Ainsi l’enfant regardait Monelle et se réjouissait sans parler, car

son travail semblait un jeu, et elle lui disait des choses simples qui

n’avaient point beaucoup de sens. Elle riait au soleil, elle riait à

la pluie, elle riait à la neige. Elle aimait être chauffée, mouillée,

gelée. Si elle avait de l’argent, elle riait, pensant qu’elle irait

danser avec une robe nouvelle. Si elle était misérable, elle riait,

pensant qu’elle mangerait des haricots, une grosse provision pour une

semaine. Et elle songeait, ayant des sous, à d’autres enfants qu’elle

ferait rire; et elle attendait, sa petite main vide, de pouvoir se

pelotonner et se nicher dans sa faim et sa pauvreté.

Elle était toujours entourée d’enfants qui la considéraient avec des

yeux élargis. Mais elle préférait peut-être l’enfant qui venait passer

près d’elle les heures du jour. Cependant elle partit et le laissa

seul. Elle ne lui parla jamais de son départ, sinon qu’elle devint plus

grave, et le regarda plus longtemps. Et il se souvint aussi qu’elle

cessa d’aimer tout ce qui l’entourait: son petit fauteuil, les bêtes

peintes qu’on lui apportait, et tous ses jouets, et tous ses chiffons.

Et elle rêvait, le doigt sur la bouche, à d’autres choses.

Elle partit dans un soir de décembre, quand l’enfant n’était pas là.

Portant à la main sa petite lampe haletante, elle entra, sans se

retourner, dans les ténèbres. Comme l’enfant arrivait, il aperçut

encore à l’extrémité noire de la rue étroite une courte flamme qui

soupirait. Ce fut tout. Il ne revit jamais Monelle.

* * * * *

Longtemps il se demanda pourquoi elle était partie sans rien dire. Il

pensa qu’elle n’avait pas voulu être triste de sa tristesse. Il se

persuada qu’elle était allée vers d’autres enfants, qui avaient besoin

d’elle. Avec sa petite lampe agonisante, elle était allée leur porter

secours, le secours d’une flammèche rieuse dans la nuit. Peut-être

avait-elle songé qu’il ne fallait pas l’aimer trop lui seul, afin de

pouvoir aimer aussi d’autres petits inconnus. Peut-être l’aiguille

avec son œil d’or ayant tiré le petit chariot de chair jusqu’au bout,

jusqu’à l’extrême bout du sillon ourlé, Monelle était-elle devenue

lasse de la route écrue de toile où trottaient ses mains. Sans doute

elle avait voulu jouer éternellement. Et l’enfant n’avait point su le

moyen du jeu éternel. Peut-être avait-elle désiré enfin voir ce qu’il y

avait derrière la vieille muraille aveugle, dont tous les yeux étaient

fermés, depuis les années, avec du ciment. Peut-être qu’elle allait

revenir. Au lieu de dire «au revoir,—attends-moi,—sois sage!» pour

qu’il épiât le bruit de petits pas dans le corridor et le cliquètement

de toutes les clés dans les serrures, elle s’était tue, et viendrait,

par surprise, dans son dos, mettre deux menottes tièdes sur ses

yeux—ah oui!—et crierait: «coucou!» avec la voix de l’oisillon revenu

près du feu.

* * * * *

Il se rappela le premier jour qu’il la vit, sautillant comme une frêle

blancheur flamboyante toute secouée de rire. Et ses yeux étaient des

yeux d’eau où les pensées se mouvaient comme des ombres de plantes. Là,

au détour de la rue, elle était venue, bonnement. Elle avait ri, avec

des éclats lents et plus lents, semblables à la vibration cessante

d’une coupe de cristal. C’était au crépuscule d’hiver, et il y avait

du brouillard; cette boutique était ouverte—ainsi. Le même soir, les

mêmes choses autour, le même bourdon aux oreilles: l’année différente

et l’attente. Il avançait avec précaution; toutes les choses étaient

pareilles, comme la première fois; mais il l’attendait: n’était-ce pas

une raison pour qu’elle vînt? Et il tendait sa pauvre main ouverte à

travers le brouillard.

* * * * *

Cette fois, Monelle ne sortit pas de l’inconnu. Aucun petit rire

n’agita la brume. Monelle était loin, et ne se souvenait plus du soir

ni de l’année. Qui sait? Elle s’était glissée peut-être à la nuit dans

la chambrette inhabitée, et le guettait derrière la porte avec un

tressaillement doux. L’enfant marcha sans bruit, pour la surprendre.

