Deux vastes confédérations partageaient ce pays: d'une part les

Édues, peuple que nous verrons plus loin étroitement uni avec les

tribus des Carnutes, des Parisii, des Senones, etc.; d'autre part,

les Arvernes et les Allobroges. Les premiers semblent être les gens

de la plaine, les Kymrys, soumis à l'influence sacerdotale, le parti

de la civilisation; les autres, montagnards de l'Auvergne et des

Alpes, sont les anciens Galls, autrefois resserrés dans les montagnes

par l'invasion kymrique, mais redevenus prépondérants par leur

barbarie même et leur attachement à la vie de clan.

Les clans d'Auvergne étaient alors réunis sous un chef ou roi nommé

Bituit. Ces montagnards se croyaient invincibles. Bituit envoya aux

généraux romains une solennelle ambassade pour réclamer la liberté

d'un des chefs prisonniers: on y voyait sa meute royale composée

d'énormes dogues tirés à grands frais de la Belgique et de la

Bretagne; l'ambassadeur, superbement vêtu, était environné d'une

troupe de jeunes cavaliers éclatants d'or et de pourpre; à son côté

se tenait un barde, la _rotte_ en main, chantant par intervalle

la gloire du roi, celle de la nation arverne et les exploits de

l'ambassadeur.

Les Édues virent avec plaisir l'invasion romaine. Les Marseillais

s'entremirent, et leur obtinrent le titre d'_alliés et amis du peuple

romain_. Marseille avait introduit les Romains dans le midi des

Gaules; les Édues leur ouvrirent la Celtique ou Gaule centrale, et

plus tard les Remi la Belgique.

Les ennemis de Rome se hâtèrent avec la précipitation gallique et

furent vaincus séparément sur les bords du Rhône. Le char d'argent

de Bituit et sa meute de combat ne lui servirent pas de grand'chose.

Les Arvernes seuls étaient pourtant deux cent mille, mais ils furent

effrayés par les éléphants des Romains. Bituit avait dit avant la

bataille, en voyant la petite armée romaine resserrée en légions: «Il

n'y en pas là pour un repas de mes chiens.»

Rome mit la main sur les Allobroges, les déclara ses sujets,

s'assurant ainsi de la porte des Alpes. Le proconsul Domitius

restaura la voie phénicienne, et l'appela _Domitia_. Les consuls qui

suivirent n'eurent qu'à pousser vers le couchant, entre Marseille et

les Arvernes (années 120-118). Ils s'acheminèrent vers les Pyrénées,

et fondèrent presque à l'entrée de l'Espagne une puissante colonie,

_Narbo Martius_, Narbonne. Ce fut la seconde colonie romaine hors de

l'Italie (la première avait été envoyée à Carthage). Jointe à la mer

par de prodigieux travaux, elle eut, à l'imitation de la métropole,

son capitole, son sénat, ses thermes, son amphithéâtre. Ce fut la

Rome gauloise et la rivale de Marseille. Les Romains ne voulaient

plus que leur influence dans les Gaules dépendît de leur ancienne

alliée.

