Et cela s'explique. Les souverains puissants veulent que leur cour

donne l'idée de la grandeur de leur empire. Les petits princes, au

contraire, veulent que leur cour leur déguise les bornes étroites de

leur puissance. Tout se grossit, ou plutôt s'enfle, autour d'un petit

souverain: l'étiquette, les prévenances, les flatteries; c'est par les

flatteries, surtout, qu'il mesure sa grandeur; il ne les trouve jamais

exagérées. Cette habitude de juger lui devient naturelle, et il ne la

change point lorsque la fortune change, de manière que, si la victoire

fait entrer dans ses États, dans son palais, un homme devant lequel il

ne sera plus lui-même qu'un courtisan, il se met devant le vainqueur

aussi bas qu'il voulait voir ses sujets devant lui. Il ne sait pas se

faire de la flatterie une autre idée. On connaît, dans les grandes

cours, un autre moyen de se grandir: c'est de se courber; les petits

princes ne savent que se jeter à terre, et ils y restent jusqu'à ce

que la fortune vienne les relever. Je n'ai pas vu, à Erfurt, une seule

main passer noblement sur la crinière du lion.

Après des réflexions aussi sévères, faites sans prêter à aucune

application, je suis heureux de pouvoir rentrer dans mon sujet. Le 28

septembre, l'empereur Alexandre fit annoncer son arrivée; il avait

couché à Weimar. Napoléon, suivi de ses aides de camp et de ses

généraux en grande tenue, monta à cheval pour aller au-devant de lui.

A leur rencontre, ils se précipitèrent dans les bras l'un de l'autre

de la manière la plus amicale. Napoléon conduisit l'empereur Alexandre

dans la maison qu'il devait occuper. Il regarda avec bonne grâce s'il

avait autour de lui les choses qu'il savait être dans ses habitudes,

et il le quitta.

J'étais au palais de l'empereur Napoléon, où j'attendais son retour.

Il me parut fort content de la première impression, et il me dit qu'il

augurait bien du voyage, mais qu'il ne fallait rien presser. «Nous

sommes si aises de nous voir, ajouta-t-il, en riant, qu'il faut bien

que nous en jouissions un peu.» A peine s'était-il habillé que

l'empereur Alexandre arriva; il me présenta à lui. «C'est une vieille

connaissance, dit l'empereur de Russie, je suis charmé de le voir;

j'espérais bien qu'il serait du voyage.» Je me retirai. Napoléon, qui

ne voulant parler d'aucune chose sérieuse était bien aise qu'il y eût

un tiers, me fit rester; et alors les deux empereurs s'adressèrent,

avec les formes du plus vif intérêt, des questions insignifiantes sur

leurs familles réciproques; c'était l'impératrice Élisabeth[548] à

laquelle on répondait par l'impératrice Joséphine; la grande-duchesse

Anne[549] par la princesse Borghèse[550], etc... Si le temps d'une

première visite l'eût permis, il y aurait eu probablement un mot sur

la santé du cardinal Fesch. Les deux empereurs, bien tranquilles sur

l'état dans lequel ils avaient laissé leurs familles, se séparèrent.

Napoléon reconduisit l'empereur Alexandre jusqu'à l'escalier, et moi,

je l'accompagnai jusqu'à sa voiture; dans ce petit trajet, il me dit

plusieurs fois: «_Nous nous verrons_,» et cela, avec une expression

qui me prouvait que M. de Caulaincourt, qui avait été au-devant de

lui, lui avait dit que j'étais au fait de tout ce qui devait se

passer.

[548] Louise-Élisabeth, fille de Charles-Louis, prince

héréditaire de Bade, et de Amélie de Hesse-Darmstadt, née en

1779, mariée en 1793 à Alexandre, futur empereur de Russie.

[549] Anne, fille du czar Paul, et de Sophie Dorothée,

princesse de Wurtemberg, née en 1795, mariée en 1816 à

Guillaume prince d'Orange, qui devint roi des Pays-Bas en

1840.

[550] Marie-Pauline Bonaparte, seconde soeur de l'empereur,

née à Ajaccio en 1780; épousa en 1801 le général Leclerc, qui

mourut à Saint-Domingue en 1802. Elle se remaria en 1803 avec

le prince Borghèse, chef d'une des plus illustres familles de

la noblesse romaine. La princesse Pauline avait été nommée

par son frère duchesse de Guastalla (1806), mais ce pays fut

peu après incorporé au royaume d'Italie. En 1814, elle

accompagna l'empereur à l'île d'Elbe et, l'année suivante, se

retira à Rome, où elle mourut en 1825.

