Je plongeai dans le peuple. Pendant qu'Olivier de la Marche,

Chastellain, se prélassent aux repas de la Toison d'or, moi je sondai

les caves où fermenta la Flandre, ces masses de mystiques et vaillants

ouvriers. Leurs fortes _Amitiés_ (ils nommaient ainsi la commune),

leurs _Franches Vérités_ (ils nommaient ainsi l'assemblée), je leur

refis tout pieusement, n'oubliant pas leurs cloches, et leur carillon

fraternel. Je remis dans sa tour mon grand ami de bronze, ce redouté

Roelandt, dont la voix solennelle, entendue de dix lieues, fit

trembler Jean Sans-Peur, Charles le Téméraire.

Un point très-capital que les contemporains négligent et nos

modernes, c'est de distinguer fortement, de caractériser la

personnalité spéciale de chaque ville. Cela pourtant est le réel,

le charme de ce pays si varié. Je m'y suis attaché; ce m'était une

religion de leur refaire leur âme à chacune, ces vieilles et chères

villes, et cela ne se peut qu'en marquant fortement comme chaque

industrie et chaque genre de vie créaient une race d'ouvriers. J'ai

mis Gand bien à part, ses dévots, vaillants tisserands, profonde

ruche de combats. À part, l'aimable et grande Bruges, les dix-sept

nations de ses marchands, les trois cents peintres qui lui firent

une Italie dans une ville. Et le Pompeïes de la Flandre, Ypres,

aujourd'hui déserte, qui lui garde son vrai monument, la prodigieuse

halle où furent tous les métiers, cette cathédrale du travail où tout

bon travailleur doit ôter son chapeau.

L'incendie de Dinand, la fin cruelle de Liége, ferment cette histoire

des Communes par une navrante tragédie. Moi-même enfant de Meuse

par ma mère, j'ai mis là comme un intérêt de famille. Ces pauvres

Frances, perdues dans les Ardennes, entre des peuples hostiles et des

langues opposées, m'émouvaient fort. J'ai rendu aux Liégeois le grand

rénovateur Van Eyck, qui changea la peinture. J'ai trouvé, exhumé

des cendres de Dinand, ses arts perdus, si chers au Moyen âge,

arts humbles, si touchants, qui pour toute l'Europe furent les bons

serviteurs, les amis du foyer.

Comment remercier mes amis, mes vengeurs, les bons chroniqueurs

suisses, qui par bonheur arrivent avec leurs cors, leurs lances à

la grande chasse de Morat, forcent le sanglier, cette bête cruelle,

Charles le Téméraire? Leurs récits sont des chants de gaieté

héroïque. C'est un plaisir de voir cette effroyable enflure, piquée,

tout à coup aplatie. On est pour Louis XI incontestablement dans

sa lutte de ruse contre l'orgueil barbare, la brutalité féodale.

C'est le renard qui prend au filet le faux lion. L'esprit au moins

triomphe. La fine et ferme prose de Comines a raison de la grosse

rhétorique, de la chevalerie contrefaite. Une ironie, mesquine

encore et de malice, digne des fabliaux, est ici dans l'histoire.

Demain, forte et puissante, elle sera féconde aux grands jours de la

Renaissance.

Ce bon roi Louis XI m'arrêta très-longtemps. Mon XVe siècle sortit

tout entier des actes, des pièces. Le très-vaste travail de Legrand

oblige cependant de vérifier ses copies, souvent fort peu exactes,

sur les originaux (Gaignières, etc.), un travail de grande patience.

J'entrai par Louis XI aux siècles monarchiques. J'allais m'y engager

quand un hasard me fit bien réfléchir. Un jour, passant à Reims, je

vis en grand détail la magnifique cathédrale, la splendide église du

Sacre.

