—Non, pas ça, dit-elle; on ne peut être que l’Ogre ou le Pet

NOTES SUR LA TRANSCRIPTION:

—Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.

—On a conservé l’orthographie de l’original, incluant ses variantes.

LE LIVRE

DE MONELLE

DU MÊME AUTEUR:

CŒUR DOUBLE, 1 vol 3.50

LE ROI AU MASQUE D’OR, 1 vol 3.50

MIMES, 1 vol 3.50

_Tous droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays,

y compris la Suède et la Norvège._

MARCEL SCHWOB

_Le Livre

de Monelle_

PARIS

LÉON CHAILLEY, ÉDITEUR

8, RUE SAINT-JOSEPH, 8

1894

Table des matières

I. PAROLES DE MONELLE 1

II. LES SŒURS DE MONELLE 36

Les crabes 38

La petite femme de Barbe-Bleue 55

La fille du Moulin 67

Bargette 83

Bûchette 101

Jeanie 115

Ilsée 127

Marjolaine 139

Cice 154

Morgane 167

Mandosiane 183

III. MONELLE 199

Rencontre de Monelle 200

Monelle 213

Fuite de Monelle 227

Patience de Monelle 243

Le Royaume de Monelle 257

Résurrection de Monelle 271

I

_Paroles de Monelle_

Monelle me trouva dans la plaine où j’errais et me prit par la main.

* * * * *

—N’aie point de surprise, dit-elle, c’est moi et ce n’est pas moi;

Tu me retrouveras encore et tu me perdras;

Encore une fois je viendrai parmi vous; car peu d’hommes m’ont vue et

aucun ne m’a comprise;

Et tu m’oublieras et tu me reconnaîtras et tu m’oublieras.

Et Monelle dit encore: Je te parlerai des petites prostituées, et tu

sauras le commencement.

Bonaparte le tueur, à dix-huit ans, rencontra sous les portes de fer du

Palais-Royal une petite prostituée. Elle avait le teint pâle et elle

grelottait de froid. Mais «il fallait vivre», lui dit-elle. Ni toi, ni

moi, nous ne savons le nom de cette petite que Bonaparte emmena, par

une nuit de novembre, dans sa chambre, à l’hôtel de Cherbourg. Elle

était de Nantes, en Bretagne. Elle était faible et lasse, et son amant

venait de l’abandonner. Elle était simple et bonne; sa voix avait un

son très doux. Bonaparte se souvint de tout cela. Et je pense qu’après,

le souvenir du son de sa voix l’émut jusqu’aux larmes et qu’il la

chercha longtemps, sans jamais plus la revoir, dans les soirées d’hiver.

Car, vois-tu, les petites prostituées ne sortent qu’une fois de la

foule nocturne pour une tâche de bonté. La pauvre Anne accourut vers

Thomas de Quincey, le mangeur d’opium, défaillant dans la large rue

d’Oxford sous les grosses lampes allumées. Les yeux humides, elle

lui porta aux lèvres un verre de vin doux, l’embrassa et le câlina.

Puis elle rentra dans la nuit. Peut-être qu’elle mourut bientôt. Elle

toussait, dit de Quincey, le dernier soir que je l’ai vue. Peut-être

qu’elle errait encore dans les rues; mais, malgré la passion de sa

recherche, quoiqu’il bravât les rires des gens auxquels il s’adressait,

Anne fut perdue pour toujours. Quand il eut plus tard une maison

chaude, il songea souvent avec des larmes que la pauvre Anne aurait

pu vivre là près de lui; au lieu qu’il se la représentait malade, ou

mourante, ou désolée, dans la noirceur centrale d’un b ... de Londres,

et elle avait emporté tout l’amour pitoyable de son cœur.

Vois-tu, elles poussent un cri de compassion vers vous, et vous

caressent la main avec leur main décharnée. Elles ne vous comprennent

que si vous êtes très malheureux; elles pleurent avec vous et vous

consolent. La petite Nelly est venue vers le forçat Dostoïevsky hors de

sa maison infâme, et, mourante de fièvre, l’a regardé longtemps avec

ses grands yeux noirs tremblants. La petite Sonia (elle a existé comme

les autres) a embrassé l’assassin Rodion après l’aveu de son crime.

«Vous vous êtes perdu!» a-t-elle dit avec un accent désespéré. Et, se

relevant soudain, elle s’est jetée à son cou, et l’a embrassé ... «Non,

il n’y a pas maintenant sur la terre un homme plus malheureux que toi!»

s’est-elle écriée dans un élan de pitié, et tout à coup elle a éclaté

en sanglots.

Comme Anne et celle qui n’a pas de nom et qui vint vers le jeune et

triste Bonaparte, la petite Nelly s’est enfoncée dans le brouillard.

Dostoïevsky n’a pas dit ce qu’était devenue la petite Sonia, pâle et

décharnée. Ni toi ni moi nous ne savons si elle put aider jusqu’au bout

Raskolnikoff dans son expiation. Je ne le crois pas. Elle s’en alla

très doucement dans ses bras, ayant trop souffert et trop aimé.

Aucune d’elles, vois-tu, ne peut rester avec vous. Elles seraient trop

tristes et elles ont honte de rester. Quand vous ne pleurez plus, elles

n’osent pas vous regarder. Elles vous apprennent la leçon qu’elles ont

à vous apprendre, et elles s’en vont. Elles viennent à travers le froid

et la pluie vous baiser au front et essuyer vos yeux et les affreuses

ténèbres les reprennent. Car elles doivent peut-être aller ailleurs.

Vous ne les connaissez que pendant qu’elles sont compatissantes. Il

ne faut pas penser à autre chose. Il ne faut pas penser à ce qu’elles

ont pu faire dans les ténèbres. Nelly dans l’horrible maison, Sonia

ivre sur le banc du boulevard, Anne rapportant le verre vide chez le

marchand de vin d’une ruelle obscure, étaient peut-être cruelles et

obscènes. Ce sont des créatures de chair. Elles sont sorties d’une

impasse sombre pour donner un baiser de pitié sous la lampe allumée de

la grande rue. En ce moment, elles étaient divines.

Il faut oublier tout le reste.

* * * * *

Monelle se tut et me regarda:

Je suis sortie de la nuit, dit-elle, et je rentrerai dans la nuit. Car,

moi aussi, je suis une petite prostituée.

* * * * *

Et Monelle dit encore:

J’ai pitié de toi, j’ai pitié de toi, mon aimé.

Cependant je rentrerai dans la nuit; car il est nécessaire que tu me

perdes, avant de me retrouver. Et si tu me retrouves, je t’échapperai

encore.

Car je suis celle qui est seule.

* * * * *

Et Monelle dit encore:

Parce que je suis seule, tu me donneras le nom de Monelle. Mais tu

songeras que j’ai tous les autres noms.

Et je suis celle-ci et celle-là, et celle qui n’a pas de nom.

