Il est essentiel de bien spécifier ici les dispositions diverses et

les intentions particulières de l'empereur Napoléon, celles de

l'empereur Alexandre, et celles aussi du comte de Romanzoff

représentant l'opinion russe.

Le comte de Romanzoff voyait dans la destruction de l'empire ottoman

un trophée de famille; il voulait consommer le grand oeuvre commencé

par son père. Aussi dans les conférences, s'il s'agissait d'un simple

démembrement, tout lui paraissait difficile; mais s'il entrevoyait la

possibilité d'un partage, rien ne l'embarrassait; il devenait d'une

générosité excessive, en commençant par demander hardiment

Constantinople et les Dardanelles pour la Russie. «Tout partage,

disait-il dans une conférence, qui ne donnerait pas Constantinople et

les Dardanelles à la Russie serait contre l'opinion de la nation, et

la mécontenterait plus que la situation actuelle que tout le monde

trouve mauvaise.» D'ailleurs il offrait tout pour obtenir cette

conquête, des flottes, des armées, et la coopération de la Russie dans

l'expédition de l'Inde; mais, cette coopération, il la refusait pour

l'attaque de la Syrie et de l'Égypte, dans l'hypothèse d'un simple

démembrement qui laisserait Constantinople aux Turcs. Si l'ambassadeur

français proposait comme terme moyen, de fonder à Constantinople un

gouvernement civilisé et indépendant, et s'il appuyait cette

proposition sur l'intention précédemment manifestée à cet égard par

l'empereur Alexandre, le chancelier éloignait cette idée en disant

qu'elle avait cessée d'être celle de son souverain. Le comte de

Romanzoff voulait Constantinople; c'est à cette acquisition qu'il

attachait la gloire de son nom; après cela, il abandonnait le reste du

monde à la France, il ne prétendait rien aux Indes, et consentait à ce

que l'empereur Napoléon mît la couronne d'Espagne sur la tête d'un de

ses frères, et fit soit à la France, soit au royaume d'Italie, toutes

les réunions qui lui conviendraient.

L'empereur Alexandre se posait comme voulant à peine les deux

provinces de Valachie et de Moldavie; son ambition expirait sur les

rives du Danube. «Encore, disait-il, c'est parce que je vois dans cet

arrangement, un moyen de consolider notre alliance. Tout ce qui

convient à l'empereur Napoléon me convient aussi; je ne désire de

nouvelles acquisitions que pour attacher ma nation au système français

et justifier nos entreprises.» Si dans le cours des discussions, il

s'élevait à de plus hautes prétentions, il paraissait seulement

défendre les plans de son ministre et céder à de vieilles idées

russes; il semblait être moins dirigé par des vues politiques que par

des maximes de philosophie. «C'est plus que jamais, dit-il un jour, le

cas de donner aux projets que nous avions à Tilsitt, la couleur

libérale que doivent avoir les actes de souverains éclairés. Notre

siècle, encore plus que la politique, repousse les Turcs en Asie;

c'est une noble action que celle qui affranchira ces belles contrées.

L'humanité veut que ces barbares ne soient plus en Europe; la

civilisation le demande, etc...» Je ne change rien aux expressions.

L'ambassadeur de France, organe fidèle de Napoléon, employa toute son

influence et toute sa dextérité pour amener le cabinet russe à

indiquer jusqu'où il portait ses vues, et à chaque rendez-vous

impérial, on le vit exciter l'engouement pour Napoléon dans lequel

était l'empereur Alexandre, de manière à le conduire à désirer une

entrevue, comme seul moyen de bien s'entendre. Lorsqu'il discutait

avec M. de Romanzoff, il se tenait habilement à côté de la question;

avec l'empereur, il critiquait les plans de M. de Romanzoff, mais

toujours sans indiquer ceux de Napoléon; il refusait, et il ne

demandait pas. Comme l'empereur Alexandre, il trouvait que les besoins

du siècle étaient bien impérieux, mais il se montrait effrayé d'une

aussi vaste entreprise que celle qui était proposée par M. de

Romanzoff, et il indiquait sans cesse des difficultés qui ne pouvaient

être aplanies que par les souverains eux-mêmes. Le vague qui existait

dans l'esprit de l'empereur Alexandre le portait à en convenir, et

l'entrevue fut fixée au 27 septembre 1808.

