Il y avait trois ou quatre sujets sur lesquels il parlait plus

volontiers. A Berlin, l'année précédente, il avait, s'adressant au

célèbre Jean de Müller, cherché à fixer les principales époques des

grands efforts de l'esprit humain. J'ai encore présent l'étonnement

marqué sur le visage de Müller, lorsqu'il le vit établir que la

propagation et le développement rapide du christianisme avait opéré

une réaction admirable de l'esprit grec contre l'esprit romain, et

s'arrêter avec complaisance sur l'habileté qu'avait montrée la Grèce,

vaincue par la force physique, en s'occupant de la conquête de

l'empire intellectuel; conquête, ajoutait-il, qu'elle avait effectuée

en saisissant ce germe bienfaiteur qui a eu tant d'influence sur

l'humanité entière. Il fallait qu'il sût cette dernière phrase par

coeur, car je la lui ai entendu répéter de la même manière à M. de

Fontanes[561] et à M. Suard[562]. Müller ne répondit rien; il était

dans une sorte d'ébahissement dont l'empereur s'empressa de profiter

pour lui proposer d'écrire son histoire.

[561]. M. de Fontanes, né en 1757, s'était, avant la

Révolution, uniquement occupé de littérature et de poésie. Il

entra à l'Institut sous le consulat, devint en 1804 membre du

Corps législatif, puis président de cette Assemblée (1805),

grand maître de l'université en 1803 et sénateur en 1810. Il

mourut en 1821.

[562] Jean-Baptiste Suard, homme de lettres et écrivain

distingué, membre de l'Académie française. Il devint censeur

sous la Restauration. (1733-1817).

Je ne sais ce qu'il voulait obtenir de Wieland, mais il se plut à lui

dire une foule de choses obligeantes. «M. Wieland, nous aimons

beaucoup vos ouvrages en France; c'est vous qui êtes l'auteur

d'_Agathon_ et de l'_Obéron_. Nous vous appelons le Voltaire de

l'Allemagne.--Sire, cette ressemblance serait bien glorieuse pour moi,

mais elle n'a rien de vrai; c'est de la part des personnes

bienveillantes une louange fort exagérée.--Dites-moi, monsieur

Wieland, pourquoi votre _Diogène_, votre _Agathon_ et votre

_Pérégrinus_ sont écrits dans ce genre équivoque qui transporte le

roman dans l'histoire et l'histoire dans le roman. Les genres, dans un

homme aussi supérieur que vous, doivent être tranchés et exclusifs.

Tout ce qui est mélange conduit aisément à la confusion. C'est pour

cela qu'en France nous aimons si peu le drame. Je crains de

m'aventurer ici, car j'ai affaire à forte partie, et d'autant plus que

ce que je dis s'adresse à M. Goethe autant qu'à vous.--Sire, Votre

Majesté nous permettra de lui faire remarquer qu'il y a sur le théâtre

français bien peu de tragédies qui ne soient un mélange d'histoire et

de roman. Mais je suis là sur le terrain de M. Goethe; il répondra

lui-même, et sûrement il répondra bien. Quant à ce qui me regarde,

j'ai voulu donner quelques leçons utiles aux hommes et il m'a fallu

l'autorité de l'histoire. J'ai voulu que les exemples que j'en

empruntais fussent faciles et agréables à imiter, et pour cela il a

fallu y mêler l'idéal et le romanesque. Les pensées des hommes valent

quelquefois mieux que leurs actions, et les bons romans valent mieux

que le genre humain. Comparez, Sire, le _Siècle de Louis XIV_ avec le

_Télémaque_, où se trouvent les meilleures leçons pour les souverains

et pour les peuples. Mon _Diogène_ est pur au fond de son

tonneau.--Mais savez-vous, dit l'empereur, ce qui arrive à ceux qui

montrent toujours la vertu dans des fictions: c'est qu'ils font croire

que les vertus ne sont jamais que des chimères. L'histoire a été bien

souvent calomniée par les historiens eux-mêmes.»