Et je te conduirai parmi mes sœurs, qui sont moi-même, et semblables à

des prostituées sans intelligence;

Et tu les verras tourmentées d’égoïsme et de volupté et de cruauté et

d’orgueil et de patience et de pitié, ne s’étant point encore trouvées;

Et tu les verras aller se chercher au loin;

Et tu me trouveras toi-même et je me trouverai moi-même; et tu me

perdras et je me perdrai.

Car je suis celle qui est perdue sitôt trouvée.

* * * * *

Et Monelle dit encore:

En ce jour une petite femme te touchera de la main et s’enfuira;

Parce que toutes choses sont fugitives; mais Monelle est la plus

fugitive.

Et, avant que tu me retrouves, je t’enseignerai dans cette plaine, et

tu écriras le livre de Monelle.

* * * * *

Et Monelle me tendit une férule creusée où brûlait un filament rose.

—Prends cette torche, dit-elle, et brûle. Brûle tout sur la terre et

au ciel. Et brise la férule et éteins-la quand tu auras brûlé, car rien

ne doit être transmis;

Afin que tu sois le second narthécophore et que tu détruises par le feu

ce qui a été créé par le feu et que le feu descendu du ciel remonte au

ciel.

* * * * *

Et Monelle dit encore: Je te parlerai de la destruction.

* * * * *

Voici la parole: Détruis, détruis, détruis. Détruis en toi-même,

détruis autour de toi. Fais de la place pour ton âme et pour les autres

âmes.

Détruis tout bien et tout mal. Les décombres sont semblables.

Détruis les anciennes habitations d’hommes et les anciennes habitations

d’âmes; les choses mortes sont des miroirs qui déforment.

Détruis, car toute création vient de la destruction.

Et pour la bonté supérieure il faut anéantir la bonté inférieure. Et

ainsi le nouveau bien paraît saturé de mal.

Et pour imaginer un nouvel art, il faut briser l’art ancien. Et ainsi

l’art nouveau semble une sorte d’iconoclastie.

Car toute construction est faite de débris, et rien n’est nouveau en

ce monde que les formes.

Mais il faut détruire les formes.

* * * * *

Et Monelle dit encore: Je te parlerai de la formation.

* * * * *

Le désir même du nouveau n’est que l’appétence de l’âme qui souhaite se

former.

Et les âmes rejettent les formes anciennes ainsi que les serpents leurs

anciennes peaux.

Et les patients collecteurs d’anciennes peaux de serpent attristent les

jeunes serpents parce qu’ils ont un pouvoir magique sur eux.

Car celui qui possède les anciennes peaux de serpent empêche les jeunes

serpents de se transformer.

Voilà pourquoi les serpents dépouillent leur corps dans le conduit

vert d’un fourré profond; et une fois l’an les jeunes se réunissent en

cercle pour brûler les anciennes peaux.

Sois donc semblable aux saisons destructrices et formatrices.

Bâtis ta maison toi-même et brûle-la toi-même.

Ne jette pas de décombres derrière toi; que chacun se serve de ses

propres ruines.

Ne construis point dans la nuit passée. Laisse tes bâtisses s’enfuir à

la dérive.

Contemple de nouvelles bâtisses aux moindres élans de ton âme.

Pour tout désir nouveau fais des dieux nouveaux.

* * * * *

Et Monelle dit encore: Je te parlerai des dieux.

* * * * *

Laisse mourir les anciens dieux; ne reste pas assis, semblable à une

pleureuse auprès de leurs tombes;

Car les anciens dieux s’envolent de leurs sépulcres;

Et ne protège point les jeunes dieux en les enroulant de bandelettes;

Que tout dieu s’envole, sitôt créé;

Que toute création périsse, sitôt créée;

Que l’ancien dieu offre sa création au jeune dieu afin qu’elle soit

broyée par lui;

Que tout dieu soit dieu du moment.

* * * * *

Et Monelle dit encore: Je te parlerai des moments.

* * * * *

Regarde toutes choses sous l’aspect du moment.

Laisse aller ton moi au gré du moment.

Pense dans le moment. Toute pensée qui dure est contradiction.

Aime le moment. Tout amour qui dure est haine.

Sois sincère avec le moment. Toute sincérité qui dure est mensonge.

Sois juste envers le moment. Toute justice qui dure est injustice.

Agis envers le moment. Toute action qui dure est un règne défunt.

Sois heureux avec le moment. Tout bonheur qui dure est malheur.

Aie du respect pour tous les moments, et ne fais point de liaisons

entre les choses.

N’attarde pas le moment: tu lasserais une agonie.

Vois: tout moment est un berceau et un cercueil: que toute vie et

toute mort te semblent étranges et nouvelles.

* * * * *

Et Monelle dit encore: Je te parlerai de la vie et de la mort.

* * * * *

Les moments sont semblables à des bâtons mi-partie blancs et noirs;

N’arrange point ta vie au moyen de dessins faits avec les moitiés

blanches. Car tu trouveras ensuite les dessins faits avec les moitiés

noires;

Que chaque noirceur soit traversée par l’attente de la blancheur

future.

Ne dis pas: je vis maintenant, je mourrai demain. Ne divise pas la

réalité entre la vie et la mort. Dis: maintenant je vis et je meurs.

Épuise à chaque moment la totalité positive et négative des choses.

La rose d’automne dure une saison; chaque matin, elle s’ouvre; tous les

soirs elle se ferme.

Sois semblable aux roses: offre tes feuilles à l’arrachement des

voluptés, aux piétinements des douleurs.

Que toute extase soit mourante en toi, que toute volupté désire mourir.

Que toute douleur soit en toi le passage d’un insecte qui va

s’envoler. Ne te referme pas sur l’insecte rongeur. Ne deviens pas

amoureux de ces carabes noirs.

Que toute joie soit en toi le passage d’un insecte qui va s’envoler.

Ne te referme pas sur l’insecte suceur. Ne deviens pas amoureux de ces

cétoines dorées.

Que toute intelligence luise et s’éteigne en toi l’espace d’un éclair.

Que ton bonheur soit divisé en fulgurations. Ainsi ta part de joie sera

égale à celle des autres.

Aie la contemplation atomistique de l’univers.

Ne résiste pas à la nature. N’appuie pas contre les choses les pieds

de ton âme. Que ton âme ne détourne point son visage comme le mauvais

enfant.

Va en paix avec la lumière rouge du matin et la lueur grise du soir.

Sois l’aube mêlée au crépuscule.

Mêle la mort avec la vie et divise-les en moments.

N’attends pas la mort: elle est en toi. Sois son camarade et tiens-la

contre toi; elle est comme toi-même.

Meurs de ta mort; n’envie pas les morts anciennes. Varie les genres de

mort avec les genres de vie.

Tiens toute chose incertaine pour vivante, toute chose certaine pour

morte.

* * * * *

Et Monelle dit encore: Je te parlerai des choses mortes.

* * * * *

Brûle soigneusement les morts, et répands leurs cendres aux quatre

vents du ciel.

