était né en 1788. En 1808, il suivit Ferdinand à Valençay, et
ne revint en Espagne qu'en 1814. A la mort du roi son frère,
il réclama inutilement le trône au nom de la loi salique. Le
parti carliste date de cette époque.
L'infant partit avec cette lettre le 9 avril. Il était accompagné de
MM. le duc d'Hijar, Vallejo, Macanaz[480], et du marquis de Feria. A
Bayonne, il trouva M. le duc de Frias, le duc de Médina-Coeli et le
comte de Fernan-Nunès[481], déjà envoyés par le roi Ferdinand pour
complimenter Napoléon, qui, peu de jours après arriva à Bayonne.
[480] Don Pedro Macanaz, né en 1760, fut secrétaire
d'ambassade en Russie. Il accompagna les princes d'Espagne en
France, fut enfermé quelque temps à Vincennes, et gardé
ensuite à Paris en surveillance. En 1814 il devint ministre
de la justice, fut arrêté pour malversations et subit deux
ans de prison. Il mourut peu après.
[481] Le comte de Fernan-Nunès, né en 1778, était l'un des
plus ardents partisans du prince des Asturies. Il accepta
néanmoins la charge de grand-veneur à la cour du roi Joseph,
mais, convaincu de trahison il dut s'enfuir. En 1815, il fut
nommé par Ferdinand ambassadeur à Londres, puis à Paris en
1817. Il mourut en 1821.
La nouvelle de son départ de Paris parvint à Madrid le 11 avril. Le
roi Ferdinand, fatigué de toutes les demandes du grand-duc de Berg,
des instances du général Savary, des conseils de M. de Beauharnais,
prit la résolution de partir le 10 pour Burgos. Ses ministres le lui
avaient unanimement conseillé. Ne voyant au roi, ni le moyen de
négocier, ni le moyen de se défendre, ni celui de fuir, ils pensèrent
qu'il n'y avait pour ce malheureux prince d'autre parti à prendre que
de se remettre avec confiance dans les mains de Napoléon.
On ne pouvait pas négocier puisque Ferdinand VII n'était pas reconnu,
que Napoléon n'avait répondu à aucune du ses lettres, et que l'on
était fondé à soupçonner que les rapports fréquents qui avaient lieu
entre le roi, la reine et le grand-duc de Berg, par l'entremise de la
reine d'Étrurie, avaient pour objet d'engager le roi Charles IV à
revenir sur son abdication. Cette négociation intérieure, qui avait eu
M. de Monthion[482], adjudant général, pour messager, et la reine
d'Étrurie pour instrument, produisit l'acte antidaté du 21 mars, dans
lequel le roi Charles IV déclare:
«Je proteste et déclare que mon décret du 19 mars, par lequel
j'abdique la couronne en faveur de mon fils, est un acte auquel j'ai
été forcé pour prévenir de plus grands malheurs et l'effusion du sang
de mes sujets bien-aimés. Il doit, en conséquence, être regardé comme
de nulle valeur.
»Moi, LE ROI.»
[482] Le général Monthion avait été chargé par Murat de se
rendre auprès de Charles IV, pour le déterminer à protester
contre son abdication en faveur de Ferdinand. (Voir sur cet
épisode les _Mémoires sur les affaires d'Espagne_, par l'abbé
de Pradt.)
La suite naturelle de cette protestation, qui n'était encore que
soupçonnée par les ministres de Ferdinand VII, devait être un recours
du roi Charles à Napoléon contre son fils rebelle et usurpateur.
On ne pouvait pas se défendre; les forces essentielles du royaume
étaient affaiblies par l'absence d'un corps de près de vingt mille
hommes, qui combattait dans le nord de l'Europe avec les armées
françaises, sous le commandement du marquis de La Romana. Ferdinand
VII avait à peine trois mille hommes autour de lui; le peuple était
sans armes, et, lorsque sous un prétexte quelconque, on parlait de
faire approcher de Madrid quelques bataillons, le grand-duc de Berg
s'y opposait avec toute la hauteur que pouvaient lui inspirer les cent
cinquante mille hommes qu'il commandait.
