roman historique de madame de Genlis, dans le genre des
romans de chevalerie du XVIIe siècle. L'auteur s'est plu à
faire, sous le couvert de la fiction, de nombreuses allusions
aux scènes de la révolution, et, dans plusieurs de ses
personnages, il a voulu peindre certaines personnalités de
son temps. M. de Romanzoff avait, paraît-il, été un de ses
modèles.
Il était tard. Je hasardai cependant d'aller chez la princesse de la
Tour, dont la porte n'était pas encore fermée. L'empereur Alexandre y
était resté plus longtemps qu'à l'ordinaire; il racontait avec une
bonne foi admirable, à la princesse, toute la scène mélancolique du
matin. «Personne, disait-il, n'a une idée vraie du caractère de cet
homme-là. Ce qu'il fait d'inquiétant pour les autres pays, il est par
sa position forcé de le faire. On ne sait pas combien il est bon. Vous
le pensez, n'est-ce pas, vous qui le connaissez bien?--Sire, j'ai bien
des raisons personnelles pour le croire, et je les donne toujours avec
grand plaisir. Oserais-je demander à Votre Majesté si demain matin
elle pourrait m'accorder une audience?--Demain, oui, volontiers, avant
ou après que j'aurai vu M. de Vincent. J'ai une lettre à écrire à
l'empereur François.--Sire, ce sera après, si vous le permettez; je
serais très fâché de retarder cette bonne oeuvre; l'empereur François a
bien besoin d'être tranquillisé, et je ne doute pas que la lettre de
Votre Majesté ne produise cet effet.--C'est au moins mon intention.»
L'empereur remarqua, avec étonnement, qu'il était près de deux heures.
Le lendemain, avant de se rendre à l'audience qui lui avait été
indiquée, M. de Vincent passa chez moi, et je pus lui dire à quel
point il avait sujet d'être content de tout le monde en général, et de
l'empereur Alexandre en particulier. Son visage était aussi épanoui
qu'il peut l'être. En me disant adieu, il y eut de sa part un
serrement de main affectueux et reconnaissant. Il partit pour Vienne
immédiatement après avoir eu son audience, pendant laquelle je
repassai dans mon esprit les moyens que je devais employer pour faire
bien, au gré de tout le monde et au mien, la commission dont j'étais
chargé, J'avoue que j'étais effrayé pour l'Europe d'une alliance de
plus entre la France et la Russie. A mon sens, il fallait arriver à ce
que l'idée de cette alliance fût assez admise pour satisfaire
Napoléon, et à ce qu'il y eût cependant des réserves qui la rendissent
difficile. Tout l'art dont je croyais avoir besoin me fut inutile avec
l'empereur Alexandre. Au premier mot, il me comprit, et il me comprit
précisément comme je voulais l'être. «S'il ne s'agissait que de moi,
me dit-il, je donnerais volontiers mon consentement, mais il n'est pas
le seul qu'il faut avoir; ma mère a conservé sur ses filles un pouvoir
que je ne dois pas contester. Je puis essayer de lui donner une
direction; il est probable qu'elle la suivra, mais je n'ose cependant
pas en répondre. Tout cela, inspiré par une amitié très vraie, doit
satisfaire l'empereur Napoléon. Dites-lui que dans un moment je serai
chez lui.--Sire, Votre Majesté n'oubliera pas que cette conversation
doit être affectueuse, solennelle. Votre Majesté va parler de
l'intérêt de l'Europe, de l'intérêt de la France. L'Europe a besoin
que le trône français soit à l'abri de toutes les tempêtes, et c'est
le moyen d'arriver à ce grand but que Votre Majesté vient
proposer.--Ce sera là mon texte, il est très fécond. Ce soir, je vous
verrai chez la princesse de la Tour.»