Brûle soigneusement les actions passées, et écrase les cendres; car le

phénix qui en renaîtrait serait le même.

Ne joue pas avec les morts et ne caresse point leurs visages. Ne ris

pas d’eux et ne pleure pas sur eux: oublie-les.

Ne te fie pas aux choses passées. Ne t’occupe point à construire de

beaux cercueils pour les moments passés: songe à tuer les moments qui

viendront.

Aie de la méfiance pour tous les cadavres.

N’embrasse pas les morts: car ils étouffent les vivants.

Aie pour les choses mortes le respect qu’on doit aux pierres à bâtir.

Ne souille pas tes mains le long des lignes usées. Purifie tes doigts

dans des eaux nouvelles.

Souffle le souffle de ta bouche et n’aspire pas les haleines mortes.

Ne contemple point les vies passées plus que ta vie passée. Ne

collectionne point d’enveloppes vides.

Ne porte pas en toi de cimetière. Les morts donnent la pestilence.

* * * * *

Et Monelle dit encore: Je te parlerai de tes actions.

* * * * *

Que toute coupe d’argile transmise s’effrite entre tes mains. Brise

toute coupe où tu auras bu.

Souffle sur la lampe de vie que le coureur te tend. Car toute lampe

ancienne est fumeuse.

Ne te lègue rien à toi-même, ni plaisir, ni douleur.

Ne sois l’esclave d’aucun vêtement, ni d’âme, ni de corps.

Ne frappe jamais avec la même face de la main.

Ne te mire pas dans la mort; laisse emporter ton image dans l’eau qui

court.

Fuis les ruines, et ne pleure pas parmi.

Quand tu quittes tes vêtements le soir, déshabille-toi de ton âme de la

journée; mets-toi à nu à tous les moments.

Toute satisfaction te semblera mortelle. Fouette-la en avant.

Ne digère pas les jours passés: nourris-toi des choses futures.

Ne confesse point les choses passées, car elles sont mortes; confesse

devant toi les choses futures.

Ne descends pas cueillir les fleurs le long du chemin. Contente-toi de

toute apparence. Mais quitte l’apparence, et ne te retourne pas.

Ne te retourne jamais: derrière toi accourt le halètement des flammes

de Sodome, et tu serais changé en statue de larmes pétrifiées.

* * * * *

Ne regarde pas derrière toi. Ne regarde pas trop devant toi. Si tu

regardes en toi, que tout soit blanc.

Ne t’étonne de rien par la comparaison du souvenir; étonne-toi de tout

par la nouveauté de l’ignorance.

Etonne-toi de toute chose; car toute chose est différente dans la vie

et semblable dans la mort.

Bâtis dans les différences; détruis dans les similitudes.

* * * * *

Ne te dirige pas vers des permanences; elles ne sont ni sur terre ni au

ciel.

La raison étant permanente, tu la détruiras, et tu laisseras changer ta

sensibilité.

Ne crains pas de te contredire: il n’y a point de contradiction dans le

moment.

N’aime pas ta douleur; car elle ne durera point.

Considère tes ongles qui poussent, et les petites écailles de ta peau

qui tombent.

* * * * *

Sois oublieux de toutes choses.

Avec un poinçon acéré tu t’occuperas à tuer patiemment tes souvenirs

comme l’ancien empereur tuait les mouches.

Ne fais pas durer ton bonheur du souvenir jusqu’à l’avenir.

Ne te souviens pas et ne prévois pas.

Ne dis pas: je travaille pour acquérir; je travaille pour oublier. Sois

oublieux de l’acquisition et du travail.

Lève-toi contre tout travail; contre toute activité qui excède le

moment, lève-toi.

Que ta marche n’aille pas d’un bout à un autre; car il n’y a rien de

tel; mais que chacun de tes pas soit une projection redressée.

Tu effaceras avec ton pied gauche la trace de ton pied droit.

La main gauche doit ignorer ce que vient de faire la main droite.

Ne te connais pas toi-même.

Ne te préoccupe point de ta liberté: oublie-toi toi-même.

* * * * *

Et Monelle dit encore: Je te parlerai de mes paroles.

Les paroles sont des paroles tandis qu’elles sont parlées.

Les paroles conservées sont mortes et engendrent la pestilence.

Écoute mes paroles parlées et n’agis pas selon mes paroles écrites.

* * * * *

Ayant ainsi parlé dans la plaine, Monelle se tut et devint triste; car

elle devait rentrer dans la nuit.

* * * * *

Et elle me dit de loin:

Oublie-moi et je te serai rendue.

* * * * *

Et je regardai par la plaine et je vis se lever les sœurs de Monelle.

II

_Les sœurs de Monelle_

_Les Crabes_

LES CRABES

Par la petite haie qui entourait la maison grise d’éducation au sommet

de la falaise, un bras d’enfant se tendit avec un paquet noué d’une

faveur rose.

—Prends ça d’abord, dit une voix de fillette. Fais attention: ça se

casse. Tu m’aideras après.

Une fine pluie tombait également sur les creux du rocher, la crique

profonde, et criblait le remous des vagues au pied de la falaise. Le

mousse qui épiait à la clôture s’avança et dit tout bas:

—Passe donc avant, dépêche-toi.

La fillette cria:

—Non, non, non! Je ne peux pas. Il faut cacher mon papier; je veux

emporter les affaires qui sont à moi. Egoïste! égoïste! va! Tu vois

bien que tu me fais mouiller!

Le mousse tourna la bouche et empoigna le petit paquet. Le papier

trempé creva et dans la boue roulèrent des triangles de soie jaune

et violette frappés de fleurs, des bandelettes de velours, un petit

pantalon de poupée en batiste, un cœur d’or creux avec une charnière,

et une bobine neuve de fil rouge. La fillette passa sur la haie; elle

se piqua les mains aux brindillons durs, et ses lèvres tremblèrent.

—Là, tu vois, dit-elle. Tu as été très entêté. Toutes mes choses sont

gâtées.

Son nez remonta, ses sourcils se rapprochèrent, sa bouche se distendit,

et elle se mit à pleurer:

—Laisse-moi, laisse-moi. Je ne veux plus de toi. Va-t’en. Tu me fais

pleurer. Je vais retourner avec Mademoiselle.

Puis elle ramassa tristement ses étoffes.

—Ma jolie bobine est perdue, dit-elle. Moi qui voulais broder la robe

de Lili!

* * * * *

Par la poche horriblement ouverte de sa courte jupe on voyait une

petite tête régulière de porcelaine avec une extraordinaire tignasse de

cheveux blonds.

—Viens, lui souffla le mousse. Je suis sûr que ta Mademoiselle te

cherche déjà.

Elle se laissa emmener en s’essuyant les yeux avec le revers d’une

menotte tachée d’encre.

—Et quoi donc encore ce matin? demanda le mousse. Hier tu ne voulais

plus.

