Aucune province, en effet, n'avait plus promptement, plus avidement,
reçu l'influence des vainqueurs[53]. Dès le premier aspect, les
deux contrées, les deux peuples, avaient semblé moins se connaître
que se revoir et se retrouver. Ils s'étaient précipités l'un vers
l'autre. Les Romains fréquentaient les écoles de Marseille, cette
petite Grèce[54], plus sobre et plus modeste que l'autre[55], et qui
se trouvait à leur porte. Les Gaulois passaient les Alpes en foule,
et non-seulement avec César sous les aigles des légions, mais comme
médecins[56], comme rhéteurs. C'est déjà le génie de Montpellier,
de Bordeaux, Aix, Toulouse, etc.; tendance toute positive, toute
pratique; peu de philosophes. Ces Gaulois du Midi (il ne peut s'agir
encore de ceux du Nord), vifs, intrigants, tels que nous les voyons
toujours, devaient faire fortune et comme beaux parleurs et comme
mimes; ils donnèrent à Rome son Roscius. Cependant ils réussissaient
dans les genres plus sérieux. Un Gaulois, Trogue-Pompée, écrit la
première histoire universelle; un Gaulois, Pétronius Arbiter[57],
crée le genre du roman. D'autres rivalisent avec les plus grands
poètes de Rome; nommons seulement Varro Atacinus, des environs de
Carcassonne, et Cornélius Gallus, natif de Fréjus, ami de Virgile. Le
vrai génie de la France, le génie oratoire, éclatait en même temps.
Cette jeune puissance de la parole gauloise domina, dès sa naissance,
Rome elle-même. Les Romains prirent volontiers des Gaulois pour
maîtres, même dans leur propre langue. Le premier rhéteur à Rome fut
le Gaulois Gnipho (M. Antonius). Abandonné à sa naissance, esclave à
Alexandrie, affranchi, dépouillé par Sylla, il se livra d'autant plus
à son génie. Mais la carrière de l'éloquence politique était fermée à
un malheureux affranchi gaulois. Il ne put exercer son talent qu'en
déclamant publiquement aux jours de marché. Il établit sa chaire dans
la maison même de Jules César. Il y forma à l'éloquence les deux
grands orateurs du temps, César lui-même et Cicéron.
[Note 53: Strab., l. IV: «Rome soumit les Gaulois bien plus aisément
que les Espagnols.»--Discours de Claude, ap. Tacit., Annal. II, c.
XIV: «Si cuncta bella recenseas, nullum breviore spatio quam adversus
Gallos confectum: continua inde ac firma pax.--Hirtius ad Cæs., l.
VIII, c. XLIX: «César... defessam tot adversis præliis Galliam,
conditione parendi meliore, facile in pace continuit.»--Dio. C., l.
LII, ap. Scr. R. Fr. I, p. 520: «Auguste défendit aux sénateurs de
sortir de l'Italie sans son autorisation; ce qui s'observe encore
aujourd'hui; aucun sénateur ne peut voyager, si ce n'est en Sicile ou
en Narbonnaise.»]
[Note 54: Strab., l. IV, ap. Scr. Fr. I, 9. «Cette ville avait rendu
les Gaulois tellement _philhellènes_, qu'ils écrivaient en grec
jusqu'aux formules des contrats, et aujourd'hui elle a persuadé aux
Romains les plus distingués de faire le voyage de Massalie, au lieu
du voyage d'Athènes.»--Les villes payaient sur les revenus publics
des sophistes et des médecins. Juvénal: «De conducendo loquitur jam
rhetore Thule.»--Martial (l. VII, 87) se félicite de ce qu'à Vienne
les femmes même et les enfants lisent ses poésies.--Les écoles les
plus célèbres étaient celles de Marseille, d'Autun, de Toulouse, de
Lyon, de Bordeaux. Ce fut dans cette dernière que persista le plus
longtemps l'enseignement du grec.]
[Note 55: Strab., _ibid._ «Chez les Marseillais, on ne voit point de
dot au-dessus de cent pièces d'or; on n'en peut mettre plus de cinq à
un habit, et autant pour l'ornement d'or.» Tacit. Vit. Agricol., c.
IV; «Arcebat eum (Agricolam) ab inlecebris peccantium, præter ipsius
bonam integramque naturam, quod statim parvulus sedem ac magistram
studiorum Massiliam habuerit, locum græca comitate et provinciali
parcimonia mixtum ac bene compositum.»--On trouve dans Athénée, l.
