Une lettre menaçante du roi Charles à son fils, la dureté avec

laquelle il l'avait traité devant Napoléon, l'intention qu'il

annonçait de faire juger comme rebelles, les conseillers du roi

Ferdinand, tous ces moyens réunis produisirent l'effet que Napoléon en

avait espéré; le prince envoya sa renonciation pure et simple au roi

Charles, qui nomma immédiatement le grand-duc de Berg lieutenant

général du royaume. Cette nomination mettait fin aux pouvoirs de

l'infant don Antonio, laissé à Madrid par le jeune roi comme président

de la Junte. Il avait été mandé à Bayonne par un ordre du roi Charles

IV adressé au grand-duc de Berg, qui le lui intima et le fit exécuter

immédiatement. L'infant, dans le commencement de sa courte

administration, avait eu la douleur d'être forcé par le grand-duc de

Berg, de remettre entre ses mains le prince de la Paix. Murat lui

avait déclaré qu'il l'enlèverait par force, si on ne le lui livrait

pas, et il avait ajouté que la vie des princes qui étaient à Bayonne

répondait de celle du prince de la Paix. Don Antonio avait cru devoir

céder, et un aide de camp du grand-duc de Berg avait été chargé

d'escorter le prince de la Paix jusqu'à Bayonne, où il était arrivé le

25. Sur la route, il avait couru quelques dangers, particulièrement à

Tolosa, où le peuple, fort animé, avait, pour le retenir, dételé et

renversé les charrettes sur le pont. Le prince n'avait dû son salut,

dans cette circonstance, qu'au capitaine de cuirassiers qui commandait

son escorte.

Le roi Charles IV et la reine, pendant leur voyage de Madrid à

Bayonne, n'avaient reçu ni marques de haine ni marques d'attachement.

Murat, à l'arrivée des pouvoirs qui lui conféraient la qualité de

lieutenant général du royaume, avait, comme on l'a vu, pressé le

départ de l'infant don Antonio pour Bayonne. La reine d'Étrurie y

arriva en même temps, avec l'infant don Francisco.

La renonciation pure et simple de Ferdinand VII ayant été envoyée au

roi Charles, Napoléon crut que le moment était venu de proposer au

prince des Asturies, à ses frères et à son oncle, de faire un traité

de cession de tous leurs droits à la couronne d'Espagne. Il

s'engageait à leur donner la terre de Navarre, et à leur faire toucher

les revenus de leurs commanderies et de leurs apanages en Espagne. Les

bases de ce traité, dont la rédaction fut confiée à M. d'Escoïquiz et

à M. le général Duroc, étant arrêtées, les princes partirent pour

Valençay où Napoléon les envoya jusqu'à ce que le château de Navarre

fût habitable. Ils s'arrêtèrent deux jours à Bordeaux, et le 19 mai,

firent leur entrée à Valençay. J'y étais depuis plusieurs jours quand

les princes y arrivèrent. Ce moment a laissé dans mon âme une

impression qui ne s'en effacera point. Les princes étaient jeunes, et

sur eux, autour d'eux, dans leurs vêtements, dans leurs voitures, dans

leurs livrées, tout offrait l'image des siècles écoulés. Le carrosse

d'où je les vis descendre pouvait être pris pour une voiture de

Philippe V. Cet air d'ancienneté, en rappelant leur grandeur, ajoutait

encore à l'intérêt de leur position. Ils étaient les premiers Bourbons

que je revoyais après tant d'années de tempêtes et de désastres. Ce

n'est pas eux qui éprouvèrent de l'embarras: ce fut moi, et j'ai du

plaisir à le dire.