La corniche intérieure où l'on peut circuler dans l'église à 80

pieds de hauteur, la fait voir ravissante, de richesse fleurie, d'un

alléluia permanent. Dans l'immensité vide on croit toujours entendre

la grande clameur officielle, ce qu'on disait la voix du peuple. On

croit voir aux fenêtres les oiseaux qu'on lâchait, quand le clergé,

oignant le roi, faisait le pacte du trône et de l'église. Ressortant

au dehors sur les voûtes dans la vue immense qui embrasse toute la

Champagne, j'arrivai au dernier petit clocher, juste au-dessus du

choeur. Là un spectacle étrange m'étonna fort. La ronde tour avait

une guirlande de suppliciés. Tel a la corde au cou. Tel a perdu

l'oreille. Les mutilés y sont plus tristes que les morts. Combien ils

ont raison! quel effrayant contraste! Quoi! l'église des fêtes, cette

mariée, pour collier de noces, a pris ce lugubre ornement! Ce pilori

du peuple est placé au-dessus de l'autel. Mais ses pleurs n'ont-ils

pu, à travers les voûtes, tomber sur la tête des rois! Onction

redoutable de la Révolution, de la colère de Dieu! «Je ne comprendrai

pas les siècles monarchiques, si d'abord, avant tout, je n'établis

en moi l'âme et la foi du peuple.» Je m'adressai cela, et, après

Louis XI, j'écrivis la _Révolution_ (1845-1853).

On fut surpris, mais rien n'était plus sage. Après maintes épreuves

que j'ai contées ailleurs et où je vis de près l'autre rivage, mort

et rené, je fis la _Renaissance_ avec des forces centuplées. Quand

je rentrai, que je me retournai, revis mon Moyen Âge, cette mer

superbe de sottises, une hilarité violente me prit, et au XVIe, au

XVIIe siècle, je fis une terrible fête. Rabelais et Voltaire ont ri

dans leur tombeau. Les dieux crevés, les rois pourris ont apparu sans

voile. La fade histoire du convenu, cette prude honteuse dont on se

contentait, a disparu. De Médicis à Louis XIV une autopsie sévère a

caractérisé ce gouvernement de cadavres (1855-1868).

Une telle histoire était sûre d'un succès, de blesser tout ami du

faux. Mais c'est beaucoup de monde, surtout le monde autorisé.

Prêtres et royalistes aboyèrent. Les doctrinaires s'efforçaient de

sourire.

Cela lui fait très-peu, à cette histoire patiente. Elle est forte,

solide, bien assise, et elle attendra.

Dans mes Préfaces successives, et dans mes Éclaircissements, on

pourra voir, de volume en volume, les fondements qui sont dessous,

l'énorme base d'actes et de manuscrits, d'imprimés rares, etc., sur

laquelle elle porte[4].

[Note 4: Je ne veux pas anticiper ici. D'un mot ou deux seulement,

je puis dire: C'est ce livre, «ce livre d'un poète et d'un homme

d'imagination,» qui, par des pièces décisives, a dit à tous ce qui

leur importait:

Aux protestants, le fait très-capital de la Saint-Barthélemi, sue

quinze jours d'avance à Bruxelles (papiers Granvelle, 10 août). Puis,

tant de faits sur la Révocation, qu'ils avaient bien peu éclaircie.

Aux royalistes, tout un monde de curieux faits anecdotiques; exemple,

la légende du _Masque de fer_ et la sagesse de leur reine. Les

lettres de Franklin (en 1863) ont donné là-dessus le secret d'après

Richelieu, prouvé que seul j'avais raison.

Aux financiers, le système de Law (inexpliqué par M. Thiers en 1826)

se trouve enfin à jour et par les manuscrits et par l'histoire des

Bourses de Paris et de Londres.

Pour la Révolution, que dire? La mienne est sortie tout entière des

trois grands corps d'archives de ces temps qu'on a à Paris. Louis

Blanc (malgré son mérite, son talent que j'honore) put-il la deviner?

Put-il la faire à Londres avec quelques brochures? J'ai bien de la

peine à le croire.--Lisez au reste et comparez.]

Voilà comment quarante ans ont passé. Je ne m'en doutais guère

lorsque je commençai. Je croyais faire un abrégé de quelques volumes

peut-être en quatre ans, en six ans. Mais on n'abrège que ce qui est

bien connu. Et ni moi, ni personne alors ne savait cette histoire.

Après mes deux premiers volumes seulement, j'entrevis dans ses

perspectives immenses cette _terra incognita_. Je dis: «Il faut

dix ans.»... Non, mais vingt, mais trente... Et le chemin allait

s'allongeant devant moi. Je ne m'en plaignais pas. Aux voyages de

découvertes, le coeur s'étend, grandit, ne voit plus que le but. On

s'oublie tout à fait. Il m'en advint ainsi. Poussant toujours plus

loin dans ma poursuite ardente, je me perdis de vue, je m'absentai de

moi. J'ai passé à côté du monde, et j'ai pris l'histoire pour la vie.