Mais elle n’était plus là. Elle allait revenir,—oh! oui,—elle allait

revenir. Les autres enfants avaient eu assez de bonheur d’elle. C’était

à son tour, maintenant. L’enfant entendit sa voix malicieuse murmurant:

«Je suis sage aujourd’hui!» Petite parole disparue, lointaine, effacée

comme une ancienne teinte, usée déjà par les échos du souvenir.

* * * * *

L’enfant s’assit patiemment. Là était le petit fauteuil d’osier, marqué

de son corps, et le tabouret qu’elle aimait, et la petite glace plus

chérie parce qu’elle était cassée, et la dernière chemisette qu’elle

avait cousue, la chemisette «qui s’appelait Monelle», dressée, un peu

gonflée, attendant sa maîtresse.

Toutes les petites choses de la chambre l’attendaient. La table à

ouvrage était restée ouverte. Le petit mètre dans sa boîte ronde

allongeait sa langue verte, percée d’un anneau. La toile dépliée des

mouchoirs se soulevait en petites collines blanches. Les pointes des

aiguilles se dressaient derrière, semblables à des lances embusquées.

Le petit dé de fer ouvragé était un chapeau d’armes abandonné. Les

ciseaux ouvraient indolemment la gueule comme un dragon d’acier.

Ainsi tout dormait dans l’attente. Le petit chariot de chair, souple

et agile, ne circulait plus, versant sur ce monde enchanté sa tiède

chaleur. Tout l’étrange petit château de travail sommeillait. L’enfant

espérait. La porte allait s’ouvrir, doucement; la flammèche rieuse

volèterait; les collines blanches s’étaleraient; les fines lances se

choqueraient; le chapeau d’armes retrouverait sa tête rose; le dragon

d’acier claquerait rapidement de la gueule, et le petit chariot de

chair trottinerait partout, et la voix effacée dirait encore: «Je suis

sage aujourd’hui!»—Est-ce que les miracles n’arrivent pas deux fois?

_Patience de Monelle_

PATIENCE DE MONELLE

J’arrivai dans un lieu très étroit et obscur, mais parfumé d’une odeur

triste de violettes étouffées. Et il n’y avait nul moyen d’éviter

cet endroit, qui est comme un long passage. Et, tâtonnant autour de

moi, je touchai un petit corps ramassé comme jadis dans le sommeil,

et je frôlai des cheveux, et je passai la main sur une figure que je

connaissais, et il me parut que la petite figure se fronçait sous mes

doigts, et je reconnus que j’avais trouvé Monelle qui dormait seule en

ce lieu obscur.

Je m’écriai de surprise, et je lui dis, car elle ne pleurait ni ne

riait:

—O Monelle! es-tu donc venue dormir ici, loin de nous, comme une

patiente gerboise dans le creux du sillon?

Et elle élargit ses yeux et entr’ouvrit ses lèvres, comme autrefois,

lorsqu’elle ne comprenait point, et qu’elle implorait l’intelligence

de celui qu’elle aimait.

—O Monelle, dis-je encore, tous les enfants pleurent dans la maison

vide; et les jouets se couvrent de poussière, et la petite lampe s’est

éteinte, et tous les rires qui étaient dans tous les coins se sont

enfuis, et le monde est retourné au travail. Mais nous te pensions

ailleurs. Nous pensions que tu jouais loin de nous, en un lieu où nous

ne pouvons parvenir. Et voici que tu dors, nichée comme un petit animal

sauvage, au-dessous de la neige que tu aimais pour sa blancheur.

Alors elle parla, et sa voix était la même, chose étrange, en ce lieu

obscur, et je ne pus m’empêcher de pleurer, et elle essuya mes larmes

avec ses cheveux, car elle était très dénuée.

—O mon chéri, dit-elle, il ne faut point pleurer; car tu as besoin de

tes yeux pour travailler, tant qu’on vivra en travaillant, et les temps

ne sont pas venus. Et il ne faut pas rester en ce lieu froid et obscur.

Et je sanglotai alors et lui dis:

—O Monelle, mais tu craignais les ténèbres?

—Je ne les crains plus, dit-elle.

—O Monelle, mais tu avais peur du froid comme de la main d’un mort?

—Je n’ai plus peur du froid, dit-elle.

—Et tu es toute seule ici, toute seule, étant enfant, et tu pleurais

quand tu étais seule.

—Je ne suis plus seule, dit-elle; car j’attends.

—O Monelle, qui attends-tu, dormant roulée en ce lieu obscur?