Napoléon les avait fait accompagner par le colonel Henri, officier

supérieur de la gendarmerie d'élite, et un de ces soldats de police

qui croient que la gloire militaire s'acquiert en remplissant avec

dureté une mission de ce genre. Je m'aperçus bientôt que cet homme

affectait de montrer des soupçons et des craintes, qui devaient rendre

le séjour de Valençay insupportable pour les princes. Je pris avec lui

le ton de maître pour lui faire comprendre que Napoléon ne régnait ni

dans les appartements ni dans le parc de Valençay. Cela rassura les

princes, et ce fut ma première récompense. Je les entourai de respect,

d'égards et de soins; je ne permis à personne de se présenter devant

eux qu'après en avoir obtenu d'eux-mêmes la permission. On ne les

approchait jamais qu'en habit habillé; je n'ai moi-même jamais manqué

à ce que j'avais prescrit à cet égard. Toutes les heures de la journée

étaient distribuées selon leurs usages: la messe, les heures de repos,

les promenades, les prières, etc. Croirait-on qu'à Valençay, je fis

connaître aux princes d'Espagne un genre de liberté et de plaisir

qu'ils n'avaient jamais connu auprès du trône de leur père. Jamais, à

Madrid, les deux princes aînés ne s'étaient promenés ensemble sans une

permission écrite du roi. Être seuls, sortir dix fois par jour dans le

jardin, dans le parc, étaient des plaisirs nouveaux pour eux; ils

n'avaient pu jamais être autant frères.

Je ne puis dire pourquoi la chasse, l'exercice du cheval, la danse,

leur avaient été interdits en Espagne. Je leur ai fait tirer leur

premier coup de fusil; je les confiai, pour cela, à un ancien garde de

monseigneur le prince de Condé, nommé Aubry, et qui avait appris à

tirer à M. le duc de Bourbon. Ce vieux homme, plein de respect et

d'affection, leur nommait à tout propos des personnes de leur famille.

Je les fis monter à cheval avec Foucault, qui m'est attaché depuis

longtemps. Élevé dans la grande écurie du roi, il avait

particulièrement servi Madame Élisabeth de France; tous les exemples

qu'il citait, tous ses souvenirs étaient encore tirés de leur maison.

Boucher mit tout son art et tout son coeur à leur faire de mauvais

ragoûts espagnols. La terrasse qui est en face du château devint notre

salle de bal pour que les princes pussent rencontrer, comme par

hasard, quelques-unes de ces danses qu'on appelle rondes, et

auxquelles on peut se mêler sans savoir danser. Des guitares et entre

autres, celle de Castro, se trouvaient dans tous les coins du jardin.

J'avais cherché à leur faire passer quelques heures dans la

bibliothèque; là, je n'eus pas de grands succès, quoique le

bibliothécaire, M. Fercoc, et moi, essayassions de tous les moyens que

nous pouvions imaginer pour les y retenir. Ayant échoué par l'intérêt

seul des livres, nous employâmes la beauté des éditions, puis les

ouvrages qui renfermaient des gravures; nous descendîmes même

jusqu'aux images; je n'ose dire à quel point tout fut inutile. Don

Antonio, leur oncle, qui redoutait pour eux la grande partie des

livres qui composent une bonne bibliothèque, imaginait bientôt quelque

raison pour les engager à rentrer chez eux; et à cela il trouvait

moins de résistance que quand il voulait leur faire quitter les

exercices et les amusements qui font à la campagne le charme des

soirées d'été. A ces distractions pour lesquelles chacun m'aidait, se

joignaient pour eux les consolations de la religion; la grande

infortune rend la foi plus vive et l'âme plus sensible. La journée

finissait par une prière publique à laquelle je faisais assister tout

ce qui venait dans le château, les officiers de la garde

départementale et même quelques hommes de la gendarmerie. Tout le

monde sortait de ces réunions avec des dispositions douces; les

prisonniers et leurs gardes priant à genoux, les uns près des autres,

le même Dieu, paraissaient se moins regarder comme ennemis; les gardes

n'étaient plus aussi farouches, les prisonniers n'avaient plus autant

d'alarmes; peut-être même quelques signes d'intérêt leur faisaient-ils

concevoir un peu d'espérance. Le coeur des princes voulait bien me

rapporter les adoucissements qu'ils éprouvaient. Je ne me rappelle pas

sans émotion la peine qu'ils ressentirent lorsque sur une lettre de

Napoléon, revenant de Bayonne, je dus me trouver à sa rencontre à

Nantes et les quitter pour quelques jours.

