Don puissant, très-fécond. Tous ceux que j'ai pleurés, peupl

HISTOIRE DE FRANCE

PAR JULES MICHELET

18 beaux et forts vol. in-8º à 7 fr. 50 c. avec illustrations

à 7 francs, sans illustrations

DIVISION DE L'OUVRAGE

_Histoire de France durant le moyen âge._

Tomes I et II.--Les Celtes.--Les Gaulois.--Les Francs.--Le Monde

germanique.--Mérovingiens.--Carlovingiens.--La France

féodale.--Les Croisades.--Les Communes.--La Guerre des Albigeois.

Tomes III et IV.--Saint Louis.--Les Vêpres siciliennes.--Philippe le

Bel.--Les Templiers.--Les Valois.--Charles VI.--Jean sans

Peur.--Les d'Orléans et les d'Armagnac.

Tome V.--La Maison de Bourgogne.--Les Guerres avec l'Angleterre.

Tome VI.--Jeanne d'Arc.--Charles VII.--Les ducs de Bourgogne.

Tome VII.--Louis XI.--Charles le Téméraire.

_Histoire de France au XVIe siècle._

Tome VIII.--La Renaissance.

Tome IX.--La Réforme.

Tome X.--Les Guerres de Religion.

Tome XI.--La Ligue et Henri IV.

_Histoire de France au XVIIe siècle._

Tome XII.--Henri IV et Richelieu.

Tome XIII.--Richelieu et la Fronde.

Tome XIV.--Louis XIV et la Révocation de l'Édit de Nantes.

Tome XV.--Louis XIV et le duc de Bourgogne.

_Histoire de France au XVIIIe siècle._

Tome XVI.--La Régence.

Tome XVII.--Louis XV.

Tome XVIII.--Louis XV et Louis XVI.

HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE

PAR JULES MICHELET

8 beaux et forts volumes in-8º à 7 fr. 50 c. avec illustrations

à 7 francs, sans illustrations.

Paris.--Imprimerie Moderne (Barthier, dr), rue J.-J. Rousseau, 61.

HISTOIRE

DE

FRANCE

PAR

J. MICHELET

NOUVELLE ÉDITION, REVUE ET AUGMENTÉE

TOME PREMIER

PARIS

LIBRAIRIE INTERNATIONALE

A. LACROIX & Cie, ÉDITEURS

13, rue du Faubourg-Montmartre, 13

1876

Tous droits de traduction et de reproduction réservés.

PRÉFACE DE 1869

Cette oeuvre laborieuse d'environ quarante ans fut conçue d'un

moment, de l'éclair de Juillet. Dans ces jours mémorables, une grande

lumière se fit, et j'aperçus la France.

Elle avait des annales, et non point une histoire. Des hommes

éminents l'avaient étudiée surtout au point de vue politique. Nul

n'avait pénétré dans l'infini détail des développements divers de son

activité (religieuse, économique, artistique, etc.). Nul ne l'avait

encore embrassée du regard dans l'unité vivante des éléments naturels

et géographiques qui l'ont constituée. Le premier je la vis comme une

âme et une personne.

L'illustre Sismondi, ce persévérant travailleur, honnête et

judicieux, dans ses annales politiques, s'élève rarement aux vues

d'ensemble. Et, d'autre part, il n'entre guère dans les recherches

érudites. Lui-même avoue loyalement qu'écrivant à Genève il n'avait

sous la main ni les actes ni les manuscrits.

Au reste, jusqu'en 1830 (même jusqu'en 1836), aucun des historiens

remarquables de cette époque n'avait senti encore le besoin de

chercher les faits hors des livres imprimés, aux sources primitives,

la plupart inédites alors, aux manuscrits de nos bibliothèques, aux

documents de nos archives.

Cette noble pléïade historique qui, de 1820 à 1830, jette un si grand

éclat, MM. de Barante, Guizot, Mignet, Thiers, Augustin Thierry,

envisagea l'histoire par des points de vue spéciaux et divers. Tel

fut préoccupé de l'élément de race, tel des institutions, etc., sans

voir peut-être assez combien ces choses s'isolent difficilement,

combien chacune d'elles réagit sur les autres. La race, par exemple,

reste-t-elle identique sans subir l'influence des moeurs changeantes?

Les institutions peuvent-elles s'étudier suffisamment sans tenir

compte de l'histoire des idées, de mille circonstances sociales dont

elles surgissent? Ces spécialités ont toujours quelque chose d'un

peu artificiel, qui prétend éclaircir, et pourtant peut donner de

faux profils, nous tromper sur l'ensemble, en dérober l'harmonie

supérieure.

La vie a une condition souveraine et bien exigeante. Elle n'est

véritablement la vie qu'autant qu'elle est complète. Ses organes sont

tous solidaires et ils n'agissent que d'ensemble. Nos fonctions se

lient, se supposent l'une l'autre. Qu'une seule manque, et rien ne

vit plus. On croyait autrefois pouvoir par le scalpel isoler, suivre

à part chacun de nos systèmes; cela ne se peut pas, car tout influe

sur tout.

Ainsi, ou tout, ou rien. Pour retrouver la vie historique, il

faudrait patiemment la suivre en toutes ses voies, toutes ses formes,

tous ses éléments. Mais il faudrait aussi, d'une passion plus grande

encore, refaire et rétablir le jeu de tout cela, l'action réciproque

de ces forces diverses dans un puissant mouvement qui redeviendrait

la vie même.

Un maître dont j'ai eu, non le génie sans doute, mais la violente

volonté, Géricault, entrant dans le Louvre (dans le Louvre d'alors où

tout l'art de l'Europe se trouvait réuni), ne parut pas troublé. Il

dit: «C'est bien! je m'en vais le refaire.» En rapides ébauches qu'il

n'a jamais signées, il allait saisissant et s'appropriant tout. Et,

sans 1815, il eût tenu parole. Telles sont les passions, les furies

du bel âge.

Plus compliqué encore, plus effrayant était mon problème historique

posé comme _résurrection de la vie intégrale_, non pas dans ses

surfaces, mais dans ses organismes intérieurs et profonds. Nul homme

sage n'y eût songé. Par bonheur, je ne l'étais pas.

Dans le brillant matin de Juillet, sa vaste espérance, sa puissante

électricité, cette entreprise surhumaine n'effraya pas un jeune

coeur. Nul obstacle à certaines heures. Tout se simplifie par la

flamme. Mille choses embrouillées s'y résolvent, y retrouvent leurs

vrais rapports, et (s'harmonisant) s'illuminent. Bien des ressorts,

inertes et lourds s'ils gisent à part, roulent d'eux-mêmes, s'ils

sont replacés dans l'ensemble.