—Je ne sais pas, dit-elle; mais j’attends. Et je suis avec mon attente.

Et je m’aperçus alors que tout son petit visage était tendu vers une

grande espérance.

—Il ne faut pas rester ici, dit-elle encore, en ce lieu froid et

obscur, mon aimé; retourne vers tes amis.

—Ne veux-tu point me guider et m’enseigner, Monelle, pour que j’aie

aussi la patience de ton attente? Je suis si seul!

—O mon aimé, dit-elle, je serais malhabile à t’enseigner comme

autrefois, quand j’étais, disais-tu, une petite bête; ce sont des

choses que tu trouveras sûrement par longue et laborieuse réflexion,

ainsi que je les ai vues tout d’un coup pendant que je dors.

—Es-tu nichée ainsi, Monelle, sans le souvenir de ta vie passée, ou

te souviens-tu encore de nous?

—Comment pourrais-je, mon aimé, t’oublier? Car vous êtes dans mon

attente, contre laquelle je dors; mais je ne puis expliquer. Tu te

rappelles, j’aimais beaucoup la terre, et je déracinais les fleurs pour

les replanter; tu te rappelles, je disais souvent: «si j’étais un petit

oiseau, tu me mettrais dans ta poche, quand tu partirais.» O mon aimé,

je suis ici dans la bonne terre, comme une graine noire, et j’attends

d’être petit oiseau.

—O Monelle, tu dors avant de t’envoler très loin de nous.

—Non, mon aimé, je ne sais si je m’envolerai; car je ne sais rien.

Mais je suis roulée en ce que j’aimais, et je dors contre mon attente.

Et avant de m’endormir, j’étais une petite bête, comme tu disais, car

j’étais pareille à un vermisseau nu. Un jour nous avons trouvé ensemble

un cocon tout blanc, tout soyeux, et qui n’était percé d’aucun trou.

Méchant, tu l’as ouvert, et il était vide. Penses-tu que la petite bête

ailée n’en était pas sortie? Mais personne ne peut savoir comment. Et

elle avait dormi longtemps. Et avant de dormir elle avait été un petit

ver nu; et les petits vers sont aveugles. Figure-toi, mon aimé (ce

n’est pas vrai, mais voilà comme je pense souvent) que j’ai tissé mon

petit cocon avec ce que j’aimais, la terre, les jouets, les fleurs,

les enfants, les petites paroles, et le souvenir de toi, mon aimé;

c’est une niche blanche et soyeuse, et elle ne me paraît pas froide ni

obscure. Mais elle n’est peut-être pas ainsi pour les autres. Et je

sais bien qu’elle ne s’ouvrira point, et qu’elle restera fermée comme

le cocon d’autrefois. Mais je n’y serai plus, mon aimé. Car mon attente

est de m’en aller, ainsi que la petite bête ailée; personne ne peut

savoir comment. Et où je veux aller, je n’en sais rien; mais c’est

mon attente. Et les enfants aussi, et toi, mon aimé, et le jour où on

ne travaillera plus sur terre sont mon attente. Je suis toujours une

petite bête, mon aimé; je ne sais pas mieux expliquer.

—Il faut, il faut, dis-je, que tu sortes avec moi de ce lieu obscur,

Monelle; car je sais que tu ne penses pas ces choses; et tu t’es cachée

pour pleurer; et puisque je t’ai trouvée enfin toute seule, dormant

ici, toute seule, attendant ici, viens avec moi, viens avec moi, hors

de ce lieu obscur et étroit.

—Ne reste pas, ô mon aimé, dit Monelle, car tu souffrirais beaucoup;

et moi, je ne peux venir, car la maison que je me suis tissée est toute

fermée, et ce n’est point ainsi que j’en sortirai.

Alors Monelle mit ses bras autour de mon cou, et son baiser fut pareil,

chose étrange, à ceux d’autrefois, et voilà pourquoi je pleurai encore,

et elle essuya mes larmes avec ses cheveux.

—Il ne faut pas pleurer, dit-elle, si tu ne veux m’affliger dans mon

attente; et peut-être n’attendrai-je pas si longtemps. Ne sois donc

plus désolé. Car je te bénis de m’avoir aidée à dormir dans ma petite

niche soyeuse dont la meilleure soie blanche est faite de toi, et où

je dors maintenant, roulée sur moi-même.

Et comme autrefois, dans son sommeil, Monelle se pelotonna contre

l’invisible et me dit: «Je dors, mon aimé.»

