seconde fois le Rhin, pour intimider les Germains qui voudraient
venir au secours. Puis il frappe à la fois les deux partis qui
divisaient la Gaule; il effraye les Sénonais, parti druidique
et populaire (?), par la mort d'Acco, leur chef, qu'il fait
solennellement juger et mettre à mort; il accable les Éburons, parti
barbare et ami des Germains, en chassant leur intrépide Ambiorix
dans toute la forêt d'Ardennes, et les livrant tous aux tribus
gauloises qui connaissaient mieux leurs retraites dans les bois et
les marais, et qui vinrent, avec une lâche avidité, prendre part à
cette curée. Les légions fermaient de toutes parts ce malheureux pays
et empêchaient ainsi que personne pût échapper.
Ces barbaries réconcilièrent toute la Gaule contre César (52).
Les druides et les chefs des clans se trouvèrent d'accord pour la
première fois. Les Édues mêmes étaient, au moins secrètement, contre
leur ancien ami.
Le signal partit de la terre druidique des Carnutes, de Genabum.
Répété par des cris à travers les champs et les villages, il parvint
le soir même à cent cinquante milles, chez les Arvernes, autrefois
ennemis du parti druidique et populaire, aujourd'hui ses alliés. Le
vercingétorix (général en chef) de la confédération fut un jeune
Arverne, intrépide et ardent. Son père, l'homme le plus puissant des
Gaules dans son temps, avait été brûlé, comme coupable d'aspirer à
la royauté. Héritier de sa vaste clientèle, le jeune homme repoussa
toujours les avances de César, et ne cessa dans les assemblées, dans
les fêtes religieuses, d'animer ses compatriotes contre les Romains.
Il appela aux armes jusqu'aux serfs des campagnes, et déclara que les
lâches seraient brûlés vifs; les fautes moins graves devaient être
punies de la perte des oreilles ou des yeux.
Le plan du général gaulois était d'attaquer à la fois la Province au
midi, au nord les quartiers des légions. César, qui était en Italie,
devina tout, prévint tout. Il passa les Alpes, assura la Province,
franchit les Cévennes à travers six pieds de neige, et apparut tout
à coup chez les Arvernes. Le chef gaulois, déjà parti pour le Nord,
fut contraint de revenir; ses compatriotes avaient hâte de défendre
leurs familles. C'était tout ce que voulait César; il quitte son
armée, sous prétexte de faire des levées chez les Allobroges, remonte
le Rhône, la Saône, sans se faire connaître, par les frontières des
Édues, rejoint et rallie ses légions. Pendant que le vercingétorix
croit l'attirer en assiégeant la ville éduenne de Gergovie (Moulins),
César massacre tout dans Genabum. Les Gaulois accourent, et c'est
pour assister à la prise de Noviodunum.
Alors le vercingétorix déclare aux siens qu'il n'y a point de salut
s'ils ne parviennent à affamer l'armée romaine; le seul moyen
pour cela est de brûler eux-mêmes leurs villes. Ils accomplissent
héroïquement cette cruelle résolution. Vingt cités des Bituriges
furent brûlées par leurs habitants. Mais, quand ils en vinrent à la
grande Agendicum (Bourges), les habitants embrassèrent les genoux du
vercingétorix, et le supplièrent de ne pas ruiner la plus belle ville
des Gaules. Ces ménagements firent leur malheur. La ville périt de
même, mais par César, qui la prit avec de prodigieux efforts.
Cependant les Édues s'étaient déclarés contre César, qui, se trouvant
sans cavalerie par leur défection, fut obligé de faire venir des
Germains pour les remplacer. Labiénus, lieutenant de César, eût
été accablé dans le Nord, s'il ne s'était dégagé par une victoire
(entre Lutèce et Melun). César lui-même échoua au siége de Gergovie
des Arvernes. Ses affaires allaient si mal, qu'il voulait gagner la
province romaine. L'armée des Gaulois le poursuivit et l'atteignit.
Ils avaient juré de ne point revoir leur maison, leur famille, leurs
femmes et leurs enfants, qu'ils n'eussent au moins deux fois traversé
les lignes ennemies. Le combat fut terrible; César fut obligé de
payer de sa personne, il fut presque pris, et son épée resta entre
les mains des ennemis. Cependant un mouvement de la cavalerie
germaine au service de César jeta une terreur panique dans les rangs
des Gaulois, et décida la victoire.
Ces esprits mobiles tombèrent alors dans un tel découragement, que
leur chef ne put les rassurer qu'en se retranchant sous les murs
d'Alésia, ville forte située au haut d'une montagne (dans l'Auxois).