Telle fut ma foi du moins, et cet acte de foi, quelle que fût ma

faiblesse, agit. Ce mouvement immense s'ébranla sous mes yeux. Ces

forces variées, et de nature et d'art, se cherchèrent, s'arrangèrent,

malaisément d'abord. Les membres du grand corps, peuples, races,

contrées, s'agencèrent de la mer au Rhin, au Rhône, aux Alpes, et les

siècles marchèrent de la Gaule à la France.

Tous, amis, ennemis, dirent «que c'était vivant.» Mais quels sont

les vrais signes bien certains de la vie? Par certaine dextérité, on

obtient de l'animation, une sorte de chaleur. Parfois le galvanisme

semble dépasser la vie même par ses bonds, ses efforts, des

contrastes heurtés, des surprises, de petits miracles. La vraie vie

a un signe tout différent, sa continuité. Née d'un jet, elle dure, et

croît placidement, lentement, _uno tenore_. Son unité n'est pas celle

d'une petite pièce en cinq actes, mais (dans un développement souvent

immense) l'harmonique identité d'âme.

La plus sévère critique, si elle juge l'ensemble de mon livre, n'y

méconnaîtra pas ces hautes conditions de la vie. Il n'a été nullement

précipité, brusqué; il a eu, tout au moins, le mérite de la lenteur.

Du premier au dernier volume, la méthode est la même; telle elle est

en un mot dans ma Géographie, telle en mon Louis XV, et telle en

ma Révolution. Ce qui n'est pas moins rare dans un travail de tant

d'années, c'est que la forme et la couleur s'y soutiennent. Mêmes

qualités, mêmes défauts. Si ceux-ci avaient disparu, l'oeuvre serait

hétérogène, discolore, elle aurait perdu sa personnalité. Telle

quelle, il vaut mieux qu'elle reste harmonique et un tout vivant.

* * * * *

Lorsque je commençai, un livre de génie existait, celui de Thierry.

Sagace et pénétrant, délicat interprète, grand ciseleur, admirable

ouvrier, mais trop asservi à un maître. Ce maître, ce tyran, c'est

le point de vue exclusif, systématique, de la perpétuité des races.

Ce qui fait, au total, la beauté de ce grand livre, c'est qu'avec

ce système, qu'on croirait fataliste, partout on sent respirer en

dessous un coeur ému contre la force fatale, l'invasion, tout plein

de l'âme nationale et du droit de la liberté.

Je l'ai aimé beaucoup et admiré. Cependant, le dirai-je? ni le

matériel, ni le spirituel, ne me suffisait dans son livre.

Le matériel, la race, le peuple qui la continue, me paraissaient

avoir besoin qu'on mît dessous une bonne forte base, la terre, qui

les portât et les nourrît. Sans une base géographique, le peuple,

l'acteur historique, semble marcher en l'air comme dans les peintures

chinoises où le sol manque. Et notez que ce sol n'est pas seulement

le théâtre de l'action. Par la nourriture, le climat, etc., il y

influe de cent manières. Tel le nid, tel l'oiseau. Telle la patrie,

tel l'homme.

La race, élément fort et dominant aux temps barbares, avant le

grand travail des nations, est moins sensible, est faible, effacée

presque, à mesure que chacune s'élabore, se personnifie. L'illustre

M. Mill dit fort bien: «Pour se dispenser de l'étude des influences

morales et sociales, ce serait un moyen trop aisé que d'attribuer les

différences de caractère, de conduite, à des différences naturelles

indestructibles[1].»

[Note 1: C'est le point principal sur lequel je diffère de mon savant

ami, M. Henri Martin. Du reste, ce dissentiment ne diminue en rien

mon estime sympathique pour sa grande et très-belle histoire, si

instructive, si riche de recherches et d'idées. Il a été infiniment

utile, pour raviver la tradition nationale, trop effacée, que deux

histoires qui s'aident, se suppléent l'une l'autre, aient paru

simultanément.]

Contre ceux qui poursuivent cet élément de race et l'exagèrent aux

temps modernes, je dégageai de l'histoire elle-même un fait moral

énorme et trop peu remarqué. C'est le puissant _travail de soi sur

soi_, où la France, par son progrès propre, va transformant tous ses

éléments bruts. De l'élément romain municipal, des tribus allemandes,

du clan celtique, annulés, disparus, nous avons tiré à la longue des

résultats tout autres, et contraires même, en grande partie, à tout

ce qui les précéda.

La vie a sur elle-même une action de personnel enfantement, qui, de

matériaux préexistants, nous crée des choses absolument nouvelles. Du

pain, des fruits, que j'ai mangés, je fais du sang rouge et salé qui

ne rappelle en rien ces aliments d'où je les tire.--Ainsi va la vie

historique, ainsi va chaque peuple se faisant, s'engendrant, broyant,

amalgamant des éléments, qui y restent sans doute à l'état obscur et

confus, mais sont bien peu de chose relativement à ce que fit le

long travail de la grande âme.

La France a fait la France, et l'élément fatal de race m'y semble

secondaire. Elle est fille de sa liberté. Dans le progrès humain, la

part essentielle est à la force vive, qu'on appelle homme. _L'homme

est son propre Prométhée._

En résumé, l'histoire, telle que je la voyais en ces hommes éminents

(et plusieurs admirables) qui la représentaient, me paraissait encore

faible en ses deux méthodes:

_Trop peu matérielle_, tenant compte des races, non du sol, du

climat, des aliments, de tant de circonstances physiques et

physiologiques.

_Trop peu spirituelle_, parlant des lois, des actes politiques, non

des idées, des moeurs, non du grand mouvement progressif, intérieur,

de l'âme nationale.

Surtout peu curieuse du menu détail érudit, où le meilleur,

peut-être, restait enfoui aux sources inédites.

* * * * *

Ma vie fut en ce livre, elle a passé en lui. Il a été mon seul

événement. Mais cette identité du livre et de l'auteur n'a-t-elle pas

un danger? L'oeuvre n'est-elle pas colorée des sentiments, du temps,

de celui qui l'a faite?

C'est ce qu'on voit toujours. Nul portrait si exact, si conforme

au modèle, que l'artiste n'y mette un peu de lui. Nos maîtres en

histoire ne se sont pas soustraits à cette loi. Tacite, en son

Tibère, se peint aussi avec l'étouffement de son temps, «les quinze

longues années» de silence. Thierry, en nous contant Klodowig,

Guillaume et sa conquête, a le souffle intérieur, l'émotion de la

France envahie récemment, et son opposition au règne qui semblait

celui de l'étranger.

