«L'oisiveté est ennemie de l'âme: aussi les frères doivent être
occupés, à certaines heures, au travail des mains; dans d'autres, à
de saintes lectures.»--Après avoir réglé les heures du travail, il
ajoute: «Et si la pauvreté du lieu, la nécessité ou la récolte des
fruits tient les frères constamment occupés, qu'ils ne s'en affligent
point, car ils sont vraiment moines s'ils vivent du travail de leurs
mains, ainsi qu'ont fait nos pères et les apôtres.»
Ainsi, aux Ascètes de l'Orient, priant solitairement au fond de la
Thébaïde, aux Stylites, seuls sur leur colonne, aux [Grec: Euchitai]
errants, qui rejetaient la loi et s'abandonnaient à tous les écarts
d'un mysticisme effréné, succédèrent en Occident des communautés
attachées au sol par le travail. L'indépendance des cénobites
asiatiques fut remplacée par une organisation régulière, invariable;
la règle ne fut plus un recueil de conseils, mais un code.]
L'idée même de la personnalité libre, qui nous apparaissait confuse
dans la barbarie guerrière des clans galliques, plus distincte dans
le druidisme, dans sa doctrine d'immortalité, éclate au Ve siècle.
Le Breton[88] Pélage pose la loi de la philosophie celtique, la loi
suivie par Jean l'Érigène (l'Irlandais), le Breton Abailard et le
Breton Descartes. Voyons comment fut amené ce grand événement. Nous
ne pouvons l'expliquer qu'en esquissant l'histoire du christianisme
gaulois.
[Note 88: Né, selon les uns, dans notre Bretagne; selon d'autres,
dans les îles Britanniques, ce qui du reste ne change rien à la
question. Il suffit qu'il ait appartenu à la race celtique.]
Depuis que la Gaule, introduite par Rome dans la grande communauté
des nations, avait pris part à la vie générale du monde, on pouvait
craindre qu'elle ne s'oubliât elle-même, qu'elle ne devînt toute
Grèce, toute Italie. Dans les villes gauloises on aurait en effet
cherché la Gaule. Sous ces temples grecs, sous ces basiliques
romaines, que devenait l'originalité du pays? Cependant hors des
villes, et surtout en s'avançant vers le Nord, dans ces vastes
contrées où les villes devenaient plus rares, la nationalité
subsistait encore. Le druidisme proscrit s'était réfugié dans les
campagnes, dans le peuple[89]. Pescennius Niger, pour plaire aux
Gaulois, ressuscita, dit-on, de vieux mystères, qui sans doute
étaient ceux du druidisme. Une femme druide promit l'empire à
Dioclétien. Une autre, lorsque Alexandre Sévère préparait une
nouvelle attaque contre l'île druidique, la Bretagne, se présenta
sur son passage, et lui cria en langue gauloise: «Va, mais n'espère
point la victoire, et ne te fie point à tes soldats.» La langue et
la religion nationales n'avaient donc pas péri. Elles dormaient
silencieuses sous la culture romaine, en attendant le christianisme.
[Note 89: Ælianus Spartianus, in Pescenn. Nigro. Vopisc. in
Numeriano: «Cum apud Tungros in Gallia, quadam in caupona moraretur,
et cum druide quadam muliere rationem convictus sui quotidiani
faceret, at illa diceret; Diocletiane, nimium avarus, nimium
parcus es; joco, non serio, Diocletianum respondisse fertur: Tunc
ero largus, cum imperator fuero. Post quod verbum druias dixisse
fertur: Diocletiane, jocari noli: nam imperator eris, cum Aprum
occideris.--Id. in Diocletiano, Dicebat (Diocletianus) quodam tempore
Aurelianum Gallicanas consuluisse druidas, sciscitantem utrum apud
ejus posteros imperium permaneret: tum illas respondisse dixit:
Nullius clarius in republica nomen quam Claudii posterorum futurum.»
Æl. Lamprid. in Alex. Sever. «Mulier druias eunti exclamavit gallico
sermone: Vadas, nec victoriam speres, nec militi tuo credas.»]