L'empereur était blessé depuis longtemps de l'opinion que j'avais

manifestée sur son entreprise d'Espagne; de plus, il avait trouvé que

les dispositions que j'avais prises, au moment de l'arrivée des

princes à Valençay, avaient trop pour objet leur sûreté. Aussi, dès

que nous nous revîmes à Nantes, nous eûmes des conversations, je

pourrais dire des discussions assez irritantes. Une fois entre autres,

prenant avec moi un ton goguenard, se frottant les mains, et se

promenant dans la chambre en me regardant d'un air moqueur, il me dit:

«Eh bien! vous voyez à quoi ont abouti vos prédictions sur les

difficultés que je rencontrerais pour régler les affaires d'Espagne

selon mes vues; je suis cependant venu à bout de ces gens-là; ils ont

tous été pris dans les filets que je leur avais tendus, et je suis

maître de la situation en Espagne, comme dans le reste de

l'Europe.»--Impatienté de cette jactance si peu justifiée à mon sens,

et surtout des moyens honteux qu'il avait employés pour arriver à ses

fins, je lui répondis, mais avec calme, que je ne voyais pas les

choses sous le même aspect que lui, et que je croyais qu'il avait plus

perdu que gagné par les événements de Bayonne. «Qu'entendez-vous par

là? répliqua-t-il.--Mon Dieu, repris-je, c'est tout simple, et je vous

le montrerai par un exemple. Qu'un homme dans le monde y fasse des

folies, qu'il ait des maîtresses, qu'il se conduise mal envers sa

femme, qu'il ait même des torts graves envers ses amis, on le blâmera

sans doute; mais s'il est riche, puissant, habile, il pourra

rencontrer encore les indulgences de la société. Que cet homme triche

au jeu, il est immédiatement banni de la bonne compagnie qui ne lui

pardonnera jamais.» L'empereur pâlit, resta embarrassé, et ne me parla

plus ce jour-là; mais je puis dire que c'est de ce moment que date la

rupture qui, plus ou moins marquée, a eu lieu entre lui et moi. Jamais

il ne prononça depuis le nom de l'Espagne, celui de Valençay, le mien,

sans y joindre quelque épithète injurieuse que lui fournissait son

humeur. Les princes n'avaient pas été trois mois à Valençay qu'il

croyait déjà en voir sortir toutes les vengeances de l'Europe. Les

personnes qui l'entouraient m'ont dit souvent qu'il ne parlait de

Valençay qu'avec embarras, quand ses discours, ses questions portaient

sur ce lieu. Mon absence fut de peu de jours; les princes me revirent

et me reçurent avec une bonté extrême.

Une lettre de Napoléon, que je trouvai à mon retour, mérite d'être

conservée; la voici littéralement:

«Le prince Ferdinand, en m'écrivant, m'appelle son cousin. Tâchez de

faire comprendre à M. de San Carlos que cela est ridicule, et qu'il

doit m'appeler simplement: _Sire_.»

Ajaccio et Sainte-Hélène dispensent de toute réflexion.

Je n'ai joint à ce récit que les pièces absolument nécessaires au

sujet, les autres se trouvant dans les différents écrits qui sont déjà

publiés, ou dans les dépôts qui ne sont pas à ma disposition.

Nos habitudes de château continuèrent quelques semaines encore, et ne

finirent que lorsque le voyage d'Erfurt me rappela à Paris. A mon

départ, les princes vinrent tous les trois me faire leurs adieux dans

mon appartement, les larmes aux yeux; ils cherchaient ce qu'ils

pouvaient me donner comme une marque d'amitié et de reconnaissance,

car c'est ainsi qu'ils s'exprimaient. Chacun d'eux m'offrit le vieux

livre de prières dont il se servait à l'église; je les reçus avec

respect et avec une émotion que je n'aurai jamais la témérité

d'exprimer.

J'ai osé rappeler le mot de reconnaissance dont ils voulurent bien se

servir dans cette occasion, parce que cette expression est si rare

chez les princes qu'elle honore ceux qui l'emploient. C'est pour

échapper à cette noble dette que les anciennes dynasties placent leur

origine dans le ciel; le _Par la grâce de Dieu_ est un protocole

d'ingratitude.

En quittant Valençay, je me rendis à Paris; je n'y passai que peu de

jours avant de partir pour Erfurt, où Napoléon et l'empereur de Russie

devaient se rencontrer. Les détails de cette entrevue auront un

chapitre séparé. Les conversations fréquentes que j'eus alors avec

Napoléon, me mirent dans le cas d'apprendre qu'il méditait le projet

de faire tomber les princes d'Espagne dans un piège que son ministre

de la police générale leur tendait par son ordre. Les suites pouvaient

en être funestes pour eux; je crus qu'il n'y avait pas un moment à

perdre pour les en prévenir, et je fis partir immédiatement pour Paris

M. Mornard, mon secrétaire, qui se rendit auprès du duc de San Carlos

qui était alors dans cette ville, avec une rapidité extrême. Son zèle

et son intérêt pour les princes le firent arriver en quatre jours.

