Pendant l'instruction du procès, le nombre des troupes françaises

entrées dans le royaume augmentait, et elles prenaient des positions

rapprochées de Madrid, telles que celles de Ségovie, Avila[468],

Olmedo et Aranda de Duero. Ces positions qui n'étaient pas dans la

direction qu'indiquait une expédition venant de France pour aller en

Portugal, et la manière dont on s'empara de Pampelune et de

Barcelone[469] pouvaient faire croire à quelques intentions menaçantes

pour l'Espagne elle-même. Des explications entre les deux

gouvernements dissipèrent un moment les inquiétudes, mais pas assez

cependant pour que le prince de la Paix ne crût pas devoir donner

l'ordre aux troupes espagnoles qui marchaient vers le Portugal, sous

le commandement du lieutenant général Solano[470], de faire un

mouvement rétrograde. L'ambassadeur de France eut l'air de l'ignorer,

et reçut au bout de quelques jours l'ordre de dire que le gouvernement

espagnol par le mouvement qu'il venait de faire faire à ses troupes,

manquant aux dispositions convenues et nécessaires pour l'occupation

du Portugal, l'empereur se trouvait obligé pour le succès de

l'expédition, de faire entrer en Espagne des forces plus considérables

que celles dont le traité autorisait l'introduction. Dans la crainte

d'un contre-ordre du gouvernement espagnol à ses troupes qui, en

effet, arriva peu de temps après, Napoléon fit faire aux siennes des

marches forcées, et il occupa en peu de jours d'autres places

frontières de Catalogne, de Navarre et de Guipuscoa, telles que

Figuière, Saint-Sébastien, etc.

[468] Ségovie et Avila ne sont situées qu'à environ 80

kilomètres nord-ouest de Madrid.

[469] Ces deux villes furent enlevées de vive force et par

surprise par les troupes françaises.

[470] Don Francisco Solano, marquis del Socorro (1770-1808).

Fervent admirateur et partisan de la France, il servit comme

simple soldat dans l'armée de Moreau. Nommé plus tard

capitaine-général de l'Andalousie, il chercha à prévenir puis

à apaiser l'insurrection, et fut assassiné à Cadix dans une

émeute.

La cour d'Espagne voulait paraître rassurée; les communications entre

les deux gouvernements suivaient l'ordre ordinaire, pendant que le

pays était envahi, sans rien comprendre à de si graves événements. Le

prince de la Paix commença toutefois à perdre un peu de la confiance

qu'il avait dans Napoléon, et songea à se diriger, avec la famille

royale, vers le port de Cadix. Sans oser d'abord avouer tous ses

projets, il se borna à proposer un voyage en Andalousie. Le 13 mars

1808, il en fit la proposition au roi qui adopta le plan, et donna

cette nuit-là même les ordres nécessaires au marquis de Mos, grand

maître du palais, au premier secrétaire d'État, Don Pedro

Cevallos[471], et au marquis de Cavallero, ministre de la justice. Ce

départ, d'abord fixé à un jour très proche, fut remis au 16 mars, ce

qui donna le temps au marquis de Cavallero de s'opposer à un projet

qu'il désapprouvait. Son avis particulier était que le roi devait

attendre à Madrid ou à Aranjuez l'arrivée de Napoléon, pour prendre

avec lui une détermination sur les affaires politiques des deux pays.

Les raisons données par le marquis de Cavallero au roi, en présence de

la reine, produisirent assez d'impression pour faire révoquer l'ordre

du départ, qui commençait à n'être plus un secret. Les réquisitions

faites pour se procurer des voitures et des chevaux de transport, le

départ de madame Tudo[472] qui avait traversé Aranjuez en voiture de

voyage menant avec elle ses enfants; toutes ces circonstances

rapprochées avaient causé de l'agitation dans le peuple.

