et de le lancer à la mer. Ceridguen l'abandonna donc aux flots le 29
avril.
En ce temps-là, Gouydno avait près du rivage un réservoir qui donnait
chaque année, le soir du 1er mai, pour cent livres de poisson.
Gouydno n'avait qu'un fils, nommé Elfin, le plus malheureux des
hommes, à qui rien n'avait jamais réussi; son père le croyait né à
une heure fatale. Les conseillers de Gouydno l'engagèrent à confier à
son fils l'épuisement du réservoir.
Elfin n'y trouva rien: et comme il revenait tristement, il aperçut un
berceau couvert d'une peau, arrêté sur l'écluse... Un des gardiens
souleva cette peau et s'écria en se tournant vers Elfin: «Regarde,
Thaliessin! quel front radieux!»--«Front radieux sera son nom,»
répondit Elfin. Il prit l'enfant et le plaça sur son cheval. Tout à
coup l'enfant entonna un poëme de consolation et d'éloge pour Elfin,
et lui prophétisa sa renommée. On apporta l'enfant à Gouydno. Gouydno
demanda si c'était un être matériel ou un esprit. L'enfant répondit
par une chanson où il déclarait avoir vécu dans tous les âges, et où
il s'identifiait avec le soleil. Gouydno, étonné, demanda une autre
chanson; l'enfant reprit: «L'eau donne le bonheur. Il faut songer à
son Dieu; il faut prier son Dieu, parce qu'on ne saurait compter les
bienfaits qui en découlent... Je suis né trois fois. Je sais comment
il faut étudier pour arriver à savoir. Il est triste que les hommes
ne veuillent pas se donner la peine de chercher toutes les sciences
dont la source est dans son sein; car je sais tout ce qui a été et
tout ce qui doit être.»
* * * * *
Cette allégorie se rapportait au soleil, dont le nom, Thaliessin
(front radieux), devenait celui de son grand-prêtre. La première
initiation, les études, l'instruction, duraient un an. Le barde alors
s'abreuvait de l'eau d'inspiration, recevait les leçons sacrées. Il
était soumis ensuite aux épreuves; on examinait avec soin ses moeurs,
sa constance, son activité, son savoir. Il entrait alors dans le
sein de la déesse, dans la cellule mystique, où il était assujetti
à une nouvelle discipline. Il en sortait enfin, et semblait naître
de nouveau; mais, cette fois, orné de toutes les connaissances qui
devaient le faire briller et rendre un objet de vénération pour les
peuples.
On connaît encore les lacs de l'Adoration, de la Consécration, du
bosquet d'Ior (surnom de Diana). Ils offraient, près du lac, des
vêtements de laine blanche, de la toile, des aliments. La fête des
lacs durait trois jours.
Près Landélorn (Landerneau), le 1er mai, la porte d'un roc s'ouvrait
sur le lac, au-dessus duquel aucun oiseau ne volait. Dans une île
chantaient des fées avec la chanteuse des mers: qui y pénétrait était
bien reçu, mais il ne fallait rien emporter. Un visiteur emporte une
fleur qui devait empêcher de vieillir; la fleur s'évanouit. Désormais
plus de passage; un brave essaye, mais un fantôme menace de détruire
la contrée... Selon Davies (Myth and rites), on trouve une tradition
presque semblable dans le Brecnockshire. Il y a aussi un lac dans ce
comté, qui couvre une ville. Le roi envoie un serviteur... on lui
refuse l'hospitalité. Il entre dans une maison déserte, y trouve
un enfant pleurant au berceau, y oublie son gant; le lendemain, il
retrouve le gant et l'enfant qui flottaient. La ville avait disparu.
CHAPITRE III
LA GAULE SOUS L'EMPIRE.--DÉCADENCE DE L'EMPIRE.--GAULE CHRÉTIENNE.
(An 50 avant J.-C. à l'an 400 après J.-C.)
Alexandre et César ont eu cela de commun d'être aimés, pleurés des
vaincus et de périr de la main des leurs[44]. De tels hommes n'ont
point de patrie; ils appartiennent au monde.
[Note 44: Si l'on veut qu'Alexandre n'ait pas péri par le poison,
on ne peut nier du moins qu'il fut peu regretté des Macédoniens. Sa
famille fut exterminée en peu d'années.]