Mon esprit, mon coeur, mes souvenirs étaient remplis d'intérêt pour les

princes d'Espagne. J'ai encore présent l'effet produit sur moi, à la

première entrevue à Erfurt, lorsque l'empereur de Russie, parmi les

choses obligeantes qu'il dit à Napoléon, lui annonça qu'il avait

reconnu son frère Joseph comme roi d'Espagne.

A dater de ce moment, l'existence des princes jusqu'à l'époque de leur

retour en Espagne fut sans aucun mouvement; tout ce qu'on peut dire

d'eux pendant ces cinq années, c'est qu'ils vécurent.

M. de La Forest vint négocier à Valençay le traité en vertu duquel le

retour des princes en Espagne était consenti par l'empereur Napoléon,

qui signa le 8 février 1814, à Nogent-sur-Seine, l'ordre de

départ[488]. On voulut donner l'apparence d'un consentement libre à

un ordre, qui était arraché par l'espoir d'empêcher l'armée des

coalisés d'entrer en France par la frontière des Pyrénées. Les formes

respectueuses, que M. de La Forest employa dans tous ses rapports avec

les princes espagnols, durent être d'autant mieux appréciées par eux,

que depuis plusieurs années, ils avaient eu à se préserver des mauvais

procédés et des menées sourdes de MM. de Darberg, Henri, Kolli, et

d'une foule d'autres agents qu'on avait placés près d'eux pour les

garder et les espionner. Avant de quitter le territoire français, les

princes eurent encore à subir une insulte provoquée par le duc de

Feltre, qui, sans en avoir reçu l'ordre de Napoléon, mais dans

l'espérance de lui plaire, fit arrêter sur la frontière l'un d'eux

comme otage.

[488] Le traité de Valençay fut signé le 11 décembre 1813.

L'intégrité de l'Espagne était promise. Les troupes

françaises devaient évacuer le pays, les armées espagnoles et

anglaises ne pas dépasser les Pyrénées. Enfin Ferdinand avait

admis en principe l'idée d'un mariage avec la fille du roi

Joseph. Le traité fut porté par le duc de San Carlos aux

cortès, et Ferdinand quitta Valençay le 3 mars.

Si jamais le succès d'une entreprise dut paraître infaillible, c'était

assurément celui d'une entreprise où la trahison avait tout combiné,

de manière à ne laisser rien à faire à la force des armes. Il devait

sembler impossible que l'Espagne, envahie avant de s'en douter, privée

de son gouvernement et d'une partie de ses places fortes, avec une

armée régulière médiocre en nombre, plus médiocre en qualité, sans

concert entre ses provinces et presque sans moyen d'en établir un, pût

songer un moment à faire résistance, ou à la tenter autrement que pour

sa ruine. Ceux qui connaissaient l'Espagne et les Espagnols en

jugeaient autrement, et ne se trompèrent point. Ils prédirent que la

fierté espagnole ne calculerait ni son dénûment ni les dangers, et

trouverait dans l'indignation et le désespoir une vigueur et des

ressources sans cesse renaissantes.

Napoléon, en menaçant l'Angleterre d'une descente, l'avait forcée à se

créer une armée de terre considérable, et avait ainsi, sans le

prévoir, préparé des secours à la Péninsule. Dix-sept mille Anglais et

quelques milliers de Portugais, firent évacuer le Portugal par les

Français, qui depuis, y rentrèrent momentanément, mais sans pouvoir

s'y établir. Les Portugais eurent bientôt une armée nombreuse, brave

et disciplinée, et devinrent, avec les Anglais, les auxiliaires et les

appuis de la résistance qui avait éclaté en même temps sur tous les

points de l'Espagne, et qu'on n'aurait pu comprimer partout, qu'avec

des armées immenses qu'il était impossible de maintenir dans ce pays,

parce qu'il était impossible de les y nourrir. Le titre d'invincible

que de continuelles victoires sur des armées régulières avaient

attaché au nom de Napoléon, devint contestable, et c'est de l'Espagne

que l'Europe apprit qu'il pouvait être vaincu, et comment il pouvait

l'être. La résistance des Espagnols, en préparant par l'exemple celle

que les Russes firent plus tard, amena la chute de l'homme qui s'était

promis à lui-même la domination universelle. Ainsi se vérifia ce

qu'avait dit Montesquieu des projets de monarchie universelle: _qu'ils

ne pouvaient échouer sur un seul point qu'ils n'échouassent partout._

Aux premiers indices qu'on eut en France des projets de Napoléon sur

l'Espagne, quelques personnes dirent: Cet homme entreprend une chose

qui, si elle échoue, le perdra; et si elle réussit, perdra l'Europe.