[471] Don Pedro Cevallos, né en 1764, était ministre des

affaires étrangères. Très attaché au prince des Asturies, il

fut constamment l'adversaire du roi Joseph, et devint le chef

de la Junte nationale. Au retour de Ferdinand, il rentra au

ministère et fut ensuite nommé ambassadeur à Naples, puis à

Vienne. Il fut disgracié en 1820, et mourut en 1840. Il avait

épousé une nièce du prince de la Paix.

[472] Doña Josefa Tudo était la maîtresse du prince de la

Paix.

Un décret mal rédigé dont l'objet était de rassurer et qui produisit

un effet contraire, accrut l'indignation déjà si forte contre le

prince de la Paix. On l'accusa hautement d'avoir conseillé au roi

d'abandonner Madrid. Ce conseil, disait-on, ne pouvait venir que d'un

homme qui avait cherché à faire passer dans l'âme du roi ses craintes

personnelles; le moment est venu, ajoutait-on, de délivrer le pays de

son oppresseur. Les gardes du corps qui, depuis plusieurs mois

n'avaient pas reçu leur solde, se montraient mécontents d'un

déplacement onéreux pour eux; les domestiques du palais, dont les

gages étaient également en retard, et qui trouvaient quelques secours

à Madrid et à Aranjuez étaient dans la plus grande inquiétude. Leurs

craintes se répandirent dans le bas peuple; l'agitation se manifestait

depuis plusieurs jours; la haine que le peuple portait au prince de la

Paix était encore augmentée par les instigations de ceux qui,

craignant son retour et ses vengeances, l'auraient vu, sans peine,

succomber dans une émeute. Les mouvements populaires sont bien

commodes pour les intrigants; les fils s'y rompent, et les recherches

deviennent impossibles. Aucune mesure de précaution n'avait été prise;

il n'y avait à Aranjuez que le nombre de troupes nécessaire pour le

service ordinaire; et encore n'avait-on pas choisi celles sur

lesquelles on pouvait compter davantage. Deux régiments suisses,

fidèles et disponibles, avaient été laissés et presque oubliés à

Madrid.

Dans cet état de choses, le plus léger événement pouvait avoir des

suites incalculables. La nuit du 17 au 18 mars avant minuit, une

querelle, dans laquelle il y avait eu quelques coups de pistolet tirés

entre une patrouille de carabiniers et des gardes du corps, devint le

signal de l'insurrection. Le peuple parut en foule; sa passion le

porta vers la maison du prince de la Paix; il en enfonça les portes.

Les gardes du corps qui étaient à Aranjuez et les gardes espagnoles et

wallones, ne consultant que leur devoir, accoururent pour arrêter le

désordre. Malgré tous leurs efforts, la maison fut pillée; on n'y

trouva pas le prince qui s'était réfugié dans les combles, à une place

que, par prévoyance, il avait fait préparer, et que chaque année de

son administration avait rendue plus nécessaire. Le peuple, au milieu

de ce tumulte, s'attacha à témoigner par les cris de: «A bas Godoï!

vive le roi! vive la reine! vive le prince des Asturies!» quel était

véritablement l'objet de sa haine; il donna même des marques d'égards

à la princesse de la Paix que l'on conduisit au palais avec la

duchesse d'Alcudia, sa fille. L'effervescence dura toute la nuit, et

au point du jour, le peuple, voulant montrer au roi son respect et son

attachement, se porta à la place du palais, demandant à voir le roi

qui vint sur le balcon avec toute la famille royale; et là, à

plusieurs reprises, ils furent applaudis et accueillis par les plus

vives démonstrations d'amour et de fidélité. Quelques signes de bonté

et de sensibilité du roi, et la condescendance qu'il eut de déclarer

lui-même qu'il ôtait au prince de la Paix les emplois de généralissime

et d'amiral, suffirent pour faire retirer cette multitude et pour

rétablir ce jour-là la tranquillité.