Ils s'établissaient paisiblement dans ces contrées, lorsqu'un

événement imprévu, immense, effroyable, comme un cataclysme du

globe, faillit tout emporter, et l'Italie elle-même. Ce monde

barbare que Rome avait rembarré dans le Nord d'une si rude main, il

existait pourtant. Ces Kymrys qu'elle avait exterminés à Bologne

et Senagallia, ils avaient des frères dans la Germanie. Gaulois et

Allemands, Kymrys et Teutons, fuyant, dit-on, devant un débordement

de la Baltique, se mirent à descendre vers le Midi. Ils avaient

ravagé toute l'Illyrie, battu, aux portes de l'Italie, un général

romain qui voulait leur interdire le Norique, et tourné les Alpes par

l'Helvétie, dont les principales populations, Ombriens ou Ambrons,

Tigurins (Zurich) et Tugènes (Zug), grossirent leur horde. Tous

ensemble pénétrèrent dans la Gaule, au nombre de trois cent mille

guerriers; leurs familles, vieillards, femmes et enfants, suivaient

dans des chariots. Au nord de la Gaule, ils retrouvèrent d'anciennes

tribus cimbriques, et leur laissèrent, dit-on, en dépôt une partie de

leur butin. Mais la Gaule centrale fut dévastée, brûlée, affamée sur

leur passage. Les populations des campagnes se réfugièrent dans les

villes pour laisser passer le torrent, et furent réduites à une telle

disette, qu'on essaya de se nourrir de chair humaine. Les barbares,

parvenus au bord du Rhône, apprirent que de l'autre côté du fleuve,

c'était encore l'empire romain, dont ils avaient déjà rencontré les

frontières en Illyrie, en Thrace, en Macédoine. L'immensité du grand

empire du Midi les frappa d'un respect superstitieux; avec cette

simple bonne foi de la race germanique, ils dirent au magistrat de

la province, M. Silanus, que _si Rome leur donnait des terres, ils

se battraient volontiers pour elle_. Silanus répondit fièrement que

Rome n'avait que faire de leurs services, passa le Rhône, et se fit

battre. Le consul P. Cassius, qui vint ensuite défendre la province,

fut tué; Scaurus, son lieutenant, fut pris, et l'armée passa sous le

joug des Helvètes, non loin du lac de Genève. Les barbares enhardis

voulaient franchir les Alpes. Ils agitaient seulement si les Romains

seraient réduits en esclavage ou exterminés. Dans leurs bruyants

débats, ils s'avisèrent d'interroger Scaurus, leur prisonnier. Sa

réponse hardie les mit en fureur, et l'un d'eux le perça de son épée.

Toutefois, ils réfléchirent, et ajournèrent le passage des Alpes. Les

paroles de Scaurus furent peut-être le salut de l'Italie.

Les Gaulois Tectosages de Tolosa, unis aux Cimbres par une origine

commune, les appelaient contre les Romains, dont ils avaient secoué

le joug. La marche des Cimbres fut trop lente. Le consul C. Servilius

Cépion pénétra dans la ville et la saccagea. L'or et l'argent

rapportés jadis par les Tectosages du pillage de Delphes, celui des

mines des Pyrénées, celui que la piété des Gaulois clouait dans

un temple de la ville, ou jetait dans un lac voisin, avaient fait

de Tolosa la plus riche ville des Gaules. Cépion en tira, dit-on,

cent dix mille livres pesant d'or et quinze cent mille d'argent. Il

dirigea ce trésor sur Marseille, et le fit enlever sur la route par

des gens à lui, qui massacrèrent l'escorte. Ce brigandage ne profita

pas. Tous ceux qui avaient touché cette proie funeste finirent

misérablement; et quand on voulait désigner un homme dévoué à une

fatalité implacable, on disait: _Il a de l'or de Tolosa_.

D'abord Cépion, jaloux d'un collègue inférieur par la naissance,

veut camper et combattre séparément. Il insulte les députés que les

barbares envoyaient à l'autre consul. Ceux-ci, bouillants de fureur,

dévouent solennellement aux dieux tout ce qui tombera entre leurs

mains. De quatre-vingt mille soldats, de quarante mille esclaves ou

valets d'armée, il n'échappa, dit-on, que dix hommes. Cépion fut des

dix. Les barbares tinrent religieusement leur serment; ils tuèrent

dans les deux camps tout être vivant, ramassèrent les armes, et

jetèrent l'or et l'argent, les chevaux même dans le Rhône.

Cette journée, aussi terrible que celle de Cannes, leur ouvrait

l'Italie. La fortune de Rome les arrêta dans la Province et les

détourna vers les Pyrénées. De là, les Cimbres se répandirent sur

toute l'Espagne, tandis que le reste des barbares les attendait dans

la Gaule.

Pendant qu'ils perdent ainsi le temps et vont se briser contre les

montagnes et l'opiniâtre courage des Celtibériens, Rome épouvantée

avait appelé Marius de l'Afrique. Il ne fallait pas moins que l'homme

d'Arpinum, en qui tous les Italiens voyaient un des leurs, pour

rassurer l'Italie et l'armer unanimement contre les barbares. Ce dur

soldat, presque aussi terrible aux siens qu'à l'ennemi, farouche

comme les Cimbres qu'il allait combattre, fut, pour Rome, un Dieu

sauveur. Pendant quatre ans que l'on attendit les barbares, le

peuple, ni même le sénat, ne put se décider à nommer un autre consul

que Marius. Arrivé dans la Province, il endurcit d'abord ses soldats

par de prodigieux travaux. Il leur fit creuser la _Fossa Mariana_,

qui facilitait ses communications avec la mer, et permettait aux

navires d'éviter l'embouchure du Rhône, barrée par les sables. En

même temps, il accablait les Tectosages et s'assurait de la fidélité

de la Province avant que les barbares se remissent en mouvement.