César n'avait pas détruit la liberté (elle avait péri depuis
longtemps), mais plutôt compromis la nationalité romaine. Les
Romains avaient vu avec honte et douleur une armée gauloise sous
les aigles, des sénateurs gaulois siégeant entre Cicéron et Brutus.
Dans la réalité, c'étaient les vaincus qui avaient le profit de la
victoire[45]. Si César eût vécu, toutes les nations barbares eussent
probablement rempli les armées et le Sénat. Déjà il avait pris une
garde espagnole, et l'espagnol Balbus était un de ses principaux
conseillers[46].
[Note 45: Les Romains, dit saint Augustin, n'ont nui aux vaincus
que par le sang qu'ils ont versé. Ils vivaient sous les lois qu'ils
imposaient aux autres. Tous les sujets de l'Empire sont devenus
citoyens.]
[Note 46: C'est lui qui conseilla à César de rester assis quand le
sénat, en corps, se présenta devant lui. Voy. mon _Histoire romaine_.]
Antoine essaya d'imiter César. Il entreprit de transporter à
Alexandrie le siége de l'Empire, il adopta le costume et les moeurs
des vaincus. Octave ne prévalut contre lui qu'en se déclarant
l'homme de la patrie, le vengeur de la nationalité violée. Il chassa
les Gaulois du Sénat, augmenta les tributs de la Gaule[47]. Il y
fonda une Rome, _Valentia_ (c'était un des noms mystérieux de la
ville éternelle). Il y conduisit plusieurs colonies militaires,
à Orange, Fréjus, Carpentras, Aix, Apt, Vienne, etc. Une foule
de villes devinrent de nom et de priviléges _Augustales_, comme
plusieurs étaient devenues _Juliennes_ sous César[48]. Enfin, au
mépris de tant de cités illustres et antiques, il désigna pour siége
de l'administration la ville toute récente de Lyon, colonie de
Vienne, et, dès sa naissance, ennemie de sa mère. Cette ville, si
favorablement située au confluent de la Saône et du Rhône, presque
adossée aux Alpes, voisine de la Loire, voisine de la mer par
l'impétuosité de son fleuve qui y porte tout d'un trait, surveillait
la Narbonnaise et la Celtique, et semblait un oeil de l'Italie ouvert
sur toutes les Gaules.
[Note 47: Il établit, au détroit de la Manche, des douanes sur
l'ivoire, l'ambre et le verre. Strabon.]
[Note 48: César établit les vétérans de la 10e légion à Narbonne,
qui prit alors les surnoms de _Julia_, _Julia Paterna_, _colonia
Decumanorum_. Inscript. ap. Pr. de l'Hist. du Languedoc.--Arles,
_Julia Paterna Arelate_.--Biterræ, _Julia Biterra_. Scr. fr. I,
135.--Bibracte, _Julia Bibracte_, etc.--Sous Auguste, Nemausus
joignit à son nom celui d'_Augusta_, et prit le titre de colonie
romaine. Il en fut de même d'_Alba Augusta_ chez les Helves;
d'_Augusta_, chez les Tricastins.--_Augusto nemetum_ devint la
capitale des Arvernes.--Noviodunum prit le nom d'_Augusta_; Bibracte,
d'_Augustodunum_, etc. Am. Thierry, III, 281.]
C'est à Lyon, à Aisnay, à la pointe de la Saône et du Rhône, que
soixante cités gauloises élevèrent l'autel d'Auguste, sous les yeux
de son beau-fils Drusus. Auguste prit place parmi les divinités
du pays. D'autres autels lui furent dressés à Saintes, à Arles, à
Narbonne, etc. La vieille religion gallique s'associa volontiers
au paganisme romain. Auguste avait bâti un temple au dieu Kirk,
personnification de ce vent violent qui souffle dans la Narbonnaise;
et sur un même autel on lut dans une double inscription les noms
des divinités gauloises et romaines; Mars-Camul; Diane-Arduinna,
Belen-Apollon; Rome mit Hésus et Néhalénia au nombre des dieux
indigètes.