Les troupes, rassurées sur les dispositions du peuple envers le roi,

virent avec plaisir l'humiliation du prince de la Paix. On le croyait

en fuite, et la foule qui d'abord ne semblait vouloir qu'en être

délivrée, se retirait et paraissait satisfaite. Le 19, le bruit se

répandit dans la ville que le prince était caché dans sa maison; il y

avait été découvert par un factionnaire qui s'était refusé à lui

donner les moyens de s'échapper. On accourut de toutes parts. Le

prince, apercevant quelques troupes dans la rue, s'y élança; avant de

parvenir aux gardes du corps qui l'entourèrent, il reçut plusieurs

coups à la tête. Le roi, informé de ce qui se passait, pensant que le

prince des Asturies aurait plus de crédit sur le peuple que lui-même,

engagea son fils à aller annoncer à cette foule immense qui était près

du palais, que le prince de la Paix serait jugé. Le prince des

Asturies exécuta promptement les ordres de son père; il s'adressa à

ceux qui paraissaient les plus animés et leur promit, s'ils se

retiraient, que le prince serait conduit en prison et jugé suivant

toute la rigueur des lois. Ces promesses, le chemin que l'on faisait

peu à peu, les soins des gardes du corps firent arriver le prince de

la Paix à la caserne des gardes. On ferma les portes, et il fut

conduit dans une chambre qui, par un de ces hasards destinés à donner

aux hommes de grandes leçons, se trouva être la même que celle qu'il

occupait lorsqu'il était simple garde du corps.

Dans le premier moment, le roi résolut d'envoyer le prince de la Paix

à Grenade, au château de l'Alhambra; on renonça bientôt à ce projet,

parce qu'on craignit que le peuple ne montrât du mécontentement, en

voyant s'éloigner et peut-être s'évader celui dont il demandait le

châtiment.

L'irrésolution dans laquelle l'absence du prince de la Paix laissait

le roi, les inquiétudes qui agitaient son esprit, le peu de confiance

qu'il avait en lui-même, la vie toute matérielle qu'il avait menée

depuis beaucoup d'années, tout enfin lui fit penser que sa santé était

assez affaiblie pour que, dans des circonstances aussi difficiles, il

pût, sans déshonneur, abdiquer la couronne. Peut-être fut-il aussi

déterminé par la crainte qu'il avait, ainsi que la reine, de voir

massacrer sous leurs yeux l'homme qui, depuis si longtemps et avec

tant d'empire, jouissait de leur confiance et de toute leur faveur;

mais enfin, cette détermination, quel qu'en soit le motif, fut prise

sans avoir consulté personne. Le roi fit appeler M. de Cevallos et lui

ordonna de rédiger dans les formes un acte d'abdication. M. de

Cevallos était déjà prévenu de cette résolution du roi par les membres

du corps diplomatique que Sa Majesté avait vus le matin, et devant qui

Elle avait formellement déclaré que les circonstances l'engageaient à

mettre à exécution un projet, que son âge et ses infirmités lui

avaient fait concevoir depuis longtemps, et qu'Elle allait remettre la

couronne en des mains plus jeunes et plus capables d'en soutenir le

fardeau. Le roi, adressant ensuite directement la parole à M. de

Strogonoff[473], ministre de Russie, lui dit, avec un air de

satisfaction, que jamais il n'avait pris une résolution qui lui fût

plus agréable. Son langage resta le même pendant tout le jour avec

les personnes qu'il eut occasion de voir, et particulièrement avec ses

ministres, le capitaine des gardes du corps et le colonel des gardes

wallones.

[473] Grégoire Alexandrowitch, comte Strogonoff, ambassadeur

de Russie à Constantinople, puis à Madrid et à Londres. Il

mourut en 1857.

