[565] _Les Chevaliers du Cygne_, ou _la Cour de Charlemagne_,

roman historique de madame de Genlis, dans le genre des

romans de chevalerie du XVIIe siècle. L'auteur s'est plu à

faire, sous le couvert de la fiction, de nombreuses allusions

aux scènes de la révolution, et, dans plusieurs de ses

personnages, il a voulu peindre certaines personnalités de

son temps. M. de Romanzoff avait, paraît-il, été un de ses

modèles.

Il était tard. Je hasardai cependant d'aller chez la princesse de la

Tour, dont la porte n'était pas encore fermée. L'empereur Alexandre y

était resté plus longtemps qu'à l'ordinaire; il racontait avec une

bonne foi admirable, à la princesse, toute la scène mélancolique du

matin. «Personne, disait-il, n'a une idée vraie du caractère de cet

homme-là. Ce qu'il fait d'inquiétant pour les autres pays, il est par

sa position forcé de le faire. On ne sait pas combien il est bon. Vous

le pensez, n'est-ce pas, vous qui le connaissez bien?--Sire, j'ai bien

des raisons personnelles pour le croire, et je les donne toujours avec

grand plaisir. Oserais-je demander à Votre Majesté si demain matin

elle pourrait m'accorder une audience?--Demain, oui, volontiers, avant

ou après que j'aurai vu M. de Vincent. J'ai une lettre à écrire à

l'empereur François.--Sire, ce sera après, si vous le permettez; je

serais très fâché de retarder cette bonne oeuvre; l'empereur François a

bien besoin d'être tranquillisé, et je ne doute pas que la lettre de

Votre Majesté ne produise cet effet.--C'est au moins mon intention.»

L'empereur remarqua, avec étonnement, qu'il était près de deux heures.

Le lendemain, avant de se rendre à l'audience qui lui avait été

indiquée, M. de Vincent passa chez moi, et je pus lui dire à quel

point il avait sujet d'être content de tout le monde en général, et de

l'empereur Alexandre en particulier. Son visage était aussi épanoui

qu'il peut l'être. En me disant adieu, il y eut de sa part un

serrement de main affectueux et reconnaissant. Il partit pour Vienne

immédiatement après avoir eu son audience, pendant laquelle je

repassai dans mon esprit les moyens que je devais employer pour faire

bien, au gré de tout le monde et au mien, la commission dont j'étais

chargé, J'avoue que j'étais effrayé pour l'Europe d'une alliance de

plus entre la France et la Russie. A mon sens, il fallait arriver à ce

que l'idée de cette alliance fût assez admise pour satisfaire

Napoléon, et à ce qu'il y eût cependant des réserves qui la rendissent

difficile. Tout l'art dont je croyais avoir besoin me fut inutile avec

l'empereur Alexandre. Au premier mot, il me comprit, et il me comprit

précisément comme je voulais l'être. «S'il ne s'agissait que de moi,

me dit-il, je donnerais volontiers mon consentement, mais il n'est pas

le seul qu'il faut avoir; ma mère a conservé sur ses filles un pouvoir

que je ne dois pas contester. Je puis essayer de lui donner une

direction; il est probable qu'elle la suivra, mais je n'ose cependant

pas en répondre. Tout cela, inspiré par une amitié très vraie, doit

satisfaire l'empereur Napoléon. Dites-lui que dans un moment je serai

chez lui.--Sire, Votre Majesté n'oubliera pas que cette conversation

doit être affectueuse, solennelle. Votre Majesté va parler de

l'intérêt de l'Europe, de l'intérêt de la France. L'Europe a besoin

que le trône français soit à l'abri de toutes les tempêtes, et c'est

le moyen d'arriver à ce grand but que Votre Majesté vient

proposer.--Ce sera là mon texte, il est très fécond. Ce soir, je vous

verrai chez la princesse de la Tour.»