Cependant le druidisme résista longtemps à l'influence romaine; là
se réfugia la nationalité des Gaules. Auguste essaya du moins de
modifier cette religion sanguinaire. Il défendit les sacrifices
humains, et toléra seulement de légères libations de sang.
La lutte du druidisme ne put être étrangère au soulèvement des
Gaules, sous Tibère, quoique l'histoire lui donne pour cause le
poids des impôts, augmenté par l'usure. Le chef de la révolte était
vraisemblablement un Édue, Julius Sacrovir; les Édues étaient, comme
je l'ai dit, un peuple druidique, et le nom de _sacrovir_ n'est
peut-être qu'une traduction de _druide_. Les Belges furent aussi
entraînés par Julius Florus[49].
[Note 49: Tacite, traduction de Burnouf.]
«Les cités gauloises, fatiguées de l'énormité des dettes, essayèrent
une rébellion, dont les plus ardents promoteurs furent, parmi les
Trévires, Julius Florus, chez les Édues, Julius Sacrovir, tous
deux d'une naissance distinguée, et issus d'aïeux à qui leurs
belles actions avaient valu le droit de cité romaine. Dans de
secrètes conférences, où ils réunissent les plus audacieux de leurs
compatriotes, et ceux à qui l'indigence ou la crainte des supplices
faisait un besoin de l'insurrection, ils conviennent que Florus
soulèvera la Belgique, et Sacrovir les cités les plus voisines de
la sienne... Il y eut peu de cantons où ne fussent semés les germes
de cette révolte. Les Andecaves et les Turoniens (Anjou, Touraine)
éclatèrent les premiers. Le lieutenant Acilius Aviola fit marcher une
cohorte qui tenait garnison à Lyon, et réduisit les Andecaves. Les
Turoniens furent défaits par un corps de légionnaires que le même
Aviola reçut de Visellius, gouverneur de la basse Germanie, et auquel
se joignirent des nobles gaulois, qui cachaient ainsi leur défection
pour se déclarer dans un moment plus favorable. On vit même Sacrovir
se battre pour les Romains la tête découverte, afin, disait-il, de
montrer son courage; mais les prisonniers assuraient qu'il avait
voulu se mettre à l'abri des traits, en se faisant reconnaître.
Tibère, consulté, méprisa cet avis, et son irrésolution nourrit
l'incendie.
«Cependant Florus, poursuivant ses desseins, tente la fidélité d'une
aile de cavalerie levée à Trèves et disciplinée à notre manière, et
l'engage à commencer la guerre par le massacre des Romains établis
dans le pays. Le plus grand nombre resta dans le devoir. Mais la
foule des débiteurs et des clients de Florus prit les armes; et
ils cherchaient à gagner la forêt d'Ardennes, lorsque des légions
des deux armées de Visellius et de C. Silius, arrivant par des
chemins opposés, leur fermèrent le passage. Détaché avec une troupe
d'élite, Julius Indus, compatriote de Florus, et que sa haine pour
ce chef animait à nous bien servir, dissipa cette multitude qui ne
ressemblait pas encore à une armée. Florus, à la faveur de retraites
inconnues, échappa quelque temps aux vainqueurs. Enfin, à la vue des
soldats qui assiégeaient son asile, il se tua de sa propre main.
Ainsi finit la révolte des Trévires.
«Celle des Édues fut plus difficile à réprimer, parce que cette
nation était plus puissante et nos forces plus éloignées. Sacrovir,
avec des cohortes régulières, s'était emparé d'Augustodunum (Autun),
leur capitale, où les enfants de la noblesse gauloise étudiaient
les arts libéraux: c'étaient des otages qui pouvaient attacher à sa
fortune leurs familles et leurs proches. Il distribua aux habitants
des armes fabriquées en secret. Bientôt il fut à la tête de quarante
mille hommes, dont le cinquième était armé comme nos légionnaires:
le reste avait des épieux, des coutelas et d'autres instruments de
chasse. Il y joignit les esclaves destinés au métier de gladiateur,
et que dans ce pays on nomme crupellaires. Une armure de fer
les couvre tout entiers, et les rend impénétrables aux coups, si
elle les gêne pour frapper eux-mêmes. Ces forces étaient accrues
par le concours des autres Gaulois, qui, sans attendre que leurs
cités se déclarassent, venaient offrir leurs personnes, et par la
mésintelligence de nos deux généraux, qui se disputaient la conduite
de cette guerre.