XII, c. V, un proverbe qui semble contredire ces autorités ([Grec:
pleusais eis Massalian]).]
[Note 56: Pline en cite trois, qui eurent une vogue prodigieuse
au premier siècle; l'un d'eux donna un million pour réparer les
fortifications de sa ville natale.]
[Note 57: Né près de Marseille.]
La victoire de César, qui ouvrit Rome aux Gaulois, leur permit de
parler en leur propre nom, et d'entrer dans la carrière politique.
Nous voyons, sous Tibère, les Montanus au premier rang des orateurs,
et pour la liberté et pour le génie. Caligula, qui se piquait
d'éloquence, eut deux Gaulois éloquents pour amis. L'un, Valérius
Asiaticus, natif de Vienne, honnête homme, selon Tacite, finit
par conspirer contre lui, et périt sous Claude par les artifices
de Messaline, comme coupable d'une popularité ambitieuse dans les
Gaules. L'autre, Domitius Afer, de Nîmes, consul sous Caligula,
éloquent, corrompu, fougueux accusateur, mourut d'indigestion. La
capricieuse émulation de Caligula avait failli lui être funeste,
comme celle de Néron le fut à Lucain. L'empereur apporte un jour un
discours au sénat; cette pièce fort travaillée, où il espérait s'être
surpassé lui-même, n'était rien moins qu'un acte d'accusation contre
Domitius, et il concluait à la mort. Le Gaulois, sans se troubler,
parut moins frappé de son danger que de l'éloquence de l'empereur.
Il s'avoua vaincu, déclara qu'il n'oserait plus ouvrir la bouche
après un tel discours, et éleva une statue à Caligula. Celui-ci
n'exigea plus sa mort; il lui suffisait de son silence.
Dans l'art gaulois, dès sa naissance, il y eut quelque chose
d'impétueux, d'exagéré, de tragique, comme disaient les anciens.
Cette tendance fut remarquable dans ses premiers essais. Le Gaulois
Zénodore, qui se plaisait à sculpter de petites figures et des
vases avec la plus délicieuse délicatesse, éleva dans la ville des
Arvernes le colosse du Mercure gaulois. Néron, qui aimait le grand,
le prodigieux, le fit venir à Rome pour élever au pied du Capitole sa
statue haute de cent vingt pieds, cette statue qu'on voyait du mont
Albano. Ainsi une main gauloise donnait à l'art cet essor vers le
gigantesque, cette ambition de l'infini, qui devait plus tard élancer
les voûtes de nos cathédrales.
Égale de l'Italie pour l'art et la littérature, la Gaule ne tarda pas
à influer d'une manière plus directe sur les destinées de l'Empire.
Sous César, sous Claude, elle avait donné des sénateurs à Rome;
sous Caligula, un consul. L'Aquitain Vindex précipita Néron, éleva
Galba; le Toulousain Bec[58] (Antonius Primus), ami de Martial et
poète lui-même, donna l'empire à Vespasien; le Provençal Agricola
soumit la Bretagne à Domitien; enfin d'une famille de Nîmes sortit
le meilleur empereur que Rome ait eu, le pieux Antonin, successeur
des deux Espagnols Trajan et Adrien, père adoptif de l'Espagnol[59]
Marc-Aurèle. Le caractère sophistique de tous ces empereurs
philosophes et rhéteurs tient à leurs liaisons avec la Gaule, au
moins autant qu'à leur prédilection pour la Grèce. Adrien avait pour
ami le sophiste d'Arles, Favorinus, le maître d'Aulu-Gelle, cet
homme bizarre, qui écrivit un livre contre Épictète, un éloge de la
laideur, un panégyrique de la fièvre quarte. Le principal maître de
Marc-Aurèle fut le Gaulois M. Cornélius Fronto, qui, d'après leur
correspondance, paraît l'avoir dirigé bien au delà de l'âge où l'on
suit les leçons des rhéteurs.
[Note 58: Ou _Becco_. Suétone: Id valet gallinacei rostrum.--_Bek_
(Armor.), _Big_ (Kymr.), _Gob_ (Gaël.).]
[Note 59: Leurs familles, du moins, étaient originaires d'Espagne.]