Si c'est là un défaut, il nous faut avouer qu'il nous rend bien

service. L'historien qui en est dépourvu, qui entreprend de s'effacer

en écrivant, de ne pas être, de suivre par derrière la chronique

contemporaine (comme Barante a fait pour Froissart), n'est point du

tout historien. Le vieux chroniqueur, très-charmant, est absolument

incapable de dire à son pauvre valet qui va sur ses talons, ce que

c'est que le grand, le sombre, le terrible quatorzième siècle. Pour

le savoir, il faut toutes nos forces d'analyse et d'érudition,

il faut un grand engin qui perce les mystères, inaccessibles à

ce conteur. Quel engin, quel moyen? La personnalité moderne, si

puissante et tant agrandie.

En pénétrant l'objet de plus en plus, on l'aime, et dès lors on

regarde avec un intérêt croissant. Le coeur ému à la seconde vue,

voit mille choses invisibles au peuple indifférent. L'histoire,

l'historien, se mêlent en ce regard. Est-ce un bien? est-ce un mal?

Là s'opère une chose que l'on n'a point décrite et que nous devons

révéler:

C'est que l'histoire, dans le progrès du temps, fait l'historien

bien plus qu'elle n'est faite par lui. Mon livre m'a créé. C'est moi

qui fus son oeuvre. Ce fils a fait son père. S'il est sorti de moi

d'abord, de mon orage (trouble encore) de jeunesse, il m'a rendu bien

plus en force et en lumière, même en chaleur féconde, en puissance

réelle de ressusciter le passé. Si nous nous ressemblons, c'est bien.

Les traits qu'il a de moi sont en grande partie ceux que je lui

devais, que j'ai tenus de lui.

* * * * *

Ma destinée m'a bien favorisé. J'ai eu deux choses assez rares, et

qui ont fait cette oeuvre.

D'abord la liberté, qui en a été l'âme.

Puis des devoirs utiles qui, en ralentissant, en retardant

l'exécution, la firent plus réfléchie, plus forte, lui donnèrent la

solidité, les robustes bases du temps.

J'étais libre par la solitude, la pauvreté et la simplicité de vie,

libre par mon enseignement. Sous le ministère Martignac (un court

moment de libéralité), on s'avisa de refaire l'École normale, et M.

Letronne, que l'on consulta, me fit donner l'enseignement de la

philosophie et de l'histoire. Mon _Précis_, mon _Vico_, publiés en

1827, lui paraissaient des titres suffisants. Ce double enseignement

que j'eus encore plus tard au Collége de France, m'ouvrait un infini

de liberté. Mon domaine sans bornes comprenait tout fait, toute idée.

Je n'eus de maître que Vico. Son principe de la force vive, de

_l'humanité qui se crée_, fit et mon livre et mon enseignement.

Je restai à bonne distance des doctrinaires, majestueux, stériles,

et du grand torrent romantique de «l'art pour l'art.» J'étais mon

monde en moi. En moi j'avais ma vie, mes renouvellements et ma

fécondité; mais mes dangers aussi. Quels? mon coeur, ma jeunesse, ma

méthode elle-même, et la condition nouvelle imposée à l'histoire: non

plus de raconter seulement ou juger, mais _d'évoquer_, _refaire_,

_ressusciter_ les âges. Avoir assez de flamme pour réchauffer des

cendres refroidies si longtemps, c'était le premier point, non sans

péril. Mais le second, plus périlleux peut-être, c'était d'être en

commerce intime avec ces morts ressuscités, qui sait? d'être enfin un

des leurs?

Mes premières pages après Juillet, écrites sur les pavés brûlants,

étaient un regard sur le monde, l'Histoire universelle, comme combat

de la liberté, sa victoire incessante sur le monde fatal, bref comme

un Juillet éternel.

Ce petit livre, d'un incroyable élan, d'un vol rapide, procédait à

la fois (comme j'ai fait toujours) par deux ailes, Nature et Esprit,

deux interprétations du grand mouvement général. Ma méthode y était

déjà. J'y disais en 1830 ce que j'ai dit (dans la _Sorcière_) de

Satan, nom bizarre de la liberté jeune encore, militante d'abord,

négative, mais créatrice plus tard, de plus en plus féconde.

Jouffroy venait d'articuler en 1829 le mot essentiel de la

Restauration: «Comme les dogmes finissent.» En Juillet, l'église se

trouva désertée. Aucun libre penseur n'aurait douté alors que la

prophétie de Montesquieu sur la mort du catholicisme, ne dût bientôt

être accomplie.

J'étais sous ce rapport l'homme peut-être le plus libre du monde,

ayant eu le rare avantage de ne pas subir la funeste éducation qui

surprend les âmes avant l'âge, et d'abord les chloroformise. L'église

était pour moi un monde étranger, de curiosité pure, comme eût été

la lune. Ce que je savais le mieux de cet astre pâli, c'est que ses

jours étaient comptés, qu'il avait peu à vivre. Mais qui succéderait?

C'était la question. Elle était embrouillée du choléra moral qui

suivit de si près Juillet, le désillusionnement, la perte des hautes

espérances. On se rua en bas. Le roman, le théâtre éclatèrent en

laideurs hardies. Le talent abondait, mais la brutalité grossière;

non pas l'orgie féconde des vieux cultes de la nature qui ont eu sa

grandeur, mais un emportement voulu de matérialité stérile. Beaucoup

d'enflure, et peu dessous.

* * * * *

Le texte originaire qui précéda Juillet avait été _Honneur à

l'Industrie_, nouvelle reine du monde, qui dompte, subjugue la

matière.--Après Juillet, cela fut retourné: la matière, à son tour,

subjugua l'énergie humaine.

Ce dernier fait n'est pas rare dans l'histoire. Rien de plus vieux

que cette idée du droit de la matière qui veut avoir son tour. Mais

ce qui la rendait choquante chez les Saint-Simoniens, c'était la

laideur d'un Janus[2], conservant dans ce culte l'imitation servile

de l'institution catholique.

[Note 2: Ceci ne touche en rien la candeur des individus. Il y avait

des hommes admirables, les Bazart, les Barrault, les Carnot, les

Charton, les D'Eichthall, les Lemonnier, etc.]

À une séance solennelle où nous fûmes invités, Quinet et moi, nous

vîmes avec admiration dans cette religion de la banque un retour

singulier de ce qu'on disait abolir. Nous vîmes un clergé et un

pape; nous vîmes le prédicateur recevoir de ce pape par l'imposition

des mains la transmission de la Grâce. Il dit: «À bas la croix!»

