Ici, comme ailleurs, les Phéniciens ne firent que frayer la route

aux Grecs. Les Doriens de Rhodes succédèrent aux Phéniciens, et

furent eux-mêmes supplantés par les Ioniens de Phocée. Ceux-ci

fondèrent Marseille. Cette ville, jetée si loin de la Grèce, subsista

par miracle. Sur terre, elle était entourée de puissantes tribus

gauloises et liguriennes qui ne lui laissaient pas prendre un pouce

de terre sans combat. Sur mer, elle rencontrait les grandes flottes

des Étrusques et des Carthaginois, qui avaient organisé sur les côtes

le plus sanguinaire monopole; l'étranger qui commerçait en Sardaigne

devait être noyé. Tout réussit aux Marseillais; ils eurent la joie de

voir, sans tirer l'épée, la marine étrusque détruite en une bataille

par les Syracusains, puis l'Étrurie, la Sicile, Carthage, tous les

États commerçants annulés par Rome. Carthage, en tombant, laissa une

place immense que Marseille eût bien enviée, mais il n'appartenait

pas de reprendre un tel rôle à l'humble alliée de Rome, à une cité

sans territoire, à un peuple d'un génie honnête et économe, mais plus

mercantile que politique, qui, au lieu de gagner et s'adjoindre les

barbares du voisinage, fut toujours en guerre avec eux. Telles furent

toutefois la bonne conduite et la persévérance des Massaliotes,

qu'ils étendirent leurs établissements le long de la Méditerranée,

depuis les Alpes maritimes jusqu'au cap Saint-Martin, c'est-à-dire

jusqu'aux premières colonies carthaginoises. Ils fondèrent Monaco,

Nice, Antibes, Éaube, Saint-Gilles, Agde, Ampurias, Denia et quelques

autres villes.

Pendant que la Grèce commençait la civilisation du littoral

méridional, la Gaule du Nord recevait la sienne des Celtes eux-mêmes.

Une nouvelle tribu celtique, celle des Kymrys (_Cimmerii_?)[11],

vint s'ajouter à celle des Galls. Les nouveaux venus, qui

s'établirent principalement au centre de la France, sur la Seine

et la Loire, avaient, ce semble, plus de sérieux et de suite dans

les idées; moins indisciplinables, ils étaient gouvernés par une

corporation sacerdotale, celle des druides. La religion primitive

des Galls, que le druidisme kymrique vint remplacer, était une

religion de la nature, grossière sans doute encore, et bien loin de

la forme systématique qu'elle put prendre dans la suite chez les

gaëls d'Irlande[12]. Celle des druides kymriques, autant que nous

pouvons l'entrevoir à travers les sèches indications des auteurs

anciens, et dans les traditions fort altérées des Kymrys modernes du

pays de Galles, avaient une tendance morale beaucoup plus élevée;

ils enseignaient l'immortalité de l'âme. Toutefois, le génie de

cette race était trop matérialiste pour que de telles doctrines y

portassent leur fruit de bonne heure. Les druides ne purent la faire

sortir de la vie de clan; le principe matériel, l'influence des chefs

militaires subsista à côté de la domination sacerdotale. La Gaule

kymrique ne fut qu'imparfaitement organisée. La Gaule gallique ne le

fut pas du tout: elle échappa aux druides, et, par le Rhin, par les

Alpes, elle déborda sur le monde.

[Note 11: Appien (Illyr., p. 1196, et de B. civ., I, p. 625)

et Diodore (lib. V, p. 309) disent que les Celtes étaient

Cimmériens.--Plutarque (in Mario) fait entendre la même chose.--«Les

Cimmériens, dit Éphore (apud Strab., V, p. 375), habitent des

souterrains qu'ils appellent _argillas_.» Le mot _argel_ veut dire

souterrain, dans les poésies des Kymrys de Galles (W. Archaiol.,

I, p. 80, 152).--Les Cimbres juraient par un taureau. Les armes de

Galles sont deux vaches.--Plusieurs critiques allemands distinguent

toutefois les Cimmériens des Cimbres, et ceux-ci des Kymrys. Ils

rattachent les Cimbres à la race germanique.]