Ainsi, je la trouvai; mais comment serai-je sûr de la retrouver dans ce

lieu très étroit et obscur?

_Le royaume de Monelle_

LE ROYAUME DE MONELLE

Je lisais cette nuit-là et mon doigt suivait les lignes et les mots;

mes pensées étaient ailleurs. Et autour de moi tombait une pluie

noire, oblique et acérée. Et le feu de ma lampe éclairait les cendres

froides de l’âtre. Et ma bouche était pleine d’un goût de souillure et

de scandale; car le monde me semblait obscur et mes lumières étaient

éteintes. Et trois fois je m’écriai:

«—Je voudrais tant d’eau bourbeuse pour étancher ma soif d’infamie.

O je suis avec le scandaleux: tendez vos doigts vers moi!

Il faut les frapper de boue, car ils ne me méprisent point.

Et les sept verres pleins de sang m’attendront sur la table et la lueur

d’une couronne d’or étincellera parmi.»

Mais une voix retentit, qui ne m’était point étrangère, et le visage de

celle qui parut ne m’était point inconnu. Et elle criait ces paroles:

—Un royaume blanc! un royaume blanc! je connais un royaume blanc!

Et je détournai la tête, et lui dis, sans surprise:

—Petite tête menteuse, petite bouche qui ment, il n’est plus de rois

ni de royaumes. Je désire vainement un royaume rouge: car le temps est

passé. Et ce royaume-ci est noir, mais ce n’est point un royaume; car

un peuple de rois ténébreux y agitent leurs bras. Et il n’y a nulle

part dans le monde un royaume blanc, ni un roi blanc.

Mais elle cria de nouveau ces paroles:

—Un royaume blanc! un royaume blanc! je connais un royaume blanc!

Et je voulus lui saisir la main; mais elle m’éluda.

—Ni par la tristesse, dit-elle, ni par la violence. Cependant il y a

un royaume blanc. Viens avec mes paroles; écoute.

Et elle demeura silencieuse; et je me souvins.

—Ni par le souvenir, dit-elle. Viens avec mes paroles; écoute.

Et elle demeura silencieuse; et je m’entendis penser.

—Ni par la pensée, dit-elle. Viens avec mes paroles; écoute.

Et elle demeura silencieuse.

Alors je détruisis en moi la tristesse de mon souvenir, et le désir

de ma violence, et toute mon intelligence disparut. Et je restai dans

l’attente.

—Voici, dit-elle, et tu verras le royaume, mais je ne sais si tu y

entreras. Car je suis difficile à comprendre, sauf pour ceux qui ne

comprennent pas; et je suis difficile à saisir, sauf pour ceux qui ne

saisissent plus; et je suis difficile à reconnaître, sauf pour ceux qui

n’ont point de souvenir. En vérité, voici que tu m’as, et tu ne m’as

plus. Écoute.

Alors j’écoutai dans mon attente.

Mais je n’entendis rien. Et elle secoua la tête et me dit:

—Tu regrettes ta violence et ton souvenir, et la destruction n’en

est point achevée. Il faut détruire pour obtenir le royaume blanc.

Confesse-toi et tu seras délivré; remets entre mes mains ta violence

et ton souvenir, et je les détruirai; car toute confession est une

destruction.

Et je m’écriai:

—Je te donnerai tout, oui, je te donnerai tout. Et tu le porteras et

tu l’anéantiras, car je ne suis plus assez fort.

J’ai désiré un royaume rouge. Il y avait des rois sanglants qui

affilaient leurs lames. Des femmes aux yeux noircis pleuraient sur des

jonques chargées d’opium. Plusieurs pirates enterraient dans le sable

des îles des coffres lourds de lingots. Toutes les prostituées étaient

libres. Les voleurs croisaient les routes sous le blême de l’aube.

Beaucoup de filles jeunes se gavaient de gourmandise et de luxure.

Une troupe d’embaumeuses dorait des cadavres dans la nuit bleue. Les

enfants désiraient des amours lointaines et des meurtres ignorés.

Des corps nus jonchaient les dalles des étuves chaudes. Toutes choses

étaient frottées d’épices ardentes et éclairées de cierges rouges. Mais

ce royaume s’est enfoncé sous la terre, et je me suis éveillé au milieu

des ténèbres.