On ne pouvait pas fuir; les moindres préparatifs en auraient dénoncé
le projet; les inquiétudes de ce genre, qu'avait données Charles IV
peu de jours auparavant, tenaient le peuple en grande observation. Le
roi était entouré d'espions; peut-être y en avait-il dans le conseil
même, quoique M. Cavallero et M. Olaguer n'en fussent plus membres et
eussent été remplacés par MM. Penuelas et O'Farril[483]. D'ailleurs,
se retirer sans armée, sans places fortes, sans argent, à Algésiras
même, c'était un parti désespéré. Dans le conseil, il n'y avait point
d'hommes forts.
[483] Don Gonzalo O'Farril, né en 1753 d'une famille
irlandaise au service de l'Espagne, était lieutenant-général
et inspecteur d'infanterie. Il devint en 1808 ministre de la
guerre du roi Ferdinand. Après le départ du roi, il fît
partie de la Junte de gouvernement présidée par l'infant
Antonio. Toutefois, il reconnut le roi Joseph et le servit
avec fidélité. Condamné à mort en 1814 il se réfugia en
France où il mourut.
On savait, en outre, que dans un traité ébauché à Paris vers le 20
mars par M. Izquierdo, Napoléon avait fait insérer parmi les bases
d'un arrangement l'obligation, pour l'Espagne, de lui céder une
portion de son territoire, en fixant à l'Èbre la limite des deux pays.
Personne n'était révolté de cette idée; on trouvait pénible, il est
vrai, la nécessité de faire ce sacrifice, mais on espérait qu'au
moment du mariage, Napoléon abandonnerait ce projet et se bornerait à
assurer la route militaire qui était nécessaire à la France pour
communiquer avec le Portugal et à obtenir, pour le commerce français,
l'introduction libre de droits en France des produits des colonies
espagnoles.
Ferdinand VII, avant de quitter Madrid, chargea des soins du
gouvernement, pour le temps de son absence, une junte, présidée par
l'infant don Antonio[484], son oncle, et composée de MM. Penuelas,
O'Farril et Azanza. Il se fit accompagner de MM. de l'Infantado, San
Carlos, Cevallos, d'Escoïquiz, Musquiz, Labrador[485], et d'une partie
peu considérable de son service. Il n'avait avec lui qu'un seul
escadron des gardes du corps. Deux compagnies des gardes espagnoles et
wallones eurent ordre d'aller l'attendre à Burgos. Il mit trois jours
pour s'y rendre. La détermination que l'on avait prise avait été
précédée de tant d'irrésolution, que tous les motifs de lenteur
convenaient à la disposition dans laquelle étaient le roi et sa suite.
Le roi trouva les chemins couverts de troupes françaises de toutes
armes, et il ne rencontra pas un seul soldat espagnol sur sa route. A
Burgos, le maréchal Bessières était à la tête d'un corps d'environ dix
mille hommes; il offrit au roi, pour se rendre à Vittoria, les relais
préparés pour Napoléon; le roi en profita. Le général Savary qui,
jusque-là, l'avait accompagné, prit les devants et se rendit à
Bayonne, d'où il revint le 18 à Vittoria, avec de nouvelles
instructions. Vittoria était occupée par la première brigade de la
division du général Verdier, qui était composée d'environ quatre mille
hommes. Le général Lefebvre avait amené la veille, de Burgos, deux
cents dragons de la garde, et le lieutenant-colonel Henri s'y
trouvait avec cinquante gendarmes d'élite. Le 20, le maréchal
Bessières devait s'y rendre avec quatre bataillons de la garde de
Napoléon.
[484] L'infant don Antonio, frère du roi Charles IV était né
en 1755. Il avait épousé sa nièce, l'infante Marie-Amélie.
[485] Pedro Gomes Kavelo, marquis de Labrador, né en 1775. Il
était en 1807 ministre d'Espagne à Florence. Il suivit le roi
Ferdinand à Valençay, fut en 1814 nommé conseiller d'État,
ensuite ambassadeur à Paris et plénipotentiaire au congrès de
Vienne. Il devint plus tard ambassadeur à Naples, puis à
Rome, et mourut en 1830.
Le roi Ferdinand VII logea à l'hôtel de ville de Vittoria et s'y
arrêta trois jours. Le général Savary lui apporta une lettre de
Napoléon. Malgré l'obscurité que présentaient quelques expressions de
cette lettre, les difficultés de la situation dans laquelle se
trouvait le roi Ferdinand étaient telles, qu'on était porté à donner
des interprétations favorables à tout ce qui venait de Napoléon, et
cette disposition était la même parmi toutes les personnes attachées
au roi, même parmi celles qui l'avaient précédé à Bayonne. M. de
Fernan-Nunès, MM. d'Hijar, Vallejo et Macañaz mandaient qu'ils
attendaient les plus heureux résultats de l'entrevue des deux
souverains.