[Note 12: Voy. les Éclaircissements à la fin de ce chapitre.]

C'est à cette époque que l'histoire place les voyages de Sigovèse

et Bellovèse, neveux du roi des Bituriges, Ambigat, qui auraient

conduit les Galls en Germanie et en Italie. Ils allèrent, sans autre

guide que les oiseaux dont ils observaient le vol. Dans une autre

tradition, c'est un mari jaloux, un Aruns étrusque, qui, pour se

venger, fait goûter du vin aux barbares. Le vin leur parut bon, et

ils le suivirent au pays de la vigne. Ces premiers émigrants, Édues,

Arvernes et Bituriges (peuples galliques de Bourgogne, d'Auvergne,

de Berry), s'établissent en Lombardie malgré les Étrusques, et

prennent le nom de _Is-Ambra_[13], isombriens, insubriens, synonyme

de Galls; c'était le nom de ces anciens Galls ou _Ambra_, Umbriens,

que les Étrusques avaient assujettis. Leurs frères, les Aulerces,

Carnutes et Cénomans (Manceaux et Chartrains), viennent ensuite sous

un chef appelé l'_Ouragan_, se font un établissement aux dépens des

Étrusques de Vénétie, et fondent Brixia et Vérone. Enfin, les Kymrys,

jaloux des conquêtes des Galls, passent les Alpes à leur tour; mais

la place est prise dans la vallée du Pô; il faut qu'ils aillent

jusqu'à l'Adriatique, ils fondent Bologne et Senagallia, ou plutôt

ils s'établissent dans les villes que les Étrusques avaient déjà

fondées. Les Galls étaient étrangers à l'idée de la cité, mesurée,

figurée d'après des notions religieuses et astronomiques. Leurs

villes n'étaient que de grands villages ouverts, comme _Mediolanum_

(Milan). Le monde gallique est le monde de la tribu[14]; le monde

étrusco-romain, celui de la cité.

[Note 13: IS-OMBRIA, Basse-Ombrie.]

[Note 14: Quelques savants ont même douté que leurs _oppida_, au

temps de César, fussent autre chose que des lieux de refuge.]

Voilà la tribu et la cité en présence dans ce champ clos de

l'Italie. D'abord la tribu a l'avantage; les Étrusques sont resserrés

dans l'Étrurie proprement dite, et les Gaulois les y suivent bientôt.

Ils passent l'Apennin, avec leurs yeux bleus, leurs moustaches

fauves, leurs colliers d'or sur leurs blanches épaules, ils viennent

défiler devant les murailles cyclopéennes des Étrusques épouvantés.

Ils arrivent devant Clusium et demandent des terres. On sait qu'en

cette occasion les Romains intervinrent pour les Étrusques, leurs

anciens ennemis, et qu'une terreur panique livra Rome aux Gaulois.

Ils furent bien étonnés, dit Tite-Live, de trouver la ville déserte;

plus étonnés encore de voir aux portes des maisons les vieillards

qui siégeaient majestueusement en attendant la mort; les Gaulois se

familiarisèrent peu à peu avec ces figures immobiles qui leur avaient

imposé d'abord; un d'eux s'avisa, dans sa jovialité barbare, de

caresser la barbe d'un de ces fiers sénateurs, qui répondit par un

coup de bâton. Ce fut le signal du massacre.

La jeunesse, qui s'était enfermée dans le Capitole, résista quelque

temps et finit par payer rançon. C'est du moins la tradition la

plus probable. Les Romains ont préféré l'autre. Tite-Live assure

que Camille vengea sa patrie par une victoire, et massacra les

Gaulois sur les ruines qu'ils avaient faites. Ce qui est plus sûr,

c'est qu'ils restèrent dix-sept ans dans le Latium, à Tibur même,

à la porte de Rome. Tite-Live appelle Tibur _arcem gallici belli_.

C'est dans cet intervalle qu'auraient eu lieu les duels héroïques de

Valérius Corvus et de Manlius Torquatus contre des géants gaulois.