Cette conversation dans laquelle Tacite allait sûrement arriver, fut

interrompue par M. de Nansouty qui vint dire à l'empereur qu'un

courrier de Paris lui apportait des lettres. Le prince primat sortit

avec Wieland et Goethe et me pria d'aller dîner avec eux chez lui.

Wieland, qui, dans sa simplicité, ne savait pas s'il avait bien ou mal

répondu à l'empereur, était rentré chez lui pour écrire la

conversation qu'il venait d'avoir. Il rapporta ce récit chez le prince

primat, tel qu'on vient de le lire. Tous les beaux esprits de Weimar

et des environs étaient à ce dîner. J'y remarquai une femme d'Eisenach

qui était placée auprès du primat. On ne lui parlait pas sans lui

donner le nom d'une muse, et cela, sans affectation. Clio, voulez-vous

de telle chose? était une manière de dire du primat, à laquelle elle

répondait tout simplement oui ou non. Sur terre, elle s'appelait la

baronne de Bechtolsheim. Après le dîner, tout le monde alla au

spectacle, et suivant mon usage, après le spectacle, je reconduisis

l'empereur, et je fus ensuite chez la princesse de la Tour.

L'empereur Alexandre y était déjà; son visage n'avait pas son

expression ordinaire. Il était visible que ses incertitudes existaient

encore et que ses observations sur le projet de traité n'étaient pas

faites. «L'empereur vous a-t-il parlé ces jours-ci? fut sa première

question.--Non, Sire», et je hasardai d'ajouter que «si je n'avais pas

vu M. de Vincent, je croirais que l'entrevue d'Erfurt était uniquement

une partie de plaisir.--Qu'est-ce que dit M. de Vincent?--Sire, des

choses fort raisonnables, car il espère que Votre Majesté ne se

laissera pas entraîner par l'empereur Napoléon dans des mesures

_menaçantes_ ou au moins _offensantes_ pour l'Autriche; et si Votre

Majesté me permet de le lui dire, je forme les mêmes voeux.--Je le

voudrais aussi; c'est fort difficile, car l'empereur Napoléon me

paraît bien monté.--Mais, Sire, vous avez des observations à faire;

est-ce que Votre Majesté ne peut pas regarder comme inutiles les

articles où il est question de l'Autriche en disant qu'ils sont

renfermés implicitement dans le traité de Tilsitt? Il me semble que

l'on pourrait ajouter que les preuves de confiance doivent être

réciproques; et que Votre Majesté laissant dans le projet qui lui est

soumis l'empereur Napoléon en partie juge des circonstances où

quelques articles pourraient être exécutés, a, de son côté, le droit

d'exiger qu'il s'en rapporte à elle pour juger des cas où l'Autriche

deviendrait un obstacle réel au projet adopté par les deux empereurs.

Cela convenu entre vous, tout ce qui regarde l'Autriche devrait être

effacé du projet de traité. Et si Votre Majesté pense à l'espèce

d'effroi que la réunion d'Erfurt, arrangée à l'insu de l'empereur

François, a dû causer à Vienne, peut-être aimera-t-elle en lui

écrivant, à le rassurer sur tout ce qui personnellement l'intéresse.»

Je voyais que je faisais plaisir à l'empereur Alexandre; il prenait

avec un crayon des notes sur ce que je lui disais; mais il fallait le

décider et il ne l'était pas encore. Ce fut M. de Caulaincourt, qui

par son crédit personnel emporta sa détermination.