Mais elle était présente par les formes sacerdotales, autoritaires,

du moyen âge. La vieille religion que l'on disait combattre, on la

renouvelait en ce qu'elle a de pire; confession, direction, rien

n'y manquait. Les capuccini revenaient, banquiers, industriels. La

suavité fade d'un nouveau Molinos faisait odorer le Jesû.

Qu'on supprimât le moyen âge, à la bonne heure. Mais c'est qu'on

le volait. Cela me parut fort. En rentrant, d'un élan aveugle et

généreux, j'écrivis un mot vif pour ce mourant qu'on pillait pendant

l'agonie. Ces lignes juvéniles, étourdies si l'on veut, mais sans

doute excusables comme mouvement du coeur, n'allaient guère dans

mon petit livre inspiré de Juillet et de la Liberté, de sa victoire

sur le clergé. Elles détonnaient fort à côté de Satan, que ce

livre présente comme un mythe de la liberté. N'importe. Elles y

sont, et me font rire encore. De telles contradictions apparentes

n'embarrassaient guère un jeune artiste, de foi arrêtée, mais

candide, et sans calcul, sentant peu le péril d'être tendre pour

l'ennemi.

J'étais artiste et écrivain alors, bien plus qu'historien. Il y

paraît aux deux premiers volumes (_France du Moyen âge_). On n'avait

pas encore publié tous les documents qui ont éclairé ces ténèbres,

l'abîme de ces longues misères. Le grand effet d'ensemble qui en

sortait pour moi était celui d'une harmonie lugubre, symphonie

colossale, dont les dissonnances innombrables frappaient encore peu

mon oreille. C'est un défaut très-grave. Le cri de la Raison par

Abailard, l'immense mouvement de 1200, si cruellement étouffé, y sont

trop peu sentis, trop immolés à l'effet artistique de la grande unité.

Et pourtant aujourd'hui, ayant traversé tant d'années, des âges, des

mondes différents, en relisant ce livre, et voyant très-bien ses

défauts, je dis:

«On ne peut y toucher.»

Il fut écrit dans une solitude, une liberté, une pureté, une haute

tension d'esprit, rares, vraiment singulières. Sa candeur, sa

passion, l'énorme quantité de vie qui l'anime, plaident pour lui

auprès de moi, le soutiennent devant mon regard. La droiture de la

jeunesse se sent dans les erreurs même. Les grands résultats généraux

y sont, au total, obtenus. Pour la première fois paraît l'âme de

la France en sa vive personnalité, et non moins en pleine lumière

l'impuissance de l'Église.

Impuissance radicale et constatée deux fois.

On voit, au premier volume, l'Église, reine sous Dagobert et sous

les Carlovingiens, ne pouvoir rien pour le monde, rien pour l'ordre

social (an 1000).

On voit, au second volume, comment ayant fait un roi prêtre, un

roi abbé, chanoine son fils aîné, le roi de France, elle écrase

ses ennemis (1200), étouffe le libre Esprit, n'opère nulle réforme

morale. Enfin éclipsée, dépassée par saint Louis, elle est (avant

1300) subordonnée, dominée par l'État.

Voilà la part certaine du réel dans ces deux volumes. Mais dans celle

du mirage, de l'illusion poétique, peut-on dire que tout soit faux?

non.

Celle-ci exprime l'idée qu'un tel âge avait de lui-même, dit ce qu'il

songea et voulut. Elle le représente au vrai dans son aspiration,

la tristesse profonde, la rêverie qui le retient devant l'Église,

pleurant sous sa niche de pierre, soupirant, attendant ce qui ne

vient jamais.

Il fallait bien retrouver cette idée que le Moyen âge eut de lui,

refaire son élan, son désir, son âme, avant de le juger. Qui devait

retrouver son âme? Apparemment nos grands écrivains qui tous eurent

l'éducation catholique. Comment donc se fait-il que ces génies, si

bien préparés à cela, aient tourné autour de l'église sans y entrer,

pour ainsi dire, sans pénétrer à ce qui fut dedans? Les uns cherchent

aux échos des parvis ou des cloîtres des motifs à leurs mélodies.

D'autres, d'un grand effort et d'un puissant ciseau, fouillent les

ornements, arment les tours, les combles, de masques redoutables, de

gnomes, de diables grimaçants. Mais l'Église elle-même, ce n'est pas

tout cela. Refaisons-la d'abord.

Le singulier est là: c'est que le seul qui eût assez d'amour pour

recréer, refaire ce monde intérieur de l'église, c'est celui qu'elle

n'éleva point, _celui qui jamais n'y communia_, qui n'eut de foi que

l'humanité même, nul credo imposé, rien que le libre esprit.

Celui-ci aborda la morte chose avec un sens humain, ayant le

très-grand avantage de n'avoir pas passé par le prêtre, les lourdes

formules qui enterrèrent le Moyen âge. L'incantation d'un rituel

fini, n'aurait rien fait. Tout serait resté froide cendre. Et

d'autre part si l'histoire fût venue dans sa sévérité critique, dans

l'absolue justice, je ne sais si ces morts auraient osé revivre. Ils

se seraient plutôt cachés dans leurs tombeaux.

J'avais une belle maladie qui assombrit ma jeunesse, mais bien propre

à l'historien. J'aimais la mort. J'avais vécu neuf ans à la porte

du Père-Lachaise, alors ma seule promenade. Puis j'habitai vers la

Bièvre, au milieu de grands jardins de couvents, autres sépulcres.

Je menais une vie que le monde aurait pu dire enterrée, n'ayant de

société que celle du passé, et pour amis les peuples ensevelis.

Refaisant leur légende, je réveillais en eux mille choses évanouies.

Certains chants de nourrice dont j'avais le secret, étaient d'un

effet sûr. À l'accent ils croyaient que j'étais un des leurs. Le

don que saint Louis demande et n'obtient pas, je l'eus: «le don des

larmes.»

Don puissant, très-fécond. Tous ceux que j'ai pleurés, peuples et

dieux, revivaient. Cette magie naïve avait une efficacité d'évocation

presque infaillible. On avait par exemple épelé, déchiffré

l'Égypte, fouillé ses tombes, non retrouvé son âme. Le climat pour

les uns, pour d'autres tels symboles de subtilité vaine, c'était

l'explication. Moi je l'ai prise au coeur d'Isis, dans les douleurs

du peuple, l'éternel deuil et l'éternelle blessure de la famille du

fellah, dans sa vie incertaine, dans les captivités, les razzias

d'Afrique, le grand commerce d'hommes, de Nubie en Syrie. L'homme

enlevé au loin, lié aux durs travaux, l'_homme fait arbre_ ou attaché

à l'arbre, cloué, mutilé, démembré, c'est l'universelle Passion

de tant de dieux (Osiris, Adonis, Iacchus, Athis, etc.). Que de

Christs, et que de Calvaires! que de complaintes funèbres? Que de

pleurs sur tout le chemin (V. la petite Bible, 1864).