Gaulois par sa naissance[60], Syrien par sa mère, Africain par son
père, Caracalla présente ce discordant mélange de races et d'idées
qu'offrait l'Empire à cette époque. En un même homme, la fougue du
Nord, la férocité du Midi, la bizarrerie des croyances orientales,
c'est un monstre, une Chimère. Après l'époque philosophique et
sophistique des Antonins, la grande pensée de l'Orient, la pensée de
César et d'Antoine s'était réveillée, ce mauvais rêve qui jeta dans
le délire tant d'empereurs, et Caligula, et Néron, et Commode; tous
possédés, dans la vieillesse du monde, du jeune souvenir d'Alexandre
et d'Hercule. Caligula, Commode, Caracalla, semblent s'être crus
des incarnations de ces deux héros. Ainsi les califes fatimites et
les modernes lamas du Thibet se sont révérés eux-mêmes comme dieux.
Cette idée, si ridicule au point de vue grec et occidental, n'avait
rien de surprenant pour les sujets orientaux de l'Empire, Égyptiens
et Syriens. Si les empereurs devenaient dieux après leur mort, ils
pouvaient fort bien l'être de leur vivant.
[Note 60: Né à Lyon.]
Au Ier siècle de l'Empire, la Gaule avait fait des empereurs, au
IIe elle avait fourni des empereurs gaulois, au IIIe elle essaya
de se séparer de l'Empire qui s'écroulait, de former un empire
gallo-romain. Les généraux qui, sous Gallien, prirent la pourpre
dans la Gaule, et la gouvernèrent avec gloire, paraissent avoir été
presque tous des hommes supérieurs. Le premier, Posthumius, fut
surnommé le restaurateur des Gaules[61]. Il avait composé son armée,
en grande partie, de troupes gauloises et franciques. Il fut tué
par ses soldats pour leur avoir refusé le pillage de Mayence, qui
s'était révoltée contre lui. Je donne ailleurs l'histoire de ses
successeurs, de l'armurier Marius, de Victorinus et Victoria, la
_Mère des Légions_, enfin de Tétricus, qu'Aurélien eut la gloire de
traîner derrière son char avec la reine de Palmyre[62]. Quoique ces
événements aient eu la Gaule pour théâtre, ils appartiennent moins à
l'histoire du pays qu'à celle des armées qui l'occupaient.
[Note 61: Zozim., l. I.--P. Oros., l. VII: «Invasit tyrannidem,
multo quidem reipublicæ commodo.»--Trebell. Pollio, ad ann. 260:
«Posthumius... Gallias ab omnibus circumfluentibus barbaris
validissime vindicavit.--Nimius amor erga Posthumium omnium erat in
gallica gente populorum, quod submotis omnibus germanicis gentibus,
romanum in pristinam securitatem revocasset imperium. Ab omni
exercitu et ab omnibus Gallis Posthumius gratanter acceptus talem se
præbuit per annos septem, ut Gallias instauraverit.» On lit sur une
médaille de Posthumius: RESTITUTORI GALLIÆ. Script. Fr. I, 538.]
[Note 62: Voyez mon article ZÉNOBIE. (_Biog. univ._)]
La plupart de ces empereurs provinciaux, de ces _tyrans_, comme on
les appelait, furent de grands hommes; ceux qui leur succédèrent
et qui rétablirent l'unité de l'Empire, les Aurélien, les Probus,
furent plus grands encore. Et cependant l'Empire s'écroulait dans
leurs mains. Ce ne sont pas les barbares qu'il en faut accuser;
l'invasion des Cimbres sous la République avait été plus formidable
que celles du temps de l'Empire. Ce n'est pas même aux vices des
princes qu'il faut s'en prendre. Les plus coupables, comme hommes,
ne furent pas les plus odieux. Souvent les provinces respirèrent
sous ces princes cruels qui versaient à flots le sang des grands
de Rome. L'administration de Tibère fut sage et économe, celle de
Claude douce et indulgente. Néron lui-même fut regretté du peuple,
et pendant longtemps son tombeau était toujours couronné de
fleurs nouvelles[63]. Sous Vespasien, un faux Néron fut suivi avec
enthousiasme dans la Grèce et l'Asie. Le titre qui porta Héliogabal
à l'empire fut d'être cru petit-fils de Septime-Sévère et fils de
Caracalla.
[Note 63: _Tibère._ Dans l'affaire de Sérénus, Tibère se déclara
pour les accusateurs, _contra morem suum_. Tacite, _Annal._, l. IV,
c. XXX.--«Accusatores, si facultas incideret, poenis afficiebantur.»
