Durant l'été, dit Pline, on voit se rassembler dans certaines

cavernes de la Gaule des serpents sans nombre, qui se mêlent,

s'entrelacent, et avec leur salive, jointe à l'écume qui suintent de

leur peau, produisent cette espèce d'oeuf. Lorsqu'il est parfait, ils

l'élèvent et le soutiennent en l'air par leurs sifflements; c'est

alors qu'il faut s'en emparer avant qu'il ait touché la terre. Un

homme, aposté à cet effet, s'élance, reçoit l'oeuf dans un linge,

saute sur un cheval qui l'attend, et s'éloigne à toute bride, car

les serpents le poursuivent jusqu'à ce qu'il ait mis une rivière

entre eux et lui. Il fallait l'enlever à une certaine époque de la

lune; on l'éprouvait en le plongeant dans l'eau; s'il surnageait,

quoique entouré d'un cercle d'or, il avait la vertu de faire gagner

les procès et d'ouvrir un libre accès auprès des rois. Les druides

le portaient au cou, richement enchâssé et le vendaient à très-haut

prix.]

Des magiciennes et des prophétesses étaient affiliées à l'ordre des

druides, mais sans en partager les prérogatives. Leur institut leur

imposait des lois bizarres et contradictoires; ici, la prêtresse

ne pouvait dévoiler l'avenir qu'à l'homme qui l'avait profanée;

là, elle se vouait à une virginité perpétuelle; ailleurs, quoique

mariée, elle était astreinte à de longs célibats. Quelquefois ces

femmes devaient assister à des sacrifices nocturnes, toutes nues,

le corps teint de noir, les cheveux en désordre, s'agitant dans des

transports frénétiques. La plupart habitaient des écueils sauvages,

au milieu des tempêtes de l'archipel armoricain. À Séna (Sein) était

l'oracle célèbre des neuf vierges terribles appelées _Sènes_, du nom

de leur île. Pour avoir le droit de les consulter, il fallait être

marin et encore avoir fait le trajet dans ce seul but. Ces vierges

connaissaient l'avenir; elles guérissaient les maux incurables; elles

prédisaient et faisaient la tempête.

Les prêtresses de Nannetes, à l'embouchure de la Loire, habitaient

un des îlots de ce fleuve. Quoiqu'elles fussent mariées, nul homme

n'osait approcher de leur demeure; c'étaient elles qui, à des

époques prescrites, venaient visiter leurs maris sur le continent.

Parties de l'île à la nuit close, sur de légères barques qu'elles

conduisaient elles-mêmes, elles passaient la nuit dans des cabanes

préparées pour les recevoir; mais, dès que l'aube commençait à

paraître, s'arrachant des bras de leurs époux, elles couraient à

leurs nacelles et regagnaient leur solitude à force de rames. Chaque

année, elles devaient, dans l'intervalle d'une nuit à l'autre,

couronnées de lierre et de vert feuillage, abattre et reconstruire

le toit de leur temple. Si l'une d'elles, par malheur, laissait

tomber à terre quelque chose de ces matériaux sacrés, elle était

perdue; ses compagnes se précipitaient sur elle avec d'horribles

cris, la déchiraient, et semaient çà et là ses chairs sanglantes.

Les Grecs crurent retrouver dans ces rites le culte de Bacchus;

ils assimilèrent aussi aux orgies de Samothrace d'autres orgies

druidiques célébrées dans une île voisine de la Bretagne, d'où les

navigateurs entendaient avec effroi, de la pleine mer, des cris

furieux et le bruit des cymbales barbares.

La religion druidique avait sinon institué, du moins adopté et

maintenu les sacrifices humains. Les prêtres perçaient la victime

au-dessus du diaphragme, et tiraient leurs pronostics de la pose dans

laquelle elle tombait, des convulsions de ses membres, de l'abondance

et de la couleur de son sang; quelquefois ils la crucifiaient à des

poteaux dans l'intérieur des temples, ou faisaient pleuvoir sur elle,

jusqu'à la mort, une nuée de flèches et de dards. Souvent aussi on

élevait un colosse en osier ou en foin, on le remplissait d'hommes

vivants, un prêtre y jetait une torche allumée, et tout disparaissait

bientôt dans des flots de fumée et de flamme. Ces horribles offrandes

étaient sans doute remplacées souvent par des dons votifs. Ils

jetaient des lingots d'or et d'argent dans les lacs, ou les clouaient

dans les temples.