Elle a assez échoué pour le perdre, et peut-être a-t-elle assez réussi

pour perdre l'Europe.

Ferdinand VII, à Valençay, s'humilia sans mesure sous la main de son

oppresseur, au point de le féliciter de ses victoires sur les

Espagnols. A peine remonté sur le trône, sans distinguer ses sujets

fidèles de ceux qui, portant dans les cortès l'esprit révolutionnaire,

voulaient anéantir la puissance royale pour y substituer la leur

propre, Ferdinand VII a condamné à l'exil, aux fers, à la mort même,

ceux qui avaient enflammé pour sa défense leurs compatriotes, ceux

dont la constance avait brisé ses fers à lui, ceux par qui il régnait.

Tout ce qu'il avait montré d'abattement dans l'infortune, s'était

changé en un amour furieux du pouvoir absolu. Les Anglais qui se

vantent d'être les libérateurs de l'Espagne, qui auraient dû stipuler

pour elle, qui le pouvaient, ne l'ont pas fait. Ils se sont bornés à

faire des représentations dont il était aisé de prévoir l'inutilité,

et au succès desquelles on est fondé à croire qu'ils étaient fort

indifférents, car ils ne haïssent la tyrannie au dehors, que lorsque,

comme sous Napoléon, elle menace leur existence, et ils se plaisent,

n'en citons pas les exemples, à faire tourner l'asservissement des

peuples au profit de leur orgueil ou de leur prospérité. Plus d'avenir

dans l'esprit aurait inspiré d'autres vues au ministère qui gouvernait

l'Angleterre à cette époque.

FIN DE LA QUATRIÈME PARTIE

CINQUIÈME PARTIE

ENTREVUE D'ERFURT

(1808)

ENTREVUE D'ERFURT

(1808)

L'empereur Napoléon, dans les conférences qui précédèrent le traité de

Tilsitt, parlait souvent à l'empereur Alexandre de la Moldavie et de

la Valachie comme de provinces qui devaient un jour être réunies à la

Russie; en ayant l'air de céder à un entraînement, et de se soumettre

aux décrets de la Providence, il plaçait dans le nombre des choses

inévitables le démembrement de la Turquie européenne. Il traçait

alors, comme par inspiration, les bases générales d'un partage de cet

empire, partage auquel l'Autriche devait être appelée, plutôt pour

satisfaire son orgueil que son ambition. Des yeux exercés pouvaient

s'apercevoir de l'effet que toutes ces chimères produisaient sur

l'esprit de l'empereur Alexandre.

Napoléon l'observait avec soin; et au moment où il vit qu'il avait

séduit son imagination, il annonça que des lettres de Paris pressaient

son retour, et demanda que l'on s'occupât, sans perdre un moment, de

la rédaction du traité. Mes instructions au sujet de ce traité,

portaient que je ne devais y laisser rien introduire de relatif au

partage de l'empire ottoman, ni même à la destination future des deux

provinces de Valachie et de Moldavie; je les exécutai strictement.

Ainsi Napoléon quitta Tilsitt, après s'être ménagé un avenir qu'il

pouvait arranger à son gré, pour l'accomplissement de ses autres

desseins. Il restait libre, tandis que par ses espérances de tout

genre, il avait enlacé l'empereur Alexandre, et qu'il l'avait, en

outre, placé, relativement à la Turquie, dans une situation équivoque,

d'où le cabinet des Tuileries pouvait faire sortir de nouvelles

prétentions laissées entières dans le traité.

Ce fut à un cercle de la cour, à Paris, dans le mois de janvier 1808,

que Napoléon fit un premier essai pour tirer parti de cette position.