Enfin ceux-ci se dirigèrent vers l'Italie, le seul pays de l'Occident

qui eût encore échappé à leurs ravages. Mais la difficulté de nourrir

une si grande multitude les obligea de se séparer. Les Cimbres et les

Tigurins tournèrent par l'Helvétie et le Norique; les Ambrons et les

Teutons, par un chemin plus direct, devaient passer sur le ventre

aux légions de Marius, pénétrer en Italie par les Alpes maritimes et

retrouver les Cimbres aux bords du Pô.

Dans le camp retranché d'où il les observait, d'abord près d'Arles,

puis sous les murs d'_Aquæ Sextiæ_ (Aix), Marius leur refusa

obstinément la bataille. Il voulait habituer les siens à voir ces

barbares, avec leur taille énorme, leurs yeux farouches, leurs armes

et leurs vêtements bizarres. Leur roi Teutobochus franchissait d'un

saut quatre et même six chevaux mis de front; quand il fut conduit en

triomphe à Rome, il était plus haut que les trophées. Les barbares,

défilant devant les retranchements, défiaient les Romains par mille

outrages: _N'avez-vous rien à dire à vos femmes?_ disaient-ils,

_nous serons bientôt auprès d'elles_. Un jour, un de ces géants du

Nord vint jusqu'aux portes du camp provoquer Marius lui-même. Le

général lui fit répondre que, s'il était las de la vie, il n'avait

qu'à s'aller pendre; et comme le Teuton insistait, il lui envoya un

gladiateur. Ainsi il arrêtait l'impatience des siens; et cependant il

savait ce qui se passait dans leur camp par le jeune Sertorius, qui

parlait leur langue, et se mêlait à eux sous l'habit gaulois.

Marius, pour faire plus vivement souhaiter la bataille à ses

soldats, avait fait placer son camp sur une colline sans eau qui

dominait un fleuve. «Vous êtes des hommes, leur dit-il, vous aurez

de l'eau pour du sang.» Le combat s'engagea en effet bientôt

aux bords du fleuve. Les Ambrons, qui étaient seuls dans cette

première action, étonnèrent d'abord les Romains par leurs cris de

guerre qu'ils faisaient retentir comme un mugissement dans leurs

boucliers: _Ambrons! Ambrons!_ Les Romains vainquirent pourtant,

mais ils furent repoussés du camp par les femmes des Ambrons; elles

s'armèrent pour défendre leur liberté et leurs enfants, et elles

frappaient du haut de leurs chariots sans distinction d'amis ni

d'ennemis. Toute la nuit, les barbares pleurèrent leurs morts avec

des hurlements sauvages qui, répétés par les échos des montagnes et

du fleuve, portaient l'épouvante dans l'âme même des vainqueurs.

Le surlendemain, Marius les attira par sa cavalerie à une nouvelle

action. Les Ambrons-Teutons, emportés par leur courage, traversèrent

la rivière et furent écrasés dans son lit. Un corps de trois

mille Romains les prit par derrière et décida leur défaite. Selon

l'évaluation la plus modérée, le nombre des barbares pris ou tués fut

de cent mille. La vallée, engraissée de leur sang, devint célèbre par

sa fertilité. Les habitants du pays n'enfermaient, n'étayaient leurs

vignes, qu'avec des os de morts. Le village de _Pourrières_ rappelle

encore aujourd'hui le nom donné à la plaine: _Campi putridi_, champ

de la putréfaction. Quant au butin, l'armée le donna tout entier à

Marius, qui, après un sacrifice solennel, le brûla en l'honneur des

dieux. Une pyramide fut élevée à Marius, un temple à la Victoire.

L'église de Sainte-Victoire, qui remplaça le temple, reçut jusqu'à la

Révolution française une procession annuelle, dont l'usage ne s'était

jamais interrompu. La pyramide subsista jusqu'au XVe siècle, et

Pourrières avait pris pour armoiries le triomphe de Marius représenté

sur un des bas-reliefs dont ce monument était orné.