Le roi, tout décidé qu'il croyait être à se rendre à Bayonne, aimait à
se faire donner des raisons pour continuer sa route. Plusieurs fois
dans la journée, il prenait l'avis de son conseil, et quoique
l'opinion fût toujours la même, il consultait encore. Les lenteurs
occasionnées par l'inaction dans laquelle on resta pendant trois
jours, donnaient des inquiétudes au général Savary, qui avait ordre
d'amener les princes à Bayonne, de gré ou de force. Les dispositions
étaient faites pour les enlever le 19, si dans la journée du 18 une
dernière tentative, toute encore de persuasion, ne réussissait pas.
L'hôtel de ville devait être entouré le 19, au matin, par l'infanterie
du général Verdier; trois pièces de canon, chargées à mitraille,
devaient être placées aux trois portes de la ville; le général Savary,
à la tête de ses gendarmes, et soutenu par cent vélites, devait forcer
le palais. Toutes ces dispositions devinrent inutiles: le roi annonça
qu'il partirait le 19, à neuf heures du matin. Au moment de monter en
voiture, un instinct populaire réunit une grande foule autour du
carrosse du roi; on coupa les traits des mules; des cris de fureur se
faisaient entendre de toutes parts. Ce tumulte aurait pu devenir fort
sérieux, si le roi ne s'était décidé à faire sur-le-champ une
proclamation dont l'effet sur le peuple fut remarquable: ses cris
devinrent des larmes et, peu après, de l'abattement. Les voitures
purent être attelées; les gardes du corps montèrent à cheval et on
partit. A onze heures du soir, le roi arriva à Irun avec sa suite. Il
descendit chez M. d'Olazabal, dans une maison qui était hors de cette
petite ville. Il y était gardé par un bataillon du régiment du roi. Le
général Savary n'arriva à Irun que le 20, à sept heures du matin. Des
accidents arrivés à sa voiture avaient été cause de ce retard.
Ainsi, le roi et son conseil furent huit heures seuls, sans escorte
française, dans une maison espagnole située sur le bord de la mer, où
plusieurs barques étaient attachées à des pieux placés dans le jardin
même. Le général Savary, en descendant de voiture, se rendit avec
empressement et presque avec inquiétude à la maison où demeurait le
roi, qu'il trouva endormi. A huit heures du matin, on partit pour
Bayonne. Au moment où le roi arriva sur le territoire français, des
détachements de la garde impériale entourèrent sa voiture. Leur nombre
parut à quelques Espagnols trop considérable pour une simple escorte
d'honneur. Cette réflexion, vague d'abord, se changea en un présage
sinistre, lorsqu'en passant à Ogunna, on lut sur un arc de triomphe
ces mots: _Celui qui fait et défait les rois est plus que roi
lui-même._ Une telle inscription devenait pour les princes d'Espagne
une menace effrayante, et leur disait, comme celle du Dante:
_Lasciate ogni speranza, voi ch'entrate._
C'est alors que fut accompli le plus mémorable peut-être de tous les
attentats de Napoléon. Les princes d'Espagne étaient hors du
territoire espagnol, et l'empereur les tenait en son pouvoir.
Leur séjour à Bayonne n'a d'intérêt que par les formes différentes que
l'imagination de Napoléon employa pour s'abuser lui-même, que son
caractère et son esprit lui fournirent pour prolonger de quelques
heures l'erreur de ses simples et malheureuses victimes, et pour
exciter de gigantesques efforts de la part de la France, sans offrir à
son avenir d'autre perspective que de voir un de ses frères placé sur
le trône d'Espagne. Tout ce qui se passa alors se trouve avec détail,
exactitude et intérêt dans l'ouvrage de M. de Pradt[486]; aussi je ne
prétends que suivre, comme un simple fil, les faits particuliers à
chacun des jours que les princes passèrent à Bayonne, avant de se
rendre à Valençay, où je dus avoir l'honneur de les recevoir, et où je
fus assez heureux pour leur éviter peut-être des inquiétudes et des
soucis.