Il s'approcha de M. de Tolstoï[489], alors ambassadeur de Russie, le

prit à part, et tout au milieu d'une conversation où il faisait valoir

les avantages de la Valachie et de la Moldavie pour la Russie, il

hasarda de parler de compensations pour la France, et indiqua la

Silésie comme la province qui lui conviendrait davantage. Dans cette

occasion, comme dans toutes celles où il méditait quelque nouvel

agrandissement, il se montra effrayé de l'ambition de l'Angleterre,

qui, disait-il, ne voulait entendre à aucune proposition de paix,

l'obligeait à recourir à tous les moyens commandés par la prudence,

pour diminuer la force des puissances avec lesquelles on était fondé

de lui croire des intelligences. Pour le moment, ajouta-t-il, il faut

éloigner toute idée de partage de l'empire ottoman, parce que faire

une entreprise sur la Turquie sans avoir de grands moyens maritimes,

ce serait mettre ses possessions les plus précieuses à la merci de la

Grande-Bretagne.

[489] Pierre comte Tolstoï, né en 1769, fit ses premières

armes sous les ordres de Souwaroff, et devint général en

1805. Après Friedland, il fut employé dans les négociations,

et en 1807, il fut nommé ambassadeur à Paris. Napoléon

demanda et obtint peu après son rappel. En 1812, il commanda

les milices de Moscou, et fit les campagnes de 1813 et 1814.

Plus tard il devint directeur des colonies militaires, fit la

campagne de Pologne en 1834, devint président du département

des affaires militaires au conseil de l'empire, et mourut en

1844. Il était le frère du grand maréchal comte Tolstoï.

M. de Tolstoï, dont le rôle était d'écouter, et qui était peu propre à

en remplir un autre, rendit compte à sa cour de l'insinuation qui lui

avait été faite. Elle fut fort mal accueillie par l'empereur

Alexandre, qui dit assez vivement à l'ambassadeur de France[490] «Je

ne puis croire ce que je viens de lire dans les dépêches de Tolstoï;

veut-on déchirer le traité de Tilsitt? Je ne comprends pas l'empereur!

Il ne peut pas avoir l'intention de me donner un embarras personnel.

Il doit au contraire me dégager aux yeux de l'Europe, en mettant

promptement la Prusse dans la situation qui a été déterminée par le

traité. Ceci est réellement une affaire d'honneur pour moi.» Cet

incident donna lieu à quelques explications qui ne se terminèrent que

par une lettre de l'empereur Napoléon parvenue à Pétersbourg vers la

fin de février 1808[491]. Cette lettre renfermait: 1° le désistement

implicite de toute prétention sur la Silésie; 2° de nouvelles idées

sur un partage de la Turquie; 3° un projet pour porter la guerre dans

l'Inde; 4° la proposition, ou d'envoyer une personne sûre à Paris pour

y traiter de ces grandes questions, si l'empereur Alexandre ne pouvait

y venir lui-même, ou de convenir d'un lieu où les deux empereurs

pourraient se rendre.

[490] Le général Caulaincourt, duc de Vicence.

[491] Lettre du 2 février 1808. (_Correspondance de Napoléon

Ier_, t. XVI, p. 498).

Il est à remarquer que la lettre de l'empereur Napoléon, en proposant

un partage de la Turquie, ne spécifiait aucune des bases d'après

lesquelles il devait être fait. Ainsi, à l'exception de la difficulté

relative à la Silésie qui se trouvait levée, les choses restaient à

peu près dans le même état d'incertitude. Cependant, l'empereur

Alexandre se sentit si soulagé de n'avoir plus à lutter pour les

intérêts particuliers du roi de Prusse, qu'il reçut cette lettre avec

un plaisir extrême et se décida immédiatement à avoir une entrevue

avec l'empereur Napoléon, auquel il l'écrivit dans sa réponse. Il

demanda cependant cette entrevue, dans la pensée et sous la condition,

qu'auparavant le partage serait réglé, et qu'elle n'aurait pour objet

que de bien s'entendre sur les moyens d'exécution qui devaient être

adoptés, et de rendre, par un engagement d'homme à homme, leur

ratification plus inviolable. C'est dans ce sens que le chancelier, M.

de Romanzoff[492] fut chargé d'entrer en conférence avec l'ambassadeur

de France M. de Caulaincourt.

[492] Nicolas comte Romanzoff, né en 1750, était le fils du

feld-maréchal de ce nom. Il débuta dans la diplomatie, devint

plus tard ministre du commerce, puis ministre des affaires

étrangères à l'avènement d'Alexandre. Il était ardent

partisan de l'alliance française. Aussi dut-il se retirer en

1812. Il vécut dès lors dans la retraite jusqu'à sa mort

(1826).

Mémoires du prince de Talleyrand, Volume 1 · 第 31 / 36 段