérature, aux lois des

peuples qui l'ont conquise. Que dis-je? s'il ne tenait qu'à eux,

on retrouverait dans nos origines les origines du genre humain. Le

Brigant et son disciple, La Tour d'Auvergne, le premier grenadier de

la république, dérivent toutes les langues du bas-breton; intrépides

et patriotes critiques, il ne leur suffit pas d'affranchir la France,

ils voudraient lui conquérir le monde. Les historiens et les légistes

sont moins audacieux. Cependant l'abbé Dubos ne veut point que la

conquête de Clovis soit une conquête; Grosley affirme que notre droit

coutumier est antérieur à César.

D'autres esprits, moins chimériques peut-être, mais placés de même

dans un point de vue exclusif et systématique, cherchent tout dans

la tradition, dans les importations diverses du commerce ou de la

conquête. Pour eux, notre langue française est une corruption du

latin, notre droit une dégradation du droit romain ou germanique, nos

traditions un simple écho des traditions étrangères. Ils donnent la

moitié de la France à l'Allemagne, l'autre aux Romains; elle n'a rien

à réclamer d'elle-même. Apparemment ces grands peuples celtiques,

dont parle tant l'antiquité, c'était une race si abandonnée, si

déshéritée de la nature, qu'elle aura disparu sans laisser trace.

Cette Gaule, qui arma cinq cent mille hommes contre César, et qui

paraît encore si peuplée sous l'Empire, elle a disparu tout entière,

elle s'est fondue par le mélange de quelques légions romaines, ou des

bandes de Clovis. Tous les Français du Nord descendent des Allemands,

quoiqu'il y ait si peu d'allemand dans leur langue. La Gaule a

péri, corps et biens, comme l'Atlantide. Tous les Celtes ont péri,

et s'il en reste, ils n'échapperont pas aux traits de la critique

moderne. Pinkerton ne les laisse pas reposer dans le tombeau; c'est

un vrai Saxon acharné sur eux, comme l'Angleterre sur l'Irlande. Ils

n'ont eu, dit-il, rien en propre, aucun génie original; tous les

_gentlemen_ descendent des Goths (ou des Saxons, ou des Scythes;

c'est pour lui la même chose). Il voudrait, dans son amusante fureur,

qu'on instituât des chaires de langue celtique «pour qu'on apprît à

se moquer des Celtes.»

Nous ne sommes plus au temps où l'on pouvait choisir entre les deux

systèmes, et se déclarer partisan exclusif du génie indigène, ou

des influences extérieures. Des deux côtés, l'histoire et le bon

sens résistent. Il est évident que les Français ne sont plus les

Gaulois; on chercherait en vain, parmi nous, ces grands corps blancs

et mous, ces géants enfants qui s'amusèrent à brûler Rome. D'autre

part, le génie français est profondément distinct du génie romain ou

germanique; ils sont impuissants pour l'expliquer.

Nous ne prétendons pas rejeter des faits incontestables; nul doute

que notre patrie ne doive beaucoup à l'influence étrangère. Toutes

les races du monde ont contribué pour doter cette Pandore.

La base originaire, celle qui a tout reçu, tout accepté, c'est cette

jeune, molle et mobile race des Gaëls, bruyante, sensuelle et légère,

prompte à apprendre, prompte à dédaigner, avide de choses nouvelles.

Voilà l'élément primitif, l'élément perfectible.

Il faut à de tels enfants des précepteurs sévères. Ils en recevront

et du Midi et du Nord. La mobilité sera fixée, la mollesse durcie et

fortifiée; il faut que la raison s'ajoute à l'instinct, à l'élan la

réflexion.

Au Midi apparaissent les Ibères de Ligurie et des Pyrénées, avec

la dureté et la ruse de l'esprit montagnard, puis les colonies

phéniciennes; longtemps après viendront les Sarrazins. Le midi de

la France prend de bonne heure le génie mercantile des nations

sémitiques. Les juifs du moyen âge s'y sont trouvés comme chez

eux[103]. Les doctrines orientales y ont pris pied sans peine, à

l'époque des Albigeois.

[Note 103: Ils y ont été souvent maltraités, il est vrai, mais bien

moins qu'ailleurs. Ils ont eu des écoles à Montpellier et dans

plusieurs autres villes du Languedoc et de Provence.]

Du Nord, descendent de bonne heure les opiniâtres Kymrys, ancêtres

de nos Bretons et des Gallois d'Angleterre. Ceux-ci ne veulent point

passer en vain sur la terre, il leur faut des monuments; ils dressent

les aiguilles de Loc maria ker, et les alignements de Carnac; rudes

et muettes pierres, impuissants essais de tradition que la postérité

n'entendra pas. Leur druidisme parle de l'immortalité; mais il ne

peut pas même fonder l'ordre dans la vie présente; il aura seulement

décelé le germe moral qui est en l'homme barbare, comme le gui,

perçant la neige, témoigne pendant l'hiver de la vie qui sommeille.

Le génie guerrier l'emporte encore. Les Bolg descendent du Nord,

l'ouragan traverse la Gaule, l'Allemagne, la Grèce, l'Asie-Mineure;

les Galls suivent, la Gaule déborde par le monde. C'est une vie,

une sève exubérante, qui coule et se répand. Les Gallo-Belges

ont l'emportement guerrier et la puissance prolifique des Bolg

modernes de Belgique et d'Irlande. Mais l'impuissance sociale de

l'Irlande et de la Belgique est déjà visible dans l'histoire des

Gallo-Belges de l'antiquité. Leurs conquêtes sont sans résultat. La

Gaule est convaincue d'impuissance pour l'acquisition comme pour

l'organisation. La société naturelle et guerrière du clan prévaut sur

la société élective et sacerdotale du druidisme. Le clan, fondé sur

le principe d'une parenté vraie ou fictive, est la plus grossière des

associations; le sang, la chair en est le lien; l'union du clan se

résume en un chef, en un homme[104].

[Note 104: Indépendamment de ce lien commun, quelques-uns se voueront

à cet homme qui les nourrit, qu'ils aiment. Ainsi prendront naissance

les _dévoués_ des Galls et des Aquitains.

Histoire de France (Volume 1/19) · 第 12 / 30 段