Les dieux s'en mêlèrent: un corbeau sacré donna la victoire à

Valérius; Manlius arracha le collier (_torquis_) à l'insolent qui

avait défié les Romains. Longtemps après c'était une image populaire;

on voyait sur le _bouclier cimbrique_, devenu une enseigne de

boutique, la figure du barbare qui gonflait les joues et tirait la

langue.

La cité devait l'emporter sur la tribu, l'Italie sur la Gaule. Les

Gaulois, chassés du Latium, continuèrent les guerres, mais comme

mercenaires au service de l'Étrurie. Ils prirent part, avec les

Étrusques et les Samnites, à ces terribles batailles de Sentinum et

du lac Vadimon, qui assurèrent à Rome la domination de l'Italie, et

par suite celle du monde. Ils y montrèrent leur vaine et brutale

audace, combattant tout nus contre des gens bien armés, heurtant à

grand bruit de leurs chars de guerre les masses impénétrables des

légions, opposant au terrible _pilum_ de mauvais sabres qui ployaient

au premier coup. C'est l'histoire commune de toutes les batailles

gauloises. Jamais ils ne se corrigèrent. Il fallut toutefois de

grands efforts aux Romains, et le dévouement de Décius. À la fin,

ils pénétrèrent à leur tour chez les Gaulois, reprirent la rançon

du Capitole, et placèrent une colonie dans le bourg principal des

Sénonais vaincus à Séna sur l'Adriatique. Toute cette tribu fut

exterminée, de façon qu'il ne resta pas un des fils de ceux qui se

vantaient d'avoir brûlé Rome.

Ces revers des Gaulois d'Italie doivent peut-être trouver leur

explication dans la part que leur meilleurs guerriers auraient prise

à la grande migration des Gaulois transalpins, vers la Grèce et

l'Asie (an 281). Notre Gaule était comme ce vase de la mythologie

galloise, où bout et déborde incessamment la vie; elle recevait par

torrents la barbarie du Nord, pour la verser aux nations du Midi.

Après l'invasion druidique des Kymrys, elle avait subi l'invasion

guerrière des Belges ou _Bolg_. Ceux-ci, les plus impétueux des

Celtes, comme les Irlandais leurs descendants[15], avaient, de la

Belgique, percé leur route à travers les Galls et les Kymrys jusqu'au

Midi, jusqu'à Toulouse, et s'étaient établis en Languedoc sous les

noms d'Arécomiques et de Tectosages. C'est de là qu'ils prirent leur

chemin vers une conquête nouvelle. Galls, Kymrys, quelques Germains

même, descendirent avec eux la vallée du Danube. Cette nuée alla

s'abattre sur la Macédoine. Le monde de la cité antique, qui se

fortifiait en Italie par les progrès de Rome, s'était brisé en Grèce

depuis Alexandre. Toutefois cette petite Grèce était si forte d'art

et de nature, si dense, si serrée de villes et de montagnes, qu'on

n'y entrait guère impunément. La Grèce est faite comme un piége à

trois fonds. Vous pouvez entrer et vous trouver pris en Macédoine,

puis en Thessalie, puis entre les Thermopyles et l'Isthme.

[Note 15: La fougue, la promptitude et la mobilité des résolutions

caractérisent également les _Bolg_ d'Irlande, de Belgique et de

Picardie (Bellovaci, Bolci, Bolgæ, Belgæ, Volci, etc.), et ceux du

midi de la France, malgré les mélanges divers des races...

Les Belges, dans les anciennes traditions irlandaises, sont

désignés par le nom de _Fir-Bholg_. Ausone (de Clar. Urb. Narbo.)

témoigne que le nom primitif des Tectosages était Bolg: «Tectosagos

primævo nomine _Bolgas_.» Cicéron leur donne celui de _Belgæ_:

«Belgarum Allobrogumque testimoniis credere non timetis?» (Pro Man.

Fonteio.) Les manuscrits de César portent indifféremment _Volgæ_

ou _Volcæ_.--Enfin, saint Jérôme nous apprend que l'idiome des

_Tectosages était le même que celui de Trèves_, ville capitale de la

Belgique. Am. Thierry, I, 131.]