Bientôt atteint par César, il renvoya ses cavaliers, les chargea de
répandre par toute la Gaule qu'il avait des vivres pour trente jours
seulement, et d'amener à son secours tous ceux qui pouvaient porter
les armes. En effet, César n'hésita point d'assiéger cette grande
armée. Il entoura la ville et le camp gaulois d'ouvrages prodigieux:
d'abord trois fossés, chacun de quinze ou vingt pieds de large et
d'autant de profondeur; un rempart de douze pieds; huit rangs de
petits fossés, dont le fond était hérissé de pieux et couvert de
branchages et de feuilles; des palissades de cinq rangs d'arbres,
entrelaçant leurs branches. Ces ouvrages étaient répétés du côté de
la campagne, et prolongés dans un circuit de quinze milles. Tout cela
fut terminé en moins de cinq semaines, et par moins de soixante mille
hommes.
La Gaule entière vint s'y briser. Les efforts désespérés des
assiégés réduits à une horrible famine, ceux de deux cent cinquante
mille Gaulois, qui attaquaient les Romains du côté de la campagne,
échouèrent également. Les assiégés virent avec désespoir leurs
alliés, tournés par la cavalerie de César, s'enfuir et se disperser.
Le vercingétorix, conservant seul une âme ferme au milieu du
désespoir des siens, se désigna et se livra comme l'auteur de toute
la guerre. Il monta sur son cheval de bataille, revêtit sa plus
riche armure, et, après avoir tourné en cercle autour du tribunal
de César, il jeta son épée, son javelot et son casque aux pieds du
Romain, sans dire un seul mot.
L'année suivante, tous les peuples de la Gaule essayèrent encore
de résister partiellement, et d'user les forces de l'ennemi qu'ils
n'avaient pu vaincre. La seule Uxellodunum (Cap-de-Nac, dans le
Quercy?) arrêta longtemps César. L'exemple était dangereux; il
n'avait pas de temps à perdre en Gaule; la guerre civile pouvait
commencer à chaque instant en Italie; il était perdu, s'il fallait
consumer des mois entiers devant chaque bicoque. Il fit alors, pour
effrayer les Gaulois, une chose atroce, dont les Romains, du reste,
n'avaient que trop souvent donné l'exemple; il fit couper le poing à
tous les prisonniers.
Dès ce moment, il changea de conduite à l'égard des Gaulois: il fit
montre envers eux d'une extrême douceur; il les ménagea pour les
tributs au point d'exciter la jalousie de la Province. Le tribut fut
même déguisé sous le nom de _solde militaire_. Il engagea à tout
prix leurs meilleurs guerriers dans ses légions; il en composa une
légion tout entière, dont les soldats portaient une alouette sur leur
casque, et qu'on appelait pour cette raison l'_alauda_.
Sous cet emblème tout national de la vigilance matinale et de la vive
gaieté, ces intrépides soldats passèrent les Alpes en chantant, et
jusqu'à Pharsale poursuivirent de leurs bruyants défis les taciturnes
légions de Pompée.
L'alouette gauloise, conduite par l'aigle romaine, prit Rome pour la
seconde fois, et s'associa aux triomphes de la guerre civile.
La Gaule garda, pour consolation de sa liberté, l'épée que César
avait perdue dans la dernière guerre. Les soldats romains voulaient
l'arracher du temple où les Gaulois l'avaient suspendue: Laissez-là,
dit César en souriant, elle est sacrée.
ÉCLAIRCISSEMENTS
SUR LES TRADITIONS RELIGIEUSES DE L'IRLANDE ET DU PAYS DE GALLES.
(_Voy._ p. 45.)
Nous nous sommes sévèrement interdit, dans le texte, tout détail sur
les religions celtiques qui ne fût tiré des sources antiques, des
écrivains grecs et romains. Toutefois, les traditions irlandaises et
galloises qui nous sont parvenues sous une forme moins pure, peuvent
jeter un jour indirect sur les anciennes religions de la Gaule.
Plusieurs traits, d'ailleurs, sont profondément indigènes et portent
le caractère d'une haute antiquité: ainsi, le culte du feu, le mythe
du castor et du grand lac, etc., etc.
§ 1er.
Le peu que nous savons des vieilles religions de l'Irlande nous
est arrivé altéré, sans doute, par le plus impur mélange de fables
rabbiniques, d'interpolations alexandrines, et peut-être dénaturé
encore par les explications chimériques des critiques modernes.