J'allai prévenir l'empereur Napoléon, qui fut enchanté de l'idée que
ce serait à lui de répondre, et point à lui à demander. J'eus à peine
le temps d'ajouter quelques mots; déjà l'empereur Alexandre descendait
de cheval dans la cour. Les deux empereurs restèrent ensemble
plusieurs heures, et toute la cour, à dater de ce moment, fut frappée
des expressions familières d'amitié qu'ils employaient l'un avec
l'autre: le cérémonial même diminua de sa rigueur pendant les
derniers jours. L'air d'être d'accord se montrait partout. Il est
vrai aussi que tous les deux étaient parfaitement contents. La grande
question du divorce était engagée; et elle l'était de manière à
fournir à l'empereur Napoléon des réponses à tous ceux qui, liés à
l'impératrice Joséphine, trouvaient dans son élévation la garantie de
leur situation personnelle.
Déjà Napoléon se voyait fondant un véritable empire. L'empereur de
Russie, de son côté, croyait se l'être personnellement attaché, et
caressait l'idée que, par sa seule influence, il donnait au système
russe l'appui de celui à qui le monde entier rendait hommage, et
devant le génie duquel toutes les difficultés s'aplanissaient. Aussi,
au spectacle, en présence de tout Erfurt, s'était-il levé et avait-il
pris la main de Napoléon à ce vers d'OEdipe:
L'amitié d'un grand homme est un présent des dieux[566]!
[566] _OEdipe_ (Voltaire), acte I, scène I.
Tous les deux se regardaient alors comme essentiels à leur avenir
commun. Lorsque le nombre de jours que devait durer l'entrevue fut
écoulé, ils prodiguèrent les grâces dans le palais l'un de l'autre, et
se séparèrent en se témoignant les regrets les plus vifs et la
confiance la plus entière.
La dernière matinée que Napoléon passa à Erfurt fut employée à voir du
monde. Le spectacle que présentait son palais, ce dernier jour, ne
sortira jamais de ma mémoire. Il était entouré de princes dont il
avait ou détruit les armées, ou réduit les États, ou abaissé
l'existence. Il ne s'en trouva pas un qui osât lui faire une demande;
on voulait seulement être vu, et vu le dernier, pour rester dans sa
mémoire. Tant de franche bassesse fut sans récompense. Il ne
distingua que les académiciens de Weimar; c'est à eux seuls qu'il
parla, et il voulut à ce dernier moment les laisser sur une impression
d'un nouveau genre. Il leur demanda s'il y avait beaucoup d'idéologues
en Allemagne. «Oui, Sire, répondit l'un d'eux, un assez grand
nombre.--Je vous plains. J'en ai à Paris; ce sont des rêveurs et des
rêveurs dangereux; ce sont tous des matérialistes déguisés et pas trop
déguisés. Messieurs, dit-il en élevant la voix, les philosophes se
tourmentent à créer des systèmes; ils en chercheront eu vain un
meilleur que celui du christianisme qui, en réconciliant l'homme avec
lui-même, assure en même temps l'ordre public et le repos des États.
Vos idéologues détruisent toutes les illusions; et l'âge des illusions
est pour les peuples comme pour les individus l'âge du bonheur. J'en
emporte, en vous quittant, une qui m'est précieuse: c'est que vous
conserverez de moi quelque bon souvenir.» Peu de moments après, il
était en voiture, partant pour achever, comme il le croyait, la
conquête de l'Espagne.
Je joins ici le traité tel qu'il a été signé à Erfurt. On trouvera
quelque différence, dans l'ordre des articles, entre le projet dont
l'empereur m'avait demandé la rédaction et ce traité. L'article
concernant la Valachie et la Moldavie a l'air d'être changé, et
cependant l'empereur Napoléon, quoiqu'il y reconnaisse formellement la
réunion de ces deux provinces à l'empire russe, exige un si profond
secret (ce sont les termes) sur le consentement qu'il donne à cette
réunion, que dans sa pensée les deux articles avaient, à bien peu de
chose près, le même sens. On remarquera surtout, dans cette dernière
rédaction du traité, qu'il n'est plus question des deux articles que
l'empereur Napoléon avait introduits dans la seconde: l'un par lequel
il s'établissait juge des motifs qui devaient déterminer la Russie à
déclarer la guerre à l'Autriche; l'autre, relatif à la marche d'un
corps d'armée russe près des frontières autrichiennes, sous le
prétexte de la position du cabinet de Pétersbourg à l'égard de la
Porte ottomane.