Quand celui-ci parut au monde, quand il substitua au Dieu-nature
le Dieu-homme, et à la place de la triste ivresse des sens, dont
l'ancien culte avait fatigué l'humanité, les sérieuses voluptés
de l'âme et les joies du martyre, chaque peuple accueillit la
nouvelle croyance selon son génie. La Gaule la reçut avidement,
sembla la reconnaître et retrouver son bien. La place du druidisme
était chaude encore: ce n'était pas chose nouvelle en Gaule que
la croyance à l'immortalité de l'âme. Les druides aussi semblent
avoir enseigné un médiateur. Aussi ces peuples se précipitèrent-ils
dans le christianisme. Nulle part il ne compta plus de martyrs. Le
Grec d'Asie, saint Pothin ([Grec: potheinos], l'homme du désir?),
disciple du plus mystique des apôtres, fonda la mystique Église de
Lyon, métropole religieuse des Gaules[90]. On y montre encore les
catacombes et la hauteur où monta le sang des dix-huit mille martyrs.
De ces martyrs, le plus glorieux fut une femme, une esclave (sainte
Blandine).
[Note 90: C'est à cette époque, vers 177, sous le règne de
Marc-Aurèle, que l'on place les premières conversions et les premiers
martyrs de la Gaule. Sulpic. Sever., _Hist. sacra_, ap. Scr. fr. I,
573: Sub Aurelio... persecutio quinta agitata ac tum primum intra
Gallias martyria visa.--Avec saint Pothin moururent quarante-six
martyrs. Gregor. Turonens, _de Glor. Martyr._, l. I, c. XLIX.--En
202, sous Sévère, saint Irénée, d'abord évêque de Vienne, puis
successeur de saint Pothin, souffrit le martyre avec neuf mille
(selon d'autres, dix-huit mille) personnes de tout sexe et de tout
âge.--Un demi-siècle après lui, saint Saturnin et ses compagnons
auraient fondé sept autres évêchés. Passio S. Saturn., ap. Greg.
Tur., l. I, c. XXVIII: «Decii tempore, viri episcopi ad prædicandum
in Gallias missi sunt;... Turocinis Gatianus, Arelatensibus
Trophimus, Narbonæ Paulus, Tolosæ Saturninus, Parisiacis Dionysius,
Arvernis Stremonius, Lemovicinis Martialis, destinatus episcopus.--Le
pape Zozime réclame la primatie pour Arles. Epist. I, ad Episc. Gall.]
Le christianisme se répandit plus lentement dans le Nord, surtout
dans les campagnes. Au IVe siècle encore saint Martin y trouvait à
convertir des peuplades entières, et des temples à renverser[91]. Cet
ardent missionnaire devint comme un Dieu pour le peuple. L'Espagnol
Maxime, qui avait conquis la Gaule avec une armée de Bretons, ne
crut pouvoir s'affermir qu'en appelant saint Martin auprès de lui.
L'impératrice le servit à table. Dans sa vénération idolâtrique pour
le saint homme, elle allait jusqu'à ramasser et manger ses miettes.
Ailleurs, on voit des vierges, dont il avait visité le monastère,
baiser et lécher la place où il avait posé les mains. Sa route était
partout marquée par des miracles. Mais ce qui recommande à jamais
sa mémoire, c'est qu'il fit les derniers efforts pour sauver les
hérétiques que Maxime voulait sacrifier au zèle sanguinaire des
évêques[92]. Les pieuses fraudes ne lui coûtèrent rien, il trompa,
il mentit, il compromit sa réputation de sainteté; pour nous, cette
charité héroïque est le signe auquel nous le reconnaissons pour un
saint.
[Note 91: Quels temples? Je serais porté à croire qu'il s'agit ici de
temples nationaux, de religions locales. Les Romains qui pénétrèrent
dans le Nord ne peuvent, en si peu de temps, avoir inspiré aux
indigènes un tel attachement pour leurs dieux. (Sulp. Sev., _Vita S.
Martini_.) Voyez les Éclaircissements à la fin de ce chapitre.]
[Note 92: Id., _Ibid._, ap. Scr. Fr. I, 573. _V._ aussi Grég. de
Tours, l. X, c. XXXI.--Saint Ambroise, qui se trouvait en même temps
à Trèves, se joignit à lui (Ambros., Epist. 24, 26). Saint Martin
avait fondé un couvent à Milan, dont saint Ambroise occupa bientôt le
siége (Greg. Tur., l. X, c. XXXI). On sait quelle résistance Ambroise
opposa aux Milanais qui l'appelaient pour évêque. Il fallut aussi
employer la ruse, et presque la violence, pour faire accepter à
saint Martin l'évêché de Tours. (Sulp. Sev., loco citato.)]
Plaçons à côté de saint Martin l'archevêque de Milan, saint Ambroise,
né à Trèves, et qu'on peut à ce titre compter pour Gaulois. On sait
avec quelle hauteur ce prêtre intrépide ferma l'Église à Théodose,
après le massacre de Thessalonique.