L'empereur Alexandre me montra le lendemain ses observations sur le

projet de traité et me dit avec grâce: «Vous vous y reconnaîtrez dans

quelques endroits; j'y ai ajouté beaucoup de choses tirées

d'anciennes conversations de l'empereur Napoléon avec moi.» Ces

observations étaient suffisamment bien. Je le trouvai décidé à les

remettre le lendemain matin. Cela me fit plaisir, car il ne me

paraissait point avoir un air assez dégagé pour que je ne désirasse

pas que ce premier pas-là fût fait. Ma crainte n'était pas fondée, car

dans une conférence qui dura trois heures, il ne céda rien à

l'empereur Napoléon qui m'envoya chercher au moment où ils se

séparèrent. «Je n'ai rien fait, me dit-il, avec l'empereur Alexandre;

je l'ai retourné dans tous les sens; mais il a l'esprit court. Je n'ai

pas avancé d'un pas.--Sire, je crois que Votre Majesté en a fait

beaucoup depuis qu'elle est ici, car l'empereur Alexandre est

complètement sous le charme.--Il vous le montre; vous êtes sa dupe.

S'il m'aime tant, pourquoi ne signe-t-il pas?--Sire, il y a en lui

quelque chose de chevaleresque qui fait que trop de précautions le

choquent; il se croit, par sa parole et par son affection pour vous,

plus engagé avec vous que par les traités. Sa correspondance, que

Votre Majesté m'a donné à lire, est pleine de traits qui le

prouvent.--Balivernes que tout cela.»

Il se promenait dans sa chambre, et rompit un silence de quelques

minutes, en disant: «Je ne reviendrai pas sur cela avec lui, ce serait

montrer que j'y mets trop d'intérêt; et au fond notre seule entrevue,

par le mystère dont elle restera enveloppée, en imposera à l'Autriche;

elle croira à des articles secrets et je ne la dissuaderai pas. Si au

moins la Russie, par son exemple, décidait l'empereur François à

reconnaître Joseph comme roi d'Espagne, ce serait quelque chose, mais

je n'y compte pas; ce que j'ai fait en huit jours avec l'empereur

Alexandre, il faudrait des années pour le faire à Vienne. Je ne

comprends pas votre penchant pour l'Autriche, c'est de la politique à

l'ancienne France.--Sire, je crois que cela doit être aussi la

politique de la nouvelle, et j'oserai ajouter, la vôtre; car vous,

Sire, vous êtes particulièrement le souverain sur lequel on compte

davantage pour garantir la civilisation. L'apparition de la Russie à

la paix de Teschen a été un grand malheur pour l'Europe et une grande

faute de la part de la France, qui n'a rien fait pour

l'empêcher[563].--Il n'est plus question de cela; mon cher, il faut

prendre le temps comme il est. Sur le temps passé, prenez-vous-en à M.

de Vergennes, si vous voulez. On ne s'occupe guère aujourd'hui de la

civilisation.--On pense à ses affaires?--Vous n'y êtes pas; savez-vous

ce qui fait que personne ne marche droit avec moi, c'est que n'ayant

pas d'enfants, on croit la France en viager sur ma tête. Voilà le

secret de tout ce que vous voyez ici: on me craint, et chacun s'en

tire comme il peut; c'est un état de choses mauvais pour tout le

monde; et (ajouta-t-il gravement), il faudra bien un jour y remédier.

Continuez à voir l'empereur Alexandre; je l'ai, peut-être, un peu

brusqué dans notre conférence, mais je veux que nous nous quittions

sur de bons termes; j'ai encore quelques jours devant moi; nous allons

demain à Weimar et il ne me sera pas difficile d'être gracieux sur le

terrain d'Iéna, où l'on me donne une fête. Vous serez à Weimar avant

moi; dites à la duchesse, qui est trop grande dame pour venir à Iéna,

que je désire voir tous les savants qui vivent autour d'elle, et que

je la prie de les faire prévenir.--Il serait fâcheux que les détails

de ce voyage fussent perdus.»

