seule. Elle écrivit une lettre et la scella de son petit doigt, et
la jeta dans la rivière, parmi les longues herbes rouges. Ainsi elle
irait jusqu’à l’Océan. Jeanie ne savait pas vraiment écrire; mais son
amoureux devait comprendre, puisque la lettre était d’amour. Et elle
attendit longtemps la réponse, venue de la mer; et la réponse ne vint
pas. Il n’y avait pas de rivière pour couler de lui jusqu’à Jeanie.
Et un jour Jeanie partit à la recherche de son amoureux. Elle regardait
les fleurs d’eau et leurs tiges penchées; et toutes les fleurs
s’inclinaient vers lui. Et Jeanie disait en marchant: «Sur la mer il
y a un bateau—dans le bateau il y a une chambre—dans la chambre il
y a une cage—dans la cage il y a un oiseau—dans l’oiseau il y a un
cœur—dans le cœur il y a une lettre—dans la lettre il y a écrit:
J’AIME JEANIE.—J’aime Jeanie est dans la lettre, la lettre est dans le
cœur, le cœur est dans l’oiseau, l’oiseau est dans la cage, la cage est
dans la chambre, la chambre est dans le bateau, le bateau est très loin
sur la grande mer.»
Et comme Jeanie ne craignait pas les hommes, les meuniers poussiéreux,
la voyant simple et douce, l’anneau d’or au doigt, lui offraient du
pain et lui permettaient de coucher parmi les sacs de farine, avec un
baiser blanc.
Ainsi, elle traversa son pays de rochers fauves, et la contrée des
basses forêts, et les prairies plates qui entourent le fleuve près
des cités. Beaucoup de ceux qui hébergeaient Jeanie lui donnaient des
baisers; mais elle ne les rendait jamais—car les baisers infidèles que
rendent les amantes sont marqués sur leurs joues avec des traces de
sang.
* * * * *
Elle parvint dans la ville maritime où son amoureux s’était embarqué.
Sur le port, elle chercha le nom de son navire, mais elle ne put le
trouver: car le navire avait été envoyé dans la mer d Amérique, pensa
Jeanie.
Des rues noires obliques descendaient aux quais des hauteurs de la
ville. Certaines étaient pavées, avec un ruisseau dans le milieu;
d’autres n’étaient que d’étroits escaliers faits de dalles anciennes.
Jeanie aperçut des maisons peintes en jaune et en bleu, avec des têtes
de négresse et des images d’oiseaux à bec rouge. Le soir de grosses
lanternes se balancèrent devant les portes. On y voyait entrer des
hommes qui paraissaient ivres.
Jeanie pensa que c’étaient les hôtelleries des matelots revenant du
pays des femmes noires et des oiseaux de couleur. Et elle eut un grand
désir d’attendre son amoureux dans une telle hôtellerie, qui avait
peut-être l’odeur du lointain Océan.
Levant la tête, elle vit des figures blanches de femmes, appuyées aux
fenêtres grillées, où elles prenaient un peu de fraîcheur. Jeanie
poussa une double porte, et se trouva dans une salle carrelée, parmi
des femmes demi-nues, avec des robes roses. Au fond de l’ombre chaude
un perroquet faisait mouvoir lentement ses paupières. Il y avait encore
un peu de mousse dans trois gros verres étranglés, sur la table.
Quatre femmes entourèrent Jeanie en riant, et elle en aperçut une
autre velue d’étoffe sombre, qui cousait dans une petite loge.
—Elle est de la campagne, dit une des femmes.
—Chut! dit une autre, faut rien dire.
Et toutes ensemble lui crièrent:
—Veux-tu boire, mignonne?
Jeanie se laissa embrasser, et but dans un des verres étranglés. Une
grosse femme vit l’anneau.
—Vous parlez, et c’est marié!
Toutes ensemble reprirent:
—T’es mariée, mignonne?
Jeanie rougit, car elle ne savait si elle était vraiment mariée, ni
comment on devait répondre.