—Elle m’a battue avec son manche à balai, dit la fillette en serrant

les lèvres. Battue et enfermée dans l’armoire à charbon, avec les

araignées et les bêtes. Quand je reviendrai, je mettrai le balai dans

son lit, je brûlerai sa maison avec le charbon et je la tuerai avec ses

ciseaux. Oui. (Elle mit sa bouche en pointe.) Oh! emmène-moi loin, que

je ne la revoie plus. J’ai peur de son nez pincé et de ses lunettes.

Je me suis bien vengée avant de m’en aller. Figure-toi qu’elle avait

le portrait de son papa et de sa maman, dans des choses de velours,

sur la cheminée. Des vieux; pas comme ma maman, à moi. Toi, tu ne peux

pas savoir. Je les ai barbouillés avec du sel d’oseille. Ils seront

affreux. C’est bien fait. Tu pourrais me répondre, au moins.

Le mousse levait les yeux sur la mer. Elle était sombre et brumeuse. Un

rideau de pluie voilait toute la baie. On ne voyait plus les écueils

ni les balises. Par moments le linceul humide tissé de gouttelettes

filantes se trouait sur des paquets d’algues noires.

—On ne pourra pas marcher cette nuit, dit le mousse. Il faudra aller

dans la cahute de la douane où il y a du foin.

—Je ne veux pas, c’est sale! cria la fillette.

—Tout de même, dit le mousse, As-tu envie de revoir ta Mademoiselle?

—Égoïste! dit la fillette qui éclata en sanglots. Je ne savais pas que

tu étais comme ça. Si j’avais su, mon Dieu! moi qui ne te connaissais

pas!

—Tu n’avais qu’à ne pas partir. Qui est-ce qui m’a appelé, l’autre

matin, quand je passais sur la route?

—Moi? Oh! le menteur! Je ne serais pas partie si tu ne me l’avais pas

dit. J’avais peur de toi. Je veux m’en aller. Je ne veux pas coucher

dans du foin. Je veux mon lit.

—Tu es libre, dit le mousse.

Elle continua de marcher, en haussant les épaules. Après quelques

instants:

—Si je veux bien, dit-elle, c’est parce que je suis mouillée, au moins.

* * * * *

La cahute s’étalait sur le versant de la mer, et les brins de chaume

dressés dans la terre du toit ruisselaient silencieusement. Ils

poussèrent la planche à l’entrée. Au fond était une sorte d’alcôve,

faite avec des couvercles de caisses et remplie de foin.

La fillette s’assit. Le mousse lui enveloppa les pieds et les jambes

d’herbe sèche.

—Ça pique, dit-elle.

—Ça réchauffe, dit le mousse.

Il s’assit près de la porte et guetta le temps. L’humidité le faisait

grelotter faiblement.

—Tu n’as pas froid, au moins! dit la fillette. Après, tu seras malade,

et qu’est-ce que je ferai, moi!

Le mousse secoua la tête. Ils restèrent sans parler. Malgré le ciel

couvert, on éprouvait le crépuscule.

—J’ai faim, dit la fillette. Ce soir il y a de l’oie rôtie avec des

marrons chez Mademoiselle. Oh! Tu n’as pensé à rien, toi. J’avais

emporté des croûtes. Elles sont en bouillie. Tiens!

Elle tendit la main. Ses doigts étaient collés dans une panade froide.

—Je vais chercher des crabes, dit le mousse. Il y en a au bout des

Pierres-Noires. Je prendrai la barque de la douane, en bas.

—J’aurai peur, toute seule.

—Tu ne veux pas manger?

Elle ne répondit rien.

Le mousse secoua les brindilles collées à sa vareuse et se glissa

dehors. La pluie grise l’enveloppa. Elle entendit ses pas sucés dans la

boue.

* * * * *

Puis il y eut des rafales, et le grand silence rythmé de l’averse.

L’ombre vint, plus forte et plus triste. L’heure du dìner chez

Mademoiselle était passée. L’heure du coucher était passée. Là-bas,

sous les lampes d’huile suspendues, tout le monde dormait dans les

lits blancs bordés. Quelques mouettes crièrent la tempête. Le vent

tourbillonna et les lames canonnèrent dans les grands trous de la

falaise. Dans l’attente de son dîner la fillette s’endormit, puis se

réveilla. Le mousse devait jouer avec les crabes. Quel égoïste! Elle

savait bien que les bateaux flottent toujours sur l’eau. Les gens se

noient quand ils n’ont pas de bateau.

—Il sera bien attrapé, quand il verra que je dors, se dit-elle. Je ne

lui répondrai pas un mot, je ferai semblant. Ce sera bien fait.

* * * * *

Vers le milieu de la nuit elle se trouva sous le feu d’une lanterne. Un

homme à caban pointu venait de la découvrir, blottie comme une souris.

Sa figure était luisante d’eau et de lumière ...

—Où est la barque? dit-il.

Et elle s’écria, dépitée:

—Oh! j’étais sûre! il ne m’a pas trouvé de crabes et il a perdu le

bateau!

_La petite femme de Barbe-Bleue_

LA PETITE FEMME DE BARBE-BLEUE

—Terrible, ça, dit la fillette, parce que ça saigne du sang blanc.

Elle incisait avec ses ongles des têtes vertes de pavots. Son petit

camarade la regardait paisiblement. Ils avaient joué aux brigands

parmi les marronniers, bombardé les roses avec des marrons frais,

décapuchonné des glands nouveaux, posé le jeune chat qui miaulait sur

les planches de la palissade. Le fond du jardin obscur, où montait un

arbre fourchu, avait été l’île de Robinson. Une pomme d’arrosoir avait

servi de conque guerrière pour l’attaque des sauvages. Des herbes à

tête longue et noire, faites prisonnières, avaient été décapitées.

Quelques cétoines bleues et vertes, capturées à la chasse, soulevaient

lourdement leurs élytres dans le seau du puits. Ils avaient raviné le

sable des allées, à force d’y faire passer des armées, avec des bâtons

de parade. Maintenant, ils venaient de donner l’assaut à un tertre

herbu de la prairie. Le soleil couchant les enveloppait d’une glorieuse

lumière.

Ils s’établirent sur les positions conquises, un peu las, et admirèrent

les lointaines brumes cramoisies de l’automne.

—Si j’étais Robinson, dit-il, et toi Vendredi, et s’il y avait une

grande plage en bas, nous irions chercher des pieds de cannibales dans

le sable.

Elle réfléchit et demanda:

—Est-ce que Robinson battait Vendredi pour se faire obéir?

—Je ne me rappelle plus, dit-il; mais ils ont battu les vilains vieux

Espagnols, et les sauvages du pays de Vendredi.

—Je n’aime pas ces histoires, dit-elle: ce sont des jeux de garçon. Il

va faire nuit. Si nous jouions à des contes: nous aurions peur pour de

vrai.

—Pour de vrai?

—Tiens, crois-tu donc que la maison de l’Ogre, avec ses longues dents,

ne vient pas tous les soirs au fond du bois?