[563] La paix de Teschen (Silésie), signée le 10 mai 1779

entre l'Autriche et la Prusse, mit fin à la guerre de

succession de Bavière que l'empereur Joseph II avait suscitée

l'année précédente, en cherchant à s'emparer de cet État

après la mort du duc Maximilien-Joseph. Le roi Frédéric II

s'étant opposé à cette prétention, une courte guerre en était

résultée. L'impératrice Catherine II avait eu l'habileté de

s'imposer comme médiatrice, entre les deux puissances, de

concert avec la France.

L'empereur avait envoyé toute la Comédie-Française à Weimar. La

journée commença par une chasse sur le terrain d'Iéna; ensuite il y

eut un grand dîner servi sur une table en fer à cheval à laquelle

n'étaient placés que les princes _régnants_. Je remarque ce mot, car

cette qualité fit que l'on rendit un hommage de plus à Napoléon, en y

appelant le prince de Neufchâtel et moi. En sortant de table, on fut

au spectacle où l'on jouait _la Mort de César_ devant tous les

souverains et princes qui d'Erfurt étaient venus à Weimar. Du

spectacle, on passa dans la salle de bal. C'est une fort belle pièce,

vaste, élevée, carrée, éclairée par en haut, et ornée de beaucoup de

colonnes. L'impression que _la Mort de César_ avait laissée fut

bientôt dissipée par la vue d'une quantité de jeunes et jolies

personnes qui s'étaient rendues au bal. Napoléon aimait à traiter les

questions sérieuses dans les salons, à la chasse, au bal, quelquefois

auprès d'une table de jeu. Il croyait par là prouver qu'il n'était pas

accessible aux impressions que ce genre de mouvement donne au commun

des hommes. Après avoir fait le tour de la salle, et s'être arrêté

près de quelques jeunes femmes dont il demandait le nom à M. Frédéric

de Müller, chambellan du duc, qui avait reçu l'ordre de l'accompagner,

il s'éloigna de la grande enceinte et pria M. de Müller de lui amener

M. Goethe et M. Wieland. M. de Müller n'est point de la famille du

fameux Jean de Müller l'historien, mais il est de la société

littéraire de Weimar, et je crois qu'il en est secrétaire. Il alla

chercher ces messieurs qui, avec quelques autres membres de cette

académie, regardaient ce beau et singulier spectacle. M. Goethe, en

s'approchant de l'empereur, lui demanda la permission de les lui

nommer. Je ne donne pas leurs noms, parce qu'ils ne se trouvent pas

dans la note, cependant fort détaillée, que me remit le lendemain M.

de Müller, à qui j'avais demandé d'écrire tout ce qu'il aurait

remarqué dans ce voyage, pour le comparer à ce que, de mon côté,

j'avais noté moi-même.

«Vous êtes, j'espère, content de nos spectacles, dit l'empereur à M.