Un mot sur la hiérarchie. Elle comprenait trois ordres distincts.

L'ordre inférieur était celui des bardes, qui conservaient dans leur

mémoire les généalogies des clans, et chantaient sur la _rotte_ les

exploits des chefs et les traditions nationales; puis venait le

sacerdoce proprement dit, composé des ovates et des druides. Les

ovates étaient chargés de la partie extérieure du culte et de la

célébration des sacrifices. Ils étudiaient spécialement les sciences

naturelles appliquées à la religion, l'astronomie, la divination,

etc. Interprètes des druides, aucun acte civil ou religieux ne

pouvait s'accomplir sans leur ministère.

Les druides, ou _hommes des chênes_[32], étaient le couronnement

de la hiérarchie. En eux résidaient la puissance et la science.

Théologie, morale, législation, toute haute connaissance était

leur privilége. L'ordre des druides était électif. L'initiation,

mêlée de sévères épreuves, au fond des bois ou des cavernes, durait

quelquefois vingt années: il fallait apprendre de mémoire toute la

science sacerdotale; car ils n'écrivaient rien, du moins jusqu'à

l'époque où ils purent se servir des caractères grecs.

[Note 32: _Derw_ (cymrique), _Deru_ (armoricain), _Dair_ (gaélique):

_chêne_.]

L'assemblée la plus solennelle des druides se tenait une fois l'an

sur le territoire des Carnutes, dans un lieu consacré, qui passait

pour le point central de toute la Gaule; on y accourait des provinces

les plus éloignées. Les druides sortaient alors de leurs solitudes,

siégeaient au milieu du peuple et rendaient leurs jugements. Là sans

doute ils choisissaient le druide suprême, qui devait veiller au

maintien de l'institution. Il n'était pas rare que l'élection de ce

chef excitât la guerre civile.

Quand même le druidisme n'eût pas été affaibli par ces divisions, la

vie solitaire à laquelle la plupart des membres de l'ordre semblent

s'être voués devait le rendre peu propre à agir puissamment sur le

peuple. Ce n'était pas d'ailleurs ici comme en Égypte une population

agglomérée sur une étroite ligne. Les Gaulois étaient dispersés dans

les forêts, dans les marais, qui couvraient leur sauvage pays, au

milieu des hasards d'une vie barbare et guerrière. Le druidisme n'eut

pas assez de prise sur ces populations disséminées, isolées. Elles

lui échappèrent de bonne heure.

Ainsi, lorsque César envahit la Gaule[33], elle semblait convaincue

d'impuissance pour s'organiser elle-même. Le vieil esprit de clan,

l'indisciplinabilité guerrière, que le druidisme semblait devoir

comprimer, avait repris vigueur; seulement la différence des forces

avait établi une sorte de hiérarchie entre les tribus; certaines

étaient clientes des autres, comme les Carnutes des Rhèmes, les

Sénons des Édues, etc. (Chartres, Reims, Sens, Autun).

[Note 33: Sur les révolutions de la province romaine, entre Marius

et César, voyez Am. Thierry. Une grande partie de l'Aquitaine suivit

l'exemple de l'Espagne, et se déclara pour Sertorius; c'est de la

Gaule que Lépidus envahit l'Italie. Mais le parti de Sylla l'emporta.

L'Aquitaine fut réduite par Pompée. Il y fonda des colonies

militaires à Toulouse, à Biterræ (Béziers), à Narbonne (an 75), et

réunit tous les bannis qui infestaient les Pyrénées dans sa nouvelle

ville de _Convenæ_ (réunion d'hommes rassemblés de tous pays); c'est

Saint-Bertrand de Comminges. Le principal agent des violences du

parti de Sylla en Gaule avait été un Fonteïus, que Cicéron trouva le

moyen de faire absoudre. (Voy. le _Pro Fonteio_.) La Gaule romaine

eut tant à souffrir que les députés des Allobroges furent au moment

d'engager leur patrie dans la conjuration de Catilina. Voy. mon

_Histoire romaine_.]

Des villes s'étaient formées, espèces d'asiles au milieu de cette vie

de guerre. Mais tous les cultivateurs étaient serfs, et César pouvait

dire: Il n'y a que deux ordres en Gaule, les druides et les cavaliers

(equites). Les druides étaient les plus faibles. C'est un druide des

Édues qui appela les Romains.