Les barbares envahirent avec succès la Thrace et la Macédoine, y

firent d'épouvantables ravages, passèrent encore les Thermopyles, et

vinrent échouer contre la roche sacrée de Delphes. Le dieu défendit

son temple; il suffit d'un orage et des quartiers de roches que

roulèrent les assiégés pour mettre les Gaulois en déroute. Gorgés

de vin et de nourriture, ils étaient déjà vaincus par leurs propres

excès. Une terreur panique les saisit dans la nuit. Leur brenn,

ou chef, leur recommanda, pour faciliter leur retraite, de brûler

leurs chariots et d'égorger leurs dix mille blessés[16]. Puis il

but d'autant et se poignarda. Mais les siens ne purent jamais se

tirer de tant de montagnes et de passages difficiles au milieu d'une

population acharnée.

[Note 16: Ses derniers avis furent suivis pour ce qui regardait

les blessés, car le nouveau brenn fit égorger dix mille hommes qui

ne pouvaient soutenir la marche; mais il conserva la plus grande

partie des bagages.--Diod. Sic. XXII, 870.--S'il y avait des enfants

qui parussent plus gras que les autres, ou nourris d'un meilleur

lait, les Gaulois, dans l'invasion de la Grèce, buvaient leur sang

et se rassasiaient de leur chair. Pausanias, l. X, p. 650.--Après

le combat, les Grecs donnèrent la sépulture à leurs morts; mais

les Kymro-Galls n'envoyèrent aucun héraut redemander les leurs,

s'inquiétant peu qu'ils fussent enterrés ou qu'ils servissent de

pâture aux bêtes fauves et aux vautours. Pausan., l. X, p. 619.--À

Égée, ils jetèrent au vent les cendres des rois de Macédoine. Plut.,

Pyrrh., Diod. ex. Val.--Lorsque le brenn eut connu, par les rapports

des transfuges, le dénombrement des troupes grecques, plein de mépris

pour elles, il se porta en avant d'Héraclée et attaqua les défilés

dès le lendemain, au lever du soleil, «sans avoir consulté sur le

succès futur de la bataille, remarque un écrivain ancien, ancien

prêtre de sa nation, ni, à défaut de ceux-ci, aucun devin grec.»

Pausan., liv. X, p. 648. Am. Thierry, _passim_.--Le brenn dit, à

Delphes: «Locupletes deos largiri hominibus oportere... eos nullis

opibus egere, ut qui eas largiri hominibus soleant.» Justin, XXIV,

6.]

D'autres Gaulois mêlés de Germains, les Tectosages, Trocmes et

Tolistoboïes, eurent plus de succès au delà du Bosphore. Ils se

jetèrent dans cette grande Asie, au milieu des querelles des

successeurs d'Alexandre. Le roi de Bithynie, Nicomède, et les villes

grecques qui se soutenaient avec peine contre les Séleucides,

achetèrent le secours des Gaulois, secours intéressé et funeste,

comme on le vit bientôt. Ces hôtes terribles se partagèrent l'Asie

Mineure à piller et à rançonner; aux Trocmes, l'Hellespont; aux

Tolistoboïes, les côtes de la mer Égée; le midi, aux Tectosages.

Voilà nos Gaulois retournés au berceau des Kymrys, non loin du

Bosphore Cimmérien; les voilà établis sur les ruines de Troie et dans

les montagnes de l'Asie Mineure, où les Français mèneront la croisade

tant de siècles après, sous le drapeau de Godefroi de Bouillon et de

Louis le Jeune.

Pendant que ces Gaulois se gorgent et s'engraissent dans la molle

Asie, les autres vont partout, cherchant fortune. Qui veut un courage

aveugle et du sang à bon marché achète des Gaulois; prolifique et

belliqueuse nation, qui suffit à tant d'armées et de guerres. Tous

les successeurs d'Alexandre ont des Gaulois, Pyrrhus surtout, l'homme

des aventures et des succès avortés. Carthage en a aussi dans la

première guerre punique. Elle les paya mal, comme on sait[17]; et

ils eurent grande part à cette horrible guerre des Mercenaires. Le

Gaulois Autarite fut un des chefs révoltés.