J'allai prévenir l'empereur Napoléon, qui fut enchanté de l'idée que

ce serait à lui de répondre, et point à lui à demander. J'eus à peine

le temps d'ajouter quelques mots; déjà l'empereur Alexandre descendait

de cheval dans la cour. Les deux empereurs restèrent ensemble

plusieurs heures, et toute la cour, à dater de ce moment, fut frappée

des expressions familières d'amitié qu'ils employaient l'un avec

l'autre: le cérémonial même diminua de sa rigueur pendant les

derniers jours. L'air d'être d'accord se montrait partout. Il est

vrai aussi que tous les deux étaient parfaitement contents. La grande

question du divorce était engagée; et elle l'était de manière à

fournir à l'empereur Napoléon des réponses à tous ceux qui, liés à

l'impératrice Joséphine, trouvaient dans son élévation la garantie de

leur situation personnelle.

Déjà Napoléon se voyait fondant un véritable empire. L'empereur de

Russie, de son côté, croyait se l'être personnellement attaché, et

caressait l'idée que, par sa seule influence, il donnait au système

russe l'appui de celui à qui le monde entier rendait hommage, et

devant le génie duquel toutes les difficultés s'aplanissaient. Aussi,

au spectacle, en présence de tout Erfurt, s'était-il levé et avait-il

pris la main de Napoléon à ce vers d'OEdipe:

L'amitié d'un grand homme est un présent des dieux[566]!

[566] _OEdipe_ (Voltaire), acte I, scène I.

Tous les deux se regardaient alors comme essentiels à leur avenir

commun. Lorsque le nombre de jours que devait durer l'entrevue fut

écoulé, ils prodiguèrent les grâces dans le palais l'un de l'autre, et

se séparèrent en se témoignant les regrets les plus vifs et la

confiance la plus entière.

La dernière matinée que Napoléon passa à Erfurt fut employée à voir du

monde. Le spectacle que présentait son palais, ce dernier jour, ne

sortira jamais de ma mémoire. Il était entouré de princes dont il

avait ou détruit les armées, ou réduit les États, ou abaissé

l'existence. Il ne s'en trouva pas un qui osât lui faire une demande;

on voulait seulement être vu, et vu le dernier, pour rester dans sa

mémoire. Tant de franche bassesse fut sans récompense. Il ne

distingua que les académiciens de Weimar; c'est à eux seuls qu'il

parla, et il voulut à ce dernier moment les laisser sur une impression

d'un nouveau genre. Il leur demanda s'il y avait beaucoup d'idéologues

en Allemagne. «Oui, Sire, répondit l'un d'eux, un assez grand

nombre.--Je vous plains. J'en ai à Paris; ce sont des rêveurs et des

rêveurs dangereux; ce sont tous des matérialistes déguisés et pas trop

déguisés. Messieurs, dit-il en élevant la voix, les philosophes se

tourmentent à créer des systèmes; ils en chercheront eu vain un

meilleur que celui du christianisme qui, en réconciliant l'homme avec

lui-même, assure en même temps l'ordre public et le repos des États.

Vos idéologues détruisent toutes les illusions; et l'âge des illusions

est pour les peuples comme pour les individus l'âge du bonheur. J'en

emporte, en vous quittant, une qui m'est précieuse: c'est que vous

conserverez de moi quelque bon souvenir.» Peu de moments après, il

était en voiture, partant pour achever, comme il le croyait, la

conquête de l'Espagne.

Je joins ici le traité tel qu'il a été signé à Erfurt. On trouvera

quelque différence, dans l'ordre des articles, entre le projet dont

l'empereur m'avait demandé la rédaction et ce traité. L'article

concernant la Valachie et la Moldavie a l'air d'être changé, et

cependant l'empereur Napoléon, quoiqu'il y reconnaisse formellement la

réunion de ces deux provinces à l'empire russe, exige un si profond

secret (ce sont les termes) sur le consentement qu'il donne à cette

réunion, que dans sa pensée les deux articles avaient, à bien peu de

chose près, le même sens. On remarquera surtout, dans cette dernière

rédaction du traité, qu'il n'est plus question des deux articles que

l'empereur Napoléon avait introduits dans la seconde: l'un par lequel

il s'établissait juge des motifs qui devaient déterminer la Russie à

déclarer la guerre à l'Autriche; l'autre, relatif à la marche d'un

corps d'armée russe près des frontières autrichiennes, sous le

prétexte de la position du cabinet de Pétersbourg à l'égard de la

Porte ottomane.