Goethe; ces messieurs y sont-ils venus?--A celui d'aujourd'hui, Sire,

mais pas à ceux d'Erfurt.--J'en suis fâché; une bonne tragédie doit

être regardée comme l'école la plus digne des hommes supérieurs. Sous

un certain point de vue, elle est au-dessus de l'histoire. Avec la

meilleure histoire, on ne produit que peu d'effet. L'homme, seul,

n'est ému que faiblement; les hommes rassemblés reçoivent des

impressions plus fortes et plus durables. Je vous assure que

l'historien que vous autres citez toujours, Tacite, ne m'a jamais rien

appris. Connaissez-vous un plus grand et souvent plus injuste

détracteur de l'humanité? Aux actions les plus simples, il trouve des

motifs criminels; il fait des scélérats profonds de tous les

empereurs, pour faire admirer le génie qui les a pénétrés. On a raison

de dire que ses _Annales_ ne sont pas une histoire de l'empire, mais

un relevé des greffes de Rome. Ce sont toujours des accusations, des

accusés et des gens qui s'ouvrent les veines dans leur bain. Lui qui

parle sans cesse de délations, il est le plus grand des délateurs. Et

quel style! Quelle nuit toujours obscure! Je ne suis pas un grand

latiniste, moi, mais l'obscurité de Tacite se montre dans dix ou douze

traductions italiennes ou françaises que j'ai lues; et j'en conclus

qu'elle lui est propre, qu'elle naît de ce qu'on appelle son génie

autant que de son style; qu'elle n'est si inséparable de sa manière de

s'exprimer que parce qu'elle est dans sa manière de concevoir. Je l'ai

entendu louer de la peur qu'il fait aux tyrans; il leur fait peur des

peuples, et c'est là un grand mal pour les peuples mêmes. N'ai-je pas

raison, monsieur Wieland? Mais je vous dérange; nous ne sommes pas ici

pour parler de Tacite. Regardez comme l'empereur Alexandre danse bien.

--Je ne sais pas pourquoi nous sommes ici, Sire, répliqua M. Wieland,

mais je sais que Votre Majesté me rend, en ce moment, l'homme le plus

heureux de la terre.--Eh bien! répondez-moi.--Sire, à la manière dont

Votre Majesté vient de parler, Elle me fait oublier qu'Elle a deux

trônes; je ne vois plus en Elle qu'un homme de lettres, et je sais que

Votre Majesté ne dédaigne pas ce titre, car je me rappelle qu'en

partant pour l'Égypte, Elle signait ses lettres: _Bonaparte, membre de

l'Institut et général en chef_. C'est donc à l'homme de lettres, Sire,

que je vais essayer de répondre. J'ai senti à Erfurt que je me

défendais faiblement quand j'étais l'objet de votre critique; mais je

crois pouvoir mieux défendre Tacite. Je conviens que son but principal

est de punir les tyrans; mais, s'il les dénonce, ce n'est pas à leurs

esclaves qui ne se révolteraient que pour changer de tyrannie; il les

dénonce à la justice des siècles et du genre humain. Or le genre

humain doit probablement avoir assez de durée et de malheurs pour que

sa raison acquière la force que ses passions seules ont eue jusqu'à ce

jour.--C'est là ce que disent tous nos philosophes. Mais cette force

de raison, je la cherche, et je ne la vois nulle part.--Sire, il n'y a

pas très longtemps que Tacite a commencé à avoir beaucoup de

lecteurs, et c'est là un progrès marqué de l'esprit humain; car,

pendant des siècles, les académies n'en voulaient pas plus que les

cours. Les esclaves du goût en avaient peur comme les serviteurs du

despotisme. Ce n'est que depuis que Racine l'a nommé: _le plus grand

peintre de l'antiquité_, que vos universités et les nôtres ont pensé

que cela pourrait bien être vrai. Votre Majesté dit qu'en lisant

Tacite, Elle ne voit que des dénonciateurs, des assassins et des

brigands; mais, Sire, c'est là, précisément ce qu'était l'empire

romain gouverné par les monstres qui sont tombés sous la plume de

Tacite. Le génie de Tite-Live parcourait l'univers avec les légions de

la république; le génie de Tacite devait presque toujours se

concentrer dans le greffe de Rome, car c'est dans ce greffe qu'on

trouvait toute l'histoire de l'empire. Ce n'est même que là, dit-il

d'une voix animée, qu'on peut prendre connaissance, chez toutes les

nations, de ces temps malheureux où les princes et les peuples,

opposés de principes et de vues, vivent en tremblant les uns devant

les autres. Alors, tout est procès criminel, et la mort paraît donnée

par les centurions et par les bourreaux plus souvent que par le temps

et par la nature. Sire, Suétone et Dion Cassius racontent un bien plus

grand nombre de forfaits que Tacite, mais ils les racontent avec un

style sans énergie, tandis que rien n'est plus terrible que le pinceau

de Tacite. Toutefois, son génie n'est inexorable que comme la justice.