Il la considéra et fit claquer ses mâchoires:

—Et quand il a mangé les sept petites princesses, ça a fait _gnam,

gnam, gnam_.

—Non, pas ça, dit-elle; on ne peut être que l’Ogre ou le Petit Poucet.

Personne ne sait le nom des petites princesses. Si tu veux, je vais

faire la Belle qui dort dans son château, et tu viendras me réveiller.

Il faudra m’embrasser très fort. Les princes embrassent terriblement,

tu sais.

Il se sentit timide, et répondit:

—Je crois qu’il est trop tard pour dormir dans l’herbe. La Belle était

sur son lit, dans un château entouré d’épines et de fleurs.

—Alors jouons à Barbe-Bleue, dit-elle. Je vais être ta femme et tu me

défendras d’entrer dans la petite chambre. Commence: tu viens pour

m’épouser. «Monsieur, je ne sais ... Vos six femmes ont disparu d’une

façon mystérieuse. Il est vrai que vous avez une belle et grande barbe

bleue, et que vous demeurez dans un splendide château. Vous ne me ferez

pas de mal, jamais, jamais?»

Elle l’implora du regard.

—Là, maintenant, tu m’as demandée en mariage, et mes parents ont bien

voulu. Nous sommes mariés. Donne-moi toutes les clefs. «Et qu’est-ce

que c’est que cette jolie toute petite-là?» Tu vas faire la grosse voix

pour me défendre d’ouvrir.

Là, maintenant, tu t’en vas et je désobéis tout de suite. «Oh!

l’horreur! six femmes assassinées!» Je m’évanouis, et tu arrives pour

me soutenir. Voilà. Tu reviens en Barbe-Bleue. Fais la grosse voix.

«Monseigneur, voici toutes les clefs que vous m’aviez confiées.» Tu me

demandes où est la petite clef. «Monseigneur, je ne sais: je n’y ai pas

touché.» Crie. «Monseigneur, pardonnez-moi, la voici: elle était tout

au fond de ma poche.»

Alors tu vas regarder la clef. Il y avait du sang sur la clef?

—Oui, dit-il, une tache de sang.

—Je me rappelle, dit-elle. Je l’ai frottée, frottée, mais je n’ai pas

pu l’ôter. C’était le sang des six femmes?

—Des six femmes.

—Il les avait toutes tuées, hein, parce qu’elles entraient dans la

petite chambre? Comment les tuait-il? Il leur coupait la gorge, et il

les suspendait dans le cabinet noir? Et le sang coulait par leurs pieds

jusque sur le plancher? C’était du sang très rouge, rouge noir, pas

comme le sang des pavots quand je les griffe. On vous fait mettre à

genoux, pour vous couper la gorge, pas?

—Je crois qu’il faut se mettre à genoux, dit-il.

—Ça va être très amusant, dit-elle. Mais tu me couperas la gorge comme

pour de vrai?

—Oui, mais, dit-il, Barbe-Bleue n’a pas pu la tuer.

—Ça ne fait rien, dit-elle. Pourquoi Barbe-Bleue n’a-t-il pas coupé la

tête de sa femme?

—Parce que ses frères sont venus.

—Elle avait peur, pas?

—Très peur.

—Elle criait?

—Elle appelait sœur Anne.

—Moi, je n’aurais pas crié.

—Oui mais, dit-il, Barbe-Bleue aurait eu le temps de te tuer. Sœur

Anne était sur la tour, pour regarder l’herbe qui verdoie. Ses frères,

qui étaient des mousquetaires très forts, sont arrivés au grand galop

de leurs chevaux.

—Je ne veux pas jouer comme ça, dit la fillette. Ça m’ennuie. Puisque

je n’ai pas de sœur Anne, voyons.

Elle se tourna gentiment vers lui:

—Puisque mes frères ne viendront pas, dit-elle, il faut me tuer, mon

petit Barbe-Bleue, me tuer bien fort, bien fort!

Elle se mit à genoux. Il saisit ses cheveux, les ramena en avant, et

leva la main.

Lente, les yeux clos et les cils frémissants, le coin des lèvres agité

par un sourire nerveux, elle tendait le duvet de sa nuque, son cou, et

ses épaules voluptueusement rentrées au tranchant cruel du sabre de

Barbe-Bleue ...

—Ou ... ouh! cria-t-elle, ça va me faire mal!

_La fille du Moulin_

LA FILLE DU MOULIN

—Madge!

La voix monta par l’ouverture carrée du plancher. Une énorme vis de

chêne poli traversait le toit rond et tournait avec un son rauque. La

grande aile de toile grise clouée sur son squelette de bois s’envolait

devant la lucarne parmi la poussière de soleil. Au-dessous, deux bêtes

de pierre semblaient lutter régulièrement, tandis que le moulin ahanait

et tremblait sur sa base. Toutes les cinq secondes, une ombre longue et

droite coupait la petite chambre. L’échelle qui montait jusqu’au faîte

intérieur était poudrée de farine.

—Madge, viens-tu? reprit la voix.

Madge avait appuyé sa main contre la vis de chêne. Un frottement

continu lui chatouillait la peau, tandis qu’elle regardait, un peu

penchée, la campagne plate. Le tertre du moulin s’y arrondissait comme

une tête rasée. Les ailes tournantes frôlaient presque l’herbe courte

où leurs images noires se poursuivaient sans jamais s’atteindre. Tant

d’ânes semblaient avoir gratté leurs dos au ventre du mur faiblement

cimenté que le crépi laissait voir les taches grises des pierres. Au

bas du monticule un sentier, creusé d’ornières desséchées, s’inclinait

jusque vers le large étang où se trempaient des feuilles rouges.

—Madge, on s’en va! cria encore la voix.

—Eh bien, allez-vous-en, dit Madge tout bas.

La petite porte du moulin grinça. Elle vit trembler les deux oreilles

de l’âne qui tâtait l’herbe du sabot, avec précaution. Un gros sac

était affaissé sur son bât. Le vieux meunier et son garçon piquaient le

derrière de l’animal. Ils descendirent tous par le chemin creux. Madge

resta seule, sa tête passée dans la lucarne.

* * * * *

Comme ses parents l’avaient trouvée un soir, étendue dans son lit à

plat ventre, la bouche pleine de sable et de charbon, ils avaient

consulté des médecins. Leur avis fut d’envoyer Madge à la campagne, et

de lui fatiguer les jambes, le dos et les bras. Mais depuis qu’elle

était au moulin, elle s’enfuyait dès l’aurore sous le petit toit, d’où

elle considérait l’ombre tournoyante des ailes.

* * * * *

Tout à coup elle frémit de la pointe des cheveux aux talons. Quelqu’un

avait soulevé le loquet de la porte.

—Qui est là? demanda Madge par l’ouverture carrée.

Et elle entendit une faible voix:

—Si l’on pouvait avoir un peu à boire: j’ai bien soif.

