Chastellain, se prélassent aux repas de la Toison d'or, moi je sondai
les caves où fermenta la Flandre, ces masses de mystiques et vaillants
ouvriers. Leurs fortes _Amitiés_ (ils nommaient ainsi la commune),
leurs _Franches Vérités_ (ils nommaient ainsi l'assemblée), je leur
refis tout pieusement, n'oubliant pas leurs cloches, et leur carillon
fraternel. Je remis dans sa tour mon grand ami de bronze, ce redouté
Roelandt, dont la voix solennelle, entendue de dix lieues, fit
trembler Jean Sans-Peur, Charles le Téméraire.
Un point très-capital que les contemporains négligent et nos
modernes, c'est de distinguer fortement, de caractériser la
personnalité spéciale de chaque ville. Cela pourtant est le réel,
le charme de ce pays si varié. Je m'y suis attaché; ce m'était une
religion de leur refaire leur âme à chacune, ces vieilles et chères
villes, et cela ne se peut qu'en marquant fortement comme chaque
industrie et chaque genre de vie créaient une race d'ouvriers. J'ai
mis Gand bien à part, ses dévots, vaillants tisserands, profonde
ruche de combats. À part, l'aimable et grande Bruges, les dix-sept
nations de ses marchands, les trois cents peintres qui lui firent
une Italie dans une ville. Et le Pompeïes de la Flandre, Ypres,
aujourd'hui déserte, qui lui garde son vrai monument, la prodigieuse
halle où furent tous les métiers, cette cathédrale du travail où tout
bon travailleur doit ôter son chapeau.
L'incendie de Dinand, la fin cruelle de Liége, ferment cette histoire
des Communes par une navrante tragédie. Moi-même enfant de Meuse
par ma mère, j'ai mis là comme un intérêt de famille. Ces pauvres
Frances, perdues dans les Ardennes, entre des peuples hostiles et des
langues opposées, m'émouvaient fort. J'ai rendu aux Liégeois le grand
rénovateur Van Eyck, qui changea la peinture. J'ai trouvé, exhumé
des cendres de Dinand, ses arts perdus, si chers au Moyen âge,
arts humbles, si touchants, qui pour toute l'Europe furent les bons
serviteurs, les amis du foyer.
Comment remercier mes amis, mes vengeurs, les bons chroniqueurs
suisses, qui par bonheur arrivent avec leurs cors, leurs lances à
la grande chasse de Morat, forcent le sanglier, cette bête cruelle,
Charles le Téméraire? Leurs récits sont des chants de gaieté
héroïque. C'est un plaisir de voir cette effroyable enflure, piquée,
tout à coup aplatie. On est pour Louis XI incontestablement dans
sa lutte de ruse contre l'orgueil barbare, la brutalité féodale.
C'est le renard qui prend au filet le faux lion. L'esprit au moins
triomphe. La fine et ferme prose de Comines a raison de la grosse
rhétorique, de la chevalerie contrefaite. Une ironie, mesquine
encore et de malice, digne des fabliaux, est ici dans l'histoire.
Demain, forte et puissante, elle sera féconde aux grands jours de la
Renaissance.
Ce bon roi Louis XI m'arrêta très-longtemps. Mon XVe siècle sortit
tout entier des actes, des pièces. Le très-vaste travail de Legrand
oblige cependant de vérifier ses copies, souvent fort peu exactes,
sur les originaux (Gaignières, etc.), un travail de grande patience.
J'entrai par Louis XI aux siècles monarchiques. J'allais m'y engager
quand un hasard me fit bien réfléchir. Un jour, passant à Reims, je
vis en grand détail la magnifique cathédrale, la splendide église du
Sacre.