Le cabinet des Tuileries, de son côté, ne négligea pas un moyen de

multiplier les incidents. On garantit à la Porte ottomane la

prolongation de l'armistice, à l'insu de la Russie. On communiqua au

ministère russe le rapport du général Sébastiani[493] fait à la suite

de son voyage dans le Levant; et la conséquence de cette communication

était de rendre problématique tout ce qui avait été dit et écrit

relativement au démembrement de la Turquie, que l'on appelait toujours

l'ancienne alliée de la France, et pour laquelle on montrait dans

chaque occasion une sorte d'intérêt. On ne parlait plus de la Silésie,

mais on prétendait retarder l'évacuation de la Prusse, et compenser

ainsi la cession des deux provinces.

[493] Horace Sébastiani, né en 1772, près de Bastia, était

lieutenant en 1789. Général de division en 1805, ambassadeur

à Constantinople en 1806, où il se signala par son énergie

lors de l'apparition de l'escadre anglaise dans le Bosphore.

Il fut député sous la Restauration, ministre des affaires

étrangères et ambassadeur sous Louis-Philippe, et maréchal de

France en 1840. Il mourut en 1851.

On voit que l'empereur Napoléon, appréciant la force de sa position

après le traité de Tilsitt, voulait qu'il n'y eût en Europe aucun

prétexte de mouvement jusqu'à ce que ses desseins sur l'Espagne

fussent accomplis. Jusque-là, les projets de guerre dans l'Inde, les

projets de partage de l'empire ottoman semblent des fantômes produits

sur la scène pour occuper l'attention de la Russie. Aussi, pendant

l'intervalle des deux entrevues de Tilsitt et d'Erfurt, toutes les

questions agitées, soit à Paris, soit à Pétersbourg,

paraissaient-elles tourner sur elles-mêmes. Il n'y avait pas un pas de

fait. Cinq jours avant son départ pour Erfurt, ce que l'empereur

Alexandre dit à l'ambassadeur de France, il aurait pu le dire cinq

jours après le départ de Tilsitt: «Nous devons nous entendre et agir

de concert pour obtenir de communs avantages; je serai toujours fidèle

à ma parole, je l'ai toujours été; ce que j'ai dit à l'empereur, ce

qu'il m'a dit est aussi sacré pour moi que les traités, etc...»

Les paroles étaient les mêmes: les choses étaient au même point le 27

septembre 1808, à l'exception de la conquête de la Finlande, d'un

côté[494], et de l'envahissement de l'Espagne, de l'autre; mais à cet

égard, aucune observation de quelque importance n'avait été faite par

les cabinets respectifs. Ainsi, l'on pouvait presque regarder les deux

souverains comme arrivant de Tilsitt à Erfurt.

[494] Conformément au traité de Tilsitt, l'empereur Alexandre

devait déclarer la guerre à la Suède, si cette puissance ne

rompait pas avec l'Angleterre. La Suède ayant, par une

convention en date du 8 février 1808, renoué son alliance

avec le cabinet de Londres, Alexandre entra en campagne et

envahit la Finlande. Le traité de Friedrichsham (5/17

septembre 1809) mit fin à la guerre. La Suède entrait dans le

système continental, et cédait la Finlande à la Russie.

La part que j'avais eue au traité de Tilsitt, les marques de bonté

particulière que m'avait données l'empereur Alexandre, la gêne dans

laquelle était l'empereur Napoléon avec M. de Champagny, qui, comme il

le disait, arrivait tous les matins avec son zèle pour excuser ses

gaucheries de la veille; ma liaison personnelle avec M. de

Caulaincourt, aux qualités duquel il faudra bien que l'on rende un

jour justice, tous ces motifs firent surmonter à l'empereur l'embarras

dans lequel il s'était mis à mon égard, en me reprochant violemment le

blâme que j'avais exprimé, à l'occasion de son entreprise sur

l'Espagne.

Il me proposa donc de le suivre à Erfurt et de me charger de la

négociation qu'on devait y faire, sauf à faire signer le traité qui

pourrait en être le résultat par son ministre des relations

extérieures. J'acceptai. La confiance qu'il me montra dans notre

premier entretien devint pour moi une espèce de réparation. Il me fit

donner toute la correspondance de M. de Caulaincourt, que je trouvai

excellente. En peu d'heures il me mit au courant des affaires qui

s'étaient faites à Pétersbourg, et je ne m'occupai plus que des moyens

d'empêcher, autant qu'il était en moi, que l'esprit d'entreprise ne

dominât trop dans cette singulière entrevue.