Je n'ai eu nul autre art en 1833. Une larme, une seule, jetée aux

fondements de l'église gothique, suffit pour l'évoquer. Quelque chose

en jaillit d'humain, le sang de la légende, et, par ce jet puissant,

tout monta vers le ciel. Du dedans au dehors, tout ressortit en

fleurs,--de pierre? non, mais des fleurs de vie.--Les sculpter?

approcher le fer et le ciseau? j'en aurais eu horreur et j'aurais cru

en voir sortir du sang!

Voulez-vous bien savoir pourquoi j'étais si tendre pour ces dieux?

c'est qu'ils meurent. Tous à leur tour s'en vont. Chacun, tout comme

nous, ayant reçu un peu l'eau lustrale et les pleurs, descend aux

pyramides, aux hypogées, aux catacombes. Hélas! qu'en revient-il?

Qu'_après trois jours_ (chacun de trois mille ans), un léger souffle

en puisse reparaître, je ne le nierai pas. L'âme Indienne n'est pas

absente de la terre; elle y revient par la tendresse qu'elle eut

pour toute vie. L'Égypte a eu en ce monde toujours un bel écho dans

l'amour de la mort et l'espoir d'immortalité. La fine âme Chrétienne,

en ses suavités, ne peut jamais sans doute s'exhaler sans retour. Sa

légende a péri, mais ce n'est pas assez. Il lui faut dépouiller la

terrible injustice (la Grâce, l'Arbitraire), qui est le noeud, le

coeur le vrai fond de son dogme. C'est dur, mais il lui faut mourir

en cela même, accepter franchement sa pénitence, sa purification, et

l'expiation de la mort.

* * * * *

Des sages me disaient: «Ce n'est pas sans danger de vivre à ce

point-là dans cette intimité de l'autre monde. Tous les morts sont

si bons! Toutes ces figures pacifiées et devenues si douces, ont des

puissances étranges de fantastique illusion. Vous allez parmi elles

prendre d'étranges rêves, et qui sait? des attachements. Qui vit

trop là, en devient blême. On risque d'y trouver la blanche Fiancée,

si pâle et si charmante, qui boit le sang de votre coeur! Faites

au moins comme Énée, qui ne s'y aventure que l'épée à la main pour

chasser ces images, ne pas être pris de trop près (_Ferro diverberat

umbras_).»

L'épée! triste conseil. Quoi! j'aurais durement, quand ces images

aimées venaient à moi pour vivre, moi je les aurais écartées! Quelle

funeste sagesse!... Oh! que les philosophes ignorent parfaitement

le vrai fond de l'artiste, le talisman secret qui fait la force de

l'histoire, lui permet de passer, repasser à travers les morts!

Sachez donc, ignorants, que, sans épée, sans armes, sans quereller

ces âmes confiantes qui réclament la résurrection, l'art, en les

accueillant, en leur rendant le souffle, l'art pourtant garde en lui

sa lucidité tout entière. Je ne dis nullement l'_ironie_ où beaucoup

ont mis le fond de l'art, mais la forte dualité qui fait qu'en les

aimant, il n'en voit pas moins bien ce qu'elles sont, «que ce sont

des morts.»

Les plus grands artistes du monde, les génies qui si tendrement

regardent la nature, me permettront ici une bien humble comparaison.

Avez-vous vu parfois le sérieux touchant de la jeune enfant,

innocente, et cependant émue de sa maternité future, qui berce

l'oeuvre de ses mains, de son baiser l'anime, lui dit du coeur: Ma

fille!... Si vous y touchez durement, elle se trouble et elle crie.

Et cela n'empêche pas qu'au fond elle ne sache quel est cet être

qu'elle anime, fait parler, raisonner, vivifie de son âme.

Petite image et grande chose. Voilà justement l'art en sa conception.

Telle est sa condition essentielle de fécondité. C'est l'amour, mais

c'est le sourire. C'est ce sourire aimant qui crée.

Si le sourire est dépassé, si l'ironie commence, la dure critique et

la logique, alors la vie a froid, se retire, se contracte, et l'on

ne produit rien du tout. Les faibles, les stériles, qui, en voulant

produire, mêlent à leur triste enfant des _quoique_, des _nisi_, ces

graves imbéciles ignorent qu'au froid milieu nulle vie ne surgira; de

leur néant glacé sortira... le néant.

La mort peut apparaître au moment de l'amour, dans l'élan créateur.

Mais que ce soit alors dans l'infinie tendresse, les larmes et

la pitié (c'est de l'amour encore). Aux moments très-émus où je

couvai, refis la vie de l'Église chrétienne, j'énonçai sans détour

la sentence de sa mort prochaine, j'en étais attendri. La recréant

par l'art, je dis à la malade ce que demande à Dieu Ézéchias. Rien

de plus. Conclure que je suis catholique! quoi de plus insensé! Le

croyant ne dit pas cet office des morts sur un agonisant qu'il croit

être éternel.

* * * * *

Ces deux volumes réussirent et furent acceptés du public. J'avais

posé le premier la France comme une personne. Moins exclusif que

Thierry, et subordonnant les races, j'avais marqué fortement le

principe géographique des influences locales, et d'autre part, le

travail général de la nation qui se crée, se fait elle-même. J'avais

dans mon aveugle élan pour le gothique, fait germer du sang la

pierre, et l'église fleurir, monter comme la fleur des légendes. Cela

plut. Moins à moi. Il y avait une grande flamme. J'y trouvai trop de

subtil, trop d'esprit, trop de système.

Quatre ans entiers s'écoulèrent avant le IIIe volume (qui commence

vers 1300). En le préparant j'essayai de m'étendre, de m'approfondir,

d'être plus _humain_, plus simple. Je m'assis pour quelque temps dans

la maison de Luther, recueillant ses propos de table, tant de paroles

mâles et fortes, touchantes, qui échappaient à ce bonhomme héroïque

(1834). Mais rien ne me servit plus que le livre colossal de Grimm,

ses Antiquités du droit allemand. Livre bien difficile, où, dans

tous les dialectes, tous les âges de cette langue, sont exposés les

symboles, les formules dont les Allemagnes si diverses ont consacré

les grands actes de la vie humaine (naissance, mariage et mort,

testament, vente, hommage, etc.). Je raconterai un jour la passion

incroyable avec laquelle j'entrepris de comprendre et traduire ce

livre. Je ne m'y renfermai pas. De nation à nation, j'allai ramassant

partout, j'allai de l'Indus à l'Irlande, des Védas et de Zoroastre

jusqu'à nous, thésaurisant ces formules primitives où l'humanité

révèle si naïvement tant de choses intimes et profondes (1837).