—Je les connais, ces mariées, dit une femme. Moi aussi, quand j’étais
petite, quand j’avais sept ans, je n’avais pas de jupon. Je suis
allée toute nue au bois pour bâtir mon église—et tous les petits
oiseaux m’aidaient à travailler! Il y avait le vautour, pour arracher
la pierre, et le pigeon, avec son gros bec pour la tailler, et le
bouvreuil pour jouer de l’orgue. Voilà mon église de noces et ma messe.
—Mais cette mignonne a son alliance, pas? dit la grosse femme.
Et toutes ensemble crièrent:
—Vrai, une alliance?
Alors elles embrassèrent Jeanie l’une après l’autre, et la
caressèrent, et la firent boire, et on parvint à faire sourire la dame
qui cousait dans la petite loge.
Cependant un violon jouait devant la porte et Jeanie s’était endormie.
Deux femmes la portèrent doucement sur un lit, dans une chambrette, par
un petit escalier.
Puis toutes ensemble dirent:
—Faut lui donner quelque chose. Mais quoi?
Le perroquet se réveilla et jabota.
—Je vas vous dire, expliqua la grosse.
Et elle parla longuement à voix basse. Une des femmes s’essuya les
yeux.
—C’est vrai, dit-elle, nous n’en avons pas eu; ça nous portera bonheur.
—Pas? elle pour nous quatre, dit une autre.
—On va demander à Madame de nous permettre, dit la grosse.
* * * * *
Et le lendemain, quand Jeanie s’en alla, elle avait à chaque doigt de
sa main gauche un anneau d’alliance. Son amoureux était bien loin; mais
elle frapperait à son cœur, pour y rentrer, avec ses cinq anneaux d’or.
_Ilsée_
ILSÉE
Sitôt qu’elle fut assez haute, Ilsée eut coutume d’aller tous les
matins devant sa glace et de dire: «Bonjour, ma petite Ilsée.» Puis
elle baisait le verre froid et fronçait les lèvres. L’image semblait
venir seulement. Elle était très loin, en réalité. L’autre Ilsée, plus
pâle, qui se levait des profondeurs du miroir, était une prisonnière
à la bouche gelée. Ilsée la plaignait, car elle paraissait triste et
cruelle. Son sourire matinal était comme une aube blême encore teinte
de l’horreur nocturne.
Cependant Ilsée l’aimait et lui parlait: «Personne ne te dit bonjour,
pauvre petite Ilsée. Embrasse-moi, tiens. Nous irons nous promener
aujourd’hui, Ilsée. Mon amoureux viendra nous chercher. Viens-t’en.»
Ilsée se détournait, et l’autre Ilsée, mélancolique, s’enfuyait vers
l’ombre lumineuse.
Ilsée lui montrait ses poupées et ses robes. «Joue avec moi.
Habille-toi avec moi.» L’autre Ilsée, jalouse, élevait aussi vers
Ilsée des poupées plus blanches et des robes décolorées. Elle ne
parlait pas, et ne faisait que remuer les lèvres en même temps qu’Ilsée.
Quelquefois Ilsée s’irritait, comme une enfant, contre la dame muette,
qui s’irritait à son tour. «Méchante, méchante Ilsée! criait-elle.
Veux-tu me répondre, veux-tu m’embrasser!» Elle frappait le miroir de
la main. Une étrange main, qui ne tenait à aucun corps, apparaissait
devant la sienne. Jamais Ilsée ne put atteindre l’autre Ilsée.
Elle lui pardonnait durant la nuit; et heureuse de la retrouver, elle
sautait de son lit pour l’embrasser, en lui murmurant: «Bonjour, ma
petite Ilsée.»
* * * * *
Quand Ilsée eut un vrai fiancé, elle le mena devant sa glace et dit à
l’autre Ilsée: «Regarde mon amoureux, et ne le regarde pas trop. Il
est à moi, mais je veux bien te le faire voir. Après que nous serons
mariés, je lui permettrai de t’embrasser avec moi, tous les matins.»