[486] Dominique Dufour de Pradt, né en 1759 à Allanches
(Auvergne), d'une famille noble. Il fut d'abord officier,
mais quitta la carrière des armes pour entrer dans les
ordres. Vicaire général à Rouen, il fut ensuite député du
clergé aux états généraux. Il émigra en 1791, rentra en
France sous le consulat, et devint aumônier de l'empereur,
puis évêque de Poitiers (1805). Napoléon se servit de lui en
1808 dans les affaires d'Espagne, et lui donna peu après
l'archevêché de Malines. Il fut ambassadeur à Varsovie en
1812. En 1814, il fut nommé grand chancelier de la légion
d'honneur. Il fut en 1817 élu député de Clermont-Ferrand. Il
mourut en 1837.--M. de Pradt a beaucoup écrit. L'ouvrage dont
il est fait mention ci-dessus: _Mémoires historiques sur la
révolution d'Espagne_, fut publié à Paris en 1815.
Entre Vidante et Bayonne, le roi Ferdinand trouva l'infant Don Carlos,
qui, accompagné de MM. de Frias, de Médina-Coeli, et de Fernan-Nunès,
venait au-devant de son malheureux frère. Le roi les fit monter dans
sa voiture, et là, il apprit d'eux, avec la plus grande surprise, que
Napoléon leur avait déclaré la veille, à dix heures du matin, que
jamais ils ne retourneraient à Madrid, et qu'un de ses frères à lui,
Napoléon, allait occuper le trône d'Espagne. Je remarque l'heure à
laquelle cette déclaration a été faite, parce qu'elle prouve qu'on
avait eu dix-huit heures pour en faire parvenir la nouvelle à Irun; et
à Irun, comme on l'a vu, le roi Ferdinand pouvait encore se soustraire
à ses ravisseurs. A une lieue de Bayonne, il ne restait plus aux
princes que la triste résignation, ou la confiance dans des raisons
sur la force desquelles il aurait fallu bien de la simplicité pour
compter.
Les voitures s'avançaient vers Bayonne; à midi et demi les princes y
arrivèrent, et peu de moments après, le roi Ferdinand reçut la visite
de Napoléon. Dans ce premier entretien tout fut insignifiant, hors le
mot alarmant de _Elle_ employé par Napoléon; et ce mot, expression
ordinaire d'égards, se trouvait applicable au titre de Majesté comme à
celui d'Altesse Royale. Ferdinand VII s'empressa ensuite de se rendre
au palais pour présenter ses hommages à Napoléon qui lui avait fait la
première visite. Napoléon l'invita à dîner au château de Marrac[487];
il fit engager aussi les ducs de San Carlos, de Médina-Coeli et de
l'Infantado; le prince de Neufchâtel était le seul Français qui se
trouvât à ce dîner. On n'y parla point d'affaires. Le lendemain,
Napoléon accorda des audiences particulières à MM. de San Carlos, de
l'Infantado et d'Escoïquiz; il leur dit qu'il était déterminé à
changer la dynastie qui régnait sur le trône d'Espagne, et, oubliant
qu'il avait répété mille fois que son existence à la tête de la France
était incompatible avec celle d'un prince de la maison de Bourbon sur
un des trônes de l'Europe, il donna avec ruse, pour date et pour motif
à ses projets sur l'Espagne, la proclamation faite par le gouvernement
espagnol à l'époque de la bataille d'Iéna. Elle avait, disait-il, été
regardée en France, si ce n'est comme une déclaration, du moins comme
une menace de guerre; il annonça ensuite, d'une voix ferme, que rien
ne pouvait le faire changer. Là, il s'arrêta, comme pour laisser tout
leur effet aux paroles terribles qu'il venait de prononcer. Après un
moment de silence, qu'il rompit par des expressions plus douces, il
parla du malheur des jeunes princes, et dit, que sa politique étant
véritablement en contradiction avec son coeur, il ne se refuserait à
aucun des moyens de bonheur pour eux, qui seraient compatibles avec le
système qu'il avait adopté. Il alla même jusqu'à offrir au roi
Ferdinand, pourvu qu'il cédât ses droits à la couronne d'Espagne,
l'Étrurie avec le titre de roi, une année de revenu de ce royaume pour
y former son établissement, une de ses nièces en mariage, et dans le
cas où il mourrait sans enfants, la succession établie dans la ligne
masculine des princes ses frères.