Madge regarda à travers les échelons. C’était un vieux mendiant de

campagne. Il avait un pain dans son bissac.

—Il a du pain, se dit Madge; c’est dommage qu’il n’ait pas faim.

Elle aimait les mendiants, comme les crapauds, les limaces, et les

cimetières, avec une certaine horreur.

Elle cria:

—Attendez un peu!

Puis descendit l’échelle, la face en avant. Quand elle fut en bas:

—Vous êtes bien vieux, dit-elle—et vous avez si soif?

—Oh! oui, ma bonne petite demoiselle, dit le vieil homme.

—Les mendiants ont faim, reprit Madge avec résolution. Moi j’aime le

plâtre. Tenez.

Elle arracha une croûte blanche de la muraille et la mâcha. Puis elle

dit:

—Tout le monde est sorti. Je n’ai pas de verre. Il y a la pompe.

Elle lui montra le manche recourbé. Le vieux mendiant se pencha. Tandis

qu’il aspirait le jet, la bouche au tuyau, Madge tira subtilement le

pain de son bissac et l’enfonça dans un tas de farine.

Quand il se retourna, les yeux de Madge dansaient.

—Par là, dit-elle, il y a le grand étang. Les pauvres peuvent y boire.

—Nous ne sommes pas des bêtes, dit le vieil homme.

—Non, reprit Madge, mais vous êtes malheureux. Si vous avez faim,

je vais voler un peu de farine et je vous en donnerai. Avec l’eau de

l’étang, ce soir, vous pourrez faire de la pâte.

—De la pâte crue! dit le mendiant. On m’a donné un pain, merci bien,

mademoiselle.

—Et que feriez-vous, si vous n’aviez pas de pain? Moi, si j’étais

aussi vieille, je me noierais. Les noyés doivent être très heureux. Ils

doivent être beaux. Je vous plains beaucoup, mon pauvre homme.

—Dieu soit avec vous, bonne demoiselle, dit le vieil homme. Je suis

bien las.

—Et vous aurez faim ce soir, lui cria Madge, pendant qu’il descendait

la pente du tertre. N’est-ce pas, brave homme, vous aurez faim? Il

faudra manger votre pain. Il faudra le tremper dans l’eau de l’étang,

si vos dents sont mauvaises. L’étang est très profond.

Madge écouta jusqu’à ne plus entendre le bruit de ses pas. Elle tira

doucement le pain de la farine, et le regarda. C’était une miche noire

de village, maintenant tachée de blanc.

—Pouah! dit-elle. Si j’étais pauvre, je volerais du pain blond dans

les belles boulangeries.

Quand le maître meunier rentra, Madge était couchée sur le dos, la tête

dans la mouture. Elle serrait la miche sur sa taille, avec les deux

mains; et, les yeux proéminents, les joues gonflées, un bout de langue

violette entre les dents serrées, elle tâchait d’imiter l’image qu’elle

se faisait d’une personne noyée.

Après qu’on eut mangé la soupe:

—Maître, dit Madge, n’est-ce pas qu’autrefois, il y a longtemps,

longtemps, vivait dans ce moulin un géant énorme, qui faisait son pain

avec des os d’hommes morts?

Le meunier dit:

—C’est des contes. Mais sous la colline, il y a des chambres de

pierre qu’une société a voulu m’acheter, pour fouiller. Plus souvent je

démolirais mon moulin. Ils n’ont qu’à ouvrir les vieilles tombes, dans

leurs villes. Elles pourrissent assez.

—Ça devait craquer, hein, des os de morts, dit Madge. Plus que votre

blé, maître! Et le géant faisait du très bon pain avec, très bon; et il

le mangeait—oui, il le mangeait.

Le garçon Jean haussa les épaules. L’ahan du moulin s’était tu. Le vent

n’enflait plus les ailes. Les deux bêtes circulaires de pierre avaient

cessé de lutter. L’une pesait sur l’autre, silencieusement.

—Jean m’a dit dans le temps, maître, reprit encore Madge, qu’on peut

retrouver les noyés avec un pain où on a mis du vif-argent. On fait un

petit trou dans la croûte et on verse. On jette le pain à l’eau, et il

s’arrête juste sur le noyé.

—Est-ce que je sais, dit le meunier. C’est pas des occupations de

jeunes demoiselles. En voilà des histoires, Jean!

—C’est mademoiselle Madge qui m’a demandé, répondit le garçon.

—Moi je mettrais du plomb de chasse, dit Madge. Il n’y a pas de

vif-argent ici. Peut-être qu’on trouverait des noyés dans l’étang.

* * * * *

Devant la porte, elle attendit le crépuscule, son pain sous son

tablier, du petit plomb serré dans le poing. Le mendiant devait avoir

eu faim. Il s’était noyé dans l’étang. Elle ferait revenir son corps,

et, comme le géant, elle pourrait moudre de la farine et pétrir de la

pâte avec des os d’homme mort.

_Bargette_

BARGETTE

A la jonction de ces deux canaux, il y avait une écluse haute et noire;

l’eau dormante était verte jusqu’à l’ombre des murailles; contre la

cabane de l’éclusier, en planches goudronnées, sans une fleur, les

volets battaient sous le vent; parla porte mi-ouverte, on voyait la

mince figure pâle d’une petite fille, les cheveux éparpillés, la robe

ramenée entre les jambes. Des orties s’abaissaient et se levaient

sur la marge du canal; il y avait une volée de graines ailées du

bas automne, et de petites bouffées de poussière blanche. La cabane

semblait vide; la campagne était morne; une bande d’herbe jaunâtre se

perdait à l’horizon.

Comme la courte lumière du jour défaillait, on entendit le souffle du

petit remorqueur. Il parut au delà de l’écluse, avec le visage taché

de charbon du chauffeur qui regardait indolemment par sa porte de

tôle; et à l’arrière une chaîne se déroulait dans l’eau. Puis venait,

flottante et paisible, une barge brune, large et aplatie; elle portait

au milieu une maisonnette blanchement tenue, dont les petites vitres

était rondes et rissolées; des volubilis rouges et jaunes rampaient

autour des fenêtres, et sur les deux côtés du seuil il y avait des

auges de bois pleines de terre avec des muguets, du réséda et des

géraniums.

Un homme, qui faisait claquer une blouse trempée sur le bord de la

barge, dit à celui qui tenait la gaffe:

—Mahot, veux-tu casser la croûte en attendant l’écluse?

—Ça va, répondit Mahot.

Il rangea la gaffe, enjamba une pile creuse de corde roulée, et s’assit

entre les deux auges de fleurs. Son compagnon lui frappa sur l’épaule,

entra dans la maisonnette blanche, et rapporta un paquet de papier

gras, une miche longue et un cruchon de terre. Le vent fit sauter

l’enveloppe huileuse sur les touffes de muguet. Mahot la reprit et la

jeta vers l’écluse. Elle vola entre les pieds de la petite fille.

—Bon appétit, là-haut, cria l’homme; nous autres, on dîne.

