Et, au jour suivant, Morgane désira faire un voyage. Car il lui

semblait avoir reconnu la couleur morne du sable, et elle se dirigea

vers l’Occident. Son père lui donna une caravane choisie, avec des

mules à clochettes d’argent, et on la portait dans une litière dont les

parois étaient des miroirs précieux.

Ainsi elle traversa la Perse, et elle examinait les hôtelleries

isolées, tant celles qui sont bâties près des puits et où passent les

troupes de voyageurs, que les maisons décriées où les femmes chantent

la nuit et battent des pièces de métal.

Et près des confins du royaume de Perse elle vit beaucoup de maisons

blanches, cubiques, aux fenêtres longues; mais l’anneau de bronze n’y

était point pendu. Et on lui dit que l’anneau se trouverait au pays

chrétien de Syrie, à l’Occident.

Morgane passa les rives plates du fleuve qui environne la contrée des

plaines humides, où croissent des forêts de réglisse. Il y avait des

châteaux creusés dans une seule pierre étroite, qui était posée sur

la pointe extrême; et les femmes assises au soleil sur le passage de

la caravane avaient des torsades de crin roux autour du front. Et là

vivent ceux qui mènent des troupeaux de chevaux, et portent des lances

à pointe d’argent.

Et plus loin est une montagne sauvage habitée par des bandits qui

boivent l’eau-de-vie de blé en l’honneur de leurs divinités. Ils

adorent des pierres vertes de forme étrange, et se prostituent les uns

aux autres parmi des cercles de buissons enflammés. Morgane eut horreur

d’eux.

Et plus loin est une cité souterraine d’hommes noirs qui ne sont

visités par leurs dieux que pendant leur sommeil. Ils mangent les

fibres du chanvre, et se couvrent le visage avec de la poudre de craie.

Et ceux qui s’enivrent avec le chanvre pendant la nuit fendent le cou

de ceux qui dorment, afin de les envoyer vers les divinités nocturnes.

Morgane eut horreur d’eux.

Et plus loin s’étend le désert de sable gris, où les plantes et les

pierres sont pareilles au sable. Et à l’entrée de ce désert Morgane

trouva l’hôtellerie de l’anneau.

Elle fît arrêter sa litière, et les muletiers déchargèrent les mules.

C’était une maison ancienne, bâtie sans l’aide du ciment; et les

blocs de pierre étaient blanchis par le soleil. Mais le maître de

l’hôtellerie ne put lui parler du miroir: car il ne le connaissait

point.

Et le soir, après qu’on eut mangé les galettes minces, le maître dit à

Morgane que cette maison de l’anneau avait été dans les temps anciens

la demeure d’une reine cruelle. Et elle fut punie de sa cruauté. Car

elle avait ordonné de couper la tête à un homme religieux qui vivait

solitaire au milieu de l’étendue de sable et faisait baigner les

voyageurs avec de bonnes paroles dans l’eau du fleuve. Et aussitôt

après cette reine périt, avec toute sa race. Et la chambre de la reine

fut murée dans sa maison. Le maître de l’hôtellerie montra à Morgane la

porte bouchée par des pierres.

Puis les voyageurs de l’hôtellerie se couchèrent dans les salles

carrées et sous l’auvent. Mais vers le milieu de la nuit, Morgane

éveilla ses muletiers, et fit enfoncer la porte murée. Et elle entra

par la brèche poussiéreuse, avec un flambeau de fer.

Et les gens de Morgane entendirent un cri, et suivirent la princesse.

Elle était agenouillée au milieu de la chambre murée, devant un plat

de cuivre battu rempli de sang, et elle le regardait ardemment. Et le

maître de l’hôtellerie leva les bras: car le sang du bassin n’était pas

tari dans la chambre close depuis que la reine cruelle y avait fait

placer une tête coupée.

* * * * *

Personne ne sait ce que la princesse Morgane vit dans le miroir

de sang. Mais sur la route du retour ses muletiers furent trouvés

assassinés, un à un, chaque nuit, leur face grise tournée vers le

ciel, après qu’ils avaient pénétré dans sa litière. Et on nomma cette

princesse Morgane la Rouge, et elle fut une fameuse prostituée et une

terrible égorgeuse d’hommes.