La voici écoulée. Je ne regrette rien. Je ne demande rien. Eh! que

demanderais-je, chère France, avec qui j'ai vécu, que je quitte à si

grand regret! Dans quelle communauté j'ai passé avec toi quarante

années (dix siècles)! Que d'heures passionnées, nobles, austères,

nous eûmes ensemble, souvent l'hiver même, avant l'aube! Que de jours

de labeur et d'études au fond des Archives! Je travaillais pour toi,

j'allais, venais, cherchais, écrivais. Je donnais chaque jour de

moi-même tout, peut-être encore plus. Le lendemain matin, te trouvant

à ma table, je me croyais le même, fort de ta vie puissante et de ta

jeunesse éternelle.

Mais comment ayant eu ce bonheur singulier d'une telle société, ayant

longues années vécu de ta grande âme, n'ai-je pas profité plus en

moi? Ah! c'est que pour te refaire tout cela il m'a fallu reprendre

ce long cours de misère, de cruelle aventure, de cent choses

morbides et fatales. J'ai bu trop d'amertumes. J'ai avalé trop de

fléaux, trop de vipères et trop de rois.

Eh bien! ma grande France, s'il a fallu pour retrouver ta vie, qu'un

homme se donnât, passât et repassât tant de fois le fleuve des morts,

il s'en console, te remercie encore. Et son plus grand chagrin, c'est

qu'il faut te quitter ici.

Paris, 1870.

TABLE DE LA PRÉFACE DE 1869

Pages.

L'Histoire, jusqu'en 1830, suivit des points de vue spéciaux,

surtout le point de vue politique II

Cette oeuvre, commencée en 1830, fut la première histoire où

l'on essaya d'embrasser, dans toute sa variété, l'activité

humaine (religieuse, économique, artistique, etc.) IV

Elle s'est accomplie en quarante ans, avec la continuité

harmonique qui est propre aux choses vivantes V

Au point de vue des races, dominant chez Thierry, elle ajouta

la terre, la géographie, etc. VI

Elle montra combien ces éléments matériels sont dominés par le

travail moral que tout peuple opère sur soi VII

La France a fait la France. _L'homme est son propre Prométhée_

(Vico) VIII

Toute ma vie fut mêlée à cette oeuvre, mais cette oeuvre à

mesure faisait ma vie elle-même _ibid._

Conditions que j'y apportai: La liberté, le temps. Mon libre

enseignement favorisa, retarda le travail, en prolongea

l'incubation X

Mon élan de Juillet 1830, fut non moins contraire au vieux

principe que mes livres récents de 1862, 1864, 1869 XII

Mes contradictions apparentes de 1831-1832; mon éloignement des

écoles de ce temps et de son choléra moral XII

Les deux premiers volumes, trop favorables au moyen âge,

montrèrent pourtant l'impuissance de l'Église, qui vers l'an

1000 n'aboutit qu'au chaos, et avant 1300 est primée par le

Roi, l'État, les jurisconsultes XV

L'Histoire, comme évocation et _Résurrection_. L'art vivant pour

refaire les dieux morts, avant leur _jugement_. D'une larme

je refis le gothique (1833) XIX

Avant le troisième volume, pendant quatre ans (1833-1837) je

m'étendis, m'humanisai, par Luther et par Grimm, la poésie du

droit primitif XXIII

Le sens _humain_ fit ma force et ma paix, mon insouciance des

critiques, de la petite guerre des doctrinaires, des

catholiques XXIV

Mon troisième volume (en 1837) fonda l'histoire sérieusement

sur les actes et les manuscrits XXVI

L'Histoire domina la chronique, établit ce que les contemporains

ne voyaient nullement au XIVe siècle, comment la révolution

_économique_ (l'avénement de l'or, etc.) amène la révolution

_militaire_, qui à son tour amène la révolution _politique_

(1300-1400) XXVIII

L'emportement violent du Résurrectionisme dans le _Charles VI_.

Excès de cette méthode XXX

L'avénement du Saint-Esprit, patron des confréries, communes,

successeur du dieu légendaire, de Jésus XXXII

L'apparition de Jacques au XIVe siècle, qui au XVe se

transfigure en Jeanne XXXIII

Lucidité critique que j'ai gardée dans la sublime histoire de

Jeanne XXXIV

La _méthode historique_ n'est nullement l'_art littéraire_.