Il ajouta:

—L’Indien, pour vous servir, ma payse. Tu pourras dire aux copains que

nous avons passé par là.

—Es-tu blagueur, Indien, dit Mahot. Laisse donc cette jeunesse. C’est

parce qu’il a la peau brune, mademoiselle; nous l’appelons comme ça sur

les chalands.

Et une petite voix fluette leur répondit:

—Où allez-vous, la barge?

—On mène du charbon dans le Midi, cria l’Indien.

—Où il y a du soleil? dit la petite voix.

—Tant que ça a tanné le cuir au vieux, répondit Mahot.

Et la petite voix reprit, après un silence:

—Voulez-vous me prendre avec vous, la barge?

Mahot s’arrêta de mâcher sa liche. L’Indien posa le cruchon pour rire.

—Voyez donc—_la barge_! dit Mahot. Mademoiselle Bargette! Et ton

écluse? On verra ça demain matin. Le papa ne serait pas content.

—On se fait donc vieux dans le patelin? demanda l’Indien.

La petite voix ne dit plus rien, et la mince figure pâle rentra dans la

cabane.

La nuit ferma les murailles du canal. L’eau verte monta le long

des portes d’écluse. On ne voyait plus que la lueur d’une chandelle

derrière les rideaux rouges et blancs, dans la maisonnette. Il y eut

des clapotis réguliers contre la quille, et la barge se balançait en

s’élevant. Un peu avant l’aube, les gonds grincèrent avec un roulement

de chaîne et l’écluse s’ouvrant, le bateau flotta plus loin, traîné

par le petit remorqueur au souffle épuisé. Comme les vitres rondes

reflétaient les premières nuées rouges, la barge avait quitté cette

campagne morne, où le vent froid souffle sur les orties.

L’Indien et Mahot furent réveillés par le gazouillis tendre d’une

flûte qui parlerait et de petits coups piqués aux vitres.

—Les moineaux ont eu froid, cette nuit, vieux, dit Mahot.

—Non, dit l’Indien, c’est une moinette; la gosse de l’écluse. Elle est

là, parole d’honneur. Mince!

Ils ne se tinrent pas de sourire. La petite fille était rouge d’aurore,

et elle dit de sa voix menue:

—Vous m’aviez permis de venir demain matin. Nous sommes demain matin.

Je vais avec vous dans le soleil.

—Dans le soleil? dit Mahot.

—Oui, reprit la petite. Je sais. Où il y a des mouches vertes et des

mouches bleues, qui éclairent la nuit; où il y a des oiseaux grands

comme l’ongle qui vivent sur les fleurs; où les raisins montent après

les arbres; où il y a du pain dans les branches et du lait dans les

noix, et des grenouilles qui aboient comme les gros chiens et des ...

choses ... qui vont dans l’eau, des ... citrouilles—non—des bêtes

qui rentrent leurs têtes dans une coquille. On les met sur le dos. On

fait de la soupe avec. Des ... citrouilles. Non ... je ne sais plus ...

aidez-moi.

—Le diable m’emporte, dit Mahot. Des tortues peut-être?

—Oui, dit la petite fille. Des ... tortues.

—Pas tout ça, dit Mahot. Et ton papa?

—C’est papa qui m’a appris.

—Trop fort, dit l’Indien. Appris quoi?

—Tout ce que je dis, les mouches qui éclairent, les oiseaux et les

... citrouilles. Allez, papa était marin avant d’ouvrir l’écluse. Mais

papa est vieux. Il pleut toujours chez nous. Il n’y a que des mauvaises

plantes. Vous ne savez pas? J’avais voulu faire un jardin, un beau

jardin dans notre maison. Dehors, il y a trop de vent. J’aurais enlevé

les planches du parquet, au milieu; j’aurais mis de la bonne terre,

et puis de l’herbe, et puis des roses, et puis des fleurs rouges qui

se ferment la nuit, avec de beaux petits oiseaux, des rossignols, des

bruants, et des linots pour causer. Papa m’a défendu. Il m’a dit que ça

abîmerait la maison et que ça donnerait de l’humidité. Alors je n’ai

pas voulu d’humidité. Alors je viens avec vous pour aller là-bas.

La barque flottait doucement. Sur les rives du canal, les arbres

fuyaient à la file. L’écluse était loin. On ne pouvait virer de bord.

Le remorqueur sifflait en avant.

—Mais tu ne verras rien, dit Mahot. Nous n’allons pas en mer. Jamais

nous ne trouverons tes mouches, ni tes oiseaux, ni tes grenouilles. Il

y aura un peu plus de soleil—voilà tout.—Pas vrai, l’Indien?

—Pour sûr, dit-il.

—Pour sûr? répéta la petite fille. Menteurs! Je sais bien, allez.

L’Indien haussa les épaules.

—Faut pas mourir de faim, dit-il, tout de même. Viens manger ta soupe,

Bargette.

* * * * *

Et elle garda ce nom. Par les canaux gris et verts, froids et tièdes,

elle leur tint compagnie sur la barge, attendant le pays des miracles.

La barge longea les champs bruns, avec leurs pousses délicates: et

les arbrisseaux maigres commencèrent à remuer leurs feuilles; et

les moissons jaunirent, et les coquelicots se tendirent comme des

coupelles rouges vers les nuages. Mais Bargette ne devint pas gaie

avec l’été. Assise entre les auges de fleurs, tandis que l’Indien ou

Mahot menaient la gaffe, elle pensait qu’on l’avait trompée. Car bien

que le soleil jetât ses ronds joyeux sur le plancher par les petites

vitres rissolées, malgré les martins-pêcheurs qui croisaient sur l’eau,

et les hirondelles qui secouaient leur bec mouillé, elle n’avait pas

vu ses oiseaux qui vivent sur les fleurs, ni le raisin qui montait

aux arbres, ni les grosses noix pleines de lait, ni les grenouilles

pareilles à des chiens.

La barge était arrivée dans le Midi. Les maisons sur les bords du canal

étaient feuillues et fleuries. Les portes étaient couronnées de tomates

rouges, et il y avait des rideaux de piments enfilés aux fenêtres.

—C’est tout, dit un jour Mahot. On va bientôt débarquer le charbon et

revenir. Le papa sera content, hein?

Bargette secoua la tête.

Et le matin, le bateau étant à l’amarre, ils entendirent encore des

coups menus piqués aux vitres rondes:

—Menteurs! cria une voix fluette.

L’Indien et Mahot sortirent de la petite maison. Une mince figure pale

se tourna vers eux, sur la rive du canal; et Bargette leur cria de

nouveau, s’enfuyant derrière la côte:

—Menteurs! Vous êtes tous des menteurs!

_Bûchette_

BUCHETTE

Le père de Bûchette la menait au bois dès le point du jour, et elle

restait assise près de lui, tandis qu’il abattait les arbres. Bûchette

voyait la hache s’enfoncer et faire voler d’abord de maigres copeaux

d’écorce; souvent les mousses grises venaient ramper sur sa figure.