Le fiancé se mit à rire. Ilsée dans le miroir sourit aussi. «N’est-ce
pas qu’il est beau et que je l’aime?» dit Ilsée. «Oui, oui,» répondit
l’autre Ilsée. «Si tu le regardes trop, je ne t’embrasserai plus, dit
Ilsée. Je suis aussi jalouse que toi, va. Au revoir, ma petite Ilsée.»
* * * * *
A mesure qu’Ilsée apprit l’amour, Ilsée dans le miroir devint plus
triste. Car son amie ne venait plus la baiser le matin. Elle la tenait
en grand oubli. Plutôt l’image de son fiancé courait, après la nuit
vers le réveil d’Ilsée. Pendant la journée, Ilsée ne voyait plus la
dame du miroir, tandis que son fiancé la regardait. «Oh! disait Ilsée,
tu ne penses plus à moi, vilain. C’est l’autre que tu regardes. Elle
est prisonnière; elle ne viendra jamais. Elle est jalouse de toi; mais
je suis plus jalouse qu’elle. Ne la regarde pas, mon aimé; regarde-moi.
Méchante Ilsée du miroir, je te défends de répondre à mon fiancé. Tu
ne peux pas venir; tu ne pourras jamais venir. Ne me le prends pas,
méchante Ilsée. Après que nous serons mariés, je lui permettrai de
t’embrasser avec moi. Ris, Ilsée. Tu seras avec nous.»
* * * * *
Ilsée devint jalouse de l’autre Ilsée. Si la journée baissait sans que
l’aimé fût venu: «Tu le chasses, tu le chasses, criait Ilsée, avec ta
mauvaise figure. Méchante, va-t’en, laisse-nous.»
Et Ilsée cacha sa glace sous un linge blanc et fin. Elle souleva un
pan avant d’enfoncer le dernier petit clou. «Adieu, Ilsée,» dit-elle.
Pourtant son fiancé continuait à sembler las. «Il ne m’aime plus, pensa
Ilsée; il ne vient plus, je reste seule, seule. Où est l’autre Ilsée?
Est-elle partie avec lui?» De ses petits ciseaux d’or, elle fendit
un peu la toile, pour regarder. Le miroir était couvert d’une ombre
blanche. «Elle est partie,» pensa Ilsée.
* * * * *
—Il faut, se dit Ilsée, être très patiente. L’autre Ilsée sera jalouse
et triste. Mon aimé reviendra. Je saurai l’attendre.
Tous les matins, sur l’oreiller, près de son visage, il lui semblait le
voir, dans son demi-sommeil: «Oh! mon aimé, murmurait-elle, es-tu donc
revenu? Bonjour, bonjour, mon petit aimé.» Elle avançait la main et
touchait le drap frais.
—Il faut, se dit encore Ilsée, être très patiente.
* * * * *
Ilsée attendit longtemps son fiancé. Sa patience se fondit en larmes.
Un brouillard humide enveloppait ses yeux. Des lignes mouillées
parcouraient ses joues. Toute sa figure se creusait. Chaque jour,
chaque mois, chaque année la flétrissait d’un doigt plus pesant.
—Oh! mon aimé, dit Ilsée, je doute de toi.
Elle coupa le linge blanc à l’intérieur du miroir, et, dans le cadre
pâle, apparut la glace, pleine de taches obscures. Le miroir était
sillonné de rides claires et, là où le tain s’était séparé du verre, on
voyait des lacs d’ombre.
L’autre Ilsée vint au fond de la glace, vêtue de noir, comme Ilsée, le
visage amaigri, marqué par les signaux étranges du verre qui ne reflète
plus parmi le verre qui reflète. Et le miroir semblait avoir pleuré.
—Tu es triste, comme moi, dit Ilsée.
La dame du miroir pleura. Ilsée la baisa et dit: «Bonsoir, ma pauvre
Ilsée.»
Et, entrant dans sa chambre, avec sa lampe à la main, Ilsée fut
surprise: car l’autre Ilsée, une lampe à la main, s’avançait vers elle,
le regard triste. Ilsée leva sa lampe au-dessus de sa tête et s’assit
sur son lit. Et l’autre Ilsée leva sa lampe au-dessus de sa tête et
s’assit près d’elle.