L. VI, c. XXX.--Les biens d'un grand nombre d'usuriers ayant
été vendus au profit du fisc: «Tulit opem Cæsar, disposito per
mensas millies sestertio, factaque mutuandi copia sine usuris per
triennium, si debitor populo in duplum prædiis cavisset. Sic refecta
fides.» _Annal._, liv. VI, c. XVII.--«Præsidibus onerandas tributo
provincias suadentibus rescripsit: Boni pastoris esse tondere
pecus, non deglubere.» Sueton., in Tiber., c. XXXII.--«Principem
præstitit, etsi varium, commodiorem tamen sæpius, et ad utilitates
publicas proniorem. Ac primo eatenus interveniebat, ne quid perperam
fieret... Et si quem reorum elabi gratia rumor esset, subitus aderat,
judicesque... religionis et noxæ de qua cognescerent, admonebat:
atque etiam si qua in publicis moribus desidia aut mala consuetudine
labarent, corrigenda suscepit.» C. XXXIII.--«Ludorum ac munerum
impensas corripuit, mercedibus scenicorum rescissis, paribusque
gladiatorum ad certum numerum redactis...; adhibendum supellectili
modum censuit. Annomamque macelli, senatus arbitratu, quotannis
temperandam, etc.--Et parcimoniam publicam exemplo quoque juvit.»
C. XXXIV.--«Neque spectacula omnimo edidit.» C. XLVII.--«In primis
tuendæ pacis a grassaturis, ac latrociniis sediotionumque licentia,
curam habuit, etc.»--«Abolevit et jus moremque asylorum, quæ usquam
erant.» C. XXXVII.
_Néron._ «Non defuerunt qui per longum tempus vernis æstivisque
floribus tumulum ejus ornarent, ac modò imagines prætextatas in
Rostris præferrent, modo edicta, quasi viventis, et brevi magno
inimicorum malo reversuri. Quid etiam Vologesus, Parthorum rex,
missis ad senatum legatis de instauranda societate, hoc etiam
magnopere oravit, ut Neronis memoria coleretur. Denique cum post
viginti annos exstitisset conditionis incertæ, qui se Neronem esse
jactaret, tam favorabile nomen ejus apud Parthos fuit, ut vehementer
adjutus, et vix redditus sit.» Suet., in Nerone, c. LVII.]
Sous les empereurs, les provinces n'eurent plus, comme sous la
République, à changer tous les ans de gouverneurs. Dion fait remonter
cette innovation à Auguste. Suétone en accuse la négligence de
Tibère. Mais Josèphe dit expressément qu'il en agit ainsi «pour
soulager les peuples.» En effet, celui qui restait dans une province
finissait par la connaître, par y former quelques liens d'affection,
d'humanité, qui modéraient la tyrannie. Ce ne fut plus, comme sous
la République, un fermier impatient de faire sa main, pour aller
jouir à Rome. On sait la fable du renard dont les mouches sucent le
sang; il refuse l'offre du hérisson qui veut l'en délivrer; d'autres
viendraient affamées, dit-il; celles-ci sont soûles et gorgées.
Les procurateurs, hommes de rien, créatures du prince, et
responsables envers lui, eurent à craindre sa surveillance.
S'enrichir, c'était tenter la cruauté d'un maître qui ne demandait
pas mieux que d'être sévère par avidité.
Ce maître était un juge pour les grands et pour les petits. Les
empereurs rendaient eux-mêmes la justice. Dans Tacite, un accusé
qui craint les préjugés populaires veut être jugé par Tibère, comme
supérieur à de tels bruits. Sous Tibère, sous Claude, des accusés
échappent à la condamnation par un appel à l'empereur. Claude, pressé
de juger dans une affaire où son intérêt était compromis, déclare
qu'il jugera lui-même, pour montrer dans sa propre cause combien il
serait juste dans celle d'autrui; personne, sans doute, n'aurait osé
décider contre l'intérêt de l'empereur.
Domitien rendait la justice avec assiduité et intelligence; souvent
il cassait les sentences des centumvirs, suspects d'être influencés
par l'intrigue[64]. Adrien consultait sur les causes soumises à
son jugement, non ses amis, mais les jurisconsultes. Septime-Sévère
lui-même, ce farouche soldat, ne se dispensa pas de ce devoir, et,
dans le repos de sa villa, il jugeait et entrait volontiers dans
le détail minutieux des affaires. Julien est de même cité pour son
assiduité à remplir les fonctions de juge. Ce zèle des empereurs pour
la justice civile balançait une grande partie des maux de l'Empire;
il devait inspirer une terreur salutaire aux magistrats oppresseurs,
et remédier dans le détail à une infinité d'abus généraux.