_Mandosiane_

MANDOSIANE

Lilly et Nan étaient servantes de ferme. Elles portaient l’eau du

puits, l’été, par le sentier à peine frayé dans les blés mûrs;

et l’hiver, qu’il fait froid, et que les glacillons pendillent

aux fenêtres, Lilly venait coucher avec Nan. Pelotonnées sous les

couvertures, elles écoutaient le vent huer. Elles avaient toujours des

pièces blanches dans leurs poches, et guimpes fines à rubans cerise;

blondes pareillement, et ricassières. Tous les soirs elles mettaient

au coin de l’âtre un baquet de belle eau fraîche; où aussi elles

trouvaient, disait-on, au saut du lit, les pièces d’argent qu’elles

faisaient sonner dans leurs doigts. Car les «pixies» en jetaient au

baquet après s’y être baignées. Mais Nan, ni Lilly, ni personne,

n’avait vu de «pixies», sinon que, dans les contes et ballades,

ce sont quelques méchantes petites choses noires avec des queues

tourbillonnantes.

Une nuit, Nan oublia de tirer de l’eau; d’autant qu’on était en

décembre, et que la chaîne rouillée du puits était enduite de glace.

Comme elle dormait, les mains sur les épaules de Lilly, soudain elle

fut pincée aux bras et aux mollets, et les cheveux de sa nuque furent

cruellement tirés. Elle s’éveilla en pleurant: «Demain je serai noire

et bleue!» Et elle dit à Lilly: «Serre-moi, serre-moi: je n’ai pas mis

le baquet de belle eau fraîche; mais je ne sortirai pas de mon lit,

malgré tous les «pixies» du Devonshire.» Alors la bonne petite Lilly

l’embrassa, se leva, tira de l’eau, et plaça le baquet au coin de

l’âtre. Quand elle se recoucha, Nan était endormie.

* * * * *

Et dans son sommeil la petite Lilly eut un rêve. Il lui sembla qu’une

reine, vêtue de feuilles vertes, avec une couronne d’or sur la tête,

s’approchait de son lit, la touchait et lui parlait. Elle disait: «Je

suis la reine Mandosiane; Lilly, viens me chercher.» Et elle disait

encore: «Je suis assise dans une prairie d’émeraudes, et le chemin qui

mène vers moi est de trois couleurs, jaune, bleu et vert.» Et elle

disait: «Je suis la reine Mandosiane; Lilly, viens me chercher.»

Puis Lilly enfonça sa tête dans l’oreiller noir de la nuit et elle ne

vit plus rien. Or, le matin, comme le coq chantait, il fut impossible

à Nan de se lever et elle poussait des plaintes aiguës, car ses deux

jambes étaient insensibles et elle ne savait les remuer. Dans la

journée, les médecins la virent et par grande consultation décidèrent

qu’elle resterait sans doute étendue ainsi sans jamais plus marcher. Et

la pauvre Nan sanglotait: car elle ne trouverait jamais de mari.

Lilly eut grand’pitié. Épluchant les pommes d’hiver, rangeant les

nèfles, barattant le beurre, essuyant le petit-lait à ses mains

rougies, elle imaginait sans cesse qu’on pourrait guérir la pauvre Nan.

Et elle avait oublié le rêve, lorsqu’un soir où la neige tombait dru et

qu’on buvait de la bière chaude avec des rôties, un vieux vendeur de

ballades frappa à la porte. Toutes les filles de ferme sautèrent autour

de lui, car il avait des gants, des chansons d’amour, des rubans, des

toiles de Hollande, des jarretières, des épingles et des coiffes d’or.

—Voyez la triste histoire, dit-il, de la femme de l’usurier, pendant

douze mois grosse de vingt sacs d’écus, aussi prise de l’envie bien

singulière de manger des têtes de vipère à la fricassée et des crapauds

en carbonade.

«Voyez la ballade du grand poisson qui vint sur la côte le quatorzième

jour d’avril, sortit de l’eau plus de quarante brasses, et vomit cinq

boisseaux d’anneaux de mariée tout verdis par la mer.

«Voyez la chanson des trois méchantes filles du roi et de celle qui

versa un verre de sang sur la barbe de son père.

«Et j’avais aussi les aventures de la reine Mandosiane; mais une

coquine de bourrasque m’a tiré la dernière feuille des mains au

tournant de la route.»

Aussitôt Lilly reconnut son rêve, et elle sut que la reine Mandosiane

lui ordonnait de venir.

Et la même nuit Lilly embrassa doucement Nan, mit ses souliers neufs et

s’en alla seule par les routes. Or le vieux vendeur de ballades avait

disparu, et sa feuille s’était envolée si loin que Lilly ne put la

trouver; de sorte qu’elle ne savait ni ce qu’était la reine Mandosiane,

ni où elle devait la chercher.