CONVENTION D'ERFURT
_Du 12 octobre 1808, ratifiée le 13._
«Sa Majesté l'empereur des Français, roi d'Italie, protecteur de la
confédération du Rhin, etc..
»Et Sa Majesté l'empereur de Russie, etc... voulant rendre de plus en
plus étroite et à jamais durable l'alliance qui les unit, et se
réservant de s'entendre ultérieurement, s'il y a lieu, sur les
nouvelles déterminations à prendre et les nouveaux moyens d'attaque à
diriger contre l'Angleterre, leur ennemie commune et l'ennemie du
continent, ont résolu d'établir dans une convention spéciale les
principes qu'ils sont déterminés à suivre invariablement dans toutes
leurs démarches pour parvenir au rétablissement de la paix.
»Ils ont à cet effet nommé, savoir: Sa Majesté l'empereur des
Français, etc.. Son Excellence Jean-Baptiste Nompère de Champagny,
comte de l'empire, etc.. son ministre des relations extérieures;
»Et Sa Majesté l'empereur de toutes les Russies, etc... Son Excellence
le comte Nicolas de Romanzoff, son conseiller privé actuel, membre du
conseil, ministre des affaires étrangères, etc...
»Lesquels sont convenus de ce qui suit:
»ARTICLE PREMIER.--Sa Majesté l'empereur des Français, etc... et Sa
Majesté l'empereur de toutes les Russies, etc... confirment, et en
tant que besoin est, renouvellent l'alliance conclue entre eux à
Tilsitt, s'engageant, non seulement à ne faire avec l'ennemi commun
aucune paix séparée, mais encore à n'entrer avec lui dans aucune
négociation, et à n'écouter aucune de ses propositions que d'un commun
accord.
»ARTICLE II.--Ainsi résolues de rester inséparablement unies pour la
paix comme pour la guerre, les hautes parties contractantes
conviennent de nommer des plénipotentiaires pour traiter de la paix
avec l'Angleterre, et de les envoyer, à cet effet, dans la ville du
continent que l'Angleterre désignera.
»ARTICLE III.--Dans tout le cours de la négociation, si elle a lieu,
les plénipotentiaires respectifs des deux hautes parties contractantes
agiront constamment avec le plus parfait accord, et il ne sera permis
à aucun d'eux, non seulement d'appuyer, mais même d'accueillir ou
d'approuver contre les intérêts de l'autre partie contractante, aucune
proposition ou demande des plénipotentiaires anglais, qui, prises en
elles-mêmes et favorables aux intérêts de l'Angleterre, pourraient
aussi présenter quelque avantage à l'une des parties contractantes.
»ARTICLE IV.--La base du traité avec l'Angleterre sera l'_uti
possidetis_.
»ARTICLE V.--Les hautes parties contractantes s'engagent à regarder
comme condition absolue de la paix avec l'Angleterre, qu'elle
reconnaîtra la Finlande, la Valachie et la Moldavie, comme faisant
partie de l'empire russe.» Article VI.--Elles s'engagent également à
regarder comme condition absolue de la paix, que l'Angleterre
reconnaisse le nouvel ordre de choses établi par la France en Espagne.
»ARTICLE VII.--Les deux hautes parties contractantes s'engagent à ne
recevoir de la part de l'ennemi, pendant la durée des négociations,
aucune proposition, offre, ni communication quelconque, sans en faire
immédiatement part aux cours respectives, et si lesdites propositions
sont faites au congrès réuni pour la paix, les plénipotentiaires
devront respectivement se les communiquer.