J'ai parlé ailleurs de ce prodigieux César et des motifs qui

l'avaient décidé à quitter si longtemps Rome pour la Gaule, à

s'exiler pour revenir maître. L'Italie était épuisée, l'Espagne

indisciplinable; il fallait la Gaule pour asservir le monde. J'aurais

voulu voir cette blanche et pâle figure, fanée avant l'âge par les

débauches de Rome, cet homme délicat et épileptique, marchant sous

les pluies de la Gaule, à la tête des légions, traversant nos fleuves

à la nage; ou bien à cheval entre les litières où ses secrétaires

étaient portés, dictant quatre, six lettres à la fois, remuant Rome

du fond de la Belgique, exterminant sur son chemin deux millions

d'hommes[34], et domptant en dix années la Gaule, le Rhin et l'Océan

du Nord (58-49).

[Note 34: Onze cent quatre-vingt-douze mille hommes avant les guerres

civiles. (Pline.)]

Ce chaos barbare et belliqueux de la Gaule était une superbe

matière pour un tel génie. De toutes parts, les tribus gauloises

appelaient alors l'étranger. Le druidisme affaibli semble avoir

dominé dans les deux Bretagnes et dans les bassins de la Seine

et de la Loire. Au midi, les Arvernes et toutes les populations

ibériennes de l'Aquitaine étaient généralement restés fidèles à leurs

chefs héréditaires. Dans la Celtique même, les druides n'avaient pu

résister au vieil esprit de clan qu'en favorisant la formation d'une

population libre dans les grandes villes, dont les chefs ou patrons

étaient du moins électifs, comme les druides. Ainsi deux factions

partageaient tous les États gaulois; celle de l'élection ou des

druides et des chefs temporaires du peuple des villes[35]. À la tête

de la seconde se trouvaient les Édues; à la tête de la première, les

Arvernes et les Séquanes. Ainsi commençait dès lors l'opposition de

la Bourgogne (Édues) et de la Franche-Comté (Séquanes). Les Séquanes,

opprimés par les Édues qui leur fermaient la Saône et arrêtaient

leur grand commerce de porcs, appelèrent de la Germanie des tribus

étrangères au druidisme, qu'on nommait du nom commun de Suèves. Ces

barbares ne demandaient pas mieux. Ils passèrent le Rhin, sous la

conduite d'un Arioviste, battirent les Édues, et leur imposèrent

un tribut; mais ils traitèrent plus mal encore les Séquanes qui les

avaient appelés; ils leur prirent le tiers de leurs terres, selon

l'usage des conquérants germains, et ils en voulaient encore autant.

Alors Édues et Séquanes, rapprochés par le malheur, cherchèrent

d'autres secours étrangers. Deux frères étaient tout-puissants parmi

les Édues. Dumnorix, enrichi par les impôts et les péages dont il se

faisait donner le monopole de gré ou de force, s'était rendu cher au

petit peuple des villes et aspirait à la tyrannie; il se lia avec

les Gaulois helvétiens, épousa une Helvétienne, et engagea ce peuple

à quitter ses vallées stériles pour les riches plaines de la Gaule.

L'autre frère, qui était druide, titre vraisemblablement identique

avec celui de divitiac que César lui donne comme nom propre, chercha

pour son pays des libérateurs moins barbares. Il se rendit à Rome et

implora l'assistance du Sénat, qui avait appelé les Édues _parents et

amis du peuple romain_. Mais le chef des Suèves envoya de son côté,

trouva le moyen de se faire donner aussi le titre d'ami de Rome.

L'invasion imminente des Helvètes obligeait probablement le sénat à

s'unir avec Arioviste.

[Note 35: _Ver-go-breith_, gaël., homme pour le jugement.

Cæs., l. I, c. XVI. «_Vergobretum_, qui creatur annuus et vitæ

necisque in suos habes potestatem.»--L. VII, c. XXXIII. «Legibus

Æduorum iis qui summum magistratum obtinerent, excedere ex finibus

non liceret... quum leges duo ex una familia, vivo utroque, non

solum magistratus creari vetarent, sed etiam in senatu esse

prohiberent.»--L. V, c. VII. «Esse ejusmodi imperia, ut non minus

haberet juris in se (regulum?), multitudo, quam se in multitudine...»

_et passim_.]

Ces montagnards avaient fait depuis trois ans de tels préparatifs,

qu'on voyait bien qu'ils voulaient s'interdire à jamais le retour.