Dès qu'il peut voir quelque bien, même dans ce règne monstrueux de

Tibère, son regard le démêle, le saisit et le fait ressortir avec

l'éclat qu'il donne à tout. Il trouve même des éloges à donner à cet

imbécile de Claude, qui n'était en effet imbécile que par son

caractère et par ses débauches. Cette impartialité, l'attribut le

plus auguste de la justice, Tacite l'exerce sur les sujets les plus

opposés, sur la république comme sur l'empire, sur les citoyens comme

sur les princes. Par la trempe de son génie, on croirait qu'il ne peut

aimer que la république; on serait confirmé dans cette opinion, par

ses mots sur Brutus, sur Cassius, sur Codrus, si profondément gravés

dans la mémoire de toute notre jeunesse. Mais quand il parle des

empereurs qui avaient si heureusement concilié ce que l'on croyait

inconciliable, l'empire et la liberté, on sent que cet art de

gouverner lui paraît la plus belle découverte faite sur la terre.»

Le prince primat qui s'était approché, et toute la petite académie de

Weimar qui entourait Wieland, ne purent contenir leur ravissement.

«Sire, continua-t-il, s'il est vrai de dire de Tacite que les tyrans

sont punis quand il les a peints; il est bien plus vrai encore de dire

que les bons princes sont récompensés quand il trace leur image et

qu'il les présente à la gloire.--J'ai affaire là à trop forte partie,

monsieur Wieland, et vous ne négligez aucun de vos avantages. Je crois

que vous saviez que je n'aimais pas Tacite. Êtes-vous en

correspondance avec M. de Müller[564] que j'ai vu à Berlin?--Oui,

Sire.--Convenez qu'il vous a écrit sur ce qui fait le sujet de notre

conversation?--C'est vrai, Sire, c'est par lui que j'ai appris que

Votre Majesté parlait volontiers de Tacite et ne l'aimait pas.--Je ne

me tiens pas encore tout à fait pour battu, monsieur Wieland, je

consens à cela difficilement. Je retourne demain à Erfurt; nous y

reprendrons notre discussion. J'ai dans mon arsenal, une bonne

provision d'armes pour soutenir que Tacite n'est pas assez entré dans

le développement des causes et des mobiles intérieurs des événements,

qu'il n'a pas assez fait ressortir le mystère des actions qu'il

raconte, et leur enchaînement mutuel, pour préparer par là le jugement

de la postérité qui ne doit juger les hommes et les gouvernements que

tels qu'ils étaient de leur temps et au milieu des circonstances qui

les environnaient.»

[564]. Jean de Müller, l'historien.

L'empereur finit cette conversation en disant à M. Wieland, avec un

regard plein de douceur, que le plaisir d'être avec lui l'exposait à

être depuis longtemps un objet de scandale pour les danseurs, et il

s'en fut avec le prince primat. Après s'être arrêté pendant quelques

moments, devant la belle contredanse, et après avoir parlé à la

duchesse de Saxe-Weimar, de l'élégance et de la beauté de cette

brillante fête, il quitta le bal et rentra dans le magnifique

appartement qui était préparé pour lui. Tous les jeunes académiciens,

craignant l'infidélité de leur mémoire, étaient déjà partis pour

recueillir entre eux tout ce qu'ils venaient d'entendre. Et le

lendemain, jour de notre départ, M. de Müller était chez moi à sept

heures pour me demander si l'attaque de l'empereur contre Tacite était

fidèlement rapportée. J'y fis changer quelques mots, ce qui me donna

le droit d'avoir une copie complète du travail de ces messieurs,

destiné aux archives littéraires de Weimar. On quitta ce beau lieu

dans la matinée. Les rois de Saxe, de Wurtemberg et de Bavière

partirent pour retourner dans leurs États.

Revenu à Erfurt, l'empereur Napoléon fut plus prévenant, plus amical,

plus abandonné avec l'empereur Alexandre qu'il ne l'avait encore été.