Toutefois, en quelle défiance qu'on doive être, il est impossible
de repousser l'étonnante analogie que présentent les noms des dieux
de l'Irlande (Axire, Axcearas, Coismaol, Cabur), avec les Cabires
de Phénicie et de Samothrace (Axieros, Axiokersos, Casmilos,
Cabeiros). Baal se retrouve également comme Dieu suprême en Phénicie
et en Irlande. L'analogie n'est pas moins frappante avec plusieurs
des dieux égyptiens et étrusques. Æsar, dieu en étrusque (d'où
Cæsar), c'est en irlandais le Dieu qui allume le feu[41]. Le feu
allumé, c'est Moloch. L'Axire irlandais, eau, terre, nuit, lune,
s'appelle en même temps Ith (prononcez Iz comme Isis), Anu Mathar,
Ops et Sibhol (comme Magna Mater, Ops et Cybèle). Jusqu'ici c'est
la nature potentielle, la nature non fécondée: après une suite
de transformations, elle devient, comme en Égypte, Neith-Nath,
dieu-déesse de la guerre, de la sagesse et de l'intelligence, etc.
[Note 41: Suivant Ballet, _Lar_, en celtique, signifie feu. En vieil
irlandais il signifie le sol d'une maison, la terre, ou bien une
famille (?). _Lere_, tout-puissant.--_Joun_, _iauna_, en basque, Dieu
(Janus, Diana). En irlandais, _Anu_, _Ana_ (d'où Jona?), mère des
Dieux, etc., etc.]
M. Adolphe Pictet établit pour base de la religion primitive de
l'Irlande le culte des Cabires, puissances primitives, commencement
d'une série ou progression ascendante, qui s'élève jusqu'au Dieu
suprême, Beal. C'est donc l'opposé direct d'un système d'émanation.
«D'une dualité primitive, constituant la force fondamentale de
l'univers, s'élève une double progression de puissances cosmiques,
qui, après s'être croisées par une transition mutuelle, viennent
toutes se réunir dans une unité suprême comme en leur principe
essentiel. Tel est, en peu de mots, le caractère distinctif de la
doctrine mythologique des anciens Irlandais, tel est le résumé de
tout notre travail.» Cette conclusion est presque identique à celle
qu'a obtenue Schelling à la suite de ses recherches sur les Cabires
de Samothrace. «La doctrine des Cabires, dit-il, était un système qui
s'élevait des divinités inférieures, représentant les puissances de
la nature, jusqu'à un Dieu supra-mondain qui les dominait toutes;»
et dans un autre endroit: «La doctrine des Cabires, dans son sens le
plus profond, était l'exposition de la marche ascendante par laquelle
la vie se développe dans une progression successive, l'exposition de
la magie universelle, de la théurgie permanente qui manifeste sans
cesse ce qui, de sa nature, est supérieur au monde réel, et fait
apparaître ce qui est invisible.
«Cette presque identité est d'autant plus frappante que les
résultats ont été obtenus par deux voies diverses. Partout je me
suis appuyé sur la langue et les traditions irlandaises, et je n'ai
rapporté les étymologies et les faits présentés par Schelling, que
comme des analogies curieuses, non pas comme des preuves. Les noms
d'AXIRE, d'AXCEARAS, de COISMAOL et de CABUR, se sont expliqués
dans l'irlandais, comme l'ont été par l'hébreu les noms d'AXIEROS,
d'AXIOKERSOS, de CASMILOS et de KABEIROS. Qui ne reconnaîtrait là une
connexion évidente?
«D'ailleurs Strabon parle expressément de l'analogie du culte de
Samothrace avec celui de l'Irlande. Il dit d'après Artémidore, qui
écrivait cent ans avant notre ère: [Grec: Hoti phasin eis nêson pros
tê Brettanikê, kath' ên homoia tois en Xamothrakê peri tên Dêmêthran
kai tên Korên hieropoieitai]. (Ed. Casaubon, IV, p. 137.) On cite
encore un passage de Denys le Periegète, mais plus vague et peu
concluant (v. 365).