[487] Le château de Marrac, situé à un kilomètre au sud de
Bayonne, fut construit en 1707 pour la reine douairière
d'Espagne, veuve de Charles II, réfugiée en France. Napoléon
l'acheta en 1807. Il fut détruit par un incendie en 1825.
Frappés de ce qu'ils venaient d'entendre, MM. de l'Infantado, de San
Carlos et d'Escoïquiz essayèrent de combattre le système de Napoléon,
qui, entrant dans leur situation, mais comme un homme dont les idées
sont irrévocablement arrêtées, les engagea à ne rien omettre de ce
qu'ils auraient pu se reprocher, en retournant près de leur maître, de
ne pas lui avoir répondu. D'un commun accord, ils dirent que l'objet
de l'empereur étant de s'assurer pour toujours l'alliance de
l'Espagne, le caractère du jeune roi et son mariage avec une de ses
nièces, étaient, pour le temps actuel, une garantie préférable à
toutes les autres, et que, si l'on voulait porter ses idées vers un
avenir éloigné, outre que dans les choses humaines la politique se
perd en s'étendant si loin, les descendants d'un prince de la maison
de Napoléon, à proportion de ce qu'ils s'éloigneraient de leur commune
origine, deviendraient indifférents aux sentiments de famille, et
pourraient même, dans l'occasion, supporter impatiemment le joug
qu'imposerait une branche aînée plus puissante. Et avec une expression
noble et touchante, ils ajoutèrent qu'il serait bien difficile à
l'histoire, au burin de laquelle il avait fourni de si belles pages,
de consigner les motifs du dépouillement d'un roi puissant, qui était
venu avec confiance rendre des hommages à un souverain, son allié
depuis dix ans. Puis entrant dans l'examen des conséquences politiques
de la résolution de l'empereur, ils prédirent que les colonies
espagnoles, dont la fidélité sous la dynastie actuelle n'était rien
moins qu'assurée, deviendraient sous une autre dynastie une conquête
de l'Angleterre ou une puissance indépendante; qu'alors l'Angleterre y
verserait le produit de ses manufactures, et que ce nouveau et grand
débouché lui assurerait une supériorité commerciale écrasante pour les
autres puissances du monde. Ces raisons qui avaient plus l'air d'un
acquit de conscience que d'une argumentation dont on pût attendre
quelque avantage, furent données avec de grands développements.
Napoléon les écouta sans montrer aucune impatience, mais il dit que,
depuis longtemps, il avait considéré la question actuelle sous toutes
ses faces, que MM. d'Escoïquiz, de San Carlos et de l'Infantado ne lui
avaient rien indiqué de nouveau et qu'il persistait inébranlablement
dans le système qu'il avait adopté.
MM. de l'Infantado, d'Escoïquiz et de San Carlos se retirèrent et
rendirent compte aux personnes qui avaient accompagné Ferdinand VII,
et qui avaient quelque part dans sa confiance, de la conversation
qu'ils avaient eue avec Napoléon, et ils dirent--croyant faire un acte
de courage--qu'il ne fallait point se refuser à ses offres. Ils
établissaient cette opinion sur la situation du roi et de l'infant qui
se trouvaient entre les mains de Napoléon, sur le nombre des armées
françaises actuellement en Espagne, sur les positions qu'elles y
occupaient, sur la nullité de l'armée espagnole peu nombreuse et
dispersée dans tout le pays, enfin sur la faiblesse du roi Charles IV
qui se prêterait à tout ce que Napoléon voudrait. M. de Cevallos, seul
d'un avis contraire, appuya son opinion sur des considérations très
fortes, et proposa, pour la suite de la négociation, de refuser toute
communication verbale et d'employer les formes par écrit, tout comme
si Napoléon était à Paris, le roi Ferdinand à Madrid, les troupes
françaises en Allemagne, et les armées espagnoles occupant toutes les
places fortes et réunies sur les frontières. Il accusa de faiblesse et
même de lâcheté, les membres du conseil qui montraient une opinion
différente de la sienne; il soutint qu'il ne fallait entendre à aucun
arrangement dont la cession de la couronne serait la base, et il
demanda que tous les membres du conseil, ayant à répondre de leur
opinion devant la nation espagnole, l'exprimassent par écrit.