L'Église gauloise ne s'honora pas moins par la science que par le
zèle et la charité. La même ardeur avec laquelle elle versait son
sang pour le christianisme, elle la porta dans les controverses
religieuses. L'Orient et la Grèce, d'où le christianisme était
sorti, s'efforçaient de le ramener à eux, si je puis dire, et de le
faire rentrer dans leur sein. D'un côté les sectes gnostiques et
manichéennes le rapprochaient du parsisme; elles réclamaient part
dans le gouvernement du monde pour Ahriman ou Satan, et voulaient
obliger le Christ à composer avec le principe du mal. De l'autre,
les platoniciens faisaient du monde l'ouvrage d'un Dieu inférieur,
et les ariens, leurs disciples, voyaient dans le fils un être
dépendant du père. Les manichéens auraient fait du christianisme
une religion toute orientale, les ariens une pure philosophie.
Les Pères de l'Église gauloise les attaquèrent également. Au IIIe
siècle, saint Irénée écrivit contre les gnostiques: _De l'Unité du
gouvernement du monde_. Au IVe, saint Hilaire de Poitiers soutint
pour la consubstantialité du Fils et du Père une lutte héroïque,
souffrit l'exil comme Athanase, et languit plusieurs années dans
la Phrygie, tandis qu'Athanase se réfugiait à Trèves près de saint
Maximin, évêque de cette ville, et natif aussi de Poitiers. Saint
Jérôme n'a pas assez d'éloges pour saint Hilaire. Il trouve en lui
la grâce hellénique et «la hauteur du cothurne gaulois.» Il l'appelle
«le Rhône de la langue latine.» «L'Église chrétienne, dit-il encore,
a grandi et crû à l'ombre de deux arbres, saint Hilaire et saint
Cyprien (la Gaule et l'Afrique).»
Jusque-là l'Église gauloise suit le mouvement de l'Église
universelle; elle s'y associe. La question du manichéisme est celle
de Dieu et du monde; celle de l'arianisme est celle du Christ, de
l'Homme-Dieu. La polémique va descendre à l'homme même, et c'est
alors que la Gaule prendra la parole en son nom. À l'époque même
où elle vient de donner à Rome l'empereur auvergnat Avitus, où
l'Auvergne sous les Ferréol et les Appolinaire semble vouloir former
une puissance indépendante entre les Goths déjà établis au Midi, et
les Francs qui vont venir du Nord; à cette époque, dis-je, la Gaule
réclame aussi une existence indépendante dans la sphère de la pensée.
Elle prononce par la bouche de Pélage ce grand nom de la Liberté
humaine que l'Occident ne doit plus oublier.
Pourquoi y a-t-il du mal au monde? Voilà le point de départ de cette
dispute[93]. Le manichéisme oriental répond: _Le mal est un Dieu_,
c'est-à-dire un principe inconnu. C'est ne rien répondre, et donner
son ignorance pour explication. Le christianisme répond: Le mal est
sorti de la liberté humaine, non pas de l'homme en général, mais de
tel homme, d'Adam, que Dieu punit dans l'humanité qui en est sortie.
[Note 93: Euseb., _Hist. eccl._, V. 37, ap. Gieseler's
Kirchengeschichte, I, 139, [Grec: Poluthrullêton para tois
hairesiôtais zêtêma to pothen hê kakia];--Tertullian., _de Præscr.
hæret._, c. VII, ibid.: «Eædem materiæ apud hæreticos et philosophos
volutantur, iidem retractus implicantur, unde malum et quare? et unde
homo et quomodo?»]
Cette solution ne satisfit qu'incomplétement les logiciens de l'école
d'Alexandrie. Le grand Origène en souffrit cruellement. On sait que
ce martyr volontaire, ne sachant comment échapper à la corruption
innée de la nature humaine, eut recours au fer et se mutila. Il est
plus facile de mutiler la chair que de mutiler la volonté. Ne pouvant
se résigner à croire qu'une faute dure dans ceux qui ne l'ont pas
commise, ne voulant point accuser Dieu, craignant de le trouver
auteur du mal, et de rentrer ainsi dans le manichéisme, il aima mieux
supposer que les âmes avaient péché dans une existence antérieure,
et que les hommes étaient des anges tombés[94]. Si chaque homme est
responsable pour lui-même, s'il est l'auteur de sa chute, il faut
qu'il le soit de son expiation, de sa rédemption, qu'il remonte à
Dieu par la vertu. «Que Christ soit devenu Dieu, disait le disciple
d'Origène, le maître de Pélage, l'audacieux Théodore de Mopsueste, je
ne lui envie rien en cela; ce qu'il est devenu, je puis le devenir
par les forces de ma nature.»