[Note 64: _Tibère._ «Petitum est a principe cognitionem exciperet:
quod ne reus quidem abnuebat, studia populi et patrum metuens:
contra, Tiberium spernendis rumoribus validum... veraque... judice ab
uno facilius discerni: odium et invidiam apud multos valere... Paucis
familiarium adhibitis, minas accusantium, et hinc preces audit,
integramque causam ad senatum remittit.» Tacit., _Annal._, l. III, c.
X.
«Messalinus... a primoribus civitatis revincebatur: iisquæ
instantibus ad imperatorem provocavit.» Tacit., _Annal._, l. VI, c.
V.--«Vulcatius Tullinus, ac Marcellus, senatores, et Calpurnius,
eques romanus, appellato principe instantem damnationem frustrati.»
_Ibid._, l. XII, c. XXVIII.--Deux délateurs puissants, Domitius Afer
et P. Dolabella, s'étant associés pour perdre Quintilius Varus,
«restitit tamen senatus et opperiendum imperatorem censuit, quod unum
urgentium malorum suffugium in tempus erat.» _Ibid._, liv. IV, c.
LXVI.
_Claude._ «Alium interpellatum ab adversariis de propria lite
negantemque cognitionis rem, sed ordinarii juris esse, agere causam
confestim apud se coegit, proprio negotio documentum daturum, quam
æquus judex in alieno negotio futurus esset.» Sueton., in Claudio, c.
V.
_Domitien._ «Jus diligenter et industrie dixit, plerumque et in foro
pro tribunali extra ordinem ambitiosas centumvirorum sententias
recidit.» Suet., in Dom., c. VIII.]
Même sous les plus mauvais empereurs, le droit civil prit toujours
d'heureux développements. Le jurisconsulte Nerva, aïeul de l'empereur
de ce nom (disciple du républicain Labéon, l'ami de Brutus et le
fondateur de l'école stoïcienne de jurisprudence), fut le conseiller
de Tibère. Papinien et Ulpien fleurirent au temps de Caracalla et
d'Hélagabal, comme Dumoulin, l'Hôpital, Brisson, sous Henri II,
Charles IX et Henri III. Le droit civil se rapprochant de plus en
plus de l'équité naturelle, et par conséquent du sens commun des
nations, devint le plus fort lien de l'Empire et la compensation de
la tyrannie politique.
Cette tyrannie des princes, celle des magistrats bien autrement
onéreuse, n'était pas la cause principale de la ruine de l'Empire.
Le mal réel qui le minait ne tenait ni au gouvernement, ni à
l'administration. S'il eût été simplement de nature administrative,
tant de grands et bons empereurs y eussent remédié. Mais c'était un
mal social, et rien ne pouvait en tarir la source, à moins qu'une
société nouvelle ne vint remplacer la société antique. Ce mal
était l'esclavage; les autres maux de l'Empire, au moins pour la
plupart, la fiscalité dévorante, l'exigence toujours croissante du
gouvernement militaire, n'en étaient, comme on va le voir, qu'une
suite, un effet direct ou indirect. L'esclavage n'était point un
résultat du gouvernement impérial. Nous le trouvons partout chez les
nations antiques. Tous les auteurs nous le montrent en Gaule avant la
conquête romaine. S'il nous apparaît plus terrible et plus désastreux
dans l'Empire, c'est d'abord que l'époque romaine nous est mieux
connue que celles qui précèdent. Ensuite, le système antique étant
fondé sur la guerre, sur la conquête de l'homme (l'industrie est la
conquête de la nature), ce système devait, de guerre en guerre, de
proscription en proscription, de servitude en servitude, aboutir
vers la fin à une dépopulation effroyable. Tel peuple de l'antiquité
pouvait, comme ces sauvages d'Amérique, se vanter d'avoir mangé
cinquante nations.
J'ai déjà indiqué dans mon _Histoire romaine_ comment, la classe
des petits cultivateurs ayant peu à peu disparu, les grands
propriétaires, qui leur succédèrent, y suppléèrent par les esclaves.