»ARTICLE VIII.--Sa Majesté l'empereur de toutes les Russies, d'après
les révolutions et changements qui agitent l'empire ottoman, et qui ne
laissent aucune possibilité de donner, et, par conséquent, aucune
espérance d'obtenir des garanties suffisantes pour les personnes et
les biens des habitants de la Valachie et de la Moldavie, ayant déjà
porté les limites de son empire jusqu'au Danube de ce côté, et réuni
la Valachie et la Moldavie à son empire, ne pouvant qu'à cette
condition reconnaître l'intégrité de l'empire ottoman, Sa Majesté
l'empereur Napoléon reconnaît ladite réunion et les limites de
l'empire russe de ce côté portées jusqu'au Danube.
»ARTICLE IX.--Sa Majesté l'empereur de toutes les Russies s'engage à
garder dans le plus profond secret l'article précédent, et à entamer,
soit à Constantinople, soit partout ailleurs, une négociation, afin
d'obtenir à l'amiable, si cela se peut, la cession de ces deux
provinces. La France renonce à sa médiation. Les plénipotentiaires ou
agents des deux nations s'entendront sur le langage à tenir, afin de
ne pas compromettre l'amitié existante entre la France et la Porte,
ainsi que la sûreté des Français résidant dans les Échelles, et pour
empêcher la Porte de se jeter dans les bras de l'Angleterre.
»ARTICLE X.--Dans le cas où la Porte ottomane se refusant à la
cession des deux provinces, la guerre viendrait à se rallumer,
l'empereur Napoléon n'y prendra aucune part et se bornera à employer
ses bons offices auprès de la Porte ottomane; mais s'il arrivait que
l'Autriche ou quelque autre puissance fît cause commune avec l'empire
ottoman dans ladite guerre, Sa Majesté l'empereur Napoléon ferait
immédiatement cause commune avec la Russie, devant regarder ce cas
comme un de ceux de l'alliance générale qui unit les deux empires.
»Dans le cas où l'Autriche se mettrait en guerre contre la France,
l'empereur de Russie s'engage à se déclarer contre l'Autriche et à
faire cause commune avec la France, ce cas étant également un de ceux
auxquels s'applique l'alliance qui unit les deux empires.
» ARTICLE XI.--Les hautes parties contractantes s'engagent d'ailleurs
à maintenir l'intégrité des autres possessions de l'empire ottoman, ne
voulant ni faire elles-mêmes, ni souffrir qu'il soit fait aucune
entreprise contre aucune partie de cet empire, sans qu'elles en soient
préalablement convenues.
»ARTICLE XII.--Si les démarches faites par les deux hautes parties
contractantes pour ramener la paix, sont infructueuses, soit que
l'Angleterre élude la proposition qui lui sera faite, soit que les
négociations soient rompues, Leurs Majestés Illustrissimes se
réuniront de nouveau dans le délai d'un an, pour s'entendre sur les
opérations de la guerre commune, et sur les moyens de la poursuivre
avec toutes les ressources des deux empires.
»ARTICLE XIII.--Les deux hautes parties contractantes, voulant
reconnaître la loyauté et la persévérance avec lesquelles le roi de
Danemark, a soutenu la cause commune, s'engagent à lui procurer un
dédommagement pour ses sacrifices, et à reconnaître les acquisitions
qu'il aura été dans le cas de faire dans la présente guerre.
» ARTICLE XIV.--La présente convention sera tenu secrète au moins
pendant l'espace de dix ans.
»Erfurt, le 12 octobre 1808.»
FIN DE LA CINQUIÈME PARTIE ET DU TOME PREMIER
TABLE DU TOME PREMIER
Préface
PREMIÈRE PARTIE
1754-1791
Appendice
DEUXIÈME PARTIE
De M. le duc d'Orléans
TROISIÈME PARTIE
1791-1808
QUATRIÈME PARTIE
Affaires d'Espagne (1807)
CINQUIÈME PARTIE
Entrevue d'Erfurt (1808)
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