Le courage leur vint, lorsqu'ils n'avaient plus besoin que de
résignation. N'est-il pas remarquable que les mêmes hommes qui, en
Espagne, n'avaient su résister ni au prince de la Paix, ni au
grand-duc de Berg, ni au général Savary, crussent faire quelque chose,
en établissant à Bayonne, par écrit, les droits des princes, les
principes des abdications, les dangers que l'on courait au sujet des
colonies, etc.?
MM. de l'Infantado et d'Escoïquiz furent chargés d'annoncer à Napoléon
la détermination que les princes avaient prise de nommer un
plénipotentiaire, qui serait autorisé à traiter par écrit les points
qui étaient à régler. Napoléon, tout en disant que la résolution du
conseil des princes ne lui paraissait pas propre à avancer les
affaires, se prêta à nommer un plénipotentiaire. Il dit à MM. de
l'Infantado et d'Escoïquiz qu'il donnerait ses pouvoirs à M. de
Champagny, son ministre des relations extérieures. Il demanda ensuite
quelle était la personne à laquelle les princes donneraient leurs
pouvoirs. M. de l'infantado dit qu'il était probable que ce serait
parmi les Espagnols servant dans le département des affaires
étrangères, que les princes choisiraient leur plénipotentiaire, et il
nomma comme attachés à cette carrière, MM. de Cevallos, de Labrador,
Musquiz, Vallejo et Macañaz. Au nom de M. de Labrador, Napoléon fit
quelques réflexions qui, par leur désobligeance, honorent le caractère
et l'esprit de ce ministre.
MM. de l'Infantado et d'Escoïquiz rendirent compte au conseil du roi
de leur nouvelle conférence avec Napoléon. On proposa sur-le-champ de
nommer un plénipotentiaire, et M. de Cevallos ne vit dans l'opinion
de Napoléon sur M. de Labrador, qu'un motif de plus pour le proposer
au conseil. Le roi se rendit à cet avis et désigna M. de Labrador.
Celui-ci eut une conférence avec M. de Champagny qui lui demanda,
comme acte préliminaire, la cession de la couronne d'Espagne. M. de
Labrador déclara _qu'il n'en avait pas, et que par Dieu, il espérait
n'en avoir jamais le pouvoir_. On rompit la conférence, et pendant que
le conseil était à discuter la question de savoir si on donnerait ou
ne donnerait pas les pouvoirs nécessaires pour continuer la
négociation, Napoléon envoya chercher M. d'Escoïquiz et lui dit que
si, avant onze heures du soir, il ne lui apportait pas la renonciation
formelle du roi Ferdinand au trône d'Espagne et sa demande pour
obtenir celui d'Étrurie, il traiterait avec le roi Charles IV, qui
devait arriver le lendemain. M. d'Escoïquiz rendit compte au conseil
du roi de la volonté de Napoléon. M. de Cevallos supplia le roi de se
refuser nettement aux propositions qui lui étaient faites. Le jour
suivant M. d'Escoïquiz hasarda de parler encore de la Toscane à
Napoléon, qui, sans entrer en matière, lui dit: «--Mon cher, il n'est
plus temps.»
Le 30, à quatre heures du soir, Charles IV et la reine arrivèrent à
Bayonne. Napoléon avait envoyé un de ses chambellans les complimenter
à Irun. Dans la voiture qui suivait celle du roi, était la duchesse
d'Alcudia, fille du prince de la Paix. Des ordres avaient été donnés
pour que l'entrée du roi et de la reine à Bayonne fût très brillante.
Les princes, leurs enfants, avaient été au-devant d'eux, et rentrèrent
à leur suite dans la ville. Le prince de la Paix, que les instances du
grand-duc de Berg avaient arraché de Villa-Viciosa, quitta la maison
particulière où il logeait, et vint demeurer avec le roi et la reine.
L'arrivée du roi Charles changea la marche des affaires. Il consentit
à tout. Napoléon fit dire au roi Ferdinand, par M. d'Escoïquiz, que le
roi Charles ayant protesté contre son abdication, le devoir du prince
des Asturies était de lui rendre la couronne par une renonciation pure
et simple. Le conseil engagea Ferdinand VII à annoncer sa soumission,
mais à proposer de ne faire l'acte de renonciation qu'à Madrid.