«Celui en qui ce système trouve son unité, c'est SAMHAN _le mauvais
esprit_ (Satan), l'image du soleil (littéralement Samhan), le juge
des âmes, qui les punit en les renvoyant sur la terre ou en les
envoyant en enfer. Il est le _maître de la mort_ (Bal-Sab). C'était
la veille du 1er novembre qu'il jugeait les âmes de ceux qui étaient
morts dans l'année: ce jour s'appelle encore aujourd'hui la nuit
de Samhan (Beaufort et Vallancey, Collectanea de rebus hibernicis,
t. IV, p. 83).--C'est le Cadmilos ou Kasmilos de Samothrace, ou le
Camillus des Étrusques, le _serviteur_ (coismaol, cadmaol, signifie
en irlandais serviteur). Samhan est donc le centre d'association des
Cabires (sam, sum, cum, indiquent l'union en une foule de langues).
On lit dans un ancien Glossaire irlandais: «_Samhandraoic, eadhon
Cabur_, la magie de Samhan, c'est-à-dire CABUR,» et il ajoute pour
explication: «Association mutuelle.» Cabur, associé; comme en
hébreu, _Chaberim_; les Consentes étrusques (de même encore _Kibir_,
_Kbir_ signifie Diable dans le dialecte maltais, débris de la langue
punique. Creuzer, Symbolique, II, 286-8). Le système cabirique
irlandais trouvait encore un symbole dans l'harmonie des révolutions
célestes. Les astres étaient appelés _Cabara_. Selon Bullet, les
Basques appelaient les sept planètes _Capirioa_ (?) Le nom des
constellations signifiait en même temps intelligence et musique,
mélodie. _Rimmin_, _rinmin_, avaient le sens de soleil, lune,
étoiles; _rimham_ veut dire compter; _rimh_, nombre (en grec, [Grec:
rhythmos]; en français, rime, etc.).
«Il semble que la hiérarchie des druides eux-mêmes composait une
véritable association cabirique, image de leur système religieux.
«Le chef des druides était appelé _Coibhi_[42]. Ce nom, qui s'est
conservé dans quelques expressions proverbiales des Gaëls de
l'Écosse, se lie encore à celui de _Cabire_. Chez les Gallois, les
druides étaient nommés _Cowydd_[43]. Celui qui recevait l'initiation
prenait le titre de _Caw_, associé, cabire, et _Bardd caw_ signifiait
un barde gradué (Davies, Myth., 165. Owen, Welsh dict.). Parmi les
îles de Scilly, celle de Trescaw portait autrefois le nom d'_Innis
Caw_, île de l'association; et on y trouve des restes de monuments
druidiques (Davies). À Samothrace, l'initié était aussi reçu comme
_Cabire_ dans l'association des dieux supérieurs, et il devenait
lui-même un anneau de la chaîne magique (Schelling, Samothr.
Gottesd., p. 40).
[Note 42: Bed. Hist. Eccl., II, c. XIII: Cui primus pontificum
ipsius Coifi continuo respondit» (premier prêtre d'Edwin, roi
de Northumbrie, converti par Paulinus au commencement du VIIe
siècle). Macpherson. Dissert. on the celt. antiq.--_Coibhi-draoi_,
druide-coibhi, est une expression usitée en Écosse pour désigner une
personne de grand mérite. (_Voy._ Macintosh's, _Gaelic Proverbs_, p.
34.--Haddleton, _Notes on Tolland_, p. 279.) Un proverbe gaélique
dit: «La pierre ne presse pas la terre de plus près que l'assistance
de Coibhi (bienfaisance, attribut du chef des druides?)»]
[Note 43: Davies Mythol., p. 271, 277. Ammian. Marcell., liv. XV:
«Druidæ ingeniis celsiores, ut authoritas Pythagoræ decrevit,
sodalitiis astricti consortiis, quæstionibus occultarum rerum
altarumque erecti sunt, etc.]
«La danse mystique des druides avait certainement quelque rapport à
la doctrine cabirique et au système des nombres. Un passage curieux
d'un poëte gallois, Cynddelw, cité par Davies, p. 16, d'après
l'Archéologie de Galles, nous montre druides et bardes se mouvant
rapidement en cercles et en nombres impairs, comme les astres dans
leur course, en célébrant le _conducteur_. Cette expression de
nombres impairs nous montre que les danses druidiques étaient, comme
le temple circulaire, un symbole de la doctrine fondamentale, et
que le même système de nombres y était observé. En effet, le poëte
gallois, dans un autre endroit, donne au monument druidique le nom de
Sanctuaire du nombre impair.
«Peut-être chaque divinité de la chaîne cabirique avait-elle, parmi
les druides, son prêtre et son représentant. Nous avons vu déjà,
chez les Irlandais, le prêtre adopter le nom du dieu qu'il servait;
et, chez les Gallois, le chef des druides semble avoir été considéré
comme le représentant du Dieu suprême (Jamieson, Hist. of the
Culdees, p. 29). La hiérarchie druidique aurait été ainsi une image
microcosmique de la hiérarchie de l'univers, comme dans les mystères
de Samothrace et d'Éleusis...