—Je comprends bien, pensa Ilsée. La dame du miroir s’est délivrée.
Elle est venue me chercher. Je vais mourir.
_Marjolaine_
MARJOLAINE
Après la mort de ses parents, Marjolaine resta dans leur petite maison
avec sa vieille nourrice. Ils lui avaient laissé un toit de chaume
bruni et le manteau de la grande cheminée. Car le père de Marjolaine
avait été conteur et bâtisseur de rêves. Quelque ami de ses belles
idées lui avait prêté sa terre pour construire, un peu d’argent pour
songer. Il avait longtemps mélangé diverses espèces d’argile avec des
poussières de métaux, afin de cuire un sublime émail. Il avait essayé
de fondre et de dorer d’étranges verreries. Il avait pétri des noyaux
de pâte dure percés de «lanternes», et le bronze refroidi s’irisait
comme la surface des mares. Mais il ne restait de lui que deux ou trois
creusets noircis, des plaques frustes d’airain bossuées de scories, et
sept grandes cruches décolorées au-dessus du foyer. Et de la mère de
Marjolaine, une fille pieuse de la campagne, il ne restait rien: car
elle avait vendu pour «l’argilier» même son chapelet d’argent.
* * * * *
Marjolaine grandit près de son père, qui portait un tablier vert,
dont les mains étaient toujours terreuses et les prunelles injectées
de feu. Elle admirait les sept cruches de la cheminée, enduites de
fumée, pleines de mystère, semblables à un arc-en-ciel creux et
ondulé. Morgiane eût fait sortir de la cruche sanglante un brigand
frotté d’huile, avec un sabre couvert par des fleurs de Damas. Dans
la cruche orangée, on pouvait, comme Aladdin, trouver des fruits de
rubis, des prunes d’améthyste, des cerises de grenat, des coings de
topaze, des grappes d’opale, et des baies de diamant. La cruche jaune
était remplie de poudre d’or que Camaralzaman avait cachée sous des
olives. On voyait un peu une des olives sous le couvercle, et le bord
du vase était luisant. La cruche verte devait être fermée par un grand
sceau de cuivre, marqué par le roi Salomon. L’âge y avait peint une
couche de vert-de-gris; car cette cruche habitait autrefois l’Océan, et
depuis plusieurs milliers d’années elle contenait un génie, qui était
prince. Une très jeune fille sage saurait briser l’enchantement à la
pleine lune, avec la permission du roi Salomon, qui a donné la voix aux
mandragores. Dans la cruche bleu clair, Giauharé avait enclos toutes
ses robes marines, tissées d’algues, gemmées d’aigues, et tachées de
la pourpre des coquillages. Tout le ciel du Paradis terrestre, et
les fruits riches de l’arbre, et les écailles enflammées du serpent,
et le glaive ardent de l’ange, étaient enfermés par la cruche bleu
sombre, pareille à l’énorme cupule azurée d’une fleur australe. Et la
mystérieuse Lilith avait versé tout le ciel du Paradis céleste dans
la dernière cruche: car elle se dressait, violette et rigide comme le
camail de l’évêque.
Ceux qui ignoraient ces choses ne voyaient que sept vieilles cruches
décolorées, sur le manteau renflé de l’âtre. Mais Marjolaine savait
la vérité, par les contes de son père. Au feu d’hiver, parmi l’ombre
changeante des flammes du bois et de la chandelle, elle suivait des
yeux, jusqu’à l’heure où elle allait dormir, le grouillement des
merveilles.
Cependant la huche à pain étant vide, avec la boîte à sel, la nourrice
implorait Marjolaine. «Marie-toi, disait elle, ma fleurette aimée:
votre mère pensait à Jean; veux-tu pas épouser Jean? Ma Jolaine, ma
Jolaine, quelle jolie mariée tu feras!»