Et personne ne put lui répondre, bien qu’elle demandât sur son chemin

aux vieux laboureurs, qui la regardaient encore de loin, en s’abritant

les yeux avec la main, et aux jeunes femmes enceintes qui causaient

indolemment devant leurs portes, et aux enfants qui viennent justement

de parler, auxquels elle baissait les branches des mûriers par les

haies. Les uns disaient: «Il n’y a plus de reines»; les autres: «Nous

n’avons pas ça par ici; c’est dans les vieux temps»; les autres:

«Est-ce le nom d’un joli garçon?» Et d’autres mauvais conduisirent

Lilly devant une de ces maisons des villes qui sont fermées le jour,

et qui, la nuit, s’ouvrent et s’éclairent, disant et affirmant que la

reine Mandosiane y séjournait, vêtue d’une chemise rouge et servie par

des femmes nues.

Mais Lilly savait bien que la vraie reine Mandosiane était vêtue de

vert, non de rouge, et qu’il lui faudrait passer sur un chemin de trois

couleurs. Ainsi elle connut le mensonge des méchants. Cependant elle

marcha bien longtemps. Certes, elle passa l’été de sa vie, trottant

par la poussière blanche, pataugeant par l’épaisse boue des ornières,

accompagnée par les chariots des rouliers, et, parfois, le soir,

quand le ciel avait une splendide nuance rouge, suivie par les grands

chars où s’entassaient des gerbes et où quelques faux luisantes se

balançaient. Mais personne ne put lui parler de la reine Mandosiane.

Afin de ne pas oublier un nom si difficile, elle avait fait trois nœuds

à sa jarretière. Par un midi, étant allée loin vers le soleil qui se

lève, elle entra dans une route jaune sinueuse, qui bordait un canal

bleu. Et le canal fléchissait avec la route, et entre les deux un talus

vert suivait leurs contours. Des bouquets d’arbrisseaux croissaient

de part et d’autre; et aussi loin que l’œil pouvait atteindre, on ne

voyait que des marécages et l’ombre verdoyante. Parmi les taches

des marais s’élevaient de petites huttes coniques et la longue route

s’enfonçait directement dans les nuages sanglants du ciel.

Là elle rencontra un petit garçon, dont les yeux étaient drôlement

fendus, et qui halait le long du canal une lourde barque. Elle voulut

lui demander s’il avait vu la reine; mais s’aperçut avec terreur

qu’elle avait oublié le nom. Lors elle s’écria, et pleura, et tâta sa

jarretière, en vain. Et elle s’écria plus fort, voyant qu’elle marchait

sur la route de trois couleurs, faite de poussière jaune, d’un canal

bleu, et d’un talus vert. De nouveau elle toucha les trois nœuds

qu’elle avait noués, et sanglota. Et le petit garçon, pensant qu’elle

souffrait et ne comprenant point sa douleur, cueillit au bord de la

route jaune une pauvre herbe, qu’il lui mit dans la main.

—La mandosiane guérit, dit-il.

* * * * *

Voilà comment Lilly trouva sa reine vêtue de feuilles vertes.

Elle la serra précieusement, et retourna aussitôt sur la longue route.

Et le voyage de retour fut plus lent que l’autre, car Lilly était

lasse. Il lui parut qu’elle marchait depuis des années. Mais elle

était joyeuse, sachant qu’elle guérirait la pauvre Nan.

Elle traversa la mer, où les vagues étaient monstrueuses. Enfin elle

arriva dans le Devon, tenant l’herbe entre sa cotte et sa chemise. Et

d’abord elle ne reconnut pas les arbres; et il lui parut que tous les

bestiaux étaient changés. Et dans la grand’salle de la ferme, elle vit

une vieille femme entourée d’enfants. Courant, elle demanda Nan. La

vieille, surprise, considéra Lilly et dit:

—Mais Nan est partie depuis longtemps, et mariée.

—Et guérie? demanda joyeusement Lilly.

—Guérie, oui, certes, dit la vieille.—Et toi, pauvre, n’es-tu pas

Lilly?

—Oui, dit Lilly; mais quel âge puis-je donc avoir?

—Cinquante ans, n’est-ce pas, grand’mère, crièrent les enfants: elle

n’est pas tout à fait si vieille que toi.

Et comme Lilly, lasse, souriait, le parfum très fort de la mandosiane

la fit pâmer, et elle mourut sous le soleil. Ainsi Lilly alla chercher

la reine Mandosiane et fut emportée par elle.