CONVENTION D'ERFURT

_Du 12 octobre 1808, ratifiée le 13._

«Sa Majesté l'empereur des Français, roi d'Italie, protecteur de la

confédération du Rhin, etc..

»Et Sa Majesté l'empereur de Russie, etc... voulant rendre de plus en

plus étroite et à jamais durable l'alliance qui les unit, et se

réservant de s'entendre ultérieurement, s'il y a lieu, sur les

nouvelles déterminations à prendre et les nouveaux moyens d'attaque à

diriger contre l'Angleterre, leur ennemie commune et l'ennemie du

continent, ont résolu d'établir dans une convention spéciale les

principes qu'ils sont déterminés à suivre invariablement dans toutes

leurs démarches pour parvenir au rétablissement de la paix.

»Ils ont à cet effet nommé, savoir: Sa Majesté l'empereur des

Français, etc.. Son Excellence Jean-Baptiste Nompère de Champagny,

comte de l'empire, etc.. son ministre des relations extérieures;

»Et Sa Majesté l'empereur de toutes les Russies, etc... Son Excellence

le comte Nicolas de Romanzoff, son conseiller privé actuel, membre du

conseil, ministre des affaires étrangères, etc...

»Lesquels sont convenus de ce qui suit:

»ARTICLE PREMIER.--Sa Majesté l'empereur des Français, etc... et Sa

Majesté l'empereur de toutes les Russies, etc... confirment, et en

tant que besoin est, renouvellent l'alliance conclue entre eux à

Tilsitt, s'engageant, non seulement à ne faire avec l'ennemi commun

aucune paix séparée, mais encore à n'entrer avec lui dans aucune

négociation, et à n'écouter aucune de ses propositions que d'un commun

accord.

»ARTICLE II.--Ainsi résolues de rester inséparablement unies pour la

paix comme pour la guerre, les hautes parties contractantes

conviennent de nommer des plénipotentiaires pour traiter de la paix

avec l'Angleterre, et de les envoyer, à cet effet, dans la ville du

continent que l'Angleterre désignera.

»ARTICLE III.--Dans tout le cours de la négociation, si elle a lieu,

les plénipotentiaires respectifs des deux hautes parties contractantes

agiront constamment avec le plus parfait accord, et il ne sera permis

à aucun d'eux, non seulement d'appuyer, mais même d'accueillir ou

d'approuver contre les intérêts de l'autre partie contractante, aucune

proposition ou demande des plénipotentiaires anglais, qui, prises en

elles-mêmes et favorables aux intérêts de l'Angleterre, pourraient

aussi présenter quelque avantage à l'une des parties contractantes.

»ARTICLE IV.--La base du traité avec l'Angleterre sera l'_uti

possidetis_.

»ARTICLE V.--Les hautes parties contractantes s'engagent à regarder

comme condition absolue de la paix avec l'Angleterre, qu'elle

reconnaîtra la Finlande, la Valachie et la Moldavie, comme faisant

partie de l'empire russe.» Article VI.--Elles s'engagent également à

regarder comme condition absolue de la paix, que l'Angleterre

reconnaisse le nouvel ordre de choses établi par la France en Espagne.

»ARTICLE VII.--Les deux hautes parties contractantes s'engagent à ne

recevoir de la part de l'ennemi, pendant la durée des négociations,

aucune proposition, offre, ni communication quelconque, sans en faire

immédiatement part aux cours respectives, et si lesdites propositions

sont faites au congrès réuni pour la paix, les plénipotentiaires

devront respectivement se les communiquer.