—La mariée de la Marjolaine a eu des chevaliers, dit la rêveuse;
j’aurai un prince.
—Princesse Marjolaine, dit la nourrice, épousez Jean, tu le feras
prince.
—Nenni, nourrice, dit la rêveuse; j’aime mieux filer. J’attends mes
diamants et mes robes pour un plus beau génie. Achète du chanvre et des
quenouilles et un fuseau poli. Nous aurons notre palais bientôt. Il est
pour le moment dans un désert noir d’Afrique. Un magicien l’habite,
couvert de sang et de poisons. Il verse dans le vin des voyageurs une
poudre brune qui les change en bêtes velues. Le palais est éclairé de
torches vives, et les nègres qui servent aux repas ont des couronnes
d’or. Mon prince tuera le magicien, et le palais viendra dans notre
campagne, et tu berceras mon enfant.
—O Marjolaine, épouse Jean! dit la vieille nourrice.
Marjolaine s’assit et fila. Patiemment elle tourna le fuseau, tordit
le chanvre, et le détordit. Les quenouilles s’amincissaient et se
regonflaient. Près d’elle Jean vint s’asseoir et l’admira. Mais elle
n’y prenait point garde. Car les sept cruches de la grande cheminée
étaient pleines de rêves. Pendant le jour elle croyait les entendre
gémir ou chanter. Quand elle s’arrêtait de filer, la quenouille ne
frémissait plus pour les cruches, et le fuseau cessait de leur prêter
ses bruissements.
—O Marjolaine, épouse Jean, lui disait la vieille nourrice tous les
soirs.
Mais au milieu de la nuit la rêveuse se levait. Comme Morgiane, elle
jetait contre les cruches des grains de sable, pour éveiller les
mystères. Et cependant le brigand continuait à dormir; les fruits
précieux ne cliquetaient pas, elle n’entendait pas couler la poudre
d’or, ni se froisser l’étoffe des robes, et le sceau de Salomon pesait
lourdement sur le prince enfermé.
Marjolaine jetait un à un les grains de sable. Sept fois ils tintaient
contre la terre dure des cruches; sept fois le silence recommençait.
—O Marjolaine, épouse Jean, lui disait la vieille nourrice tous les
matins.
* * * * *
Alors Marjolaine fronça le sourcil lorsqu’elle voyait Jean, et Jean ne
vint plus. Et la vieille nourrice fut trouvée morte, une aube, assez
souriante. Et Marjolaine mit une robe noire, une cornette sombre, et
continua de filer.
Toutes les nuits elle se levait, et, comme Morgiane, elle jetait contre
les cruches des grains de sable pour éveiller les mystères. Et les
rêves dormaient toujours.
* * * * *
Marjolaine devint vieille en sa patience. Mais le prince emprisonné
sous le sceau du roi Salomon était toujours jeune, sans doute, ayant
vécu des milliers d’années. Une nuit de pleine lune, la rêveuse se
leva comme une assassine, et prit un marteau. Elle brisa furieusement
six cruches, et la sueur d’angoisse coulait de son front. Les vases
claquèrent et s’ouvrirent: ils étaient vides. Elle hésita devant la
cruche où Lilith avait versé le Paradis violet; puis elle l’assassina
comme les autres. Parmi les débris roula une rose sèche et grise de
Jéricho. Quand Marjolaine voulut la faire fleurir, elle s’éparpilla en
poussière.
_Cice_
CICE
Cice replia ses jambes dans son petit lit et tendit l’oreille contre
le mur. La fenêtre était pâle. Le mur vibrait et semblait dormir avec
une respiration étouffée. Le petit jupon blanc s’était gonflé sur la
chaise, d’où deux bas pendaient ainsi que des jambes noires molles et
vides. Une robe marquait mystérieusement le mur comme si elle avait
voulu grimper jusqu’au plafond. Les planches du parquet criaient
faiblement dans la nuit. Le pot à eau était pareil à un crapaud blanc,
accroupi dans la cuvette et humant l’ombre.