Napoléon voulait la rendre fort brillante; il était dans ses habitudes

de parler continuellement aux personnes qui l'entouraient, de l'idée

dominante qui l'occupait. J'étais encore grand chambellan; à tout

moment il m'envoyait chercher, ainsi que le général Duroc, grand

maréchal du palais, et M. de Rémusat qui était à la tête des

spectacles. «Il faut que mon voyage soit très beau», nous répétait-il

chaque jour. A un de ses déjeuners où nous assistions tous les trois,

il me demanda quels seraient les chambellans de quartier. «Il me

semble, dit-il, qu'il n'y a pas de grands noms; j'en veux: la vérité

est qu'il n'y a que ceux-là qui sachent représenter dans une cour. Il

faut rendre justice à la noblesse française; elle est admirable pour

cela.--Sire, vous avez M. de Montesquiou[495]--Bon.--Le prince

Sapieha[496].--Pas mauvais.--Il me semble que deux suffisent; le

voyage étant court, Votre Majesté pourra les avoir toujours avec

Elle.--A la bonne heure... Rémusat, il me faudra tous les jours un

spectacle. Envoyez chercher Dazincourt[497]; n'est-ce-pas lui qui est

le directeur?--Oui, Sire.--Je veux étonner l'Allemagne par ma

magnificence.» Dazincourt était sorti; les dispositions pour les

spectacles furent remises au lendemain. «L'intention de Votre Majesté,

dit Duroc, est sûrement d'engager quelques grands personnages à venir

à Erfurt, et le temps presse.--Il y a un des aides de camp

d'Eugène[498], reprit l'empereur, qui part aujourd'hui; on pourrait

lui faire dire ce qu'il faudrait qu'il insinuât à son beau-père (le

roi de Bavière); et si l'un des rois y vient, ils voudront tous y

venir. Mais non, ajouta-t-il, il ne faut pas se servir d'Eugène pour

cela; Eugène n'a pas assez d'esprit; il sait faire exactement ce que

je veux, mais il ne vaut rien pour insinuer. Talleyrand vaut mieux;

d'autant, dit-il en riant, qu'il dira en critique de moi qu'on me

ferait plaisir en y venant. Ce sera à moi, ensuite, à montrer qu'il

m'était parfaitement égal qu'on y vînt et que cela m'a plutôt gêné.»

[495] Pierre, comte de Montesquiou-Fezensac, né en 1764,

était officier de cavalerie en 1789. Il se tint à l'écart

durant la Révolution. En 1804, il fut nommé député au Corps

législatif. Il remplaça M. de Talleyrand comme grand

chambellan en 1808, devint président du Corps législatif en

1810, pair de France sous la première Restauration, de

nouveau grand chambellan pendant les Cent-jours. En 1819, il

rentra à la Chambre des pairs. Il mourut en 1834.

[496] Alexandre, prince Sapieha, issu d'une vieille et

illustre famille polonaise qui avait dû s'expatrier à la

suite des revers de sa patrie. Né en 1773 à Strasbourg, le

prince Alexandre s'adonna exclusivement à l'étude. Il devint

chambellan de l'empereur, et mourut en 1812.

[497] Joseph Albouis Dazincourt, né en 1747, à Marseille, fut

d'abord bibliothécaire du maréchal de Richelieu. Il entra

ensuite au théâtre français, et devint sociétaire en 1778. En

1808, il fut nommé professeur de déclamation au

conservatoire, puis directeur des spectacles de la cour. Il

mourut en 1809.

[498] Eugène de Beauharnais, fils du général vicomte de

Beauharnais et de l'impératrice Joséphine, était né en 1781.

Il s'engagea en 1796, suivit Bonaparte en Italie et en

Égypte, et devint général de brigade en 1804, puis prince

français et archichancelier d'État (1er février 1805). En

juin, il fut nommé vice-roi d'Italie. En 1814, il se retira

en Bavière, où il mourut en 1824, sous le titre de duc de

Leuchtemberg. Le prince Eugène avait épousé, en 1806, la

princesse Amélie, fille du roi de Bavière. Sa fille aînée

épousa le prince royal de Suède, fils de Bernadotte.

Au déjeuner du lendemain l'empereur fit appeler Dazincourt qui

attendait ses ordres. Il avait dit à M. de Rémusat, au général Duroc

et à moi de nous y trouver. «Dazincourt, vous avez entendu dire que

j'allais à Erfurt.--Oui, Sire.--Je voudrais que la Comédie-Française y

vînt.--Serait-ce pour jouer la comédie et la tragédie?--Je ne veux que

des tragédies, nos comédies ne serviraient à rien; passé le Rhin, on

ne les comprend pas.--Votre Majesté veut, sans doute, un très beau

spectacle?--Oui, nos plus belles pièces.--Sire, on pourrait donner

_Athalie_.--_Athalie_! fi donc! Voilà un homme qui ne me comprend pas.