«Nous savons que les Caburs étaient adorés dans les cavernes et
l'obscurité, tandis que les feux en l'honneur de Beal étaient allumés
sur le sommet des montagnes. Cet usage s'explique par la doctrine
abstraite:
«Le monde cabirique, en effet, dans son isolement du grand principe
de lumière, n'est plus que la force ténébreuse, que l'obscure
matière de toute réalité. Il constitue comme la base ou la racine
de l'univers, par opposition à la suprême intelligence, qui en est
comme le sommet. C'était sans doute par suite d'une manière de voir
analogue que les cérémonies du culte des Cabires, à Samothrace,
n'étaient célébrées que pendant la nuit.»
On peut ajouter à ces inductions de M. Pictet que, suivant une
tradition des montagnards d'Écosse, les druides travaillaient la nuit
et se reposaient le jour (Logan, II, 351).
Le culte de Beal, au contraire, se célébrait par des feux allumés
sur les montagnes. Ce culte a laissé des traces profondes dans les
traditions populaires (Tolland, XIe lettre, p. 101). Les druides
allumaient des feux sur les _cairn_, la veille du 1er mai, en
l'honneur de _Beal_, _Bealan_ (le soleil). Ce jour garde encore
aujourd'hui en Irlande le nom de la _Bealteine_, c'est-à-dire le jour
du feu de Beal. Près de Londonderry, un cairn placé en face d'un
autre cairn s'appelle _Bealteine_.--Logan, II, 326. Ce ne fut qu'en
1220 que l'archevêque de Dublin éteignit le feu perpétuel qui était
entretenu dans une petite chapelle près de l'église de Kildare, mais
il fut rallumé bientôt et continua de brûler jusqu'à la suppression
des monastères (Archdall's mon. Hib. apud Anth. Hib., III, 240).
Ce feu était entretenu par des vierges, souvent de qualité,
appelées _filles du feu_ (inghean an dagha), ou _gardiennes du feu_
(breochuidh), ce qui les a fait confondre avec les nonnes de sainte
Brigitte.
Un rédacteur du _Gentleman's Magazine_, 1795, dit: Que se trouvant en
Irlande la veille de la Saint-Jean, on lui dit qu'il verrait à minuit
allumer les _feux en l'honneur du soleil_. Riches décrit ainsi les
préparatifs de la fête: «What watching, what vattling, what tinkling
upon pannes and candlesticks, what strewing of hearbes, what clamors,
and other ceremonies are used.»
Spenser dit qu'en allumant le feu, l'Irlandais fait toujours une
prière. À Newcastle, les cuisiniers allument les feux de joie à la
Saint-Jean. À Londres et ailleurs, les ramoneurs font des danses
et des processions en habits grotesques. Les montagnards d'Écosse
passaient par le feu en l'honneur de Beal, et croyaient un devoir
religieux de marcher en portant du feu autour de leurs troupeaux et
de leurs champs.--Logan, II, 364. Encore aujourd'hui, les montagnards
écossais font passer l'enfant au-dessus du feu, quelquefois dans
une sorte de poche, où ils ont mis du pain et du fromage. (On dit
que dans les montagnes on baptisait quelquefois un enfant sur
une large épée. De même en Irlande, la mère faisait baiser à son
enfant nouveau-né la pointe d'une épée. Logan, I, 122.)--Id. I,
123. Les Calédoniens brûlaient les criminels entre deux feux; de
là le proverbe: «Il est entre les deux flammes de Bheil.»--Ibid.,
140. L'usage de faire courir la _croix de feu_ subsistait encore
en 1745; elle parcourut dans un canton trente-six milles en trois
heures. Le chef tuait une chèvre de sa propre épée, trempait dans
le sang les bouts d'une croix de bois demi-brûlée, et la donnait
avec l'indication du lieu de ralliement à un homme du clan, qui
courait la passer à un autre. Ce symbole menaçait du fer et du feu
ceux qui n'iraient pas au rendez-vous.--Caumont, I, 154: Suivant
une tradition, on allumait autrefois, dans certaines circonstances,
des feux sur les _tumuli_, près de Jobourg (départem. de la
Manche).--Logan, II, 64. Pour détruire les sortiléges qui frappent
les animaux, les personnes qui ont le pouvoir de les détruire sont
chargées d'allumer le _Needfire_; dans une île ou sur une petite
rivière ou lac, on élève une cabane circulaire de pierres ou de
gazon, sur laquelle on place un soliveau de bouleau; au centre est
un poteau engagé par le haut dans cette pièce de bouleau; ce poteau
perpendiculaire est tourné dans un bois horizontal au moyen de quatre
bras de bois. Des hommes, qui ont soin de ne porter sur eux aucun
métal, tournent le poteau, tandis que d'autres, au moyen de coins,
le serrent contre le bois horizontal qui porte les bras, de manière
qu'il s'enflamme par le frottement; alors on éteint tout autre feu.