Ils avaient brûlé leurs douze villes et leurs quatre cents villages,

détruit les meubles et les provisions qu'ils ne pouvaient emporter.

On disait qu'ils voulaient percer à travers toute la Gaule et

s'établir à l'occident, dans le pays des Santones (Saintes). Sans

doute ils espéraient trouver plus de repos sur les bords du grand

Océan qu'en leur rude Helvétie, autour de laquelle venaient se

rencontrer et se combattre toutes les nations de l'ancien monde:

Galls, Cimbres, Teutons, Suèves, Romains. En comptant les femmes et

les enfants, ils étaient au nombre de trois cent soixante-dix-huit

mille. Ce cortége embarrassant leur faisait préférer le chemin de la

province romaine. Ils y trouvèrent à l'entrée, vers Genève, César

qui leur barra le chemin, et les amusa assez longtemps pour élever

du lac au Jura un mur de dix mille pas et de seize pieds de haut. Il

leur fallut donc s'engager par les âpres vallées du Jura, traverser

le pays des Séquanes, et remonter la Saône. César les atteignit comme

ils passaient le fleuve, attaqua la tribu des Tigurins, isolée des

autres, et l'extermina. Manquant de vivres par la mauvaise volonté de

l'Édue Dumnorix, et du parti qui avait appelé les Helvètes, il fut

obligé de se détourner vers Bibracte (Autun). Les Helvètes, atteints

de nouveau dans leur fuite vers le Rhin, furent obligés de rendre les

armes, et de s'engager à retourner dans leur pays. Six mille d'entre

eux, qui s'enfuirent la nuit pour échapper à cette honte, furent

ramenés par la cavalerie romaine, et, dit César, _traités en ennemis_.

Ce n'était rien d'avoir repoussé les Helvètes, si les Suèves

envahissaient la Gaule. Les migrations étaient continuelles: déjà

cent vingt mille guerriers étaient passés. _La Gaule allait devenir

Germanie._ César parut céder aux prières des Séquanes et des Édues

opprimés par les barbares. Le même druide qui avait sollicité les

secours de Rome guida César vers Arioviste et se chargea d'explorer

le chemin. Le chef des Suèves avait obtenu de César lui-même, dans

son consulat, le titre d'allié du peuple romain: il s'étonna d'être

attaqué par lui: «Ceci, disait le barbare, est ma Gaule à moi; vous

avez la vôtre... si vous me laissez en repos, vous y gagnerez; je

ferai toutes les guerres que vous voudrez, sans peine ni péril pour

vous... Ignorez-vous quels hommes sont les Germains? voilà plus de

quatorze ans que nous n'avons dormi sous un toit[36].» Ces paroles ne

faisaient que trop d'impression sur l'armée romaine: tout ce qu'on

rapportait de la taille et de la férocité de ces géants du Nord

épouvantait les petits hommes du Midi.

[Note 36: César rassure ses soldats en leur rappelant que dans la

guerre de Spartacus ils ont déjà battu les Germains.]

On ne voyait dans le camp que gens qui faisaient leur testament.

César leur en fit honte: «Si vous m'abandonnez, dit-il, j'irai

toujours: il me suffit de la dixième légion.» Il les mène ensuite à

Besançon, s'en empare, pénètre jusqu'au camp des barbares non loin

du Rhin, les force de combattre, quoiqu'ils eussent voulu attendre

la nouvelle lune, et les détruit dans une furieuse bataille: presque

tout ce qui échappa périt dans le Rhin.

Les Gaulois du Nord, Belges et autres, jugèrent, non sans

vraisemblance, que si les Romains avaient chassé les Suèves, ce

n'était que pour leur succéder dans la domination des Gaules. Ils

formèrent une vaste coalition, et César saisit ce prétexte pour

pénétrer dans la Belgique. Il emmenait comme guide et interprète

le divitiac des Édues[37]; il était appelé par les Sénons, anciens

vassaux des Édues, par les Rhèmes, suzerains du pays druidique des

Carnutes. Vraisemblablement, ces tribus vouées au druidisme, ou du

moins au parti populaire, voyaient avec plaisir arriver l'ami des

druides, et comptaient l'opposer aux Belges septentrionaux, leurs

féroces voisins. C'est ainsi que, cinq siècles après, le clergé

catholique des Gaules favorisa l'invasion des Francs contre les

Visigoths et les Bourguignons ariens.