La corniche intérieure où l'on peut circuler dans l'église à 80
pieds de hauteur, la fait voir ravissante, de richesse fleurie, d'un
alléluia permanent. Dans l'immensité vide on croit toujours entendre
la grande clameur officielle, ce qu'on disait la voix du peuple. On
croit voir aux fenêtres les oiseaux qu'on lâchait, quand le clergé,
oignant le roi, faisait le pacte du trône et de l'église. Ressortant
au dehors sur les voûtes dans la vue immense qui embrasse toute la
Champagne, j'arrivai au dernier petit clocher, juste au-dessus du
choeur. Là un spectacle étrange m'étonna fort. La ronde tour avait
une guirlande de suppliciés. Tel a la corde au cou. Tel a perdu
l'oreille. Les mutilés y sont plus tristes que les morts. Combien ils
ont raison! quel effrayant contraste! Quoi! l'église des fêtes, cette
mariée, pour collier de noces, a pris ce lugubre ornement! Ce pilori
du peuple est placé au-dessus de l'autel. Mais ses pleurs n'ont-ils
pu, à travers les voûtes, tomber sur la tête des rois! Onction
redoutable de la Révolution, de la colère de Dieu! «Je ne comprendrai
pas les siècles monarchiques, si d'abord, avant tout, je n'établis
en moi l'âme et la foi du peuple.» Je m'adressai cela, et, après
Louis XI, j'écrivis la _Révolution_ (1845-1853).
On fut surpris, mais rien n'était plus sage. Après maintes épreuves
que j'ai contées ailleurs et où je vis de près l'autre rivage, mort
et rené, je fis la _Renaissance_ avec des forces centuplées. Quand
je rentrai, que je me retournai, revis mon Moyen Âge, cette mer
superbe de sottises, une hilarité violente me prit, et au XVIe, au
XVIIe siècle, je fis une terrible fête. Rabelais et Voltaire ont ri
dans leur tombeau. Les dieux crevés, les rois pourris ont apparu sans
voile. La fade histoire du convenu, cette prude honteuse dont on se
contentait, a disparu. De Médicis à Louis XIV une autopsie sévère a
caractérisé ce gouvernement de cadavres (1855-1868).
Une telle histoire était sûre d'un succès, de blesser tout ami du
faux. Mais c'est beaucoup de monde, surtout le monde autorisé.
Prêtres et royalistes aboyèrent. Les doctrinaires s'efforçaient de
sourire.
Cela lui fait très-peu, à cette histoire patiente. Elle est forte,
solide, bien assise, et elle attendra.
Dans mes Préfaces successives, et dans mes Éclaircissements, on
pourra voir, de volume en volume, les fondements qui sont dessous,
l'énorme base d'actes et de manuscrits, d'imprimés rares, etc., sur
laquelle elle porte[4].
[Note 4: Je ne veux pas anticiper ici. D'un mot ou deux seulement,
je puis dire: C'est ce livre, «ce livre d'un poète et d'un homme
d'imagination,» qui, par des pièces décisives, a dit à tous ce qui
leur importait:
Aux protestants, le fait très-capital de la Saint-Barthélemi, sue
quinze jours d'avance à Bruxelles (papiers Granvelle, 10 août). Puis,
tant de faits sur la Révocation, qu'ils avaient bien peu éclaircie.
Aux royalistes, tout un monde de curieux faits anecdotiques; exemple,
la légende du _Masque de fer_ et la sagesse de leur reine. Les
lettres de Franklin (en 1863) ont donné là-dessus le secret d'après
Richelieu, prouvé que seul j'avais raison.
Aux financiers, le système de Law (inexpliqué par M. Thiers en 1826)
se trouve enfin à jour et par les manuscrits et par l'histoire des
Bourses de Paris et de Londres.
Pour la Révolution, que dire? La mienne est sortie tout entière des
trois grands corps d'archives de ces temps qu'on a à Paris. Louis
Blanc (malgré son mérite, son talent que j'honore) put-il la deviner?
Put-il la faire à Londres avec quelques brochures? J'ai bien de la
peine à le croire.--Lisez au reste et comparez.]
Voilà comment quarante ans ont passé. Je ne m'en doutais guère
lorsque je commençai. Je croyais faire un abrégé de quelques volumes
peut-être en quatre ans, en six ans. Mais on n'abrège que ce qui est
bien connu. Et ni moi, ni personne alors ne savait cette histoire.
Après mes deux premiers volumes seulement, j'entrevis dans ses
perspectives immenses cette _terra incognita_. Je dis: «Il faut
dix ans.»... Non, mais vingt, mais trente... Et le chemin allait
s'allongeant devant moi. Je ne m'en plaignais pas. Aux voyages de
découvertes, le coeur s'étend, grandit, ne voit plus que le but. On
s'oublie tout à fait. Il m'en advint ainsi. Poussant toujours plus
loin dans ma poursuite ardente, je me perdis de vue, je m'absentai de
moi. J'ai passé à côté du monde, et j'ai pris l'histoire pour la vie.