III

_Monelle_

_Rencontre de Monelle_

RENCONTRE DE MONELLE

Je ne sais comment je parvins à travers une pluie obscure jusqu’à

l’étrange étal qui m’apparut dans la nuit. J’ignore la ville et

j’ignore l’année; je me souviens que la saison était pluvieuse, très

pluvieuse.

Il est certain que dans ce même temps des hommes trouvèrent par

les routes de petits enfants vagabonds qui refusaient de grandir.

Des fillettes de sept ans implorèrent à genoux pour que leur âge

restât immobile, et la puberté semblait déjà mortelle. Il y eut des

processions blanchâtres sous le ciel livide, et de petites ombres à

peine parlantes exhortèrent le peuple puéril. Rien n’était désiré par

elles qu’une ignorance perpétuée. Elles souhaitaient se vouer à des

jeux éternels. Elles désespéraient du travail de la vie. Tout n’était

que passé pour elles.

En ces jours mornes, sous cette saison pluvieuse, très pluvieuse,

j’aperçus les minces lumières filantes de la petite vendeuse de lampes.

Je m’approchai sous l’auvent, et la pluie me courut sur la nuque tandis

que je penchais la tête. Et je lui dis:

—Que vendez-vous donc là, petite vendeuse, par cette triste saison de

pluie?

—Des lampes, me répondit-elle, seulement des lampes allumées.

—Et en vérité, lui dis-je, que sont donc ces lampes allumées, hautes

comme le petit doigt et qui brûlent d’une lumière menue comme une tête

d’épingle?

—Ce sont, dit-elle, les lampes de cette saison ténébreuse. Et

autrefois ce furent des lampes de poupée. Mais les enfants ne veulent

plus grandir. Voilà pourquoi je leur vends ces petites lampes qui

éclairent à peine la pluie obscure.

—Et vivez-vous donc ainsi, lui dis-je, petite vendeuse vêtue de noir,

et mangez-vous par l’argent que vous payent les enfants pour vos lampes?

—Oui, dit-elle simplement. Mais je gagne bien peu. Car la pluie

sinistre éteint souvent mes petites lampes, au moment où je les tends

pour les donner. Et quand elles sont éteintes, les enfants n’en veulent

plus. Personne ne peut les rallumer. Il ne me reste que celles-ci. Je

sais bien que je ne pourrai en trouver d’autres. Et quand elles seront

vendues, nous demeurerons dans l’obscurité de la pluie.

—Est-ce donc la seule lumière, dis-je encore, de cette morne saison;

et comment éclairerait-on, avec une si petite lampe, les ténèbres

mouillées?

—La pluie les éteint souvent, dit-elle, et dans les champs ou par

les rues elles ne peuvent plus servir. Mais il faut s’enfermer. Les

enfants abritent mes petites lampes avec leurs mains et s’enferment.

Ils s’enferment chacun avec sa lampe et un miroir. Et elle suffit pour

leur montrer leur image dans le miroir.

Je regardai quelques instants les pauvres flammes vacillantes.

—Hélas, dis-je, petite vendeuse, c’est une triste lumière, et les

images des miroirs doivent être de tristes images.

—Elles ne sont point si tristes, dit l’enfant vêtue de noir en

secouant la tête, tant qu’elles ne grandissent pas. Mais les petites

lampes que je vends ne sont pas éternelles. Leur flamme décroît, comme

si elle s’affligeait de la pluie obscure. Et quand mes petites lampes

s’éteignent, les enfants ne voient plus la lueur du miroir, et se

désespèrent. Car ils craignent de ne pas savoir l’instant où ils vont

grandir. Voilà pourquoi ils s enfuient en gémissant dans la nuit. Mais

il ne m’est permis de vendre à chaque enfant qu’une seule lampe. S’ils

essaient d’en acheter une seconde, elle s’éteint dans leurs mains.

Et je me penchai un peu plus vers la petite vendeuse, et je voulus

prendre une de ses lampes.

—Oh! il n’y faut pas toucher, dit-elle. Vous avez passé l’âge où

mes lampes brûlent. Elles ne sont faites que pour les poupées ou les

enfants. N’avez-vous point chez vous une lampe de grande personne?

—Hélas! dis-je, par cette saison pluvieuse de pluie obscure, dans ce

morne temps ignoré, il n’est plus que vos lampes d’enfant qui brûlent.

Et je désirais, moi aussi, regarder encore une fois la lueur du miroir.

—Venez, dit-elle, nous regarderons ensemble.