Ceux qu'on a obtenus de cette manière passent pour sacrés, et on en
approche successivement les bestiaux.
§ 2.
Dans la religion galloise (Voyez Davies, Myth. and rites of the
British druids, et le même, Celtic researches), le dieu suprême,
c'est le dieu inconnu, DIANA (_dianaff_, inconnu, en breton; _diana_
en léonais, _dianan_ dans le dialecte de Vannes). Son représentant
sur la terre c'est HU le grand, ou _Ar-bras_, autrement CADWALCADER,
le premier des druides.
Le castor noir perce la digue qui soutient le grand lac, le monde est
inondé; tout périt, excepté DOUYMAN et DOUYMEC'H (_man_, _mec'h_,
homme, fille), sauvés dans un vaisseau sans voiles, avec un couple de
chaque espèce d'animaux. Hu attelle deux boeufs à la terre pour la
tirer de l'abîme. Tous deux périssent dans l'effort; les yeux de l'un
sortent de leur orbite, l'autre refuse de manger et se laisse mourir.
Cependant Hu donne des lois et enseigne l'agriculture. Son char est
composé des rayons du soleil, conduit par cinq génies: il a pour
ceinture l'arc-en-ciel. Il est le dieu de la guerre, le vainqueur des
géants et des ténèbres, le soutien du laboureur, le roi des bardes,
le régulateur des eaux. Une vache sainte le suit partout.
Hu a pour épouse une enchanteresse, Ked ou Ceridguen, dans son
domaine de Penlym ou Penleen, à l'extrémité du lac où il habite.
Ked a trois enfants: Mor-vran (le corbeau de mer, guide des
navigateurs), la belle Creiz-viou (le milieu de l'oeuf, le symbole de
la vie), et le hideux Avagdu ou Avank-du (le castor noir). Ked voulut
préparer à Avagdu, selon les rites mystérieux du livre de Pherylt,
l'eau du vase Azeuladour (sacrifice), l'eau de l'inspiration et de la
science. Elle se rendit donc dans la terre du repos, où se trouvait
la cité du juste, et, s'adressant au petit Gouyon, le fils du héraut
de Lanvair, le gardien du temple, elle le chargea de surveiller la
préparation du breuvage. L'aveugle Morda fut chargé de faire bouillir
la liqueur sans interruption pendant un an et un jour.
Durant l'opération, Ked ou Ceridguen étudiait les livres
astronomiques et observait les astres. L'année allait expirer,
lorsque de la liqueur bouillonnante s'échappèrent trois gouttes qui
tombèrent sur le doigt du petit Gouyon; se sentant brûlé, il porta
le doigt à sa bouche... Aussitôt l'avenir se découvrit à lui; il
vit qu'il avait à redouter les embûches de Ceridguen et prit la
fuite. À l'exception de ces trois gouttes, toute la liqueur était
empoisonnée: le vase se renversa de lui-même et se brisa... Cependant
Ceridguen furieuse poursuivait le petit Gouyon. Gouyon, pour fuir
plus vite, se change en lièvre. Ceridguen devient levrette et le
chasse vigoureusement jusqu'au bord d'une rivière. Le petit Gouyon
prend la forme d'un poisson; Ceridguen devient loutre et le serre de
si près, qu'il est forcé de se métamorphoser en oiseau et de s'enfuir
à tire-d'aile. Mais Ceridguen planait déjà au-dessus de sa tête sous
la forme d'un épervier... Gouyon, tout tremblant, se laissa tomber
sur un tas de froment, et se changea en grain de blé; Ceridguen se
changea en poule noire et avala le pauvre Gouyon.
Aussitôt elle devint enceinte, et Hu-Ar-Bras jura de mettre à mort
l'enfant qui en naîtrait; mais au bout de neuf mois, elle mit au
monde un si bel enfant qu'elle ne put se résoudre à le faire périr.