[Note 94: S. Hieronym. ad Pammach.: «In libro [Grec: Peri archôn]
loquitur:... quod in hoc corpore quasi in carcere sunt animæ
relegatæ, et antequam homo fieret in Paradiso, inter rationales
creaturas in coelestibus commoratæ sunt.»--Saint Jérôme lui reproche
ensuite d'allégoriser tellement le Paradis, qu'il lui ôte tout
caractère historique (quod sic Paradisum allegoriset, ut historiæ
auferat veritatem, pro arboribus angelos, pro fluminibus virtutes
coelestes intelligens, totamque Paradisi continentiam tropologica
interpretatione subvertat). Ainsi, Origène rend inutile, en donnant
une autre explication de l'origine du mal, le dogme du péché
originel, et en même temps il en détruit l'histoire. Il en nie la
nécessité, puis la réalité.--Il disait aussi que les démons, anges
tombés comme les hommes, viendraient à récipiscence, et seraient
heureux avec les saints (et cum sanctis ultimo tempore regnaturos).
Ainsi cette doctrine, toute stoïcienne, s'efforçait d'établir une
exacte proportion entre la faute et la peine; elle rendait l'homme
seul responsable; mais la terrible question revenait tout entière: il
restait toujours à expliquer comment le mal avait commencé dans une
vie antérieure.]
Cette doctrine, toute empreinte de l'héroïsme grec et de l'énergie
stoïcienne, s'introduisit sans peine dans l'Occident, où elle
fût née sans doute d'elle-même. Le génie celtique, qui est celui
de l'individualité, sympathise profondément avec le génie grec.
L'Église de Lyon fut fondée par les Grecs, ainsi que celle d'Irlande.
Le clergé d'Irlande et d'Écosse n'eut pas d'autre langue pendant
longtemps. Jean le Scott ou l'Irlandais renouvela les doctrines
alexandrines au temps de Charles le Chauve. Nous suivrons ailleurs
l'histoire de l'Église celtique.
L'homme qui proclama, au nom de cette Église, l'indépendance de la
moralité humaine, ne nous est connu que par le surnom grec _Pélagios_
(l'Armoricain, c'est-à-dire l'homme des rivages de la mer[95]). On
ne sait si c'était un laïque ou un moine. On avoue que sa vie était
irréprochable. Son ennemi, saint Jérôme, représente ce champion de
la liberté comme un géant, il lui attribua la force, la taille, les
épaules de Milon le Crotoniate. Il parlait avec peine, et pourtant
sa parole était puissante[96]. Obligé par l'invasion des barbares
de se réfugier dans l'Orient, il y enseigna ses doctrines et fut
attaqué par ses anciens amis, saint Jérôme et saint Augustin.
Dans la réalité, Pélage, en niant le péché originel[97], rendait
la rédemption inutile et supprimait le christianisme[98]. Saint
Augustin, qui avait passé sa vie jusque-là à soutenir la liberté
contre le fatalisme manichéen, en employa le reste à combattre la
liberté, à la briser sous la grâce divine, au risque de l'anéantir.
Le docteur africain fonda, dans ses écrits contre Pélage, ce
fatalisme mystique, qui devait se reproduire tant de fois au moyen
âge, surtout dans l'Allemagne, où il fut proclamé par Gotteschalk,
Tauler, et tant d'autres, jusqu'à ce qu'il vainquît par Luther.
[Note 95: On l'appelait aussi Morgan (_môr_, mer, dans les langues
celtiques).--Il avait eu pour maître l'origéniste Rufin, qui
traduisit Origène en latin et publia pour sa défense une véhémente
invective contre saint Jérôme. Ainsi Pélage recueille l'héritage
d'Origène.]
[Note 96: Saint Augustin.]
[Note 97: Il ne peut y avoir de péché héréditaire, disait Pélage, car
c'est la volonté seule qui constitue le péché.
«Quærendum est, peccadum voluntatis an necessitatis est? Si
necessitatis est peccatum, non est: si voluntatis, vitari potest.»