La voici écoulée. Je ne regrette rien. Je ne demande rien. Eh! que
demanderais-je, chère France, avec qui j'ai vécu, que je quitte à si
grand regret! Dans quelle communauté j'ai passé avec toi quarante
années (dix siècles)! Que d'heures passionnées, nobles, austères,
nous eûmes ensemble, souvent l'hiver même, avant l'aube! Que de jours
de labeur et d'études au fond des Archives! Je travaillais pour toi,
j'allais, venais, cherchais, écrivais. Je donnais chaque jour de
moi-même tout, peut-être encore plus. Le lendemain matin, te trouvant
à ma table, je me croyais le même, fort de ta vie puissante et de ta
jeunesse éternelle.
Mais comment ayant eu ce bonheur singulier d'une telle société, ayant
longues années vécu de ta grande âme, n'ai-je pas profité plus en
moi? Ah! c'est que pour te refaire tout cela il m'a fallu reprendre
ce long cours de misère, de cruelle aventure, de cent choses
morbides et fatales. J'ai bu trop d'amertumes. J'ai avalé trop de
fléaux, trop de vipères et trop de rois.
Eh bien! ma grande France, s'il a fallu pour retrouver ta vie, qu'un
homme se donnât, passât et repassât tant de fois le fleuve des morts,
il s'en console, te remercie encore. Et son plus grand chagrin, c'est
qu'il faut te quitter ici.
Paris, 1870.
TABLE DE LA PRÉFACE DE 1869
Pages.
L'Histoire, jusqu'en 1830, suivit des points de vue spéciaux,
surtout le point de vue politique II
Cette oeuvre, commencée en 1830, fut la première histoire où
l'on essaya d'embrasser, dans toute sa variété, l'activité
humaine (religieuse, économique, artistique, etc.) IV
Elle s'est accomplie en quarante ans, avec la continuité
harmonique qui est propre aux choses vivantes V
Au point de vue des races, dominant chez Thierry, elle ajouta
la terre, la géographie, etc. VI
Elle montra combien ces éléments matériels sont dominés par le
travail moral que tout peuple opère sur soi VII
La France a fait la France. _L'homme est son propre Prométhée_
(Vico) VIII
Toute ma vie fut mêlée à cette oeuvre, mais cette oeuvre à
mesure faisait ma vie elle-même _ibid._
Conditions que j'y apportai: La liberté, le temps. Mon libre
enseignement favorisa, retarda le travail, en prolongea
l'incubation X
Mon élan de Juillet 1830, fut non moins contraire au vieux
principe que mes livres récents de 1862, 1864, 1869 XII
Mes contradictions apparentes de 1831-1832; mon éloignement des
écoles de ce temps et de son choléra moral XII
Les deux premiers volumes, trop favorables au moyen âge,
montrèrent pourtant l'impuissance de l'Église, qui vers l'an
1000 n'aboutit qu'au chaos, et avant 1300 est primée par le
Roi, l'État, les jurisconsultes XV
L'Histoire, comme évocation et _Résurrection_. L'art vivant pour
refaire les dieux morts, avant leur _jugement_. D'une larme
je refis le gothique (1833) XIX
Avant le troisième volume, pendant quatre ans (1833-1837) je
m'étendis, m'humanisai, par Luther et par Grimm, la poésie du
droit primitif XXIII
Le sens _humain_ fit ma force et ma paix, mon insouciance des
critiques, de la petite guerre des doctrinaires, des
catholiques XXIV
Mon troisième volume (en 1837) fonda l'histoire sérieusement
sur les actes et les manuscrits XXVI
L'Histoire domina la chronique, établit ce que les contemporains
ne voyaient nullement au XIVe siècle, comment la révolution
_économique_ (l'avénement de l'or, etc.) amène la révolution
_militaire_, qui à son tour amène la révolution _politique_
(1300-1400) XXVIII
L'emportement violent du Résurrectionisme dans le _Charles VI_.
Excès de cette méthode XXX
L'avénement du Saint-Esprit, patron des confréries, communes,
successeur du dieu légendaire, de Jésus XXXII
L'apparition de Jacques au XIVe siècle, qui au XVe se
transfigure en Jeanne XXXIII
Lucidité critique que j'ai gardée dans la sublime histoire de
Jeanne XXXIV
La _méthode historique_ n'est nullement l'_art littéraire_.