—Je suis trop malheureuse, dit Cice. Et elle se mit à pleurer dans son
drap. Le mur soupira plus fort; mais les deux jambes noires restèrent
inertes, et la robe ne continua pas de grimper, et le crapaud blanc
accroupi ne ferma pas sa gueule humide.
Cice dit encore:
—Puisque tout le monde m’en veut, puisqu’on n’aime que mes sœurs ici,
puisqu’on m’a laissé aller me coucher pendant le dîner, je m’en irai,
oui, je m’en irai très loin. Je suis une Cendrillon, voilà ce que je
suis. Je leur montrerai bien, moi. J’aurai un prince, moi; et elles
n’auront personne, absolument personne. Et je viendrai dans ma belle
voiture, avec mon prince; voilà ce que je ferai. Si elles sont bonnes,
dans ce temps-là, je leur pardonnerai. Pauvre Cendrillon, vous verrez
qu’elle est meilleure que vous, allez.
Son petit cœur grossit encore, pendant qu’elle enfilait ses bas et
qu’elle nouait son jupon. La chaise vide resta au milieu de la chambre,
abandonnée.
Cice descendit doucement à la cuisine, et pleura de nouveau,
agenouillée devant l’âtre, les mains plongées dans les cendres.
Le bruit régulier d’un rouet la fît retourner. Un corps tiède et velu
frôla ses jambes.
—Je n’ai pas de marraine, dit Cice, mais j’ai mon chat. Pas?
Elle tendit ses doigts, et il les lécha lentement, comme avec une
petite râpe chaude.
—Viens, dit Cice.
Elle poussa la porte du jardin, et il y eut un grand souffle de
fraîcheur. Une tache sombrement verdâtre marquait la pelouse; le grand
sycomore frémissait, et des étoiles paraissaient suspendues entre les
branches. Le potager était clair, au delà des arbres, et des cloches à
melons luisaient.
Cice rasa deux bouquets d’herbes longues, qui la chatouillèrent
finement. Elle courut parmi les cloches où voltigeaient de courtes
lueurs.
—Je n’ai pas de marraine: sais-tu faire une voiture, chat? dit-elle.
La petite bête bâilla vers le ciel où des nuages gris chassaient.
—Je n’ai pas encore de prince, dit Cice. Quand viendra-t-il?
Assise près d’un gros chardon violacé, elle regarda la haie du potager.
Puis elle ôta une de ses pantoufles, et la jeta de toutes ses forces,
par-dessus les groseillers La pantoufle tomba sur la grand’route.
Cice caressa le chat et dit:
—Écoute, chat. Si le prince ne me rapporte pas ma pantoufle, je
t’achèterai des bottes et nous voyagerons pour le trouver. C’est un
très beau jeune homme. Il est habillé de vert, avec des diamants. Il
m’aime beaucoup, mais il ne m’a jamais vue. Tu ne seras pas jaloux.
Nous demeurerons ensemble, tous les trois. Je serai plus heureuse que
Cendrillon, parce que j’ai été plus malheureuse. Cendrillon allait au
bal tous les soirs, et on lui donnait des robes très riches. Moi, je
n’ai que toi, mon petit chat chéri.
Elle embrassa son museau de maroquin mouillé. Le chat jeta un faible
miaulement et passa une patte sur son oreille. Puis il se lécha et
ronronna.
Cice cueillit des groseilles vertes.
—Une pour moi, une pour mon prince, une pour toi. Une pour mon prince,
une pour toi, une pour moi. Une pour loi, une pour moi, une pour mon
prince. Voilà comme nous vivrons. Nous partagerons tout pour nous
trois, et nous n’aurons pas de sœurs méchantes.
* * * * *
Les nuages gris s’étaient amassés dans le ciel. Une bande blême
s’élevait vers l’Orient. Les arbres se baignaient dans une pénombre
livide. Tout à coup une bouffée de vent glacé secoua le jupon de Cice.
Les choses frissonnèrent. Le chardon violet s’inclina deux ou trois
fois. Le chat fit le gros dos et hérissa tous ses poils.