Je remontai chez l'empereur qui me dit: «J'ai fait des changements au

projet de traité; je serre de plus près l'Autriche; je vous montrerai

cela.»--Il n'entra pas dans plus de détails.--«L'empereur Alexandre me

paraît disposé à faire tout ce que je voudrai; s'il vous parle,

dites-lui que j'avais d'abord eu envie que la négociation se fit entre

le comte de Romanzoff et vous, mais que j'ai changé et que ma

confiance en lui est telle, que je crois qu'il vaut mieux que tout se

passe entre nous deux. Quand la convention sera arrêtée, les ministres

signeront; souvenez-vous bien, dans tout ce que vous direz, que tout

ce qui retarde m'est utile; le langage de tous ces rois sera bon; ils

me craignent; je veux, avant de commencer, que l'empereur Alexandre

soit ébloui par le spectacle de ma puissance; il n'y a point de

négociation que cela ne rende plus facile.»

En rentrant chez moi, je trouvai un billet de la princesse de la Tour

et Taxis qui me mandait qu'elle était arrivée. Je me rendis

immédiatement chez elle; j'eus un grand plaisir à la revoir; c'est une

excellente personne. Elle me dit qu'elle venait à Erfurt pour réclamer

de l'empereur Alexandre quelques bons offices près des princes

allemands, avec lesquels son mari, grand maître des postes de

l'Allemagne, essayait de traiter depuis beaucoup d'années. Je n'étais

pas chez elle depuis un quart d'heure, que l'on annonça l'empereur

Alexandre; il fut très aimable, fort ouvert, demanda du thé à la

princesse de la Tour, et lui dit qu'elle devait nous en donner tous

les soirs après le spectacle; que c'était une manière de causer à son

aise et de bien finir sa journée. Cela fut convenu, et rien

d'intéressant ne marqua cette première soirée.

Cette entrevue d'Erfurt, sans que l'Autriche y eût été invitée, sans

même qu'elle en eût été officiellement informée, avait alarmé

l'empereur François, qui, de son propre mouvement, avait envoyé M. le

baron de Vincent droit à Erfurt, porter une lettre à l'empereur

Napoléon, et, je crois aussi, une lettre à l'empereur Alexandre. M. de

Vincent était un gentilhomme lorrain, entré au service de l'Autriche

longtemps avant la Révolution française, par suite des relations de sa

famille avec la maison de Lorraine. Je le connaissais beaucoup;

j'avais eu, depuis dix ans, de fréquents rapports avec lui; je

pourrais ajouter qu'il n'avait eu qu'à s'en louer, car, dix-huit mois

auparavant, je m'étais plu à rendre sa mission à Varsovie fort

brillante, en lui garantissant que les moyens dont je pouvais

disposer--et alors j'en avais d'immenses--seraient employés à

décourager tous les mouvements prêts à éclater dans différentes

parties de la Gallicie[551]. M. de Vincent me montra une copie de la

lettre dont il était porteur; cette lettre était noble et ne laissait

paraître aucune inquiétude de la part de son souverain. M. de Vincent

avait l'ordre d'être confiant avec moi; je lui dis que sa mission me

faisait beaucoup de plaisir, parce que je n'étais pas sans crainte sur

les dispositions des deux empereurs. Plus haut on a vu, par les

paroles mêmes de l'empereur Napoléon, qu'il me reconnaissait, et avec

raison, pour partisan de l'alliance de la France avec l'Autriche. Je

croyais, et je crois encore, que c'était là servir la France.

J'assurai à M. de Vincent que je faisais et ferais de tous les côtés,

ce que je croirais propre à empêcher qu'il ne sortît d'Erfurt quelque

résolution préjudiciable aux intérêts de son gouvernement.

[551] Voir page 313.

Napoléon, fidèle à son système momentané de lenteur, avait distribué

les premières journées de manière à ce que l'on ne trouvât jamais le

moment de parler d'affaires. Ses déjeuners étaient longs; il y

recevait du monde, il y causait volontiers. Venaient ensuite quelques

visites aux établissements publics du pays, d'où l'on se rendait hors

de la ville à des manoeuvres, auxquelles l'empereur de Russie et le

grand-duc, son frère, ne manquaient jamais de se trouver. Elles

duraient jusqu'à ce qu'on n'eût que le temps de s'habiller pour le

dîner, après lequel le spectacle prenait le reste de la journée.