Celui-ci veut l'effet et cherche le miracle. L'histoire, tout
au contraire, explique, supprime le miracle, montre que le
sublime n'est rien que la nature XXXV
Huit années de travail donnèrent surtout l'histoire des communes
du Nord, des Flandres, etc. On essaya de refaire, non-seulement
leurs luttes et leurs guerres, mais le droit, l'industrie, le
génie spécial de chaque ville XXXVII
Après le Louis XI, j'ajournai les trois derniers siècles du
gouvernement monarchique; je me créai un phare, une lumière;
j'écrivis la _Révolution_ (en huit années, 1845-1853) XLI
Fortifié et éclairé par elle, je revins à _la Renaissance_ et
à la Royauté moderne (treize années, 1855-1868) _ibid._
Cette histoire, jusqu'ici la plus complète, s'étend jusqu'en
1795. Dans ses préfaces successives et les éclaircissements de
chaque volume, elle donne la critique des sources où elle a
puisé _ibid._
Adieu de l'auteur à la France XLIII
HISTOIRE DE FRANCE
LIVRE PREMIER
CELTES.--IBÈRES.--ROMAINS
CHAPITRE PREMIER
CELTES ET IBÈRES
«Le caractère commun de toute la race gallique, dit Strabon d'après
le philosophe Posidonius, c'est qu'elle est irritable et folle de
guerre, prompte au combat; du reste, simple et sans malignité. Si on
les irrite, ils marchent ensemble droit à l'ennemi, et l'attaquent de
front, sans s'informer d'autre chose. Aussi, par la ruse, on en vient
aisément à bout; on les attire au combat quand on veut, où l'on veut,
peu importent les motifs; ils sont toujours prêts, n'eussent-ils
d'autre arme que leur force et leur audace. Toutefois, par la
persuasion, ils se laissent amener sans peine aux choses utiles; ils
sont susceptibles de culture et d'instruction littéraire. Forts de
leur haute taille et de leur nombre, ils s'assemblent aisément en
grande foule, simples qu'ils sont et spontanés, prenant volontiers
en main la cause de celui qu'on opprime.» Tel est le premier regard
de la philosophie sur la plus sympathique et la plus perfectible des
races humaines.
Le génie de ces Galls ou Celtes n'est d'abord autre chose que
mouvement, attaque et conquête; c'est par la guerre que se mêlent et
se rapprochent les nations antiques. Peuples de guerre et de bruit,
ils courent le monde l'épée à la main, moins, ce semble, par avidité
que par un vague et vain désir de voir, de savoir, d'agir; brisant,
détruisant, faute de pouvoir produire encore. Ce sont les enfants du
monde naissant; de grands corps mous, blancs et blonds; de l'élan,
peu de force et d'haleine; jovialité féroce, espoir immense; vains,
n'ayant rien encore rencontré qui tînt devant eux. Ils voulurent
aller voir ce que c'était que cet Alexandre, ce conquérant de l'Asie,
devant la face duquel les rois s'évanouissaient d'effroi[5]. Que
craignez-vous? leur demanda l'homme terrible. Que le ciel ne tombe,
dirent-ils; il n'en eut pas d'autre réponse. Le ciel lui-même ne les
effrayait guère; ils lui lançaient des flèches quand il tonnait. Si
l'Océan même se débordait et venait à eux, ils ne refusaient pas le
combat, et marchaient à lui l'épée à la main. C'était leur point
d'honneur de ne jamais reculer; ils s'obstinaient souvent à rester
sous un toit embrasé. Aucune nation ne faisait meilleur marché de
sa vie. On en voyait qui, pour quelque argent, pour un peu de vin,
s'engageaient à mourir; ils montaient sur une estrade, distribuaient
à leurs amis le vin ou l'argent, se couchaient sur leur bouclier et
tendaient la gorge.
[Note 5: Longtemps même après la mort d'Alexandre, Cassandre, devenu
roi de Macédoine, se promenait un jour à Delphes, et examinait les
statues. Ayant aperçu tout à coup celle d'Alexandre, il en fut
tellement saisi qu'il frissonna de tout son corps et fut frappé d'un
étourdissement. (Plutarque.)]
Leurs banquets ne se terminaient guère sans bataille. La cuisse de la
bête appartenait au plus brave, et chacun voulait être le plus brave.