»ARTICLE VIII.--Sa Majesté l'empereur de toutes les Russies, d'après

les révolutions et changements qui agitent l'empire ottoman, et qui ne

laissent aucune possibilité de donner, et, par conséquent, aucune

espérance d'obtenir des garanties suffisantes pour les personnes et

les biens des habitants de la Valachie et de la Moldavie, ayant déjà

porté les limites de son empire jusqu'au Danube de ce côté, et réuni

la Valachie et la Moldavie à son empire, ne pouvant qu'à cette

condition reconnaître l'intégrité de l'empire ottoman, Sa Majesté

l'empereur Napoléon reconnaît ladite réunion et les limites de

l'empire russe de ce côté portées jusqu'au Danube.

»ARTICLE IX.--Sa Majesté l'empereur de toutes les Russies s'engage à

garder dans le plus profond secret l'article précédent, et à entamer,

soit à Constantinople, soit partout ailleurs, une négociation, afin

d'obtenir à l'amiable, si cela se peut, la cession de ces deux

provinces. La France renonce à sa médiation. Les plénipotentiaires ou

agents des deux nations s'entendront sur le langage à tenir, afin de

ne pas compromettre l'amitié existante entre la France et la Porte,

ainsi que la sûreté des Français résidant dans les Échelles, et pour

empêcher la Porte de se jeter dans les bras de l'Angleterre.

»ARTICLE X.--Dans le cas où la Porte ottomane se refusant à la

cession des deux provinces, la guerre viendrait à se rallumer,

l'empereur Napoléon n'y prendra aucune part et se bornera à employer

ses bons offices auprès de la Porte ottomane; mais s'il arrivait que

l'Autriche ou quelque autre puissance fît cause commune avec l'empire

ottoman dans ladite guerre, Sa Majesté l'empereur Napoléon ferait

immédiatement cause commune avec la Russie, devant regarder ce cas

comme un de ceux de l'alliance générale qui unit les deux empires.

»Dans le cas où l'Autriche se mettrait en guerre contre la France,

l'empereur de Russie s'engage à se déclarer contre l'Autriche et à

faire cause commune avec la France, ce cas étant également un de ceux

auxquels s'applique l'alliance qui unit les deux empires.

» ARTICLE XI.--Les hautes parties contractantes s'engagent d'ailleurs

à maintenir l'intégrité des autres possessions de l'empire ottoman, ne

voulant ni faire elles-mêmes, ni souffrir qu'il soit fait aucune

entreprise contre aucune partie de cet empire, sans qu'elles en soient

préalablement convenues.

»ARTICLE XII.--Si les démarches faites par les deux hautes parties

contractantes pour ramener la paix, sont infructueuses, soit que

l'Angleterre élude la proposition qui lui sera faite, soit que les

négociations soient rompues, Leurs Majestés Illustrissimes se

réuniront de nouveau dans le délai d'un an, pour s'entendre sur les

opérations de la guerre commune, et sur les moyens de la poursuivre

avec toutes les ressources des deux empires.

»ARTICLE XIII.--Les deux hautes parties contractantes, voulant

reconnaître la loyauté et la persévérance avec lesquelles le roi de

Danemark, a soutenu la cause commune, s'engagent à lui procurer un

dédommagement pour ses sacrifices, et à reconnaître les acquisitions

qu'il aura été dans le cas de faire dans la présente guerre.

» ARTICLE XIV.--La présente convention sera tenu secrète au moins

pendant l'espace de dix ans.

»Erfurt, le 12 octobre 1808.»

FIN DE LA CINQUIÈME PARTIE ET DU TOME PREMIER

TABLE DU TOME PREMIER

Préface

PREMIÈRE PARTIE

1754-1791

Appendice

DEUXIÈME PARTIE

De M. le duc d'Orléans

TROISIÈME PARTIE

1791-1808

QUATRIÈME PARTIE

Affaires d'Espagne (1807)

CINQUIÈME PARTIE

Entrevue d'Erfurt (1808)

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Mémoires du prince de Talleyrand, Volume 1 · 第 36 / 36 段