Cice entendit au loin sur la route une rumeur grinçante de roues.
Un feu terne courut aux cimes balancées des arbres et le long du toit
de la petite maison.
Puis le roulement s’approcha. Il y eut des hennissements de chevaux, et
un murmure confus de voix d’hommes.
—Écoute, chat, dit Cice. Écoute. Voilà une grande voiture qui arrive.
C’est la voiture de mon prince. Vite, vite: il va m’appeler.
Une pantoufle de cuir mordoré vola par-dessus les groseilliers, et
tomba au milieu des cloches.
Cice courut vers la barrière d’osier, et l’ouvrit.
Une voiture longue et obscure avançait pesamment. Le bicorne du
cocher était éclairé par un rayon rouge. Deux hommes noirs marchaient
de chaque côté des chevaux. L’arrière-train de la voiture était bas
et oblong comme un cercueil. Une odeur fade flottait dans la brise
d’aurore.
Mais Cice ne comprit rien de tout cela. Elle ne voyait qu’une chose: la
voiture merveilleuse était là. Le cocher du prince était coiffé d’or.
Le coffre lourd était plein des joyaux de noces. Ce parfum terrible et
souverain l’enveloppait de royauté.
Et Cice tendit les bras en criant:
—Prince, emmenez-moi, emmenez-moi!
_Morgane_
MORGANE
La princesse Morgane n’aimait personne. Elle avait une candeur
froide, et vivait parmi les fleurs et les miroirs. Elle piquait dans
ses cheveux des roses rouges et se regardait. Elle ne voyait aucune
jeune fille ni aucun jeune homme parce qu’elle se mirait dans leurs
regards. Et la cruauté ou la volupté lui étaient inconnues. Ses
cheveux noirs descendaient autour de son visage comme des vagues
lentes. Elle désirait s’aimer elle-même: mais l’image des miroirs avait
une frigidité calme et lointaine, et l’image des étangs était morne et
pâle, et l’image des rivières fuyait en tremblant.
La princesse Morgane avait lu dans les livres l’histoire du miroir de
Blanche-Neige qui savait parler et lui annonça son égorgement, et le
conte du miroir d’Ilsée, d’où sortit une autre Ilsée qui tua Ilsée,
et l’aventure du miroir nocturne de la ville de Milet qui faisait
s’étrangler les Milésiennes à la nuit levante. Elle avait vu la
peinture mystérieuse où le fiancé a étendu un glaive devant sa fiancée,
parce qu’ils se sont rencontrés eux-mêmes dans la brume du soir: car
les doubles menacent la mort. Mais elle ne craignait pas son image,
puisque jamais elle ne s’était rencontrée, sinon candide et voilée, non
cruelle et voluptueuse, elle-même pour elle-même. Et les lames polies
d’or vert, les lourdes nappes de vif-argent ne montraient point Morgane
à Morgane.
Les prêtres de son pays étaient géomanciens et adorateurs du feu.
Ils disposèrent le sable dans la boîte carrée, et y tracèrent les
lignes; ils calculèrent au moyen de leurs talismans de parchemin, ils
firent le miroir noir avec de l’eau mélangée de fumée. Et le soir
Morgane se rendit vers eux, et elle jeta dans le feu trois gâteaux
d’offrande. «Voici», dit le géomancien; et il montra le miroir noir
liquide. Morgane regarda: et d’abord une vapeur claire traîna par la
surface, puis un cercle coloré bouillonna, puis une image s’éleva et
courut légèrement. C’était une maison blanche cubique avec de longues
fenêtres; et sous la troisième fenêtre pendait un grand anneau de
bronze. Et tout autour de la maison régnait le sable gris. «Ceci est
l’endroit, dit le géomancien, où se trouve le véritable miroir; mais
notre science ne peut le fixer ni l’expliquer.»
Morgane s’inclina et jeta dans le feu trois nouveaux gâteaux
d’offrande. Mais l’image vacilla, et s’obscurcit; la maison blanche
s’enfonça, et Morgane regarda vainement le miroir noir.