Ces esclaves s'usaient rapidement par la rigueur des travaux qu'on
leur imposait; ils disparurent bientôt à leur tour. Appartenant en
grande partie aux nations civilisées de l'antiquité, Grecs, Syriens,
Carthaginois, ils avaient cultivé les arts pour leurs maîtres. Les
nouveaux esclaves qu'on leur substitua[65], Thraces, Germains,
Scythes, purent tout au plus imiter grossièrement les modèles que
les premiers avaient laissés. D'imitation en imitation, tous les
objets qui demandaient quelque industrie devinrent de plus en plus
grossiers. Les hommes capables de les confectionner, se trouvant
aussi de plus en plus rares, les produits de leur travail enchérirent
chaque jour. Dans la même proportion devaient augmenter les salaires
de tous ceux qu'employait l'État. Le pauvre soldat qui payait la
livre de viande cinquante sous[66] de notre monnaie, et la plus
grossière chaussure vingt-deux francs, ne devait-il pas être tenté
de réclamer sans cesse de nouveaux adoucissements à sa misère et de
faire des révolutions pour les obtenir? On a beaucoup déclamé contre
la violence et l'avidité des soldats, qui, pour augmenter leur solde,
faisaient et défaisaient les empereurs. On a accusé les exactions
cruelles de Sévère, de Caracalla, des princes qui épuisaient le pays
au profit du soldat. Mais a-t-on songé au prix excessif de tous les
objets qu'il était obligé d'acheter sur une solde bien modique? Les
légionnaires révoltés disent dans Tacite: «On estime à dix as par
jour notre sang et notre vie. C'est là-dessus qu'il faut avoir des
habits, des armes, des tentes; qu'il faut payer les congés qu'on
obtient, et se racheter de la barbarie du centurion, etc.[67].»
[Note 65: On a trouvé à Antibes l'inscription suivante:
D. M.
PVERI SEPTENTRI
ONIS ANNOR XII QUI
ANTIPOLI IN THEATRO
BIDVO SALTAVIT ET PLA
CVIT.
«Aux mânes de l'enfant Septentrion, âgé de douze ans, qui parut deux
jours au théâtre d'Antibes, dansa et plut.» Ce pauvre enfant est
évidemment un de ces esclaves qu'on élevait pour les louer à grand
prix aux entrepreneurs de spectacles, et qui périssaient victimes
d'une éducation barbare. Je ne connais rien de plus tragique que
cette inscription dans sa brièveté, rien qui fasse mieux sentir la
dureté du monde romain... «Parut deux jours au théâtre d'Antibes,
dansa et plut.» Pas un regret. N'est-ce pas là en effet une destinée
bien remplie! Nulle mention de parents; l'esclave était sans famille.
C'est encore une singularité qu'on lui ait élevé un tombeau. Mais les
Romains en élevaient souvent à leurs joujoux brisés. Néron bâtit un
monument «aux mânes d'un vase de cristal.»]
[Note 66: Voy. M. Moreau de Jonnès, _Tableau du prix moyen des
denrées_ d'après l'édit de Dioclétien retrouvé à Stratonicé: Une
paire de _caligæ_ (la plus grossière chaussure) coûtait 22 fr. 50
c.; la livre de viande de boeuf ou de mouton, 2 fr. 50 c.; de porc,
3 fr. 60 c.; le vin de dernière qualité, 1 fr. 80 c. le litre; une
oie grasse, 45 fr.; un lièvre, 33 fr.; un poulet, 13 fr.; un cent
d'huîtres, 22 fr., etc.]
[Note 67: Tacite.--L'empereur finit par être obligé d'habiller et
nourrir le soldat. Lampride.]
Ce fut bien pis encore lorsque Dioclétien eut créé une autre armée,
celle des fonctionnaires civils. Jusqu'à lui il existait un pouvoir
militaire, un pouvoir judiciaire, trop souvent confondus. Il créa,
ou du moins compléta, le pouvoir administratif. Cette institution si
nécessaire n'en fut pas moins à sa naissance une charge intolérable
pour l'Empire déjà ruiné. La société antique, bien différente de la
nôtre, ne renouvelait pas incessamment la richesse par l'industrie.
Consommant toujours et ne produisant plus, depuis que les générations
industrieuses avaient été détruites par l'esclavage, elle demandait
toujours davantage à la terre, et les mains qui la cultivaient, cette
terre, devenaient chaque jour plus rares et moins habiles.