J'ai vu plusieurs de ces déjeuners durer plus de deux heures. C'est

là que Napoléon faisait venir les hommes considérables et les hommes

de mérite, qui s'étaient rendus à Erfurt pour le voir. Tous les

matins, il lisait avec complaisance la liste des personnes

nouvellement arrivées. Le jour où il y trouva le nom de M. Goethe, il

l'envoya chercher.

«Monsieur Goethe, je suis charmé de vous voir.--Sire, je vois que quand

Votre Majesté voyage, elle ne néglige pas de porter ses regards sur

les plus petites choses.--Je sais que vous êtes le premier poète

tragique de l'Allemagne.--Sire, vous faites injure à notre pays; nous

croyons avoir nos grands hommes: Schiller, Lessing et Wieland doivent

être connus de Votre Majesté.--Je vous avoue que je ne les connais

guère; cependant j'ai lu la _Guerre de Trente ans_; cela, je vous en

demande pardon, ne m'a paru fournir des sujets de tragédie que pour

nos boulevards.--Sire, je ne connais pas vos boulevards; mais je

suppose que c'est là que se donnent les spectacles pour le peuple; et

je suis fâché de vous entendre juger si sévèrement un des plus beaux

génies des temps modernes.--Vous habitez ordinairement Weimar; c'est

le lieu où les gens de lettres célèbres de l'Allemagne se

réunissent?--Sire, ils y sont fort protégés; mais nous n'avons dans ce

moment-ci à Weimar d'homme connu dans toute l'Europe que Wieland, car

Müller habite Berlin.--Je serais bien aise de voir M. Wieland!--Si

Votre Majesté me permet de le lui mander, je suis sûr qu'il se rendra

ici immédiatement.--Parle-t-il le français?--Il le sait, et il a

lui-même corrigé plusieurs traductions de ses ouvrages faites en

français.--Pendant que vous êtes ici, il faut que vous alliez tous les

soirs à nos spectacles. Cela ne vous fera pas de mal de voir

représenter les bonnes tragédies françaises.--Sire, j'irai très

volontiers, et je dois avouer à Votre Majesté que cela était mon

projet; j'ai traduit, ou plutôt imité quelques pièces

françaises.--Lesquelles?--_Mahomet_ et _Tancrède_.--Je ferai demander

à Rémusat si nous avons ici des acteurs pour les jouer. Je serai bien

aise que vous les voyiez représenter dans notre langue. Vous n'êtes

pas si rigoureux que nous dans les règles du théâtre.--Sire, les

unités chez nous ne sont pas essentielles.--Comment trouvez-vous notre

séjour ici?--Sire, bien brillant, et j'espère qu'il sera utile à notre

pays.--Votre peuple est-il heureux?--Il espère beaucoup.--Monsieur

Goethe, vous devriez rester ici pendant tout le voyage, et écrire

l'impression que fait sur vous le grand spectacle que nous vous

donnons.--Ah! Sire, il faudrait la plume de quelque écrivain de

l'antiquité pour entreprendre un travail semblable.--Êtes-vous de ceux

qui aiment Tacite?--Oui, Sire, beaucoup.--Eh bien! pas moi; mais nous

parlerons de cela une autre fois. Écrivez à M. Wieland de venir ici;