«Pendant ce temps, Silius s'avançait avec deux légions, précédées
d'un corps d'auxiliaires, et ravageait les dernières bourgades des
Séquanes (Franche-Comté), qui, voisines et alliées des Édues, avaient
pris les armes avec eux. Bientôt il marche à grandes journées sur
Augustodunum... À douze milles de cette ville, on découvrit dans une
plaine les troupes de Sacrovir: il avait mis en première ligne ses
hommes bardés de fer, ses cohortes sur les flancs, et par derrière
les bandes à moitié armées. Les hommes de fer, dont l'armure était à
l'épreuve de l'épée et du javelot, tinrent seuls quelques instants.
Alors le soldat romain, saisissant la hache et la cognée, comme
s'il voulait faire brèche à une muraille, fend l'armure et le corps
qu'elle enveloppe; d'autres, avec des leviers ou des fourches,
renversent ces masses inertes, qui restaient gisantes comme des
cadavres, sans force pour se relever. Sacrovir se retira d'abord à
Augustodunum; ensuite, craignant d'être livré, il se rendit, avec les
plus fidèles de ses amis, à une maison de campagne voisine. Là, il se
tua de sa propre main: les autres s'ôtèrent mutuellement la vie; et
la maison, à laquelle ils avaient mis le feu, leur servit à tous de
bûcher.»
* * * * *
Auguste et Tibère, sévères administrateurs et vrais Romains, avaient
en quelque sorte resserré l'unité de l'Empire, compromise par
César, en éloignant du gouvernement les provinciaux, les barbares.
Leurs successeurs, Caligula, Claude et Néron, adoptèrent une marche
toute opposée. Ils descendaient d'Antoine, de l'ami des barbares;
ils suivirent l'exemple de leur aïeul; déjà le père de Caligula,
Germanicus, avait affecté de l'imiter. Caligula, né, selon Pline, à
Trèves, élevé au milieu des armées de Germanie et de Syrie, montra
pour Rome un mépris incroyable. Une partie des folies que les Romains
lui reprochèrent trouve en ceci une explication; son règne violent et
furieux fut une dérision, une parodie de tout ce qu'on avait révéré.
Époux de ses soeurs, comme les rois d'Orient, il n'attendit pas sa
mort pour être adoré; il se fit dieu dès son vivant; Alexandre, son
héros, s'était contenté d'être fils d'un dieu. Il arracha le diadème
au Jupiter romain, et se le mit lui-même[50]. Il affubla son cheval
des ornements du consulat. Il vendit à Lyon pièce à pièce tous les
meubles de sa famille, abdiquant ainsi ses aïeux et prostituant leurs
souvenirs. Lui-même voulut remplir l'office d'huissier-priseur et de
vendeur à l'encan, faisant valoir chaque objet, et les faisant monter
bien au delà de leur prix: «Ce vase, disait-il, était à mon aïeul
Antoine; Auguste le conquit à la bataille d'Actium.» Puis il institua
à l'autel d'Auguste des jeux burlesques et terribles, des combats
d'éloquence, où le vaincu devait effacer ses écrits avec la langue
ou se laisser jeter dans le Rhône. Sans doute, ces jeux étaient
renouvelés de quelque rite antique. Nous savons que c'était l'usage
des Gaulois et des Germains de précipiter les vaincus comme victimes,
hommes et chevaux. On observait la manière dont ils tourbillonnaient,
pour en tirer des présages de l'avenir. Les Cimbres vainqueurs
traitèrent ainsi tous ceux qu'ils trouvèrent dans les camps de Cépion
et de Manlius. Aujourd'hui encore, la tradition désigne le pont du
Rhône, d'où les taureaux étaient précipités[51].
[Note 50: Un Gaulois le contemplait en silence. «Que vois-tu donc en
moi? lui dit Caligula.--Un magnifique radotage.» L'empereur ne le fit
pas punir; ce n'était qu'un cordonnier. (Dion Cassius.)]