Vais-je à Erfurt pour mettre quelque Joas dans la tête de ces

Allemands? _Athalie_! Que c'est bête! Mon cher Dazincourt, en voilà

assez. Prévenez vos meilleurs acteurs tragiques qu'ils se disposent à

aller à Erfurt, et je vous ferai donner mes ordres pour le jour de

votre départ, et pour les pièces qui doivent être jouées. Allez. Que

ces vieilles gens-là sont bêtes! _Athalie_! Il est vrai aussi que

c'est ma faute, pourquoi les consulter? Je ne devrais consulter

personne. Encore s'il m'avait dit _Cinna_; il y a de grands intérêts

en action, et puis une scène de clémence, ce qui est toujours bon.

J'ai su presque tout _Cinna_ par coeur, mais je n'ai jamais bien

déclamé. Rémusat, n'est-ce pas dans _Cinna_ qu'il y a:

Tous ces crimes d'État qu'on fait pour la couronne,

Le ciel nous en absout, _lorsqu'il_ nous la donne[499]?

Je ne sais pas si je dis bien les vers?--Sire, c'est dans _Cinna_,

mais je crois qu'il y a: _Alors qu'il nous la donne._--Comment sont

les vers qui suivent? Prenez un Corneille.--Sire, c'est inutile, je me

les rappellerai:

Le ciel nous en absout, alors qu'il nous la donne;

Et dans le sacré rang où sa faveur l'a mis,

Le passé devient juste et l'avenir permis.

Qui peut y parvenir ne peut être coupable;

Quoi qu'il ait fait ou fasse, il est inviolable.

[499] _Cinna_, acte V, scène II.

--C'est excellent, et surtout pour ces Allemands qui restent toujours

sur les mêmes idées, et qui parlent encore de la mort du duc

d'Enghien: il faut agrandir leur morale. Je ne dis pas cela pour

l'empereur Alexandre; ces choses-là ne font rien à un Russe, mais

c'est bon pour les hommes à idées mélancoliques dont l'Allemagne est

remplie. On donnera donc _Cinna_; voilà une pièce, ce sera pour le

premier jour. Rémusat, vous chercherez quelles sont les tragédies que

l'on pourrait donner les jours suivants, et vous m'en rendrez compte

avant de rien arrêter.--Sire, Votre Majesté voudra qu'on laisse

quelques acteurs pour Paris?--Oui, des doublures, il faut emmener tout

ce qu'il y a de bon, il vaut mieux en avoir de trop.»--L'ordre d'être

rendu à Erfurt le 22 septembre fut immédiatement envoyé à Saint-Prix,

Talma, Lafont, Damas, Desprès, Lacave, Varennes, Dazincourt,

mademoiselle Raucourt, madame Talma, mademoiselle Bourgoin,

mademoiselle Duchesnois, mademoiselle Gros, mademoiselle Rose Dupuis

et mademoiselle Patrat[500].

[500] On leur remit avant leur départ, la liste des pièces

qui devaient être jouées: la première comme je l'ai déjà dit,

devait être _Cinna_, ensuite _Andromaque_, _Britannicus_,

_Zaïre_, _Mithridate_, _OEdipe_, _Iphigénie en Aulide_,

_Phèdre_, _la Mort de César_, _les Horaces_, _Rodogune_,

_Mahomet_, _Radamiste_ _Le Cid_, _Manlius_, _Bajazet_. (_Note

du prince de Talleyrand._)

Quelques-uns de ces artistes sont restés connus. Le premier d'entre

eux était sans contredit Talma (1766-1826), le plus célèbre de nos

acteurs tragiques; on sait l'attrait particulier qu'avait pour lui

Napoléon, et la protection dont il l'honora durant tout son

règne.--Pierre Lafon, né en 1775, et entré au Théâtre-Français en

1800, lui disputait la première place: il excellait également dans la

tragédie et la comédie.--Venait ensuite Saint-Prix (dont le vrai nom

était Foucault), qui avait débuté en 1782, et joué successivement au

théâtre Feydeau, à l'Odéon, enfin au Théâtre-Français en 1803.--Parmi

les actrices, on se rappelle particulièrement les noms de

mesdemoiselles Raucourt et Duchesnois. La première avait débuté en

1772 et avait eu, dès cette époque, les plus brillants succès: elle

avait été longtemps emprisonnée sous la Terreur. Elle mourut en 1815,

et ses obsèques donnèrent lieu à l'église Saint-Roch à des scènes

tumultueuses. Mademoiselle Duchesnois entrée à seize ans au

Théâtre-Français (1802), s'était placée en peu d'années au premier

rang des tragédiennes.