Celui-ci veut l'effet et cherche le miracle. L'histoire, tout

au contraire, explique, supprime le miracle, montre que le

sublime n'est rien que la nature XXXV

Huit années de travail donnèrent surtout l'histoire des communes

du Nord, des Flandres, etc. On essaya de refaire, non-seulement

leurs luttes et leurs guerres, mais le droit, l'industrie, le

génie spécial de chaque ville XXXVII

Après le Louis XI, j'ajournai les trois derniers siècles du

gouvernement monarchique; je me créai un phare, une lumière;

j'écrivis la _Révolution_ (en huit années, 1845-1853) XLI

Fortifié et éclairé par elle, je revins à _la Renaissance_ et

à la Royauté moderne (treize années, 1855-1868) _ibid._

Cette histoire, jusqu'ici la plus complète, s'étend jusqu'en

1795. Dans ses préfaces successives et les éclaircissements de

chaque volume, elle donne la critique des sources où elle a

puisé _ibid._

Adieu de l'auteur à la France XLIII

HISTOIRE DE FRANCE

LIVRE PREMIER

CELTES.--IBÈRES.--ROMAINS

CHAPITRE PREMIER

CELTES ET IBÈRES

«Le caractère commun de toute la race gallique, dit Strabon d'après

le philosophe Posidonius, c'est qu'elle est irritable et folle de

guerre, prompte au combat; du reste, simple et sans malignité. Si on

les irrite, ils marchent ensemble droit à l'ennemi, et l'attaquent de

front, sans s'informer d'autre chose. Aussi, par la ruse, on en vient

aisément à bout; on les attire au combat quand on veut, où l'on veut,

peu importent les motifs; ils sont toujours prêts, n'eussent-ils

d'autre arme que leur force et leur audace. Toutefois, par la

persuasion, ils se laissent amener sans peine aux choses utiles; ils

sont susceptibles de culture et d'instruction littéraire. Forts de

leur haute taille et de leur nombre, ils s'assemblent aisément en

grande foule, simples qu'ils sont et spontanés, prenant volontiers

en main la cause de celui qu'on opprime.» Tel est le premier regard

de la philosophie sur la plus sympathique et la plus perfectible des

races humaines.

Le génie de ces Galls ou Celtes n'est d'abord autre chose que

mouvement, attaque et conquête; c'est par la guerre que se mêlent et

se rapprochent les nations antiques. Peuples de guerre et de bruit,

ils courent le monde l'épée à la main, moins, ce semble, par avidité

que par un vague et vain désir de voir, de savoir, d'agir; brisant,

détruisant, faute de pouvoir produire encore. Ce sont les enfants du

monde naissant; de grands corps mous, blancs et blonds; de l'élan,

peu de force et d'haleine; jovialité féroce, espoir immense; vains,

n'ayant rien encore rencontré qui tînt devant eux. Ils voulurent

aller voir ce que c'était que cet Alexandre, ce conquérant de l'Asie,

devant la face duquel les rois s'évanouissaient d'effroi[5]. Que

craignez-vous? leur demanda l'homme terrible. Que le ciel ne tombe,

dirent-ils; il n'en eut pas d'autre réponse. Le ciel lui-même ne les

effrayait guère; ils lui lançaient des flèches quand il tonnait. Si

l'Océan même se débordait et venait à eux, ils ne refusaient pas le

combat, et marchaient à lui l'épée à la main. C'était leur point

d'honneur de ne jamais reculer; ils s'obstinaient souvent à rester

sous un toit embrasé. Aucune nation ne faisait meilleur marché de

sa vie. On en voyait qui, pour quelque argent, pour un peu de vin,

s'engageaient à mourir; ils montaient sur une estrade, distribuaient

à leurs amis le vin ou l'argent, se couchaient sur leur bouclier et

tendaient la gorge.

[Note 5: Longtemps même après la mort d'Alexandre, Cassandre, devenu

roi de Macédoine, se promenait un jour à Delphes, et examinait les

statues. Ayant aperçu tout à coup celle d'Alexandre, il en fut

tellement saisi qu'il frissonna de tout son corps et fut frappé d'un

étourdissement. (Plutarque.)]

Leurs banquets ne se terminaient guère sans bataille. La cuisse de la

bête appartenait au plus brave, et chacun voulait être le plus brave.