j'irai lui rendre sa visite à Weimar où le duc m'a invité à aller. Je

serai bien aise de voir la duchesse; c'est une femme d'un grand

mérite. Le duc a été assez mal pendant quelque temps, mais il est

corrigé[552].--Sire, s'il a été mal, la correction a été un peu forte,

mais je ne suis pas juge de pareilles choses; il protège les lettres,

les sciences, et nous n'avons tous qu'à nous louer de lui.--Monsieur

Goethe, venez ce soir à _Iphigénie_. C'est une bonne pièce; elle n'est

cependant pas une de celles que j'aime le mieux, mais les Français

l'estiment beaucoup. Vous verrez dans mon parterre un bon nombre de

souverains. Connaissez-vous le prince primat?--Oui, Sire, presque

intimement; c'est un prince qui a beaucoup d'esprit, beaucoup de

connaissances et beaucoup de générosité.--Eh bien! vous le verrez, ce

soir, dormir sur l'épaule du roi de Wurtemberg. Avez-vous déjà vu

l'empereur de Russie?--Non, Sire, jamais, mais j'espère lui être

présenté.--Il parle bien votre langue; si vous faites quelque chose

sur l'entrevue d'Erfurt, il faut le lui dédier.--Sire, ce n'est pas

mon usage; lorsque j'ai commencé à écrire, je me suis fait un principe

de ne point faire de dédicace, afin de n'avoir jamais à m'en

repentir.--Les grands écrivains du siècle de Louis XIV n'étaient pas

comme cela.--C'est vrai, Sire, mais Votre Majesté n'assurerait pas

qu'ils ne s'en sont jamais repentis.--Qu'est devenu ce mauvais sujet

de Kotzebue[553]?--Sire, on dit qu'il est en Sibérie et que Votre

Majesté demandera sa grâce à l'empereur Alexandre.--Mais savez-vous

que ce n'est pas mon homme?--Sire, il est fort malheureux et il a

beaucoup de talent.--Adieu, monsieur Goethe.»

[552] Le grand duc de Saxe-Weimar avait pris parti pour la

Prusse en 1806. Ses troupes avaient été écrasées à Iéna, et

sa capitale, qui se trouvait sur la ligne de retraite de

l'armée prussienne, avait beaucoup souffert.

[553] Auguste de Kotzebue, né en 1761 à Weimar, entra au

service de la Russie, devint secrétaire du gouvernement de

Pétersbourg et président de justice de l'Esthonie. Il fut

arrêté et déporté en Sibérie en 1800, comme l'auteur de

pamphlets contre le czar Paul. Il revint l'année suivante,

fut nommé conseiller aulique, vint ensuite à Paris de 1802 à

1806. Après la bataille d'Iéna, il se réfugia en Russie d'où

il répandit de violents pamphlets contre la France et

Napoléon. En 1813, il fut un des promoteurs du soulèvement

national de l'Allemagne, mais changea de drapeau après 1815,

et devint l'un des défenseurs les plus ardents de la

politique de la sainte-alliance. Il fut assassiné en 1819.

Je suivis M. Goethe et l'engageai à venir dîner chez moi. En rentrant,

j'écrivis cette première conversation, et pendant le dîner, je

m'assurai par les différentes questions que je lui fis, que telle que

je l'écris ici, elle est parfaitement exacte. En sortant de table, M.

Goethe se rendit au spectacle; je mettais de l'intérêt à ce qu'il fût

près du théâtre et cela était assez difficile, parce que les têtes

couronnées occupaient sur des fauteuils le premier rang; les princes

héréditaires pressés sur des chaises, remplissaient le second; et

toutes les banquettes qui étaient derrière eux étaient couvertes de

ministres et de princes médiatisés. Je confiai donc M. Goethe à

Dazincourt qui, sans blesser aucune convenance trouva le moyen de le

bien placer.

Le choix des pièces de ces spectacles d'Erfurt avait été fait avec un

grand soin et beaucoup d'art. Tous les sujets étaient pris dans les

temps héroïques ou dans les grands événements de l'histoire. La pensée

de Napoléon en faisant paraître les temps héroïques sur la scène,

avait été de dépayser toute cette ancienne noblesse allemande au

milieu de laquelle il était, et de la transporter par l'imagination

dans d'autres régions, où passaient sous ses yeux des hommes grands

par eux-mêmes, fabuleux par leurs actions, créateurs de leur race et

prétendant tirer leur origine des dieux.

Dans les pièces tirées de l'histoire dont il avait ordonné la

représentation, la politique de quelque principal personnage rappelait

toujours des circonstances analogues qui se présentaient

journellement, depuis qu'il avait apparu, lui, sur le théâtre du

monde; et cela devenait le sujet d'une foule de flatteuses

applications. La haine de Mithridate contre les Romains rappelait la

haine de Napoléon contre l'Angleterre, et à ces vers:

Ne vous figurez pas que de cette contrée,

Par d'éternels remparts, Rome soit séparée;

Je sais tous les chemins par où je dois passer,

Et si la mort bientôt ne vient me traverser, etc[554].

[554] _Mithridate_, acte III, scène I.