Le 19 au soir, l'acte d'abdication étant signé et revêtu de toutes les

formalités nécessaires, le roi ordonna au prince des Asturies de se

rendre auprès de lui, le lui communiqua, et le fit publier. Le prince,

immédiatement après avoir baisé la main du roi son père reçut par son

ordre les félicitations et les hommages de la maison de Sa Majesté et

de toute la cour. Le nouveau roi, voulant que le premier acte de son

règne fût agréable au roi son père, prit sur-le-champ, les mesures

qu'il jugea les plus propres à arrêter les mouvements du peuple, qui,

à Madrid, se dirigeaient contre les parents et les amis du prince de

la Paix. Les ministres du roi Charles IV furent conservés dans leurs

emplois, à l'exception de M. Solar, qui, partisan du prince de la Paix

avait été obligé dans les premiers moments des troubles d'Aranjuez de

se tenir à l'écart. On le remplaça par M. d'Azanza[474], ancien

vice-roi du Mexique: le duc de l'Infantado, auquel l'opinion publique

était favorable, devint président du conseil de Castille et colonel

des gardes espagnoles. Le prince de la Paix fut transféré à Pinto sous

la garde du lieutenant général, marquis de Castellar.

[474] Don Joseph Miquel de Azanza, né en 1746, fut d'abord

chargé d'affaires en Russie puis en Prusse. Il entra ensuite

dans l'armée, fut nommé ministre de la guerre en 1795, puis

vice-roi du Mexique. Revenu en Espagne en 1799, il devint

ministre des finances à l'avènement de Ferdinand (1808). Il

fut un des premiers à se rallier au roi Joseph, devint

ministre de la justice, puis des affaires étrangères. Exilé

en 1814, il se réfugia en France où il mourut.

Ces premières dispositions prises, le nouveau roi crut qu'il était

convenable qu'il se rendît à Madrid, et qu'il y passât quelque temps.

Cette résolution, à laquelle il fut porté par les instances du peuple

de la capitale, et peut-être aussi par le secret désir qu'il avait de

voir donner une sanction générale aux actes brusques et importants qui

s'étaient passés à Aranjuez, peut avoir eu une influence majeure sur

les destinées de l'Espagne, puisque par cette démarche, Ferdinand se

fermait le chemin de l'Andalousie. Cette réflexion échappa sans doute

au grand-duc de Berg[475] qui informé du projet du roi, engagea M. de

Beauharnais à se rendre à Aranjuez, pour dissuader Sa Majesté de venir

à Madrid, tant que les troupes françaises y seraient. Le roi, en

refusant d'accéder à la proposition que lui faisait l'ambassadeur, mit

en avant les engagements qu'il avait pris avec sa capitale.

[475] Murat, grand-duc de Berg, était alors lieutenant de

l'empereur en Espagne, et résidait à Madrid.

L'arrivée du roi à Madrid annoncée par une proclamation, eut l'effet

de rétablir l'ordre dans la ville. Les habitants de toutes les classes

se portèrent à sa rencontre, et avec les expressions les plus vives et

les plus sensibles, lui témoignèrent leur allégresse, et montrèrent

les espérances que le nouveau règne leur inspirait.

L'objet, qui dans ce moment remplissait toutes les têtes et occupait

uniquement, ne laissait pas apercevoir dans quelle situation se

trouvait le pays. A peine si quelques habitants de Madrid, savaient

que la ville était entourée de soixante mille Français; et le 23 mars,

lorsque le grand-duc de Berg, suivi de son état-major, était entré

dans Madrid, il avait étonné la plus grande partie des habitants qui

ignoraient son arrivée dans le royaume, et il n'avait effrayé

personne. L'espèce d'étourderie révolutionnaire qui agitait les

esprits, portait la multitude à croire qu'il n'y avait pas de dangers

dont ne pouvaient triompher les hommes qui avaient abattu la puissance

du prince de la Paix.

Le lendemain de l'arrivée du roi Ferdinand VII à Madrid, les ministres

étrangers, à l'exception de l'ambassadeur de France, du ministre de

Hollande et du chargé d'affaires de Saxe[476], se présentèrent au

palais pour avoir l'honneur de faire leur cour au nouveau roi.