Donc, ajoutait-t-il, l'homme peut être sans péché; c'est le mot de
Théodore de Mopsueste: «Quærendum utrum debeat homo sine peccato
esse? Procul dubio debet. Si debet, potest. Si præceptum est,
potest.» Origène aussi ne demandait pour la perfection que «la
liberté aidée de la loi et de la doctrine.»]
[Note 98: Origène, qui avait nié le péché originel, avait pensé
que l'incarnation était une pure allégorie. Du moins on le lui
reprochait. Saint Augustin sentit bien la nécessité de cette
conséquence. _V._ le traité: _De Nuturâ et Gratiâ._]
Ce n'était pas sans raison que le grand évêque d'Hippone, le chef de
l'Église chrétienne, luttait si violemment contre Pélage. Réduire
le christianisme à n'être qu'une philosophie, c'est le rendre
moins puissant. Qu'eût servi le sec rationalisme des pélagiens, à
l'approche de l'invasion germanique? Ce n'était pas cette fière
théorie de la liberté qu'il fallait prêcher aux conquérants de
l'Empire, mais la dépendance de l'homme et la toute-puissance de Dieu.
Aussi le pélagianisme, accueilli d'abord avec faveur, et même
par le pape de Rome, fut bientôt vaincu par la grâce. En vain
il fit des concessions, et prit en Provence la forme adoucie du
semi-pélagianisme, essayant d'accorder et de faire concourir la
liberté humaine et la grâce divine[99]. Malgré la sainteté du Breton
Faustus[100], évêque de Riez, malgré le renom des évêques d'Arles,
et la gloire de cet illustre monastère de Lérins[101], qui donna à
l'Église douze archevêques, douze évêques et plus de cent martyrs,
le mysticisme triompha. À l'approche des barbares, les disputes
cessèrent, les écoles se fermèrent et se turent. C'était de foi, de
simplicité, de patience que le monde avait alors besoin. Mais le
germe était déposé, il devait fructifier dans son temps.
[Note 99: Le premier qui tenta cette conciliation difficile, ce fut
le moine Jean Cassien, disciple de saint Jean-Chrysostome, et qui
plaida près du pape pour le tirer d'exil. Il avança que le premier
mouvement vers le bien partait du libre arbitre, et que la grâce
venait ensuite l'éclairer et le soutenir; il ne la crut pas, comme
saint Augustin, gratuite et prévenante, mais seulement efficace.
Il dédia un de ses livres à saint Honorat, qui avait, comme lui,
visité la Grèce, et qui fonda Lérins, d'où devaient sortir les
plus illustres défenseurs du semi-pélagianisme. La lutte s'engagea
bientôt. Saint Prosper d'Aquitaine avait dénoncé à saint Augustin
les écrits de Cassien, et tous deux s'étaient associés pour le
combattre. Lérins leur opposa Vincent, et ce Faustus qui soutint
contre Mamert Claudien la matérialité de l'âme, et qui écrivit, comme
Cassien, contre Nestorius, etc. Arles et Marseille inclinaient au
semi-pélagianisme. Le peuple d'Arles chassa son évêque, saint Héros,
qui poursuivait Pélage, et choisit après lui saint Honorat; à saint
Honorat succède saint Hilaire, son parent, qui soutint comme lui
les opinions de Cassien, et fut comme lui enterré à Lérins, etc.
Gennadius écrivit au IXe siècle l'histoire du semi-pélagianisme.]
[Note 100: En 447, saint Hilaire d'Arles l'oblige de s'asseoir,
quoique simple prêtre, entre deux saints évêques, ceux de Fréjus et
de Riez.]
[Note 101: Lérins fut fondé par saint Honorat, dans le diocèse
d'Antibes, à la fin du IVe siècle. Saint Hilaire d'Arles, et saint
Césaire, Sidonius de Clermont, Ennodius du Tésin, Honorat de
Marseille, Faustus de Riez, appellent Lérins l'île bienheureuse,
la terre des miracles, l'île des Saints (on donna aussi ce nom à
l'Irlande), la demeure de ceux qui vivent en Christ, etc.--Lérins
avait de grands rapports avec Saint-Victor de Marseille, fondé par
Cassien vers 410.--Les deux couvents furent une pépinière de libres
penseurs.]
ÉCLAIRCISSEMENTS
SUR LA LÉGENDE DE SAINT MARTIN. (_Voy._ p. 119.)
Cette légende du saint le plus populaire de la France nous semble
mériter d'être rapportée presque entièrement, comme étant l'une
des plus anciennes, et de plus écrite par un contemporain; ajoutez
qu'elle a servi de type à une foule d'autres.