[Note 51: Il fit construire le phare qui éclairait le passage entre
la Gaule et la Bretagne. On a cru, dans les temps modernes, en
démêler quelques restes.]
Caligula avait près de lui les Gaulois les plus illustres
(Valérius-Asiaticus et Domitius Afer); Claude était Gaulois lui-même.
Né à Lyon, élevé loin des affaires par Auguste et Tibère, qui se
défiaient de ses singulières distractions, il avait vieilli dans
la solitude et la culture des lettres, lorsque les soldats le
proclamèrent malgré lui. Jamais prince ne choqua davantage les
Romains et ne s'éloigna plus de leurs goûts et de leurs habitudes;
son bégaiement barbare, sa préférence pour la langue grecque,
ses continuelles citations d'Homère, tout en lui leur prêtait à
rire; aussi laissa-t-il l'Empire aux mains des affranchis qui
l'entouraient. Ces esclaves, élevés avec tant de soin dans les palais
des grands de Rome, pouvaient fort bien, quoi qu'en dise Tacite,
être plus dignes de régner que leurs maîtres. Le règne de Claude fut
une sorte de réaction des esclaves; ils gouvernèrent à leur tour, et
les choses n'en allèrent pas plus mal. Les plans de César furent
suivis; le port d'Ostie fut creusé, l'enceinte de Rome reculée,
le desséchement du lac Fucin entrepris, l'aqueduc de Caligula
continué, les Bretons domptés en seize jours, et leur roi pardonné.
À l'autorité tyrannique des grands de Rome, qui régnaient dans les
provinces comme prêteurs ou proconsuls, on opposa les procurateurs
du prince, gens de rien, dont la responsabilité était d'autant plus
sûre, et dont les excès pouvaient être plus aisément réprimés.
Tel fut le gouvernement des affranchis de Claude: d'autant moins
national qu'il était plus _humain_. Lui-même ne cachait point sa
prédilection pour les provinciaux. Il écrivit l'histoire des races
vaincues, celle des Étrusques, de Tyr et Carthage, réparant ainsi
la longue injustice de Rome. Il institua pour lire annuellement
ces histoires un lecteur et une chaire au Musée d'Alexandrie; ne
pouvant plus sauver ces peuples, il essayait d'en sauver la mémoire.
La sienne eût mérité d'être mieux traitée; quels qu'aient été son
incurie, sa faiblesse, son abrutissement même, dans ses dernières
années, l'histoire pardonnera beaucoup à celui qui se déclara le
protecteur des esclaves, défendit aux maîtres de les tuer, et essaya
d'empêcher qu'on ne les exposât vieux et malades, pour mourir de
faim, dans l'île du Tibre.
Si Claude eût vécu, il eût, dit Suétone, donné la cité à tout
l'Occident, aux Grecs, aux Espagnols, aux Bretons et aux Gaulois,
d'abord aux Édues. Il rouvrit le sénat à ceux-ci, comme avait fait
César. Le discours qu'il prononça en cette occasion, et que l'on
conserve encore à Lyon sur des tables de bronze, est le premier
monument authentique de notre histoire nationale, le titre de notre
admission dans cette grande initiation du monde.
En même temps, il poursuivait le culte sanguinaire des druides.
Proscrits dans la Gaule, ils durent se réfugier en Bretagne; il
alla les forcer lui-même dans ce dernier asile; ses lieutenants
déclarèrent province romaine les pays qui forment le bassin de la
Tamise, et laissèrent dans l'ouest, à Camulodunum, une nombreuse
colonie militaire. Les légions avançaient toujours à l'ouest,
renversant les autels, détruisant les vieilles forêts, et sous Néron
le druidisme se trouva acculé dans la petite île de Mona. Suétonius
Paulinus l'y suivit: en vain les vierges sacrées accouraient sur le
rivage comme des furies, en habit de deuil, échevelées, et secouant
des flambeaux; il força le passage, égorgea tout ce qui tomba entre
ses mains, druides, prêtresses, soldats, et se fit jour dans ces
forêts où le sang humain avait tant de fois coulé.