On répétait autour de lui à voix basse: «Oui, il sait tous les chemins

par où il faut passer; qu'on y prenne garde, oui, il les connaît

tous.»

Les idées d'immortalité, de gloire, de valeur, de fatalité, qui, dans

_Iphigénie_ reviennent continuellement, ou comme idée principale, ou

comme idée accessoire, servaient sa pensée dominante qui était

d'étonner sans cesse ceux qui l'approchaient.

Talma avait reçu l'ordre de prononcer doucement cette belle tirade:

L'honneur parle, il suffit, ce sont là nos oracles.

Les dieux sont de nos jours les maîtres souverains,

Mais, seigneur, notre gloire est dans nos propres mains,

Pourquoi nous tourmenter de leurs ordres suprêmes?

Ne songeons qu'à nous rendre immortels comme eux-mêmes,

Et laissant faire au sort, courons où la valeur

Nous promet un destin aussi grand que le leur, etc[555].

[555] _Iphigénie_, acte I, scène II.

Mais la pièce de son choix, celle qui établissait le mieux les causes

et la source de sa puissance, c'était _Mahomet_, parce que d'un bout à

l'autre, il croyait remplir la scène.

Dès le premier acte:

Les mortels sont égaux, ce n'est point la naissance,

C'est la seule vertu qui fait la différence.

Il est de ces esprits favorisés des cieux

Qui sont tout par eux-mêmes et rien par leurs aïeux.

Tel est l'homme, en un mot, que j'ai choisi pour maître;

Lui seul dans l'univers a mérité de l'être;

Tout mortel à ses lois doit un jour obéir, etc[556].

[556] _Mahomet_ (Voltaire), acte I, scène IV.

Les yeux de toute la salle étaient fixés sur lui; on écoutait les

acteurs et c'était lui qu'on regardait. Et dans un autre endroit

chaque prince allemand devait naturellement se faire l'application de

ces vers dits par Lafont avec une voix sombre:

Vois l'empire romain tombant de toutes parts,

Ce grand corps déchiré dont les membres épars

Languissent dispersés, sans honneur et sans vie;

Sur ces débris du monde élevons l'Arabie.

Il faut un nouveau culte, il faut de nouveaux fers,

Il faut un nouveau Dieu pour l'aveugle univers[557].

[557] _Id._ acte II, scène V.

Là, le respect étouffait les applaudissements plus prêts encore de se

faire jour, à ce vers:

Qui l'a fait roi? Qui l'a couronné? La Victoire[558].

[558] _Id._ acte I, scène IV.

Puis, peut-être jouait-on l'attendrissement lorsque Omar ajoutait:

Au nom de conquérant et de triomphateur

Il veut joindre le nom de pacificateur[559].

[559] _Id._ acte I, scène IV.

A ce dernier vers, Napoléon montra une émotion habile qui indiquait

que c'était là, où il voulait que l'on trouvât l'explication de toute

sa vie.

On s'empressa même de faire un mouvement d'approbation lorsque

Saint-Prix dans la _Mort de César_, dit avec une expression admirable

en parlant de Sylla:

Il en était l'effroi, _j'en serai les délices_, etc[560].

[560] _La mort de César_ (Voltaire), acte I, scène IV.

Je ne veux pas citer davantage les applications, les inductions du

même genre que j'entendais faire chaque jour. Je ne tiens note que de

ce qui est indispensable pour bien faire connaître l'esprit de cette

grande réunion.

Après chaque spectacle, je voyais l'empereur Alexandre chez la

princesse de la Tour, et quelquefois M. de Vincent chez moi.

L'impression qu'ils en rapportaient était fort différente. L'empereur

Alexandre était toujours dans l'enchantement, et M. de Vincent était

constamment dans la crainte. Quelque chose que je pusse lui dire, il

avait de la peine à se persuader que l'on ne fît rien; et cependant,

il était positif que les premiers jours s'étaient passés sans que l'on

eût parlé d'affaires. La première conversation où il en fut question

fut fort longue. Les empereurs y discutèrent à fond tout ce qui se

traitait depuis un an entre les deux cabinets, et elle finit par la

communication d'un projet de convention que l'empereur Napoléon dit

avoir rédigé dans leur intérêt commun. Il le remit à l'empereur

Alexandre, mais après lui avoir fait promettre de ne le montrer à

personne; pas même à aucun de ses ministres. C'était une affaire,

ajoutait-il, qui devait être traitée entre eux deux seuls, et pour

prouver l'importance qu'il mettait au secret, il avait écrit lui-même

une partie des articles, ne voulant pas que personne en eût

connaissance.