_Ex Sulpicii Severi Vita B. Martini:_
Saint Martin naquit à Sabaria en Pannonie, mais il fut élevé en
Italie, près du Tessin; ses parents n'étaient pas des derniers selon
le monde, mais pourtant païens. Son père fut d'abord soldat, puis
tribun. Lui-même, dans sa jeunesse, suivit la carrière des armes,
contre son gré, il est vrai, car dès l'âge de dix ans il se réfugia
dans l'église et se fit admettre parmi les catéchumènes; il n'avait
que douze ans, qu'il voulait déjà mener la vie du désert, et il eût
accompli son voeu, si la faiblesse de l'enfance le lui eût permis...
Un édit impérial ordonna d'enrôler les fils de vétérans; son père le
livra; il fut enlevé, chargé de chaînes, et engagé dans le serment
militaire. Il se contenta pour sa suite d'un seul esclave, et souvent
c'était le maître qui servait; il lui déliait sa chaussure et le
lavait de ses propres mains; leur table était commune... Telle était
sa tempérance, qu'on le regardait déjà, non comme un soldat, mais
comme un moine.
«Pendant un hiver plus rude que d'ordinaire, et qui faisait mourir
beaucoup de monde, il rencontre à la porte d'Amiens un pauvre
tout nu; le misérable suppliait tous les passants, et tous se
détournaient. Martin n'avait que son manteau; il avait donné tout
le reste; il prend son épée, le coupe en deux et en donne la moitié
au pauvre. Quelques-uns des assistants se mirent à rire de le
voir ainsi demi-vêtu et comme écourté... Mais la nuit suivante
Jésus-Christ lui apparut couvert de cette moitié de manteau dont il
avait revêtu le pauvre.
«Lorsque les barbares envahirent la Gaule, l'empereur Julien
rassembla son armée et fit distribuer le _donativum_... Quand ce
fut au tour de Martin: «Jusqu'ici, dit-il à César, je t'ai servi;
permets-moi de servir Dieu; je suis soldat du Christ, je ne puis
plus combattre... Si l'on pense que ce n'est pas foi, mais lâcheté,
je viendrai demain sans armes au premier rang; et au nom de Jésus,
mon Seigneur, protégé par le signe de la croix, je pénétrerai sans
crainte dans les bataillons ennemis.» Le lendemain l'ennemi envoie
demander la paix, se livrant corps et biens. Qui pourrait douter que
ce fût là une victoire du saint, qui fut ainsi dispensé d'aller sans
armes au combat?
«En quittant les drapeaux, il alla trouver saint Hilaire, évêque
de Poitiers, qui voulut le faire diacre... mais Martin refusa, se
déclarant indigne; et l'évêque, voyant qu'il fallait lui donner des
fonctions qui parussent humiliantes, le fit exorciste... Peu de temps
après, il fut averti en songe de visiter, par charité religieuse,
sa patrie et ses parents, encore plongés dans l'idolâtrie, et
saint Hilaire voulut qu'il partît, en le suppliant avec larmes de
revenir. Il partit donc, mais triste, dit-on, et après avoir prédit
à ses frères qu'il éprouverait bien des traverses. Dans les Alpes,
en suivant des sentiers écartés, il rencontra des voleurs... L'un
d'eux l'emmena les mains liées derrière le dos... mais il lui prêcha
la parole de Dieu, et le voleur eut foi: depuis, il mena une vie
religieuse, et c'est de lui que je tiens cette histoire. Martin
continuant sa route, comme il passait près de Milan, le diable
s'offrit à lui sous forme humaine, et lui demanda où il allait; et
comme Martin lui répondit qu'il allait où l'appelait le Seigneur, il
lui dit: «Partout où tu iras, et quelque chose que tu entreprennes,
le diable se jettera à la traverse.» Martin répondit ces paroles
prophétiques: «Dieu est mon appui, je ne craindrai pas ce que l'homme
peut faire.» Aussitôt l'ennemi s'évanouit de sa présence.--Il fit
abjurer à sa mère l'erreur du paganisme; son père persévéra dans le
mal.--Ensuite, l'hérésie arienne s'étant propagée par tout le monde,
et surtout en Illyrie, il combattit seul avec courage la perfidie
des prêtres, et souffrit mille tourments (il fut frappé de verges et
chassé de la ville)... Enfin il se retira à Milan, et s'y bâtit un
monastère.--Chassé par Auxentius, le chef des ariens, il se réfugia
dans l'île Gallinaria, où il vécut longtemps de racines.