Cela me fit un autre homme. Une transformation étrange s'opéra en

moi; il me semblait que, jusque-là âpre et subtil, j'étais vieux,

et que peu à peu, sous l'influence de la jeune humanité, moi aussi

je devenais jeune. Rafraîchi de ces eaux vives, mon coeur fut un

jardin de fleurs, comme dans la rosée du matin. Oh! l'aurore! oh!

la douce enfance! oh! bonne nature naturelle! quelle santé cela fit

en moi, après les desséchements de ma subtilité mystique! Comme

elle m'apparut maigre, cette poésie byzantine, malade et stérile,

étique! Je la ménageais encore. Mais qu'elle me semblait pauvre en

présence de l'humanité! Je la possédais, celle-ci, je la tenais, je

l'embrassais et dans le détail si riche de sa variété sans bornes

(feuillue comme les forêts de l'Inde où chaque arbre est une forêt)

et, en regardant de haut, je voyais son harmonie douce, clémente, qui

n'étouffe rien; je saisissais le divin de son adorable unité.

Si richement abreuvé, alimenté de la nature, augmentant dans ma

substance, j'eus un immense accroissement de solidité dans mon

art, et (le dirai-je? mais c'est vrai) un accroissement de bonté,

l'insouciance, l'ignorance absolue des concurrences, par suite une

vaste sympathie pour l'homme (que je ne voyais guère), pour la

société, le monde (que je ne fréquentai jamais).

J'avais la sécurité d'un corps devenu ferme et fort où la bonne

nourriture a changé et remplacé par atome et molécule tout ce qui

fut faible d'abord. Je n'étais pas même effleuré des malveillances

doctrinaires. Non moins indifférent étais-je aux embûches des

catholiques. Tout ce que j'accumulais (sans y songer, sans le

vouloir), ces faits certains, innombrables, ces montagnes de vérités

qui, dans mon travail persistant, montaient, s'exhaussaient chaque

jour, tout cela se trouvait contre eux. Nul d'entre eux n'eût pu

deviner la solide, la profonde base que j'y trouvais, telle que je

n'avais ni besoin, ni idée de polémique. Ma force me faisait ma paix.

Il leur eût fallu dix mille ans pour comprendre que ce qui leur

semblait faiblesse, le doux _sens humain_, pacifique, qui allait

croissant en moi, était justement ma force et ce qui m'éloignait

d'eux[3].

[Note 3: Comme ils odorent très-bien la mort, les moments où l'âme

blessée peut mollir, au moment où j'avais fait une perte sensible de

famille, un d'eux, séduisant et fin, vint me voir et me tâta. Je fus

surpris, confondu de l'idée qu'il eût pu croire avoir quelque prise

sur moi, qu'il dît qu'on pouvait s'entendre, ayant entre soi des

nuances, etc. Je lui dis ces propres paroles: «Monseigneur, avez-vous

été parfois sur la mer de glace?--Oui.--Vous avez vu telle fente, sur

laquelle d'un bord à l'autre on peut parler, converser?--Oui.--Mais

vous n'avez pas vu que cette fente est un abîme... Et telle,

Monseigneur, si profonde, qu'à travers la glace et la terre, elle

descend sans que jamais on en ait trouvé le fond. Elle va jusqu'au

centre du globe, s'en va traversant le globe, et se perd dans

l'infini.»]

Les salons demi-catholiques, bâtards, dans la fade atmosphère des

amis de Chateaubriand, auraient été pour moi peut-être un piége

plus dangereux. Le bon et aimable Ballanche, puis M. de Lamartine,

plusieurs fois voulurent me conduire à l'Abbaye-aux-Bois. Je sentais

parfaitement qu'un tel milieu, où tout était ménagement, convenance,

m'aurait trop civilisé. Je n'avais qu'une seule force, ma virginité

sauvage d'opinion, et la libre allure d'un art à moi et nouveau. Il

eût bien fallu s'arranger, se faire plus modéré, plus sage qu'il ne

me convenait de l'être. Les salons ont été pour moi dès ce moment

très-hostiles. Doctrinaires et catholiques m'y ont constamment

fait la guerre, m'attaquant peu dans le détail, me louant pour me

détruire et m'ôter toute autorité: «C'est un écrivain, un poëte, un

homme d'imagination.» Cela commença au moment où le premier, sortant

l'histoire du vague dont ils se contentaient, je la fondai sur les

actes, les manuscrits, l'enquête immense de mille documents variés.

Aucun historien que je sache, avant mon troisième volume (chose

facile à vérifier), n'avait fait usage des pièces inédites. Cela

commença par l'emploi que je fis, dans mon histoire, du mystérieux

registre de _l'Interrogatoire du Temple_, enfermé quatre cents

ans, caché, muré, interdit sous les peines les plus graves au

Trésor de la Cathédrale, que les Harlay en tirèrent, qui vint à

Saint-Germain-des-Prés, puis à la Bibliothèque. La Chronique, alors

inédite, de Duguesclin m'aida aussi. L'énorme dépôt des Archives me

fournissait une foule d'actes à l'appui de ces manuscrits, et pour

bien d'autres sujets. C'est la première fois que l'histoire eut une

base si sérieuse (1837).

Que serais-je devenu, dans ce XIVe siècle, si, m'attachant aux

procédés de mes prédécesseurs les plus illustres, je m'étais fait le

docile interprète de la narration du temps, son traducteur servile?

Entrant aux siècles riches en actes et en pièces authentiques,

l'histoire devient majeure, maîtresse de la chronique qu'elle domine,

épure et juge. Armée de documents certains qu'ignora cette chronique,

l'histoire, pour ainsi dire, la tient sur ses genoux comme un petit

enfant dont elle écoute volontiers le babil, mais qu'il lui faut

souvent reprendre et démentir.

Un exemple suffit pour me faire bien comprendre, celui que

j'indiquais plus haut. Dans l'agréable histoire où M. de Barante

suit si fidèlement, pas à pas, nos conteurs, Froissart, etc., il

semble qu'il ne peut pas beaucoup se tromper en s'attachant à ces

contemporains. Puis en voyant les actes, les documents divers, alors

si dispersés, aujourd'hui réunis, on reconnaît que la chronique

méconnut, ignora les grands aspects du temps. C'est un siècle déjà

financier et légiste sous forme féodale. C'est souvent Pathelin

sous le masque d'Arthur. L'avénement de l'or, du juif, le tissage

des Flandres, le dominant commerce des laines en Angleterre et

Flandres, c'est ce qui permit aux Anglais de vaincre par des

troupes régulières, en partie mercenaires, soldées. La révolution

_économique_ rendit seule possible la révolution _militaire_, qui,

par le rude échec de la chevalerie féodale, prépara, amena la

révolution _politique_. Les tournois de Froissart, Monstrelet et la

Toison d'or sont peu dans tout cela. C'est le petit côté.