Ce mot _personne_ répété avait évidemment été dit pour le comte de

Romanzoff et pour moi. L'empereur Alexandre eut la bonté de ne pas

l'entendre ainsi; et après avoir prié la princesse de la Tour de

défendre sa porte pour tout le monde, il tira le traité de sa poche.

Napoléon s'était donné la peine de copier de son mieux presque tout le

projet que je lui avais remis. Il avait cependant changé un ou deux

articles, et ajouté qu'un corps d'armée russe, sous le prétexte de la

position du cabinet de Pétersbourg à l'égard de la Porte ottomane,

serait placé de manière à être peu éloigné des frontières

autrichiennes. L'empereur Alexandre, après avoir fait remarquer à

l'empereur Napoléon que les bases du traité étaient autres que celles

qui avaient été presque arrêtées à Pétersbourg, s'était réservé de

faire, par écrit, les observations qui lui paraîtraient convenables.

Il faut que les secrets russes se gardent mal, car M. de Vincent vint

chez moi le lendemain matin, pour me dire qu'il savait que les

négociations étaient commencées, et qu'il y avait déjà un projet de

convention rédigé. Je l'engageai à se tenir tranquille, à ne faire que

les démarches indispensables, et surtout à ne montrer aucune

inquiétude; j'ajoutai, sans lui en dire davantage, que j'étais placé

de manière à avoir quelque influence sur les dispositions qui seraient

prises, et qu'il savait à quel point j'étais opposé à tout ce qui

pouvait nuire à la sécurité et à la considération de l'Autriche.

Deux ou trois jours se passèrent sans que les deux empereurs se

vissent ailleurs qu'aux parades ou aux manoeuvres, à l'heure du dîner

ou au spectacle. Tous les soirs je continuais à aller chez la

princesse de la Tour; l'empereur Alexandre y venait exactement; il

avait l'air préoccupé, ce qui m'engageait à rendre la conversation

aussi frivole que je le pouvais. Un jour cependant, je me servis de

_Mithridate_ que l'on venait de donner, pour faire remarquer tout ce

que cette pièce pouvait fournir d'allusions; m'adressant à la

princesse de la Tour, j'en citai plusieurs vers; cela tomba.

L'empereur dit qu'il avait un peu mal à la tête et se retira, mais, _à

demain_, furent ses dernières paroles. Tous les matins, je voyais M.

de Caulaincourt. Je lui demandai s'il ne trouvait pas que l'empereur

Alexandre se refroidissait beaucoup. Ce n'était pas son opinion; il me

dit qu'il avait seulement de l'embarras, mais que son enthousiasme

pour Napoléon était toujours le même, et que bientôt cet embarras se

dissiperait.

L'empereur Napoléon, pendant ces jours de réserve politique,

continuait à voir tous les matins après son déjeuner les Allemands

dont il prisait et voulait avoir le suffrage. La commission qu'il

avait donnée à M. Goethe avait été exactement remplie et M. Wieland

était arrivé. Il les fit inviter à déjeuner l'un et l'autre. Je me

rappelle que le prince primat y était ce jour-là, et qu'il y avait

beaucoup de monde. L'empereur arrangeait avec soin ses conversations

d'apparat; il s'attachait à y prendre tous ses avantages, et pour

cela, il arrivait tout préparé sur un sujet inattendu pour la personne

à laquelle il adressait la parole. Il n'éprouvait jamais l'embarras

d'une trop forte contradiction, car il trouvait aisément sous sa main

une raison pour interrompre celui qui lui parlait. J'ai été plusieurs

fois dans le cas de remarquer qu'il se plaisait, hors de France, à

traiter dans ses conversations des questions élevées, généralement

assez étrangères aux hommes de guerre, ce qui le plaçait tout de suite

à part. Sa confiance en lui à cet égard, soit qu'il la dût à l'éclat

de sa vie, soit qu'elle tînt à son caractère et aux illusions de son

orgueil, n'aurait été ébranlée ni par la présence de Montesquieu, ni

par celle de Voltaire.

Mémoires du prince de Talleyrand, Volume 1 · 第 34 / 36 段