Le voyage étant annoncé dans le _Moniteur_, chacun se donna du

mouvement pour en être. Les deux aides de camp de l'empereur, Savary

et Lauriston[501] furent choisis les premiers. Le cortège militaire

devait être fort brillant. L'empereur voulait paraître entouré de ceux

de ses lieutenants dont le nom avait le plus retenti en Allemagne. Le

maréchal Soult d'abord, le maréchal Davoust, le maréchal Lannes, le

prince de Neufchâtel, le maréchal Mortier, le maréchal Oudinot, le

général Suchet, le général Boyer, le général de Nansouty[502], le

général Claparède[503], le général Saint-Laurent[504], M. Fain[505] et

M. de Méneval[506], ces deux derniers secrétaires du cabinet, reçurent

ainsi que M. Daru[507], M. de Champagny et M. Maret, l'ordre de se

rendre à Erfurt. Le général Duroc désigna M. de Canouville pour faire

les logements. «Menez aussi Beausset[508], lui dit l'empereur; il faut

bien quelqu'un pour faire au grand-duc Constantin[509] les honneurs de

nos actrices; d'ailleurs il fera au dîner son service de préfet du

palais, puis, c'est un nom.»

[501] Jacques Bernard Law, marquis de Lauriston, né à

Pondichéry en 1768, était le petit-fils du fameux financier

de la régence. Il s'engagea dans l'artillerie en 1793, devint

colonel en 1795, et aide de camp de Bonaparte. Général de

brigade en 1800, il fut, à plusieurs reprises, chargé de

missions diplomatiques. En 1811, il fut nommé ambassadeur à

Pétersbourg. Il se tint à l'écart durant les Cent-jours, fut

pair de France sous la Restauration, puis ministre de la

maison du roi, maréchal en 1823, grand-veneur et ministre

d'État. Il mourut en 1828. Chaque jour il partait quelqu'un

pour Erfurt. La route était couverte de fourgons, de chevaux

de selle, de chevaux de carrosse, de gens à la livrée de

l'empereur.

[502] Étienne Champion, comte de Nansouty, né en 1768 d'une

famille originaire de Bourgogne, était en 1789 capitaine dans

les hussards de Lauzun. Il fit toutes les campagnes de la

Révolution et de l'empire, devint général de division en 1803

et eut en maintes occasions d'importants commandements de

cavalerie. En 1804, il fut nommé premier chambellan de

l'impératrice, puis premier écuyer de l'empereur (1808). Il

mourut en 1815. Il avait épousé une nièce de Vergennes.

[503] Le comte Claparède, né en 1774, servit dans les armées

de la république et était chef de bataillon en 1798. Général

de brigade en 1804, il prit part à toutes les guerres de son

temps, et se signala notamment en 1809. Sous la Restauration,

il fut nommé inspecteur général d'infanterie et pair de

France. Il mourut en 1811.

[504] Louis Saint-Laurent, né en 1763, était officier

d'artillerie en 1789, devint général de division en 1807,

baron de l'empire en 1810. Il quitta le service la même

année, et mourut en 1832.

[505] François Fain, né en 1778, entra dans l'administration

en 1794, et durant douze ans occupa divers emplois dans les

bureaux des comités de la Convention, puis dans ceux du

directoire et de la secrétairerie d'État. En 1806, il fut

attaché comme secrétaire au cabinet particulier de

l'empereur. Il devint baron de l'empire et maître des

requêtes en 1809. Il suivit Napoléon dans toutes ses

campagnes. Il vécut dans la retraite sous la Restauration. En

1830, il fut nommé secrétaire du cabinet du roi, puis

administrateur de la liste civile, et conseiller d'État. En

1834, il fut élu à la Chambre des députés. Il mourut en 1837.

Le baron Fain a laissé divers ouvrages historiques sous le

nom de _Manuscrits des années 1794-1795, 1812, 1813 et 1814_.