«Gare!» criait le père de Bûchette, quand l’arbre s’inclinait avec un

craquement qui semblait souterrain. Elle était un peu triste devant

le monstre allongé dans la clairière, avec ses branches meurtries et

ses rameaux blessés. Le soir, un cercle rougeâtre de meules de charbon

s’allumait dans l’ombre. Bûchette savait l’heure où il fallait ouvrir

le panier de jonc pour tendre à son père la cruche de grès et le

morceau de pain brun. Il s’étendait parmi les branchilles éclatées pour

mâcher lentement. Bûchette mangeait la soupe au retour. Elle courait

autour des arbres marqués, et si son père ne la regardait pas, elle se

cachait pour faire: «Hou!»

Il y avait là une caverne noire qu’on appelait

Sainte-Marie-Gueule-de-Loup, pleine de ronces et sonore d’échos.

Haussée sur la pointe des pieds, Bûchette la considérait de loin.

Un matin d’automne, les cimes fanées de la forêt encore brûlantes

d’aurore, Bûchette vit tressaillir une chose verte devant la

Gueule-de-Loup. Cette chose avait des bras et des jambes, et la tête

semblait d’une petite fille âgée autant que Bûchette elle-même.

D’abord Bûchette eut peur d’approcher. Elle n’osait même pas appeler

son père. Elle pensait que c’était là une des personnes qui répondaient

dans la Gueule-de-Loup, lorsqu’on y parlait fort. Elle ferma les

yeux, craignant de remuer et d’attirer quelque attaque sinistre. Et,

penchant la tête, elle entendit un sanglot qui venait de par là. Cette

étrange petite fille verte pleurait. Alors Bûchette rouvrit les yeux,

et elle eut de la peine. Car elle voyait la figure verte, douce et

triste, mouillée de larmes, et deux petites mains vertes nerveuses se

pressaient sur la gorge de la fillette extraordinaire.

—Elle est peut-être tombée dans de mauvaises feuilles, qui déteignent,

se dit Bûchette.

Et, courageuse, elle traversa des fougères hérissées de crochets et de

vrilles, jusqu’à toucher presque la singulière figure. Des petits bras

verdoyants s allongèrent vers Bûchette parmi les ronces flétries.

—Elle est pareille à moi, se dit Bûchette, mais elle a une drôle de

couleur.

La créature verte pleurante était demi-vêtue par une sorte de tunique

faite de feuilles cousues. C’était vraiment une petite fille, qui avait

la teinte d une plante sauvage. Bûchette imaginait que ses pieds

étaient enracinés en terre. Mais elle les remuait très lestement.

Bûchette lui caressa les cheveux et lui prit la main. Elle se laissa

emmener, toujours pleurante. Elle semblait ne pas savoir parler.

—Hélas, mon Dieu! Une diablesse verte! cria le père de Bûchette, quand

il la vit venir.—D’où arrives-tu, petite, pourquoi es-tu verte? Tu ne

sais pas répondre?

On ne pouvait savoir si la fille verte avait entendu. «Peut-être

qu’elle a faim,» dit-il. Et il lui offrit le pain et la cruche. Elle

tourna le pain dans ses mains et le jeta par terre; elle secoua la

cruche pour écouter le bruit du vin.

Bûchette pria son père de ne pas laisser cette pauvre créature dans la

forêt, pendant la nuit. Les meules de charbon brillèrent une à une, au

crépuscule, et la fille verte regardait les feux en tremblant. Quand

elle entra dans la petite maison, elle s’enfuit devant la lumière. Elle

ne put s’accoutumer aux flammes, et poussait un cri, chaque fois qu’on

allumait la chandelle.

En la voyant, la mère de Bûchette fit le signe de croix. «Dieu m’aide,

dit-elle, si c’est un démon; mais ce n’est point une chrétienne.»

Cette fille verte ne voulut toucher ni le pain, ni le sel, ni le vin,

d’où il paraissait clairement qu’elle ne pouvait avoir été baptisée, ni

présentée à la communion. Le curé fut averti, et il passait le seuil

dans le moment où Bûchette offrait à la créature des fèves en gousse.

Elle parut très joyeuse, et se mit à fendre aussitôt la tige avec ses

ongles, pensant trouver les fèves à l’intérieur. Et, déçue, elle se

remit à pleurer, jusqu’à ce que Bûchette lui eût ouvert une gousse.

Alors elle grignota les fèves en regardant le prêtre.

Quoiqu’on fit venir le maître d’école, on ne put lui faire entendre

une parole humaine, ni prononcer un son articulé. Elle pleurait, riait,

ou poussait des cris.

Le curé l’examina fort soigneusement, mais ne put découvrir sur son

corps aucune marque du démon. Le dimanche suivant, on la conduisit à

l’église, où elle ne manifesta point de signes d’inquiétude, sinon

qu’elle gémit quand elle fut mouillée d’eau bénite. Mais elle ne recula

pas devant l’image de la croix, et, passant ses mains sur les saintes

plaies et les déchirures d’épines, elle parut affligée.

Les gens du village en eurent grande curiosité; quelques-uns de

la crainte; et, malgré l’avis du curé, on parla d’elle comme de la

«diablesse verte».

Elle ne se nourrissait que de graines et de fruits; et toutes les fois

qu’on lui présentait les épis ou les rameaux, elle fendait la tige ou

le bois, et pleurait de désappointement. Bûchette ne parvint point à

lui apprendre en quel endroit il fallait chercher les grains de blé ou

les cerises, et sa déception était toujours semblable.

Par imitation elle put bientôt porter du bois, de l’eau, balayer,

essuyer et même coudre, bien qu’elle maniât la toile avec une certaine

répulsion. Mais elle ne se résigna jamais à faire le feu, ou même à

s’approcher de l’âtre.

* * * * *

Cependant Bûchette grandissait, et ses parents voulurent la mettre

en service. Elle prit du chagrin, et le soir, sous les draps, elle

sanglotait doucement. La fille verte regardait piteusement sa petite

amie. Elle fixait les prunelles de Bûchette, le matin, et ses propres

yeux se remplissaient de larmes. Puis la nuit, quand Bûchette pleura,

elle sentit une main douce qui lui caressait les cheveux, une bouche

fraîche sur sa joue.

Le terme s’approchait où Bûchette devait entrer en servitude. Elle

sanglotait maintenant, presque aussi lamentable que la créature verte,

le jour où on l’avait trouvée abandonnée devant la Gueule-de-Loup.

Et le dernier soir, quand le père et la mère de Bûchette furent

endormis, la fille verte caressa les cheveux de la pleureuse et lui

prit la main. Elle ouvrit la porte, et allongea le bras dans la nuit.

De même que Bûchette l’avait conduite autrefois vers les maisons des

hommes, elle l’emmena par la main vers la liberté inconnue.

_Jeanie_

JEANIE

Le livre de Monelle · 第 1 / 4 段