Par un petit escalier vermoulu, elle me conduisit dans une chambre de

bois simple où il y avait un éclat de miroir au mur.

—Chut, dit-elle, et je vous montrerai. Car ma propre lampe est plus

claire et plus puissante que les autres; et je ne suis pas trop pauvre

parmi ces pluvieuses ténèbres. Et elle leva sa petite lampe vers le

miroir.

Alors il y eut un pâle reflet où je vis circuler des histoires connues.

Mais la petite lampe mentait, mentait, mentait. Je vis la plume se

soulever sur les lèvres de Cordelia; et elle souriait, et guérissait;

et avec son vieux père elle vivait dans une grande cage comme un

oiseau, et elle baisait sa barbe blanche. Je vis Ophélie jouer sur

l’eau vitrée de l’étang, et attacher au cou d’Hamlet ses bras humides

enguirlandés de violettes. Je vis Desdémone réveillée errer sous les

saules. Je vis la princesse Maleine ôter ses deux mains des yeux du

vieux roi, et rire, et danser. Je vis Mélisande, délivrée, se mirer

dans la fontaine.

Et je m’écriai: Petite lampe menteuse ...

—Chut! dit la petite vendeuse de lampes, et me mit la main sur les

lèvres. Il ne faut rien dire. La pluie n’est-elle pas assez obscure?

* * * * *

Alors je baissai la tête et je m’en allai vers la nuit pluvieuse dans

la ville inconnue.

_Monelle_

MONELLE

Je ne sais pas où Monelle me prit par la main. Mais je pense que ce fut

dans une soirée d’automne, quand la pluie est déjà froide.

—Viens jouer avec nous, dit-elle.

Monelle portait dans son tablier des vieilles poupées et des volants

dont les plumes étaient fripées et les galons ternis.

Sa figure était pâle et ses yeux riaient.

—Viens jouer, dit-elle. Nous ne travaillons plus, nous jouons.

Il y avait du vent et de la boue. Les pavés luisaient. Tout le long

des auvents de boutique l’eau tombait, goutte à goutte. Des filles

frissonnaient sur le seuil des épiceries. Les chandelles allumées

semblaient rouges.

Mais Monelle tira de sa poche un dé de plomb, un petit sabre d’étain,

une balle de caoutchouc.

—Tout cela est pour eux, dit-elle. C’est moi qui sors pour acheter

les provisions.

—Et quelle maison avez-vous donc, et quel travail, et quel argent,

petite ...

—Monelle, dit la fillette en me serrant la main. Ils m’appellent

Monelle. Notre maison est une maison où on joue: nous avons chassé le

travail, et les sous que nous avons encore nous avaient été donnés pour

acheter des gâteaux. Tous les jours je vais chercher des enfants dans

la rue, et je leur parle de notre maison, et je les amène. Et nous nous

cachons bien pour qu’on ne nous trouve pas. Les grandes personnes nous

forceraient à rentrer et nous prendraient tout ce que nous avons. Et

nous, nous voulons rester ensemble et jouer.

—Et à quoi jouez-vous, petite Monelle?

—Nous jouons à tout. Ceux qui sont grands se font des fusils et des

pistolets; et les autres jouent à la raquette, sautent à la corde,

se jettent la balle; ou les autres dansent des rondes et se prennent

les mains; ou les autres dessinent sur les vitres les belles images

qu’on ne voit jamais et soufflent des bulles de savon; ou les autres

habillent leurs poupées et les mènent promener, et nous comptons sur

les doigts des tout petits pour les faire rire.

* * * * *

La maison où Monelle me conduisit paraissait avoir des fenêtres murées.

Elle s’était détournée de la rue, et toute sa lumière venait d’un

profond jardin. Et déjà là j’entendis des voix heureuses.

Trois enfants vinrent sauter autour de nous.

—Monelle, Monelle! criaient-ils, Monelle est revenue!

Ils me regardèrent et murmurèrent:

—Comme il est grand! Est-ce qu’il jouera, Monelle?

Et la fillette leur dit:

—Bientôt les grandes personnes viendront avec nous. Elles iront vers

les petits enfants. Elles apprendront à jouer. Nous leur ferons la

classe, et dans notre classe on ne travaillera jamais. Avez-vous faim?

Des voix crièrent:

—Oui, oui, oui il faut faire la dînette.

Alors furent apportées des petites tables rondes, et des serviettes

grandes comme des feuilles de lilas, et des verres profonds comme des

dés à coudre, et des assiettes creuses comme des coquilles de noix. Le

repas fut de chocolat et de sucre en miettes; et le vin ne pouvait pas

couler dans les verres, car les petites fioles blanches, longues comme

le petit doigt, avaient le cou trop mince.