[Note 37: C'est déjà ce divitiac qui a exploré le chemin quand César

marchait contre les Suèves.--Les Germains n'ont pas de druides, dit

César. Ils étaient, à ce qu'il semble, les protecteurs du parti

antidruidique dans les Gaules.]

C'était pourtant une sombre et décourageante perspective pour un

général moins hardi, que cette guerre dans les plaines bourbeuses,

dans les forêts vierges de la Seine et de la Meuse. Comme les

conquérants de l'Amérique, César était souvent obligé de se frayer

une route la hache à la main, de jeter des ponts sur les marais,

d'avancer avec ses légions, tantôt sur cette terre ferme, tantôt

à gué ou à la nage. Les Belges entrelaçaient les arbres de leurs

forêts, comme ceux de l'Amérique le sont naturellement par les

lianes. Mais les Pizarre et les Cortez, avec une telle supériorité

d'armes, faisaient la guerre à coup sûr; et qu'étaient-ce que les

Péruviens en comparaison de ces dures et colériques populations des

Bellovaques et des Nerviens (Picardie, Hainaut-Flandre), qui venaient

par cent mille attaquer César? Les Bellovaques et les Suessions

s'accommodèrent par l'entremise du divitiac des Édues[38]. Mais les

Nerviens, soutenus par les Atrebates et les Veromandui, surprirent

l'armée romaine en marche, au bord de la Sambre, dans la profondeur

de leurs forêts, et se crurent au moment de la détruire. César fut

obligé de saisir une enseigne et de se porter lui-même en avant: ce

brave peuple fut exterminé. Leurs alliés, les Cimbres, qui occupaient

Aduat (Namur?), effrayés des ouvrages dont César entourait leur

ville, feignirent de se rendre, jetèrent une partie de leurs armes

du haut des murs, et avec le reste attaquèrent les Romains. César en

vendit comme esclaves cinquante-trois mille.

[Note 38: Jusqu'à l'expédition de Bretagne, nous voyons le divitiac

des Édues accompagner partout César, qui sans doute leur faisait

croire qu'il rétablirait dans la Belgique l'influence du parti éduen,

c'est-à-dire druidique et populaire.]

Ne cachant plus alors le projet de soumettre la Gaule, il entreprit

la réduction de toutes les tribus des rivages. Il perça les forêts

et les marécages des Ménapes et des Morins (Zélande et Gueldre,

Gand, Bruges, Boulogne); un de ses lieutenants soumit les Unelles,

Éburoviens et Lexoviens (Coutances, Évreux, Lisieux); un autre, le

jeune Crassus, conquit l'Aquitaine, quoique les barbares eussent

appelé d'Espagne les vieux compagnons de Sertorius[39]. César

lui-même attaqua les Vénètes et autres tribus de notre Bretagne. Ce

peuple amphibie n'habitait ni sur la terre ni sur les eaux; leurs

forts, dans des presqu'îles inondées et abandonnées tour à tour

par le flux, ne pouvaient être assiégés ni par terre ni par mer.

Les Vénètes communiquaient sans cesse avec l'autre Bretagne, et en

tiraient des secours. Pour les réduire, il fallait être maître de

la mer. Rien ne rebutait César. Il fit des vaisseaux, il fit des

matelots, leur apprit à fixer les navires bretons en les accrochant

avec des mains de fer et fauchant leurs cordages. Il traita durement

ce peuple dur; mais la petite Bretagne ne pouvait être vaincue que

dans la grande. César résolut d'y passer.

[Note 39: Cæsar.]

Le monde barbare de l'Occident qu'il avait entrepris de dompter était

triple. La Gaule, entre la Bretagne et la Germanie, était en rapport

avec l'une et l'autre. Les Cimbri se trouvaient dans les trois pays;

les Helvii et les Boii dans la Germanie et dans la Gaule; les Parisii

et les Atrebates gaulois existaient aussi en Bretagne. Dans les

discordes de la Gaule, les Bretons semblent avoir été pour le parti

druidique, comme les Germains pour celui des chefs de clans. César

frappa les deux partis et au dedans et au dehors; il passa l'Océan,

il passa le Rhin.

Deux grandes tribus germaniques, les Usipiens et les Tenctères,

fatigués au nord par les incursions des Suèves comme les Helvètes

l'avaient été au midi, venaient de passer aussi dans la Gaule (55).