[476] Le ministre de Hollande était M. de Verhuel, et le

chargé d'affaires de Saxe, le baron de Forell.--On sait que

Louis Bonaparte était alors roi de Hollande et que le roi de

Saxe était entièrement dévoué à Napoléon, ce qui explique la

réserve des deux diplomates.

M. de Beauharnais, l'ambassadeur de France, le vit en particulier, et

lui annonça la prochaine arrivée de l'empereur en Espagne. Les

relations qu'il avait eues précédemment avec le roi, l'autorisaient à

croire qu'il pouvait lui conseiller d'aller au-devant de Napoléon. Il

l'engagea même à poursuivre son voyage jusqu'à Bayonne, l'assurant que

l'empereur, sensible à cette preuve de confiance, ne tarderait pas un

moment à le reconnaître comme roi d'Espagne, et à lui accorder en

mariage une de ses nièces. L'ambassadeur ajouta ensuite qu'il était

convenable que le roi prît les précautions nécessaires pour mettre la

vie du prince de la Paix hors de tout danger, et donnât des ordres

pour qu'on suspendît la procédure commencée contre lui. Le grand-duc

de Berg qui vit deux fois le roi Ferdinand VII chez la reine

d'Étrurie, lui tint le même langage, avec cette différence qu'en

parlant du prince de la Paix, ses expressions étaient moins mesurées,

que celles de M. de Beauharnais. L'un et l'autre, en adressant la

parole au roi, ne se servirent que du titre d'Altesse Royale; ils

mirent même quelque affectation à répéter cette qualification. Le roi

ne prit avec eux aucun engagement; ses réponses furent polies, et un

peu d'embarras l'aida à les rendre fort laconiques.

Les circonstances difficiles dans lesquelles se trouvait le roi

Ferdinand l'engagèrent à se former immédiatement un conseil

particulier. Il le composa de MM. de l'Infantado, d'Escoïquiz, de San

Carlos[477], de Cevallos, Cavallero, Olaguer et Gil de Lemos. Le duc

de San Carlos eut la place de grand maître de la maison du roi, le

marquis de Mos qui la remplissait ayant été destitué. Le roi chargea

particulièrement M. d'Escoïquiz de suivre toutes les affaires que le

cabinet devait avoir à traiter avec l'ambassadeur de France et le

grand-duc de Berg. Le choix de M. d'Escoïquiz avait été déterminé par

l'idée que l'ambassadeur de France, dans la position duquel on croyait

voir une sorte de gêne, serait plus à son aise, ou, ce qui était

également instructif, plus embarrassé avec M. d'Escoïquiz qu'avec

aucun autre membre du conseil.

[477] Don Joseph Michel de Carvajal, duc de San Carlos, né en

1771, fut maréchal de camp, puis chambellan du prince des

Asturies et gouverneur de ses enfants. Vice-roi de Navarre en

1807, il fut compromis dans le complot de l'Escurial et

disgracié en 1808. Ferdinand le rappela dans son conseil. Le

duc suivit son maître à Valençay, mais fut bientôt après

interné à Lons-le-Saunier. Il revint en Espagne en 1814, fut

nommé ministre d'État, puis ambassadeur à Vienne (1815) et à

Londres (1817). Lors de la révolution de 1820, il se retira à

Lucques où régnait une infante d'Espagne (la duchesse

Marie-Louise, ancienne reine d'Étrurie) et fut nommée par

elle ministre en France. Après le retour de Ferdinand il

devint ambassadeur d'Espagne à Paris. Il mourut en 1828.