Leur plus grand plaisir, après celui de se battre, c'était d'entourer
l'étranger, de le faire asseoir, bon gré, mal gré, avec eux, de lui
faire dire les histoires des terres lointaines. Ces barbares étaient
insatiablement avides et curieux; ils faisaient la _presse_ des
étrangers, les enlevaient des marchés et des routes, et les forçaient
de parler. Eux-mêmes parleurs terribles, infatigables, abondants en
figures, solennels et burlesquement graves dans leur prononciation
gutturale, c'était une affaire dans leurs assemblées que de maintenir
la parole à l'orateur au milieu des interruptions. Il fallait qu'un
homme chargé de commander le silence marchât l'épée à la main sur
l'interrupteur; à la troisième sommation, il lui coupait un bon
morceau de son vêtement, de façon qu'il ne pût porter le reste[6].
[Note 6: [Grec: Hoson achrêston poiêsai to loipon], Strab., l.
IV, ap. Scr. R. Fr. I, 30.--Remarquons combien les anciens ont
été frappés de l'instinct rhéteur et du caractère bruyant des
Gaulois. _Nota in vanos tumultus gens_ (Tit. Liv. à la prise de
Rome).--Les crieurs publics, les trompettes, les avocats, étaient
souvent Gaulois. _Insuber, id est, mercator et præco._ Cicer.
Fragm. or. contra Pisonem.--Voyez aussi tout le discours _Pro
Fonteio_.--_Pleraque Gallia duas res industriossime persequitur,
virtutem bellicam et argute loqui._ (Cato.) [Grec: Apeilêtai, kai
anatatikoi, kai tetragôdêmenoi]. Diodor. Sic., lib. IV.]
Une autre race, celle des Ibères, paraît de bonne heure dans le
midi de la Gaule, à côté des Galls, et même avant eux. Ces Ibères,
dont le type et la langue se sont conservés dans les montagnes
des Basques, étaient un peuple d'un génie médiocre, laborieux,
agriculteur, mineur, attaché à la terre, pour en tirer les métaux
et le blé. Rien n'indique qu'ils aient été primitivement aussi
belliqueux qu'ils ont pu le devenir, lorsque, foulés dans les
Pyrénées par les conquérants du Midi et du Nord, se trouvant malgré
eux gardiens des défilés, ils ont été tant de fois traversés,
froissés, durcis par la guerre. La tyrannie des Romains a pu une
fois les pousser dans un désespoir héroïque; mais généralement leur
courage a été celui de la résistance[7], comme le courage des Gaulois
celui de l'attaque. Les Ibères ne semblent pas avoir eu, comme eux,
le goût des expéditions lointaines, des guerres aventureuses. Des
tribus ibériennes émigrèrent, mais malgré elles, poussées par des
peuples plus puissants.
[Note 7: Il ne faut pas confondre les Ibères avec leurs voisins
les Cantabres. W. de Humboldt a établi cette distinction dans
son admirable petit livre sur la langue des Basques. Voy. les
Éclaircissements à la fin de ce chapitre.]
Les Galls et les Ibères formaient un parfait contraste. Ceux-ci, avec
leurs vêtements de poil noir et leurs bottes tissues de cheveux; les
Galls, couverts de tissus éclatants, amis des couleurs voyantes et
variées, comme le plaid des modernes gaëls de l'Écosse, ou bien à
peu près nus, chargeant leurs blanches poitrines et leurs membres
gigantesques de massives chaînes d'or. Les Ibères étaient divisés
en petites tribus montagnardes, qui, dit Strabon, ne se liguent
guère entre elles, par un excès de confiance dans leurs forces. Les
Galls, au contraire, s'associaient volontiers en grandes hordes,
campant en grands villages dans de grandes plaines tout ouvertes, se
liant volontiers avec les étrangers, familiers avec les inconnus,
parleurs, rieurs, orateurs; se mêlant avec tous et en tout, dissolus
par légèreté, se roulant à l'aveugle, au hasard, dans les plaisirs
infâmes[8] (la brutalité de l'ivrognerie appartient plutôt aux
Germains); toutes les qualités, tous les vices d'une sympathie
rapide. Il ne fallait pas trop se fier à ces joyeux compagnons. Ils
ont aimé de bonne heure à _gaber_, comme on disait au moyen âge.