La salle était vieille et haute. Partout brûlaient des petites

chandelles vertes et roses dans les chandeliers d’étain minuscules.

Contre les murs, les petites glaces rondes paraissaient des pièces de

monnaie changées en miroirs. On ne reconnaissait les poupées d’entre

les enfants que par leur immobilité. Car elles restaient assises dans

leurs fauteuils, ou se coiffaient, les bras levés, devant de petites

toilettes, ou elles étaient déjà couchées, le drap ramené jusqu’au

menton, dans leurs petits lits de cuivre. Et le sol était jonché de la

fine mousse verte qu’on met dans les bergeries de bois.

Il semblait que cette maison fût une prison ou un hôpital. Mais une

prison où on enfermait des innocents pour les empêcher de souffrir,

un hôpital où on guérissait du travail de la vie. Et Monelle était la

geôlière et l’infirmière.

* * * * *

La petite Monelle regardait jouer les enfants. Mais elle était très

pâle. Peut-être avait-elle faim.

—De quoi vivez-vous, Monelle, lui dis-je tout à coup.

Et elle me répondit simplement:

—Nous ne vivons de rien. Nous ne savons pas.

Aussitôt elle se prit à rire. Mais elle était très faible.

Et elle s’assit au pied du lit d’un enfant qui était malade. Elle lui

tendit une des petites bouteilles blanches, et resta longtemps penchée,

les lèvres entr’ouvertes.

* * * * *

Il y avait des enfants qui dansaient une ronde et qui chantaient à voix

claire. Monelle leva un peu la main, et dit:

—Chut!

Puis elle parla doucement, avec ses petites paroles. Elle dit:

—Je crois que je suis malade. Ne vous en allez pas. Jouez autour de

moi. Demain, une autre ira chercher de beaux jouets. Je resterai avec

vous. Nous nous amuserons sans faire de bruit. Chut! Plus tard nous

jouerons dans les rues et dans les champs, et on nous donnera à manger

dans toutes les boutiques. Maintenant on nous forcerait à vivre comme

les autres. Il faut attendre. Nous aurons beaucoup joué.

Monelle dit encore:

—Aimez-moi bien. Je vous aime tous.

Puis elle parut s’endormir près de l’enfant malade.

Tous les autres enfants la regardaient, la tête avancée.

Il y eut une petite voix tremblante qui dit faiblement: «Monelle est

morte.» Et il se fit un grand silence.

* * * * *

Les enfants apportèrent autour du lit les petites chandelles allumées.

Et, pensant qu’elle dormait peut-être, ils rangèrent devant elle, comme

pour une poupée, de petits arbres vert-clair taillés en pointe et les

placèrent parmi les moutons de bois blanc pour la regarder. Ensuite ils

s’assirent et la guettèrent. Un peu de temps après, l’enfant malade,

sentant que la joue de Monelle devenait froide, se mit à pleurer.

_Fuite de Monelle_

FUITE DE MONELLE

Il y avait un enfant qui avait eu coutume de jouer avec Monelle.

C’était au temps ancien, quand Monelle n’était pas encore partie.

Toutes les heures du jour, il les passait auprès d’elle, regardant

trembler ses yeux. Elle riait sans cause et il riait sans cause. Quand

elle dormait, ses lèvres entr’ouvertes étaient en travail de bonnes

paroles. Quand elle s’éveillait, elle se souriait, sachant qu’il allait

venir.

Ce n’était pas un véritable jeu qu’on jouait: car Monelle était obligée

de travailler. Si petite, elle restait assise tout le jour derrière une

vieille vitre pleine de poussière. La muraille d’en face était aveuglée

de ciment, sous la triste lumière du nord. Mais les petits doigts de

Monelle couraient dans le linge, comme s’ils trottaient sur une route

de toile blanche et les épingles piquées sur ses genoux marquaient

les relais. La main droite était ramassée comme un petit chariot de

chair, et elle avançait, laissant derrière elle un sillon ourlé; et

crissant, crissant, l’aiguille dardait sa langue d’acier, plongeait et

émergeait, tirant le long fil par son œil d’or. Et la main gauche était

bonne à voir, parce qu’elle caressait doucement la toile neuve, et la

soulageait de tous ses plis, comme si elle avait bordé en silence les

draps frais d’un malade.

Le livre de Monelle · 第 3 / 4 段