Leur plus grand plaisir, après celui de se battre, c'était d'entourer

l'étranger, de le faire asseoir, bon gré, mal gré, avec eux, de lui

faire dire les histoires des terres lointaines. Ces barbares étaient

insatiablement avides et curieux; ils faisaient la _presse_ des

étrangers, les enlevaient des marchés et des routes, et les forçaient

de parler. Eux-mêmes parleurs terribles, infatigables, abondants en

figures, solennels et burlesquement graves dans leur prononciation

gutturale, c'était une affaire dans leurs assemblées que de maintenir

la parole à l'orateur au milieu des interruptions. Il fallait qu'un

homme chargé de commander le silence marchât l'épée à la main sur

l'interrupteur; à la troisième sommation, il lui coupait un bon

morceau de son vêtement, de façon qu'il ne pût porter le reste[6].

[Note 6: [Grec: Hoson achrêston poiêsai to loipon], Strab., l.

IV, ap. Scr. R. Fr. I, 30.--Remarquons combien les anciens ont

été frappés de l'instinct rhéteur et du caractère bruyant des

Gaulois. _Nota in vanos tumultus gens_ (Tit. Liv. à la prise de

Rome).--Les crieurs publics, les trompettes, les avocats, étaient

souvent Gaulois. _Insuber, id est, mercator et præco._ Cicer.

Fragm. or. contra Pisonem.--Voyez aussi tout le discours _Pro

Fonteio_.--_Pleraque Gallia duas res industriossime persequitur,

virtutem bellicam et argute loqui._ (Cato.) [Grec: Apeilêtai, kai

anatatikoi, kai tetragôdêmenoi]. Diodor. Sic., lib. IV.]

Une autre race, celle des Ibères, paraît de bonne heure dans le

midi de la Gaule, à côté des Galls, et même avant eux. Ces Ibères,

dont le type et la langue se sont conservés dans les montagnes

des Basques, étaient un peuple d'un génie médiocre, laborieux,

agriculteur, mineur, attaché à la terre, pour en tirer les métaux

et le blé. Rien n'indique qu'ils aient été primitivement aussi

belliqueux qu'ils ont pu le devenir, lorsque, foulés dans les

Pyrénées par les conquérants du Midi et du Nord, se trouvant malgré

eux gardiens des défilés, ils ont été tant de fois traversés,

froissés, durcis par la guerre. La tyrannie des Romains a pu une

fois les pousser dans un désespoir héroïque; mais généralement leur

courage a été celui de la résistance[7], comme le courage des Gaulois

celui de l'attaque. Les Ibères ne semblent pas avoir eu, comme eux,

le goût des expéditions lointaines, des guerres aventureuses. Des

tribus ibériennes émigrèrent, mais malgré elles, poussées par des

peuples plus puissants.

[Note 7: Il ne faut pas confondre les Ibères avec leurs voisins

les Cantabres. W. de Humboldt a établi cette distinction dans

son admirable petit livre sur la langue des Basques. Voy. les

Éclaircissements à la fin de ce chapitre.]

Les Galls et les Ibères formaient un parfait contraste. Ceux-ci, avec

leurs vêtements de poil noir et leurs bottes tissues de cheveux; les

Galls, couverts de tissus éclatants, amis des couleurs voyantes et

variées, comme le plaid des modernes gaëls de l'Écosse, ou bien à

peu près nus, chargeant leurs blanches poitrines et leurs membres

gigantesques de massives chaînes d'or. Les Ibères étaient divisés

en petites tribus montagnardes, qui, dit Strabon, ne se liguent

guère entre elles, par un excès de confiance dans leurs forces. Les

Galls, au contraire, s'associaient volontiers en grandes hordes,

campant en grands villages dans de grandes plaines tout ouvertes, se

liant volontiers avec les étrangers, familiers avec les inconnus,

parleurs, rieurs, orateurs; se mêlant avec tous et en tout, dissolus

par légèreté, se roulant à l'aveugle, au hasard, dans les plaisirs

infâmes[8] (la brutalité de l'ivrognerie appartient plutôt aux

Germains); toutes les qualités, tous les vices d'une sympathie

rapide. Il ne fallait pas trop se fier à ces joyeux compagnons. Ils

ont aimé de bonne heure à _gaber_, comme on disait au moyen âge.