Cependant les Cimbres, ayant passé les Alpes Noriques, étaient

descendus dans la vallée de l'Adige. Les soldats de Catulus ne

les voyaient qu'avec terreur se jouer, presque nus, au milieu des

glaces, et se laisser glisser sur leurs boucliers du haut des Alpes

à travers les précipices. Catulus, général méthodique, se croyait en

sûreté derrière l'Adige, couvert par un petit fort. Il pensait que

les ennemis s'amuseraient à le forcer. Ils entassèrent des rochers,

jetèrent toute une forêt par-dessus, et passèrent. Les Romains

s'enfuirent et ne s'arrêtèrent que derrière le Pô. Les Cimbres ne

songeaient pas à les poursuivre. En attendant l'arrivée des Teutons,

ils jouirent du ciel et du sol italien, et se laissèrent vaincre aux

douceurs de la belle et molle contrée. Le vin, le pain, tout était

nouveau pour ces barbares; ils fondaient sous le soleil du Midi et

sous l'action de la civilisation plus énervante encore.

Marius eut le temps de joindre son collègue. Il reçut des députés des

Cimbres, qui voulaient gagner du temps: _Donnez-nous_, disaient-ils,

_des terres pour nous et pour nos frères les Teutons_.--_Laissez

là vos frères_, répondit Marius, _ils ont des terres. Nous leur en

avons donné qu'ils garderont éternellement_. Et comme les Cimbres

le menaçaient de l'arrivée des Teutons: _Ils sont ici_, dit-il, _il

ne serait pas bien de partir sans les saluer_, et il fit amener les

captifs. Les Cimbres ayant demandé quel jour et en quel lieu il

voulait combattre _pour savoir à qui serait l'Italie_, il leur donna

rendez-vous pour le troisième jour dans un champ, près de Verceil.

Marius s'était placé de manière à tourner contre l'ennemi le vent, la

poussière et les rayons ardents d'un soleil de juillet. L'infanterie

des Cimbres formait un énorme carré, dont les premiers rangs étaient

liés tous ensemble avec des chaînes de fer. Leur cavalerie, forte

de quinze mille hommes, était effrayante à voir, avec ses casques

chargés de mufles d'animaux sauvages, et surmontés d'ailes d'oiseaux.

Le camp et l'armée barbares occupaient une lieue en longueur. Au

commencement, l'aile où se tenait Marius, ayant cru voir fuir la

cavalerie ennemie, s'élança à sa poursuite, et s'égara dans la

poussière, tandis que l'infanterie ennemie, semblable aux vagues

d'une mer immense, venait se briser sur le centre où se tenaient

Catulus et Sylla, et alors tout se perdit dans une nuée de poudre. La

poussière et le soleil méritèrent le principal honneur de la victoire

(101).

Restait le camp barbare, les femmes et les enfants des vaincus.

D'abord, revêtues d'habits de deuil, elles supplièrent qu'on leur

promît de les respecter, et qu'on les donnât pour esclaves aux

prêtresses romaines du feu (le culte des éléments existait dans

la Germanie). Puis, voyant leur prière reçue avec dérision, elles

pourvurent elles-mêmes à leur liberté. Le mariage chez ces peuples

était chose sérieuse. Les présents symboliques des noces, les boeufs

attelés, les armes, le coursier de guerre, annonçaient assez à la

vierge qu'elle devenait la compagne des périls de l'homme, qu'ils

étaient unis dans une même destinée, à la vie et à la mort (_sic

vivendum, sic pereundum._ Tacit.). C'est à son épouse que le guerrier

rapportait ses blessures après la bataille (_ad matres et conjuges

vulnera referunt; nec illæ numerare aut exigere plagas pavent_). Elle

les comptait, les sondait sans pâlir; car la mort ne devait point les

séparer. Ainsi, dans les poëmes scandinaves, Brunhild se brûle sur le

corps de Siegfrid. D'abord les femmes des Cimbres affranchirent leurs

enfants par la mort; elles les étranglèrent ou les jetèrent sous les

roues des chariots. Puis elles se pendaient, s'attachaient par un

noeud coulant aux cornes des boeufs, et les piquaient ensuite pour se

faire écraser. Les chiens de la horde défendirent leurs cadavres; il

fallut les exterminer à coups de flèches.

Ainsi s'évanouit cette terrible apparition du Nord, qui avait jeté

tant d'épouvante dans l'Italie. Le mot _cimbrique_ resta synonyme de

_fort_ et de _terrible_. Toutefois, Rome ne sentit point le génie

héroïque de ces nations, qui devaient un jour la détruire; elle crut

à son éternité. Les prisonniers qu'on put faire sur les Cimbres

furent distribués aux villes comme esclaves publics ou dévoués aux

combats de gladiateur.

Marius fit ciseler sur son bouclier la figure d'un Gaulois tirant la

langue, image populaire à Rome dès le temps de Torquatus. Le peuple

l'appela le troisième fondateur de Rome, après Romulus et Camille.