[Note 17: Elle en livra quatre mille aux Romains.]

Rome profita des embarras de Carthage et de l'entr'acte des deux

guerres puniques pour accabler les Ligures et les Gaulois d'Italie.

«Les Liguriens, cachés au pied des Alpes, entre le Var et la Macra,

dans des lieux hérissés de buissons sauvages, étaient plus difficiles

à trouver qu'à vaincre; races d'hommes agiles et infatigables[18],

peuples moins guerriers que brigands, qui mettaient leur confiance

dans la vitesse de leur fuite et la profondeur de leurs retraites.

Tous ces farouches montagnards, Salyens, Décéates, Euburiates,

Oxibiens, Ingaunes, échappèrent longtemps aux armes romaines. Enfin

le consul Fulvius incendia leurs repaires, Bébius les fit descendre

dans la plaine, et Posthumius les désarma, leur laissant à peine du

fer pour labourer leurs champs (238-233 av. J.-C).»

[Note 18: Florus, II, 3, trad. de M. Ragon.--La vigueur des Liguriens

faisait dire proverbialement: Le plus fort Gaulois est abattu par

le plus maigre Ligurien. Diod., V. 39. Voyez aussi liv. XXXIX, 2.

Strabon, IV. Les Romains leur empruntèrent l'usage des boucliers

oblongs, _scutum ligusticum_. Liv. XLIV, 35. Leurs femmes, qui

travaillaient aux carrières, s'écartaient un instant quand les

douleurs de l'enfantement les prenaient, et, après l'accouchement,

elles revenaient au travail. Strabon, III, Diod. IV. Les Liguriens

conservaient fidèlement leurs anciennes coutumes; par exemple, celle

de porter de longs cheveux. On les appelait _Capillati_.--Caton dit,

dans Servius: «Ipsi unde oriundi sint, exacta memoria, illiterati,

mendaces, quæ sunt et vera minus meminere.» Nigidius Figulus,

contemporain de Varron, parle dans le même sens.]

Depuis un demi-siècle que Rome avait exterminé le peuple des Sénons,

le souvenir de ce terrible événement ne s'était point effacé chez

les Gaulois. Deux rois des Boïes (pays de Bologne), At et Gall,

avaient essayé d'armer le peuple pour s'emparer de la colonie romaine

d'Ariminum; ils avaient appelé d'au delà des Alpes des Gaulois

mercenaires. Plutôt que d'entrer en guerre contre Rome, les Boïes

tuèrent les deux chefs et massacrèrent leurs alliés. Rome, inquiète

des mouvements qui avaient lieu chez les Gaulois, les irrita en

défendant tout commerce avec eux, surtout celui des armes. Leur

mécontentement fut porté au comble par une proposition du tribun

Flaminius. Il demanda que les terres conquises sur les Sénons depuis

cinquante ans fussent enfin colonisées et partagées au peuple. Les

Boïes, qui savaient par la fondation d'Ariminum tout ce qu'il en

coûtait d'avoir les Romains pour voisins, se repentirent de n'avoir

pas pris l'offensive, et voulurent former une ligue entre toutes les

nations du nord de l'Italie. Mais les Venètes, peuple slave, ennemis

des Gaulois, refusèrent d'entrer dans la ligue; les Ligures étaient

épuisés, les Cénomans secrètement vendus aux Romains. Les Boïes

et les Insubres (Bologne et Milan), restés seuls, furent obligés

d'appeler d'au delà des Alpes, des Gésates, des _Gaisda_, hommes

armés de gais ou épieux, qui se mettaient volontiers à la solde des

riches tribus gauloises de l'Italie. On entraîna à force d'argent et

de promesses leurs chefs Anéroeste et Concolitan.