[506] François de Méneval, né en 1778, fut d'abord secrétaire

de Joseph Bonaparte. En 1802, il entra au cabinet de Napoléon

en qualité de secrétaire du portefeuille, fonctions qu'il

conserva jusqu'en 1815. En 1812, il devint baron de l'empire

et maître des requêtes. Il a laissé des _Mémoires historiques

sur Napoléon et Marie-Louise_ (3 vol. in-8°).

[507] Le comte Daru, né en 1767, fut d'abord lieutenant

d'artillerie, puis commissaire des guerres. Arrêté en 1793,

il resta en prison jusqu'au 9 thermidor. En 1796, il devint

commissaire ordonnateur, puis, après le 18 brumaire,

inspecteur aux revues. En 1800, il fut nommé secrétaire

général du ministère de la guerre, entra au tribunat en 1802.

En 1805, il devint intendant général de la maison de

l'empereur et conseiller d'État, intendant général de la

grande armée (1806), ministre à Berlin (1807), ministre

secrétaire d'État (1811). Sous la Restauration, il entra à la

Chambre des pairs; il mourut en 1829.

[508] Louis de Beausset, neveu du cardinal de ce nom, né en

1770, devint en 1805 préfet du palais impérial, et conserva

cette charge jusqu'en 1815. Il suivit alors l'impératrice

Marie-Louise à Vienne, et fut un instant grand maître de sa

maison. Il a laissé des Mémoires sur l'empire.

[509] Le grand-duc Constantin (1779-1831) était le frère

cadet de l'empereur Alexandre. Il s'occupa toute sa vie des

affaires militaires, mais n'obtint jamais de commandement

important. En 1815, il fut nommé généralissime des armées du

nouveau royaume de Pologne et conserva ces fonctions jusqu'à

sa mort.

Le mois de septembre avançait. J'avais lu toutes les correspondances,

mais l'empereur n'avait pas encore eu avec moi la conversation

principale sur les affaires qu'il y aurait à traiter. Peu de jours

avant celui qui avait été fixé pour mon départ, le grand maréchal

m'écrivit que l'empereur me faisait dire de me rendre le soir aux

grandes entrées. J'étais à peine dans le salon qu'il m'emmena chez

lui.

«Eh bien! vous avez lu toute la correspondance de Russie, me dit-il,

comment trouvez-vous que j'ai manoeuvré avec l'empereur Alexandre?» Et

alors il repassa, en s'y délectant, tout ce qu'il avait dit et écrit

depuis un an; il finit en me faisant remarquer l'ascendant qu'il avait

pris sur l'empereur Alexandre, quoique de son côté à lui, il n'eût

exécuté que ce qui lui convenait du traité de Tilsitt. «Maintenant,

ajouta-t-il, nous allons à Erfurt; je veux en revenir libre de faire

en Espagne ce que je voudrai; je veux être sûr que l'Autriche sera

inquiète et contenue, et je ne veux pas être engagé d'une manière

précise avec la Russie pour ce qui concerne les affaires du Levant.

Préparez-moi une convention qui contente l'empereur Alexandre, qui

soit surtout dirigée contre l'Angleterre, et dans laquelle je sois

bien à mon aise sur le reste; je vous aiderai: le prestige ne manquera

pas.» Je fus deux jours sans le voir. Dans son impatience, il avait

écrit ce qu'il voulait que renfermassent les articles, et me l'avait

envoyé, en me mandant de lui en apporter la rédaction le plus tôt

possible. Je ne le fis pas attendre: peu d'heures après, je me rendis

chez lui, avec le projet de traité rédigé tel qu'il l'avait conçu:

«Sa Majesté l'empereur des Français, etc...

»Et Sa Majesté l'empereur de toutes les Russies, etc...

»Voulant rendre de plus en plus étroite et à jamais durable,

l'alliance qui les unit, et se réservant de s'entendre aussitôt que

besoin sera sur les nouvelles déterminations à prendre et les nouveaux

moyens d'attaque à diriger contre l'Angleterre, leur ennemie commune

et l'ennemie du continent, ont résolu de poser dans une convention

spéciale _les principes_ qu'ils sont déterminés à suivre... (Ici,

l'empereur m'interrompit et dit: «_Principes_ est bien, cela n'engage

point»)... invariablement, et qui les dirigeront dans toutes leurs

démarches pour parvenir au rétablissement de la paix;

»Ont, à cet effet, nommé pour leurs plénipotentiaires, etc... qui sont

convenus des articles suivants:

Mémoires du prince de Talleyrand, Volume 1 · 第 32 / 36 段