On faisait des libations au nom de Marius, comme en l'honneur de

Bacchus ou de Jupiter. Lui-même, enivré de sa victoire sur les

barbares du Nord et du Midi, sur la Germanie et sur les _Indes

africaines_, ne buvait plus que dans cette coupe à deux anses, où,

selon la tradition, Bacchus avait bu après sa victoire des Indes[20].

[Note 20: Valer. Max., l. III, c. VII.--Sallust. de B. Jug., ad calc:

«Ex ea tempestate spes atque opes civitatis in illo sitæ.»--Vell.

Paterc, l. II, c. XII: «Videtur meruisse... ne ejus nati rempublicam

poeniteret.»--Florus, l. III, c. III: «Tam lætum tamque felicem

liberatæ Italiæ assertique imperii nuntium... populus Romanus accepit

per ipsos, si credere fas est, deos, etc.»--Plut., in Mario.]

ÉCLAIRCISSEMENTS

SUR LES IBÈRES OU BASQUES. (_Voy._ page 1.)

Dans son livre intitulé _Prüfung der Untersuchungen über die

Urbewohner Hispaniens_, _vermittelst der Waskischen Sprache_ [Berlin,

1821], M. W. de Humboldt a cherché à établir, par la comparaison

des débris de l'ancienne langue ibérique avec la langue basque

actuelle, l'identité des Basques et des Ibères. Ces débris ne sont

autre chose que les noms de lieux et les noms d'hommes qui nous ont

été transmis par les auteurs anciens. Encore nous sont-ils parvenus

bien défigurés. Pline déclare rapporter seulement les noms qu'il peut

exprimer en latin: «Ex his digna memoratu aut latiali sermone dictu

facilia, etc.» Mela, Strabon, sont aussi arrêtés par la difficulté de

rendre dans leur langue la prononciation barbare. Ainsi les anciens

ont dû omettre précisément les noms les plus originaux. Quelques

mots transmis littéralement sur les monnaies ont la plus grande

importance...

Après avoir posé les principes de l'étymologie, M. de Humboldt les

applique à la méthode suivante: 1º chercher s'il y a d'anciens noms

ibériens qui, pour le son et la signification, s'accordent (au moins

en partie) avec les mots basques usités aujourd'hui; 2º dans tout le

cours de ces recherches, et avant d'entrer dans l'examen spécial,

comparer l'impression que ces anciens noms produisent sur l'oreille,

avec le caractère harmonique de la langue basque: 3º examiner si ces

anciens noms s'accorderaient avec les noms de lieux des provinces

où l'on parle le basque aujourd'hui. Cet accord peut montrer, lors

même qu'on ne trouverait pas le sens du nom, que des circonstances

analogues ont tiré d'une langue identique les mêmes noms pour

différents lieux.

Il a été conduit aux résultats suivants:

«1º Le rapprochement des anciens noms de lieux de la péninsule

ibérienne avec la langue basque montre que cette langue était celle

des Ibères, et comme ce peuple paraît n'avoir eu qu'une langue,

peuples ibères et peuples parlant le basque sont des expressions

synonymes.

«2º Les noms de lieux basques se trouvent sur toute la Péninsule

sans exception, et, par conséquent, les Ibères étaient répandus dans

toutes les parties de cette contrée.

«3º Mais dans la géographie de l'ancienne Espagne, il y a d'autres

noms de lieux qui, rapprochés de ceux des contrées habitées par les

Celtes, paraissent d'origine celtique; et ces noms nous indiquent, au

défaut de témoignage historique, les établissements des Celtes mêlés

aux Ibères.

«4º Les Ibères non mêlés de Celtes habitaient seulement vers les

Pyrénées et sur la côte méridionale. Les deux races étaient mêlées

dans l'intérieur des terres, dans la Lusitanie, et dans la plus

grande partie des côtes du Nord.

«5º Les Celtes ibériens se rapportaient, pour le langage, aux Celtes,

d'où proviennent les anciens noms de lieux de la Gaule et de la

Bretagne, ainsi que les langues encore vivantes en France et en

Angleterre. Mais vraisemblablement ce n'étaient point des peuples de

pure souche gallique, rameaux détachés d'une tige qui restât derrière

eux; la diversité de caractère et d'institution témoigne assez qu'il

n'en est pas ainsi. Peut-être furent-ils établis dans les Gaules à

une époque anté-historique, ou du moins ils y étaient établis bien

avant (avant les Gaulois?). En tous cas, dans leur mélange avec

les Ibères, c'était le caractère ibérien qui prévalait, et non le

caractère gaulois, tel que les Romains nous l'ont fait connaître.