Les Romains, instruits de tout par les Cénomans, s'alarmèrent

de cette ligue. Le sénat fit consulter les livres sibyllins, et

l'on y lut avec effroi que deux fois les Gaulois devaient prendre

possession de Rome. On crut détourner ce malheur en enterrant tout

vifs deux Gaulois, un homme et une femme, au milieu même de Rome,

dans le marché aux boeufs. De cette manière, les Gaulois avaient

_pris possession du sol de Rome_, et l'oracle se trouvait accompli

ou éludé. La terreur de Rome avait gagné l'Italie entière; tous

les peuples de cette contrée se croyaient également menacés par

une effroyable invasion de barbares. Les chefs gaulois avaient

tiré de leurs temples les drapeaux relevés d'or qu'ils appelaient

les _immobiles_; ils avaient juré solennellement et fait jurer à

leurs soldats qu'ils ne détacheraient pas leurs baudriers avant

d'être montés au Capitole. Ils entraînaient tout sur leur passage,

troupeaux, laboureurs garottés, qu'ils faisaient marcher sous le

fouet; ils emportaient jusqu'aux meubles des maisons. Toute la

population de l'Italie centrale et méridionale se leva spontanément

pour arrêter un pareil fléau, et sept cent soixante-dix mille soldats

se tinrent prêts à suivre, s'il le fallait, les aigles de Rome.

Des trois armées romaines, l'une devait garder les passages des

Apennins qui conduisent en Étrurie. Mais déjà les Gaulois étaient au

coeur de ce pays et à trois journées de Rome (225). Craignant d'être

enfermés entre la ville et l'armée, les barbares revinrent sur leurs

pas, tuèrent six mille hommes aux Romains qui les poursuivaient, et

ils les auraient détruits si la seconde armée ne se fût réunie à la

première. Ils s'éloignèrent alors pour mettre leur butin en sûreté;

déjà ils s'étaient retirés jusqu'à la hauteur du cap Télamone,

lorsque, par un étonnant hasard, une troisième armée romaine, qui

revenait de la Sardaigne, débarqua près du camp des Gaulois, qui se

trouvèrent enfermés. Ils firent face des deux côtés à la fois. Les

Gésates, par bravade, mirent bas tout vêtement, se placèrent nus

au premier rang avec leurs armes et leurs boucliers. Les Romains

furent un instant intimidés du bizarre spectacle et du tumulte que

présentait l'armée barbare. «Outre une foule de cors et de trompettes

qui ne cessaient de sonner, il s'éleva tout à coup un tel concert de

hurlements, que non-seulement les hommes et les instruments, mais la

terre même et les lieux d'alentour semblaient à l'envi pousser des

cris. Il y avait encore quelque chose d'effrayant dans la contenance

et les gestes de ces corps gigantesques qui se montraient aux

premiers rangs, sans autre vêtements que leurs armes; on n'en voyait

aucun qui ne fût paré de chaînes, de colliers et de bracelets d'or.»

L'infériorité des armes gauloises donna l'avantage aux Romains; le

sabre gaulois ne frappait que de taille, et il était de si mauvaise

trempe qu'il pliait au premier coup.

Les Boïes ayant été soumis par suite de cette victoire, les légions

passèrent le Pô pour la première fois, et entrèrent dans le pays des

Insubriens. Le fougueux Flaminius y aurait péri s'il n'eût trompé

les barbares par un traité, jusqu'à ce qu'il se trouvât en forces.

Rappelé par le sénat, qui ne l'aimait pas et qui prétendait que

sa nomination était illégale, il voulut vaincre ou mourir, rompit

le pont derrière lui et remporta sur les Insubriens une victoire

signalée. C'est alors qu'il ouvrit les lettres où le sénat lui

présageait une défaite de la part des dieux.

Son successeur, Marcellus, était un brave soldat. Il tua en combat

singulier le brenn Virdumar, et consacra à Jupiter Férétien les

secondes dépouilles _opimes_ (depuis Romulus). Les Insubriens furent

réduits (222), et la domination des Romains s'étendit sur toute

l'Italie jusqu'aux Alpes.