Et alors j’ai eu un royaume noir qui n’est pas un royaume: car il est

plein de rois qui se croient des rois et qui l’obscurcissent de leurs

œuvres et de leurs commandements. Et une sombre pluie le trempe nuit

et jour. Et j’ai erré longtemps par les chemins, jusqu’à la petite

lueur d’une lampe tremblante qui m’apparut au centre de la nuit. La

pluie mouillait ma tête; mais j’ai vécu sous la petite lampe. Celle

qui la tenait se nommait Monelle, et nous avons joué tous deux dans ce

royaume noir. Mais un soir la petite lampe s’est éteinte, et Monelle

s’est enfuie. Et je l’ai cherchée longtemps parmi ces ténèbres: mais je

ne puis la retrouver. Et ce soir je la cherchais dans les livres; mais

je la cherche en vain. Et je suis perdu dans le royaume noir; et je ne

puis oublier la petite lueur de Monelle. Et j’ai dans la bouche un goût

d’infamie.

* * * * *

Et sitôt que j’eus parlé, je sentis que la destruction s’était faite

en moi, et mon attente s’éclaira d’un tremblement et j’entendis les

ténèbres et sa voix disait:

—Oublie toutes choses et toutes choses te seront rendues. Oublie

Monelle et elle te sera rendue. Telle est la nouvelle parole. Imite le

tout petit chien, dont les yeux ne sont pas ouverts et qui cherche à

tâtons une niche pour son museau froid.

Et celle qui me parlait cria:

—Un royaume blanc! un royaume blanc! Je connais un royaume blanc!

Et je fus accablé d’oubli, et mes yeux s’irradièrent de candeur.

Et celle qui me parlait cria:

—Un royaume blanc! un royaume blanc! Je connais un royaume blanc!

Et l’oubli pénétra en moi et la place de mon intelligence devint

profondément candide.

Et celle qui me parlait cria encore:

—Un royaume blanc! un royaume blanc! Je connais un royaume blanc!

Voici la clef du royaume: dans le royaume rouge est un royaume noir;

dans le royaume noir est un royaume blanc; dans le royaume blanc ...

—Monelle, criai-je, Monelle! Dans le royaume blanc est Monelle!

Et le royaume parut; mais il était muré de blancheur.

Alors je demandai:

—Et où est la clef du royaume?

Mais celle qui me parlait demeura taciturne.

_Résurrection de Monelle_

RÉSURRECTION DE MONELLE

Louvette me conduisit par un sillon vert jusqu’à la lisière du champ.

La terre s’élevait plus loin, et à l’horizon une ligne brune coupait le

ciel. Déjà les nuages enflammés penchaient vers le couchant. A la lueur

incertaine du soir, je distinguai de petites ombres errantes.

—Tout à l’heure, dit-elle, nous verrons s’allumer le feu. Et demain,

ce sera plus loin. Et le jour suivant, plus loin. Car ils ne demeurent

nulle part. Et ils n’allument qu’un feu en chaque endroit.

—Qui sont-ils? demandai-je à Louvette?

—On ne sait pas. Ce sont des enfants vêtus de blanc. Il y en a qui

sont venus de nos villages. Et d’autres marchent depuis longtemps.

* * * * *

Nous vîmes briller une petite flamme qui dansait sur la hauteur.

—Voilà leur feu, dit Louvette. Maintenant nous pourrons les trouver.

Car ils séjournent la nuit où ils ont fait leur foyer, et le jour

suivant ils quittent la contrée.

* * * * *

Et quand nous arrivâmes à la rête où brûlait la flamme, nous aperçûmes

beaucoup d’enfants blancs autour du feu.

Et parmi eux, semblant leur parler et les guider, je reconnus la petite

vendeuse de lampes que j’avais rencontrée autrefois dans la cité noire

et pluvieuse.

* * * * *

Elle se leva d’entre les enfants, et me dit:

—Je ne vends plus les petites lampes menteuses qui s’éteignaient sous

la pluie morne.

Car les temps sont venus où le mensonge a pris la place de la vérité,

où le travail misérable a péri.

Nous avons joué dans la maison de Monelle; mais les lampes étaient des

jouets et la maison un asile.

Monelle est morte; je suis la même Monelle, et je me suis levée dans

la nuit, et les petits sont venus avec moi, et nous irons à travers le

monde.

Elle se tourna vers Louvette:

—Viens avec nous, dit-elle, et sois heureuse dans le mensonge.

Et Louvette courut parmi les enfants et fut vêtue pareillement de blanc.

* * * * *

—Nous allons, reprit celle qui nous guidait, et nous mentons à tout

venant afin de donner de la joie.

Nos jouets étaient des mensonges, et maintenant les choses sont nos

jouets.