«6º Hors de l'Espagne, vers le Nord, on ne trouve pas trace des

Ibères, excepté toutefois dans l'Aquitaine ibérique et une partie de

la côte de la Méditerranée. Les Calédoniens nommément appartenaient à

la race celtique, non à l'ibérienne.

«7º Vers le sud, les Ibères étaient établis dans les trois grandes

îles de la Méditerranée; les témoignages historiques et l'origine

basque des noms de lieux s'accordent pour le prouver. Toutefois, ils

n'y étaient pas venus, du moins exclusivement, de l'Ibérie ou de la

Gaule, ils occupaient ces établissements de tout temps ou bien ils y

vinrent de l'Orient.

«8º Les Ibères appartenaient-ils aussi aux peuples primitifs de

l'Italie continentale? La chose est incertaine; cependant on y trouve

plusieurs noms de lieux d'origine basque, ce qui tendrait à fonder

cette conjecture.

«9º Les Ibères sont différents des Celtes, tels que nous connaissons

ces derniers par le témoignage des Grecs et des Romains, et par ce

qui nous reste de leurs langues. Cependant il n'y a aucun sujet de

nier toute parenté entre les deux nations; il y aurait même plutôt

lieu de croire que les Ibères sont une dépendance des Celtes,

laquelle en a été démembrée de bonne heure.»

Nous n'extrairons de ce travail que ce qui se rapporte directement à

la Gaule et à l'Italie. Nous reproduirons d'abord les étymologies des

noms: Basques, Biscaye, Espagne, Ibérie (p. 54).

_Basoa_, forêt, bocage, broussailles. Basi, basti, bastetani,

basitani, bastitani (bas _eta_, pays de forêt, bascontum (comme

basocoa), appartenant aux forêts). Cette étymologie donnée par

Astallos n'est pas bonne.--Les Basques s'appellent non Basocoac,

mais _Eusc_aldunac, leur pays _Eusc_alerria, _Eusqu_ererria, et

leur langue _eusc_ara, _eusqu_era, _escu_ara. [La terminaison _ara_

indique le rapport de suite, de conséquence, d'une chose à une autre;

ainsi _ara-uz_, conformément; _ara-ua_, règle, rapport. Eusk-ara

veut donc dire à la manière basque.] Aldunac vient d'_aldea_,

côté, partie; _duna_, terminaison de l'adjectif, et _c_, marque du

pluriel[21]. Erria, ara, era, ne sont que des syllabes auxiliaires.

La racine est EUSKEN, ESKEN[22]. D'où les villes Vesci, Vescelia, et

la Vescitania, où se trouvait la ville d'_Osca_; deux autres _Osca_

chez les Turduli et en Boeturie, et _Ileosca_, _Etosca_ (_Etrusca?_),

_Menosca_ (_Mendia_, montagne), Viro_vesca_; les _Auscii_

d'Aquitaine avec leur capitale Elimberrum (Illiberris, ville neuve);

_Osqui_dates?--Le nom d'_Osca_ doit se rapporter à tout le peuple

des Ibères. Les sommes énormes d'_argentum oscense_ mentionnées par

Tite-Live ne peuvent guère avoir été frappées dans une des petites

villes appelées _Osca_. Florez croit que la ressemblance de l'ancien

alphabet ibérien avec celui des Osques italiens peut avoir donné lieu

à ce nom.

[Note 21: Ainsi les terminaisons _ac_, _oc_, du midi de la France,

rattacheraient les noms d'hommes et de lieux à un pluriel,

conformément au génie des _gentes_ pélasgiques, exprimé nettement

dans l'italien moderne, où les noms d'hommes sont des pluriels:

Alighieri, Fieschi, etc.]

[Note 22: Vasco, Wasco, en langue basque, signifie _homme_, dit le

dictionnaire de Laramandi (édition de 1743, sous ce titre pompeux:

_El impossible vincido, arte della lingua Bascongada_, imprimé à

Salamanque). Voyez aussi Laboulinière, _Voyage dans les Pyrénées

françaises_, I, 235.]

* * * * *

Noms basques qui se retrouvent en Gaule (p. 69):

Histoire de France (Volume 1/19) · 第 4 / 30 段