La parole n'avait pour eux rien de sérieux. Ils promettaient, puis
riaient, et tout était dit. (_Ridendo fidem frangere._ TIT. LIV.).
[Note 8: Diodor. Sicul., l. V, ap. Scr. Fr., I, 310.--Strab., l.
IV.--Athen., l. XIII, c. VIII.--Nous trouvons plus tard, chez les
Celtes de l'Irlande et de l'Angleterre, quelque trace des moeurs
dissolues de la Gaule antique. Le docteur Leland, t. I, p. 14, dit
que les Irlandais regardaient l'adultère comme une «galanterie
pardonnable.» O'Halloran, I, 394.--Lanfranc, saint Anselme et le
pape Adrien, dans son fameux bref à Henri II, leur reprochent
l'inceste.--Voy. Usser., Syl. epist., 70, 94, 95.--Saint Bernard, in
vit. S. Malach., 1932, sqq. Girald, Cambr., 742, 743.]
Les Galls ne se contentèrent pas de refouler les Ibères jusqu'aux
Pyrénées, ils franchirent ces montagnes, s'établirent aux deux angles
sud-ouest et nord-ouest de la péninsule, sous leur propre nom; au
centre, se mêlant aux vaincus, ils prirent les noms de Celtibériens
et de Lusitaniens.
Alors, ou peut-être antérieurement, les tribus ibériennes des
Sicanes et des Ligures[9] passèrent d'Espagne en Gaule et en Italie;
mais en Italie, comme en Espagne, les Galls les attaquèrent. Ceux-ci
franchirent les Alpes sous le nom d'Ambra (vaillants), resserrèrent
les Ligures sur la côte montagneuse du Rhône à l'Arno, et poussèrent
les Sicanes jusqu'en Calabre et jusqu'en Sicile.
[Note 9: Ibériens des montagnes. W. de Humboldt. V. les
Éclaircissements à la fin de ce chapitre.]
Dans les deux péninsules, les Celtes vainqueurs se mêlèrent avec les
habitants des plaines centrales, tandis que les Ibères vaincus se
maintenaient aux extrémités, en Ligurie et en Sicile, aux Pyrénées
et dans la Bétique. Les Galls-Ambra de l'Italie occupaient toute la
vallée du Pô, et s'étendaient dans la péninsule jusqu'à l'embouchure
du Tibre. Ils furent soumis, dans la suite, par les Rasena ou
Étrusques, dont l'empire fut plus tard resserré entre la Macra, le
Tibre et l'Apennin, par de nouvelles émigrations celtiques.
Tel était l'aspect du monde gallique. Cet élément, jeune, mou et
flottant, fut de bonne heure, en Italie et en Espagne, altéré par le
mélange des indigènes. En Gaule, il eût roulé longtemps dans le flux
et le reflux de la barbarie; il fallait qu'un élément nouveau, venu
du dehors, lui apportât un principe de stabilité, une idée sociale.
Deux peuples étaient à la tête de la civilisation dans cette haute
antiquité, les Grecs et les Phéniciens. L'Hercule de Tyr allait
alors par toutes les mers, achetant, enlevant à chaque contrée ses
plus précieux produits. Il ne négligea point le grenat fin de la
côte des Gaules, le corail des îles d'Hyères; il s'informa des mines
précieuses que recélaient alors à fleur de terre les Pyrénées, les
Cévennes et les Alpes. Il vint et revint, et finit par s'établir.
Attaqué par les fils de Neptune, Albion et Ligur (ces deux mots
signifient _montagnard_[10]), il aurait succombé si Jupiter n'eût
suppléé ses flèches épuisées par une pluie de pierres. Ces pierres
couvrent encore la plaine de la Crau, en Provence. Le dieu vainqueur
fonda Nemausus (Nîmes), remonta le Rhône et la Saône, tua dans son
repaire le brigand Tauriske qui infestait les routes, et bâtit Alésia
sur le territoire Eduen (pays d'Autun). Avant son départ, il fonda
la voie qui traversait le Col de Tende et conduisait d'Italie par la
Gaule en Espagne; c'est sur ces premières assises que les Romains
bâtirent la _Via_ Aurelia et la Domitia.
[Note 10: _Alb_, montagne, dans la langue gaélique.--_Gor_, élevé, en
basque.]