À partir de ce temps (1837) j'ai donné, de volume en volume,

l'indication, et souvent des extraits de manuscrits dont je signalai

l'importance et qu'on a publiés plus tard.

Avec de tels appuis, supérieurs à toute chronique, l'histoire va

grave et forte, avec autorité. Mais indépendamment de ces instruments

propres, les actes et les pièces, des secours infinis lui arrivent

de toutes parts.--Littérature et art, commerce, mille révélations

indirectes lui viennent et de profil lui éclairent le récit

central.--Elle entre dans un positif assuré par les divers contrôles

que donnent toutes ces formes diverses de notre activité.

Ici encore je suis obligé de le dire, j'étais seul.--On ne donnait

guère que l'histoire politique, les actes de gouvernement, quelque

peu des institutions. On ne tenait nul compte de ce qui accompagne,

explique, fonde en partie cette histoire politique, les circonstances

sociales, économiques, industrielles, celles de la littérature et de

l'idée.

Ce troisième volume (1300-1400) prend un siècle par tous ces

aspects. Il n'est pas sans défauts. Il ne dit pas comment 1300 a été

l'expiation de 1200, comment Boniface VIII a payé pour Innocent III.

Il est sévère et trop pour les légistes, pour les hommes intrépides,

qui souffletèrent l'idole par la main albigeoise du vaillant Nogaret.

Mais il est, ce volume, neuf et fort, en tirant l'histoire surtout

de _la Révolution économique_, de l'avénement de l'or, du juif et

de Satan (roi des trésors cachés). Il donne fortement le caractère

très-_mercantile_ du temps.

Comment l'Angleterre et la Flandre furent mariées par la laine et

le drap, comment l'Angleterre but la Flandre, s'imprégna d'elle,

attirant à tout prix les tisserands chassés par les brutalités de

la maison de Bourgogne: c'est le grand fait. L'Angleterre enrichie

nous bat à Crécy, Poitiers et Azincourt, par des troupes réglées, qui

enterrent la chevalerie. Grande révolution sociale.

La peste noire, la danse de Saint-Gui, les flagellants, et le sabbat,

ces carnavals du désespoir, poussent le peuple, abandonné, sans

chef, à agir pour lui-même. Le génie de la France en son Danton

d'alors, Marcel, en son Paris, ses États généraux, éclate inattendu

dans sa constitution, admirable de précocité,--ajournée, effacée par

la petite sagesse négative de Charles V. Rien n'est guéri. Aggravé,

au contraire, le mal arrive à son haut paroxysme, la furieuse folie

de Charles VI.

* * * * *

J'ai défini l'histoire _Résurrection_. Si cela fut jamais, c'est au

IVe volume (le Charles VI). Peut-être, en vérité, c'est trop. Ce fut

fait d'un jet de douleur, avec l'emportement de cette âme d'alors,

sauvage, charnelle et violente, cruelle et tendre, furieuse. Comme

dans la Sorcière, plusieurs endroits sont diaboliques. Les morts

y dansent,--non pour rire comme dans les ironies d'Holbein,--mais

dans une douloureuse frénésie que l'on partage, qu'on gagne presque

à regarder. Cela tournoie d'une vitesse étonnante, d'une fuite

terrible. Et l'on ne respire pas. Point de halte, nulle diversion.

Partout la continuité d'une base, émue, profonde; dessous, je ne sais

quoi roule, un sourd tonnerre du coeur.

À travers tant de sombres choses, on tombe à une grande lumière,--la

mort qui trône au Louvre,--dans un Paris désert, la mort réelle

de la France sous la figure de l'Anglais, de Lancastre. Le roi des

prêtres Henri, le damné pharisien, nous dit: «que nous n'avons péri

qu'à cause de nos péchés.»

Je ne lui réponds pas; que ce soient les Anglais qui lui répondent

eux-mêmes.

Ils disent qu'avant Azincourt, chaque Anglais avisa à son salut, se

confessa; les Français s'embrassèrent, se pardonnèrent et oublièrent

leurs haines.

Ils disent qu'en Espagne où Français, Anglais guerroyaient, ceux-ci

mourant de faim, les Français les nourrirent.--Je m'en tiens à cela:

c'est le parti de Dieu.

La plus grande légende de nos temps va venir. On la voit dans un

germe effrayant surgir vers 1360, et rayonner sublime, charmante,

attendrissante, en 1430 (3e et 5e volumes).

On avait entrevu la ville et les communes. Mais la campagne? qui la

sait avant le XIVe siècle? Ce grand monde de ténèbres, ces masses

innombrables, ignorées, cela perce un matin. Dans le tome troisième

(d'érudition surtout), je n'étais pas en garde, ne m'attendais à

rien, quand la figure de _Jacques_, dressée sur le sillon, me barra

le chemin; figure monstrueuse et terrible. Une contraction du coeur

convulsive eut lieu en moi... Grand Dieu! c'est là mon père? l'homme

du Moyen âge?... «Oui... Voilà comme on m'a fait! Voilà mille ans de

douleurs!...» Ces douleurs, à l'instant je les sentis qui remontaient

en moi du fond des temps... C'était lui, c'était moi (même âme et

même personne) qui avions souffert tout cela... De ces mille ans, une

larme me vint, brûlante, pesante comme un monde, qui a percé la page.

Nul (ami, ennemi) n'y passa sans pleurer.

L'aspect était terrible, et la voix était douce. Ma douleur s'en

accrut. Sous ce masque effrayant était une âme humaine. Mystère

profond, cruel. On ne le comprend pas sans remonter un peu.

Saint François, un enfant qui ne sait ce qu'il dit, et n'en parle que

mieux, dit à ceux qui demandent quel est l'auteur de l'_Imitatio_:

«L'auteur, c'est le Saint-Esprit.»

«Le Saint-Esprit, dit Joachim de Flore, c'est celui _dont le règne

arrive, après le règne de Jésus_.»

C'est l'esprit d'union, d'amour, enfin sorti de l'étouffement de la

légende. Les libres associations de confréries, communes, furent

la plupart sous cette invocation. Tel fut, en 1200, à l'époque

albigeoise, le culte et des communes, et des chevaliers du Midi,

culte d'esprit nouveau que l'Église noya dans des torrents de sang.