Cependant les Bretons s'étaient soulevés derrière l'armée romaine;
à leur tête, leur reine, la fameuse Boadicée, qui avait à venger
d'intolérables outrages; ils avaient exterminé les vétérans de
Camulodunum et toute l'infanterie d'une légion. Suétonius revint sur
ses pas et rassembla froidement son armée, abandonnant la défense des
villes et livrant les alliés de Rome à l'aveugle rage des barbares;
ils égorgèrent soixante-dix mille hommes, mais il les écrasa en
bataille rangée; il tua jusqu'aux chevaux. Après lui, Céréalis et
Frontinus poursuivirent la conquête du Nord. Sous Domitien, le
beau-père de Tacite, Agricola, acheva la réduction, et commença la
civilisation de la Bretagne.
Néron fut favorable à la Gaule, il conçut le projet d'unir l'Océan
à la Méditerranée par un canal qui aurait été tiré de la Moselle
à la Saône. Il soulagea Lyon, incendié sous son règne. Aussi dans
les guerres civiles qui accompagnèrent sa chute, cette ville lui
resta fidèle. Le principal auteur de cette révolution fut l'Aquitain
Vindex, alors propréteur de la Gaule. Cet homme, «plein d'audace
pour les grandes choses,» excita Galba en Espagne, gagna Virginius,
général des légions de Germanie. Mais avant que cet accord fût connu
des deux armées, elles s'attaquèrent avec un grand carnage. Vindex
se tua de désespoir. La Gaule prit encore parti pour Vitellius;
les légions de Germanie avec lesquelles il vainquit Othon et prit
Rome se composaient en grande partie de Germains, de Bataves et de
Gaulois. Rien d'étonnant si la Gaule vit avec douleur la victoire
de Vespasien. Un chef batave, nommé Civilis, borgne comme Annibal
et Sertorius, comme eux ennemi de Rome, saisit cette occasion.
Outragé par les Romains, il avait juré de ne couper sa barbe et ses
cheveux que lorsqu'il serait vengé. Il tailla en pièce les soldats
de Vitellius, et vit un instant tous les Bataves, tous les Belges,
se déclarer pour lui. Il était encouragé par la fameuse Velléda,
que révéraient les Germains comme inspirée des dieux, ou plutôt
comme si elle eût été un dieu elle-même. C'est à elle qu'on envoya
les captifs, et les Romains réclamèrent son arbitrage entre eux
et Civilis. D'autre part, les druides de la Gaule, si longtemps
persécutés, sortirent de leurs retraites et se montrèrent au peuple.
Ils avaient ouï dire que le Capitole avait été brûlé dans la guerre
civile. Ils proclamèrent que l'empire romain avait péri avec ce gage
d'éternité, que l'empire des Gaules allait lui succéder[52].
[Note 52: Tacit. _Hist._, l. IV, c. 51. Fatali nunc igne signum
cælestis iræ datum, et possessionem rerum humanarum transalpinis
gentibus portendi, superstitione vanâ Druidæ canebant.]
Telle était pourtant la force du lien qui unissait ces peuples à
Rome, que l'ennemi des Romains crut plus sûr d'attaquer d'abord
les troupes de Vitellius au nom de Vespasien. Le chef des Gaulois,
Julius Sabinus, se disait fils du conquérant des Gaules, et se
faisait appeler César. Aussi ne fallut-il pas même une armée romaine
pour détruire ce parti inconséquent; il suffit des Gaulois restés
fidèles. La vieille jalousie des Séquanes se réveilla contre les
Édues. Ils défirent Sabinus. On sait le dévouement de sa femme, la
vertueuse Éponine. Elle s'enferma avec lui dans le souterrain où il
s'était réfugié; ils y eurent, ils y élevèrent des enfants. Au bout
de dix ans, ils furent enfin découverts; elle se présenta devant
l'empereur Vespasien, entourée de cette famille infortunée qui voyait
le jour pour la première fois. La cruelle politique de l'empereur fut
inexorable.
La guerre fut plus sérieuse dans la Belgique et la Batavie.
Toutefois, la Belgique se soumit encore; la Batavie résista dans ses
marais. Le général romain Céréalis, deux fois surpris, deux fois
vainqueur, finit la guerre en gagnant Velléda et Civilis. Celui-ci
prétendit n'avoir pas pris originairement les armes contre Rome, mais
seulement contre Vitellius, et pour Vespasien.