Parmi nous, personne ne souffre et personne ne meurt: nous disons

que ceux-là s’efforcent de connaître la triste vérité, qui n’existe

nullement. Ceux qui veulent connaître la vérité s’écartent et nous

abandonnent.

Au contraire, nous n’avons aucune foi dans les vérités du monde; car

elles conduisent à la tristesse.

Et nous voulons mener nos enfants vers la joie.

Maintenant les grandes personnes pourront venir vers nous, et nous leur

enseignerons l’ignorance et l’illusion.

Nous leur montrerons les petites fleurs des champs, telles qu’ils ne

les ont point vues; car chacune est nouvelle.

Et nous nous étonnerons de tout pays que nous verrons; car tout pays

est nouveau.

Il n’y a point de ressemblances en ce monde, et il n’y a point de

souvenirs pour nous.

Tout change sans cesse, et nous nous sommes accoutumés au changement.

Voilà pourquoi nous allumons un feu chaque soir dans un endroit

différent; et autour du feu nous inventons pour le plaisir de l’instant

les histoires des pygmées et des poupées vivantes.

Et quand la flamme s’est éteinte, un autre mensonge nous saisit; et

nous sommes joyeux de nous en étonner.

Et le matin nous ne connaissons plus nos visages: car peut-être que les

uns ont désiré apprendre la vérité et les autres ne se souviennent plus

que du mensonge de la veille.

Ainsi nous passons à travers les contrées, et on vient vers nous en

foule et ceux qui nous suivent deviennent heureux.

Alors que nous vivions dans la ville, on nous contraignait au même

travail, et nous aimions les mêmes personnes; et le même travail nous

lassait, et nous nous désolions de voir les personnes que nous aimions

souffrir et mourir.

Et notre erreur était de nous arrêter ainsi dans la vie, et, restant

immobiles, de regarder couler toutes choses, ou d’essayer d’arrêter

la vie et de nous construire une demeure éternelle parmi les ruines

flottantes.

Mais les petites lampes menteuses nous ont éclairé le chemin du bonheur.

Les hommes cherchent leur joie dans le souvenir, et résistent à

l’existence, et s’enorgueillissent de la vérité du monde, qui n’est

plus vraie, étant devenue vérité.

Ils s’affligent de la mort, qui n’est pourtant que l’image de leur

science et de leurs lois immuables; ils se désolent d’avoir mal choisi

dans l’avenir qu’ils ont calculé suivant des vérités passées, où ils

choisissent avec des désirs passés.

Pour nous, tout désir est nouveau et nous ne désirons que le moment

menteur; tout souvenir est vrai, et nous avons renoncé à connaître la

vérité.

Et nous regardons le travail comme funeste, puisqu’il arrête notre vie

et la rend semblable à elle-même.

Et toute habitude nous est pernicieuse; car elle nous empêche de nous

offrir entièrement aux mensonges nouveaux.

* * * * *

Telles furent les paroles de celle qui nous guidait.

Et je suppliai Louvette de revenir avec moi chez ses parents; mais je

vis bien dans ses yeux qu’elle ne me reconnaissait plus.

* * * * *

Toute la nuit je vécus dans un univers de songes et de mensonges et

j’essayai d’apprendre l’ignorance et l’illusion et l’étonnement de

l’enfant nouveau-né.

Puis les petites flammes dansantes s’affaissèrent.

Alors, dans la triste nuit, j’aperçus des enfants candides qui

pleuraient, n’ayant pas encore perdu la mémoire.

Et d’autres furent pris soudainement par la frénésie du travail, et ils

coupaient des épis et les liaient en gerbes dans l’ombre.

Et d’autres, ayant voulu connaître la vérité, tournèrent leurs petites

figures pâles vers les cendres froides, et moururent frissonnants dans

leurs robes blanches.

* * * * *

Mais quand le ciel rose palpita, celle qui nous guidait se leva et

ne se souvint pas de nous, ni de ceux qui avaient voulu connaître la

vérité, et elle se mit en marche, et beaucoup d’enfants blancs la

suivirent.

Et leur bande était joyeuse et ils riaient doucement de toutes choses.

Et lorsque le soir arriva, ils bâtirent de nouveau leur feu de paille.

Et de nouveau les flammes s’abaissèrent, et vers le milieu de la nuit

les cendres devinrent froides.

* * * * *

Alors Louvette se souvint, et elle préféra aimer et souffrir, et elle

vint près de moi avec sa robe blanche, et nous nous enfuîmes tous deux

à travers la campagne.

Le livre de Monelle · 第 4 / 4 段