L'Esprit, faible colombe, semble périr alors, s'évanouir. Il est dès

ce moment dans l'air, et se respirera partout.

Même en ce petit livre, monastique et dévot, de l'_Imitatio_, vous

trouvez des passages d'absolue solitude où manifestement l'Esprit

remplace tout, où l'on ne voit plus rien, ni prêtre ni Église. Si

l'on entend ses voix intérieures aux couvents, combien plus aux

forêts, dans la libre Église sans bornes!--L'Esprit, du fond des

chênes, parlait quand Jeanne d'Arc l'entendit, tressaillit, dit

tendrement: «Mes voix!»

Voix saintes, voix de la conscience, qu'elle porte avec elle aux

batailles, aux prisons, contre l'Anglais, contre l'Église. Là le

monde est changé. À la résignation passive du chrétien (si utile aux

tyrans), succède l'héroïque tendresse qui prend à coeur nos maux, qui

veut mettre ici-bas la justice de Dieu, qui agit, qui combat, qui

sauve et qui guérit.

Qui a fait ce miracle, contraire à l'Évangile? un amour supérieur,

_l'amour dans l'action_, l'amour jusqu'à la mort; «la pitié qui

estoit au royaume de France.»

Le spectacle est divin lorsque sur l'échafaud, l'enfant abandonnée

et seule, contre le prêtre-roi, la meurtrière Église, maintient en

pleines flammes son Église intérieure, et s'envole en disant: «Mes

voix!»

Ce point est un de ceux où je dois observer combien mon histoire,

accusée si légèrement «de poésie, de passion», a gardé au contraire

la fermeté et la lucidité, même aux sujets touchants où il serait

peut-être excusable de s'aveugler. Tous ont flotté ici, vu à travers

les larmes la flamme du bûcher. Ému sans doute aussi, j'ai vu clair

cependant et j'ai remarqué deux choses:

1º L'innocente héroïne a fait, sans s'en douter, bien plus que

délivrer la France, elle a délivré l'avenir en posant le type

nouveau, contraire à la passivité chrétienne. Le moderne héros,

_c'est le héros de l'action_. La funeste doctrine, que notre ami

Renan a trop louée encore, la liberté passive, intérieure, occupée de

son propre salut, qui livre au Mal le monde, l'abandonne au Tyran,

cette doctrine expire au bûcher de Rouen, et sous forme mystique

s'entrevoit la Révolution.

2º J'ai dans ce grand récit pratiqué et montré une chose nouvelle,

dont les jeunes pourront profiter: c'est que _la méthode historique_

est souvent l'opposé de l'_art proprement littéraire_.--L'écrivain

occupé d'augmenter les effets, de mettre les choses en saillie,

presque toujours aime à surprendre, à saisir le lecteur, à lui

faire crier: «Ah!» il est heureux si le fait naturel apparaît un

miracle.--Tout au contraire l'historien a pour spéciale mission

d'expliquer ce qui paraît miracle, de l'entourer des précédents, des

circonstances qui l'amènent, de le ramener à la nature. Ici, je dois

le dire, j'y ai eu du mérite. En admirant, aimant cette personnalité

sublime, j'ai montré à quel point elle était naturelle.

Le sublime n'est point hors nature; c'est au contraire le point

où la nature est le plus elle-même, en sa hauteur, profondeur

naturelle. Aux XIVe et XVe siècles, dans l'excès des misères,

dans ces extrémités terribles, le coeur grandit. La foule est un

héros. Il y eut dans ces temps nombre de Jeannes d'Arc, au moins

pour l'intrépidité. J'en rencontre beaucoup sur ma route: exemple,

ce paysan du XIVe siècle, le Grand Ferré; exemple, au XVe, Jeanne

Hachette qui défend et sauve Beauvais. Ces figures de héros naïfs

réapparaissent souvent de profil dans les histoires de nos communes.

J'ai dit tout simplement les choses. Du moment que les Anglais

perdirent leur grand soutien, le duc de Bourgogne, ils furent

très-faibles. Au contraire, les Français ralliant les forces armées,

aguerries du Midi, se trouvèrent extrêmement forts. Mais cela n'avait

pas d'accord. La personnalité charmante de cette jeune paysanne, d'un

coeur tendre, ému, gai (l'héroïque gaieté éclate dans toutes ses

réponses) fut un centre et réunit tout. Elle agit justement parce

qu'elle n'avait nul art, nulle thaumaturgie, point de féerie, point

de miracle. Tout son charme est l'humanité. Il n'a pas d'ailes, ce

pauvre ange; il est peuple, il est faible, il est nous, il est tout

le monde.

* * * * *

Dans les galeries solitaires des Archives où j'errai vingt années,

dans ce profond silence, des murmures cependant venaient à mon

oreille. Les souffrances lointaines de tant d'âmes étouffées dans ces

vieux âges se plaignaient à voix basse. L'austère réalité réclamait

contre l'art, et lui disait parfois des choses amères: «À quoi

t'amuses-tu? Es-tu un Walter Scott pour conter longuement le détail

pittoresque, les grasses tables de Philippe le Bon, le vain voeu du

Faisan? Sais-tu que nos martyrs depuis quatre cents ans t'attendent?

Sais-tu que les vaillants de Courtray, de Rosebecque, n'ont pas le

monument que leur devait l'histoire? Les chroniqueurs gagés, le

chapelain Froissart, le bavard Monstrelet ne leur suffisent pas.

C'est dans la ferme foi, l'espoir en la justice qu'ils ont donné leur

vie. Ils auraient droit de dire: «Histoire! compte avec nous! Tes

créanciers te somment! Nous avons accepté la mort pour une ligne de

toi.»

Que leur devais-je? raconter leurs combats, me placer dans leurs

rangs, me mettre de moitié aux victoires, aux défaites? Ce n'était

pas assez. Pendant les dix années de persévérance acharnée où je

refis la lutte des Communes du Nord, j'entrepris beaucoup plus. Je

repris tout de fond en comble pour leur rendre leur vie, leurs arts,

surtout leur droit.

Le droit d'abord qu'avaient sur la contrée, ces villes, c'était

le plus sacré des droits, d'avoir fait la terre même, de l'avoir

prise sur les eaux, d'avoir par les canaux fait la vie, la défense,

la circulation du pays. Elles firent et créèrent. Leurs maîtres

ont détruit. Ce monde si vivant alors, qu'il est pâle aujourd'hui!

Qu'est-ce que la Belgique tout entière devant Gand, devant Bruges,

devant cette Liége d'alors, dont chacune lançait des armées?

Histoire de France (Volume 1/19) · 第 1 / 30 段