Tandis que Rome croit tenir sous elle les Gaulois d'Italie terrassés,

voilà qu'Hannibal arrive et les relève. Le rusé Carthaginois en

tira bon parti. Il les place au premier rang, leur fait passer,

bon gré, mal gré, les marais d'Étrurie: les Numides les poussent

l'épée dans les reins. Ils ne s'en battent pas moins à Trasimène,

à Cannes. Hannibal gagne ces grandes batailles avec le sang des

Gaulois[19]. Une fois qu'ils lui manquent, lorsqu'il se trouve isolé

d'eux dans le midi de l'Italie, il ne peut plus se mouvoir. Cette

Gaule italienne était si vivace, qu'après les revers d'Hannibal, elle

remue encore sous Hasdrubal, sous Magon, sous Hamilcar. Il fallut

trente ans de guerre (201-170), et la trahison des Cénomans, pour

consommer la ruine des Boïes et des Insubriens (Bologne et Milan).

Encore les Boïes émigrèrent-ils plutôt que de se soumettre; les

débris de leur cent douze tribus se levèrent en masse et allèrent

s'établir sur les bords du Danube, au confluent de ce fleuve et de

la Save. Rome déclara solennellement que l'_Italie était fermée aux

Gaulois_. Cette dernière et terrible lutte eut lieu pendant les

guerres de Rome contre Philippe et Antiochus. Les Grecs s'imaginaient

alors qu'ils étaient la grande pensée de Rome; ils ne savaient pas

qu'elle n'employait contre eux que la moindre partie de ses forces.

Ce fut assez de deux légions pour renverser Philippe et Antiochus;

tandis que, pendant plusieurs années de suite, on envoya les deux

consuls, les deux armées consulaires, contre les obscurs peuplades

des Boïes et des Insubriens. Rome roidit ses bras contre la Gaule

et l'Espagne; il lui suffit de toucher du doigt les successeurs

d'Alexandre pour les faire tomber.

[Note 19: Voy. mon _Histoire romaine_.]

Avant de sortir de l'Asie, elle abattit le seul peuple qui eût pu

y renouveler la guerre. Les Galates, établis en Phrygie depuis un

siècle, s'y étaient enrichis aux dépens de tous les peuples voisins

sur lesquels ils levaient des tributs. Ils avaient entassé les

dépouilles de l'Asie Mineure dans leurs retraites du mont Olympe.

Un fait caractérise l'opulence et le faste de ces barbares. Un de

leurs chefs ou tétrarques publia que, pendant une année entière, il

tiendrait table ouverte à tout venant; et non-seulement il traita

la foule qui venait des villes et des campagnes voisines, mais il

faisait arrêter et retenir les voyageurs jusqu'à ce qu'ils se fussent

assis à sa table.

Quoique la plupart d'entre les Galates eussent refusé de secourir

Antiochus, le prêteur Manlius attaqua leurs trois tribus (Trocmes,

Tolistoboïes, Tectosages), et les força dans leurs montagnes avec des

armes de trait, auxquelles les Gaulois, habitués à combattre avec le

sabre et la lance, n'opposaient guère que des cailloux. Manlius leur

fit rendre les terres enlevées aux alliés de Rome, les obligea de

renoncer au brigandage, et leur imposa l'alliance d'Eumène qui devait

les contenir.

Ce n'était pas assez que les Gaulois fussent vaincus dans leurs

colonies d'Italie et d'Asie, si les Romains ne pénétraient dans la

Gaule, ce foyer des invasions barbares. Ils y furent appelés d'abord

par leurs alliés, les Grecs de Marseille, toujours en guerre avec

les Gaulois et les Ligures du voisinage. Rome avait besoin d'être

maîtresse de l'entrée occidentale de l'Italie qu'occupaient les

Ligures du côté de la mer. Elle attaqua les tribus dont Marseille se

plaignait, puis celles dont Marseille ne se plaignait pas. Elle donna

la terre aux Marseillais et garda les postes militaires, celui d'Aix,

entre autres, où Sextius fonda la colonie d'_Aquæ Sextiæ_. De là elle

regarda dans les Gaules.

Histoire de France (Volume 1/19) · 第 3 / 30 段