César les arrêta, et sous prétexte que, pendant les pourparlers, il

avait été attaqué par leur jeunesse, il fondit sur eux à l'improviste

et les massacra tous. Pour inspirer plus de terreur aux Germains,

il alla chercher ces terribles Suèves, près desquels aucune nation

n'osait habiter; en dix jours il jeta un pont sur le Rhin, non loin

de Cologne, malgré la largeur et l'impétuosité de ce fleuve immense.

Après avoir fouillé en vain les forêts des Suèves, il repassa le

Rhin, traversa toute la Gaule, et la même année s'embarqua pour

la Bretagne. Lorsqu'on apprit à Rome ces marches prodigieuses,

plus étonnantes encore que des victoires, tant d'audace et une si

effrayante rapidité, un cri d'admiration s'éleva. On décréta vingt

jours de supplications aux dieux. _Au prix des exploits de César_,

disait Cicéron, _qu'a fait Marius?_

Lorsque César voulut passer dans la grande Bretagne, il ne put

obtenir des Gaulois aucun renseignement sur l'île sacrée. L'Édue

Dumnorix déclara que la religion lui défendait de suivre César;

il essaya de s'enfuir, mais le Romain, qui connaissait son génie

remuant, le fit poursuivre avec ordre de le ramener mort ou vif; il

fut tué en se défendant.

La malveillance des Gaulois faillit être funeste à César dans cette

expédition. D'abord ils lui laissèrent ignorer les difficultés du

débarquement. Les hauts navires qu'on employait sur l'Océan tiraient

beaucoup d'eau et ne pouvaient approcher du rivage. Il fallait que

le soldat se précipitât dans cette mer profonde, et qu'il se formât

en bataille au milieu des flots. Les barbares, dont la grève était

couverte, avaient trop d'avantage. Mais les machines de siége vinrent

au secours et nettoyèrent le rivage par une grêle de pierre et de

traits. Cependant l'équinoxe approchait; c'était la pleine lune, le

moment des grandes marées. En une nuit la flotte romaine fut brisée

ou mise hors de service. Les barbares, qui dans le premier étonnement

avaient donné des otages à César, essayèrent de surprendre son camp.

Vigoureusement repoussés, ils offrirent encore de se soumettre. César

leur ordonna de livrer des otages deux fois plus nombreux; mais ses

vaisseaux étaient réparés, il partit la même nuit sans attendre leur

réponse. Quelques jours de plus, la saison ne lui eût guère permis le

retour.

L'année suivante, nous le voyons presqu'en même temps en Illyrie,

à Trèves et en Bretagne. Il n'y a que les esprits de nos vieilles

légendes qui aient jamais voyagé ainsi. Cette fois, il était conduit

en Bretagne par un chef fugitif du pays qui avait imploré son

secours. Il ne se retira pas sans avoir mis en fuite les Bretons,

assiégé le roi Caswallawn dans l'enceinte marécageuse où il avait

rassemblé ses hommes et ses bestiaux. Il écrivit à Rome qu'il avait

imposé un tribut à la Bretagne, et y envoya en grande quantité les

perles de peu de valeur qu'on recueillait sur les côtes.

Depuis cette invasion dans l'île sacrée, César n'eut plus d'amis chez

les Gaulois. La nécessité d'acheter Rome aux dépens des Gaules, de

gorger tant d'amis qui lui avaient fait continuer le commandement

pour cinq années, avait poussé le conquérant aux mesures les plus

violentes. Selon un historien, il dépouillait les lieux sacrés,

mettait des villes au pillage sans qu'elles l'eussent mérité[40].

Partout il établissait des chefs dévoués aux Romains et renversait

le gouvernement populaire. La Gaule payait cher l'union, le calme et

la culture dont la domination romaine devait lui faire connaître les

bienfaits.

[Note 40: Sæpius ob prædam quam ob delictum. (Suétone.)]

La disette obligeant César de disperser ses troupes, l'insurrection

éclate partout. Les Éburons massacrent une légion, en assiégent une

autre. César, pour délivrer celle-ci, passe avec huit mille hommes à

travers soixante mille Gaulois.

L'année suivante, il assemble à Lutèce les états de la Gaule. Mais

les Nerviens et les Trévires, les Sénonais et les Carnutes, n'y

paraissent pas.

Histoire de France (Volume 1/19) · 第 6 / 30 段