La parole n'avait pour eux rien de sérieux. Ils promettaient, puis

riaient, et tout était dit. (_Ridendo fidem frangere._ TIT. LIV.).

[Note 8: Diodor. Sicul., l. V, ap. Scr. Fr., I, 310.--Strab., l.

IV.--Athen., l. XIII, c. VIII.--Nous trouvons plus tard, chez les

Celtes de l'Irlande et de l'Angleterre, quelque trace des moeurs

dissolues de la Gaule antique. Le docteur Leland, t. I, p. 14, dit

que les Irlandais regardaient l'adultère comme une «galanterie

pardonnable.» O'Halloran, I, 394.--Lanfranc, saint Anselme et le

pape Adrien, dans son fameux bref à Henri II, leur reprochent

l'inceste.--Voy. Usser., Syl. epist., 70, 94, 95.--Saint Bernard, in

vit. S. Malach., 1932, sqq. Girald, Cambr., 742, 743.]

Les Galls ne se contentèrent pas de refouler les Ibères jusqu'aux

Pyrénées, ils franchirent ces montagnes, s'établirent aux deux angles

sud-ouest et nord-ouest de la péninsule, sous leur propre nom; au

centre, se mêlant aux vaincus, ils prirent les noms de Celtibériens

et de Lusitaniens.

Alors, ou peut-être antérieurement, les tribus ibériennes des

Sicanes et des Ligures[9] passèrent d'Espagne en Gaule et en Italie;

mais en Italie, comme en Espagne, les Galls les attaquèrent. Ceux-ci

franchirent les Alpes sous le nom d'Ambra (vaillants), resserrèrent

les Ligures sur la côte montagneuse du Rhône à l'Arno, et poussèrent

les Sicanes jusqu'en Calabre et jusqu'en Sicile.

[Note 9: Ibériens des montagnes. W. de Humboldt. V. les

Éclaircissements à la fin de ce chapitre.]

Dans les deux péninsules, les Celtes vainqueurs se mêlèrent avec les

habitants des plaines centrales, tandis que les Ibères vaincus se

maintenaient aux extrémités, en Ligurie et en Sicile, aux Pyrénées

et dans la Bétique. Les Galls-Ambra de l'Italie occupaient toute la

vallée du Pô, et s'étendaient dans la péninsule jusqu'à l'embouchure

du Tibre. Ils furent soumis, dans la suite, par les Rasena ou

Étrusques, dont l'empire fut plus tard resserré entre la Macra, le

Tibre et l'Apennin, par de nouvelles émigrations celtiques.

Tel était l'aspect du monde gallique. Cet élément, jeune, mou et

flottant, fut de bonne heure, en Italie et en Espagne, altéré par le

mélange des indigènes. En Gaule, il eût roulé longtemps dans le flux

et le reflux de la barbarie; il fallait qu'un élément nouveau, venu

du dehors, lui apportât un principe de stabilité, une idée sociale.

Deux peuples étaient à la tête de la civilisation dans cette haute

antiquité, les Grecs et les Phéniciens. L'Hercule de Tyr allait

alors par toutes les mers, achetant, enlevant à chaque contrée ses

plus précieux produits. Il ne négligea point le grenat fin de la

côte des Gaules, le corail des îles d'Hyères; il s'informa des mines

précieuses que recélaient alors à fleur de terre les Pyrénées, les

Cévennes et les Alpes. Il vint et revint, et finit par s'établir.

Attaqué par les fils de Neptune, Albion et Ligur (ces deux mots

signifient _montagnard_[10]), il aurait succombé si Jupiter n'eût

suppléé ses flèches épuisées par une pluie de pierres. Ces pierres

couvrent encore la plaine de la Crau, en Provence. Le dieu vainqueur

fonda Nemausus (Nîmes), remonta le Rhône et la Saône, tua dans son

repaire le brigand Tauriske qui infestait les routes, et bâtit Alésia

sur le territoire Eduen (pays d'Autun). Avant son départ, il fonda

la voie qui traversait le Col de Tende et conduisait d'Italie par la

Gaule en Espagne; c'est sur ces premières assises que les Romains

bâtirent la _Via_ Aurelia et la Domitia.

[Note 10: _Alb_, montagne, dans la langue gaélique.--_Gor_, élevé, en

basque.]

Histoire de France (Volume 1/19) · 第 2 / 30 段