La convention, devenue si insignifiante, fut arrêtée presque sans

observations; il ne paraissait plus mettre d'intérêt véritable qu'à

faire ce qui pouvait plaire à son auguste allié. «La vie agitée le

fatiguait, disait-il à l'empereur Alexandre; il avait besoin de repos,

et il n'aspirait qu'à arriver au moment où il pourrait sans inquiétude

se livrer aux douceurs de la vie intérieure, à laquelle tous ses goûts

l'appelaient. Mais ce bonheur-là, ajoutait-il avec l'air pénétré,

n'est pas fait pour moi. Y a-t-il un intérieur sans enfants? Et

puis-je en avoir? Ma femme a dix ans de plus que moi. Je vous demande

pardon: tout ce que je dis là est peut-être ridicule, mais je cède au

mouvement de mon coeur qui se plaît à s'épancher dans le vôtre.» Et

puis il s'étendit sur la longue séparation, sur les grandes distances,

sur les difficultés de se revoir, etc. «Mais il n'y a plus qu'un

moment d'ici au dîner, reprit-il, et il faut que je reprenne toute ma

sécheresse pour donner à M. de Vincent son audience de congé.»

Le soir, l'empereur Alexandre était encore sous le charme de cette

conversation intime. Je ne pus le voir que tard. Napoléon, qui était

content de sa journée, m'avait fait rester chez lui, longtemps après

son coucher. Son agitation avait quelque chose de singulier; il me

faisait des questions sans attendre ma réponse; il essayait de me

parler; il voulait dire autre chose que ce qu'il disait; enfin il

prononça le gros mot de _divorce_. «Ma destinée l'exige, dit-il, et la

tranquillité de la France me le demande. Je n'ai point de successeur.

Joseph n'est rien, et il n'a que des filles. C'est moi qui dois fonder

une dynastie; je ne puis la fonder qu'en m'alliant à une princesse qui

appartienne à une des grandes maisons régnantes de l'Europe.

L'empereur Alexandre a des soeurs; il y en a une dont l'âge me

convient. Parlez de cela à Romanzoff; dites-lui qu'après mon affaire

d'Espagne finie, j'entrerai dans toutes ses vues pour le partage de

la Turquie, et les autres arguments ne vous manqueront pas; car je

sais que vous êtes partisan du divorce; l'impératrice Joséphine le

croit aussi, je vous en avertis.--Sire, si Votre Majesté le permet, je

ne dirai rien à M. de Romanzoff. Quoiqu'il soit le héros des

_Chevaliers du Cygne_[565] de madame de Genlis, je ne lui trouve pas

assez d'esprit. Et puis, après avoir bien endoctriné M. de Romanzoff,

il faudra qu'il aille répéter à l'empereur tout ce que je lui aurai

dit. Le répétera-t-il bien? Voudra-t-il le bien répéter? Je n'en sais

rien. Il est beaucoup plus naturel, et je pourrais dire beaucoup plus

facile, d'avoir sur cette grande affaire une conversation à fond avec

l'empereur Alexandre lui-même; et si Votre Majesté adopte cette

opinion, je me charge de faire la première ouverture.--A la bonne

heure, me dit l'empereur, mais souvenez-vous bien que ce n'est pas de

ma part qu'il faut lui parler; c'est comme Français que vous vous

adressez à lui, pour qu'il obtienne de moi une résolution qui assure

la stabilité de la France, dont le sort serait incertain à ma mort.

Comme Français, vous pourrez dire tout ce que vous voudrez. Joseph,

Lucien, toute ma famille, vous offrent un beau champ; dites d'eux tout

ce qu'il vous plaira; ils ne sont rien pour la France. Mon fils même,

mais cela est inutile à dire, aurait souvent besoin d'être mon fils

pour me succéder tranquillement.»

Mémoires du prince de Talleyrand, Volume 1 · 第 35 / 36 段