La première conférence de M. d'Escoïquiz avec l'ambassadeur de France

eut lieu peu de jours après; mais elle ne jeta aucun jour sur l'état

des affaires. Le grand-duc de Berg y assistait; leur langage fut le

même. A travers la volubilité menaçante de Murat, et les paroles

douces, vagues et réservées de M. de Beauharnais, M. d'Escoïquiz crut

voir que l'intérêt véritable des deux personnages principaux que l'on

supposait agir par ordre direct de Napoléon, portait spécialement sur

le voyage de Ferdinand VII à Bayonne, où il devait trouver l'empereur,

et sur la suspension du procès du prince de la Paix. M. de

Beauharnais, contenu et dirigé dans cette conférence par le langage du

grand-duc de Berg, s'aperçut qu'il n'avait pas été jusqu'alors dans le

sens véritable de son gouvernement, et comme les gens qui changent

d'opinion, non par réflexion mais uniquement par intérêt, il se jeta

sans aucune réserve dans toutes les idées du grand-duc de Berg, à qui

il n'inspira pas autant de confiance que son changement lui en fit

perdre dans le parti du roi Ferdinand. Le grand-duc de Berg termina

cette conférence en faisant observer à M. d'Escoïquiz qu'il était

important de prendre des mesures pour faire cesser l'agitation, que

commençait à produire dans le peuple la présence d'un aussi grand

nombre de Français à Madrid.

Ce changement de dispositions envers les Français venait de ce que le

peuple croyait n'en avoir plus besoin. Il s'était délivré par ses

propres efforts de l'oppression du prince de la Paix, et il était

plein de confiance dans le nouveau roi; ainsi, ne regardant plus les

Français comme des libérateurs, il les trouvait des hôtes fort chers

et fort incommodes.

M. d'Escoïquiz rendit compte au conseil de sa conférence avec le

grand-duc de Berg et l'ambassadeur de France. On lui adjoignit pour

la suite des conférences le duc de l'Infantado; et l'un et l'autre

furent chargés par le roi de se rendre auprès de Murat, et de lui dire

que l'intention du roi Ferdinand VII était d'aller à la rencontre de

l'empereur, aussitôt qu'il aurait des nouvelles certaines de son

arrivée sur la frontière, mais que les lettres de France n'apprenaient

point encore son départ de Paris; que, quant au prince de la Paix, il

ne pouvait suspendre son procès, parce que la suite et la publicité de

cet acte de justice étaient un de ses devoirs envers la nation, mais

qu'il promettait que la sentence, quelle qu'elle fût, ne serait

exécutée qu'après avoir été soumise à l'approbation de l'empereur. MM.

de l'Infantado et d'Escoïquiz ajoutèrent qu'on venait de prendre les

mesures les plus efficaces pour rétablir la tranquillité à Madrid, et,

en effet, il avait été ordonné à tous les propriétaires de faire nuit

et jour des patrouilles dans les quartiers qu'ils habitaient. La

garnison de Madrid, sur la demande du grand-duc de Berg, avait été

réduite à deux bataillons de gardes espagnoles et wallones et aux

gardes du corps. Ce peu de troupes était employé à faire exécuter les

ordres des magistrats de police, et à arrêter les querelles qui

pouvaient s'élever entre les habitants de la ville et les Français.

Ces réponses ne satisfirent point Murat, qui, après avoir insisté avec

la plus grande force, à l'égard du sursis du procès du prince de la

Paix, se plaignit amèrement des retards qu'éprouvaient dans

l'exécution et même dans les réponses, toutes les demandes qu'il

faisait pour l'entretien de ses troupes. On put voir dans ces

nouvelles plaintes des motifs d'action indépendante dont il se

servirait suivant ses vues, et cette remarque eut, peu de jours après,

son application. Un corps de troupes à cheval, sous le prétexte de

chercher des fourrages, vint avec de l'artillerie occuper les hauteurs

de Pinto. M. de Castellar instruisit le roi de cette nouvelle

disposition. Après quelque altercation entre le grand-duc de Berg et

le gouvernement espagnol à ce sujet, ce dernier décida que le prince

de la Paix serait transféré de Pinto au château de Villa-Viciosa,

situé à trois lieues de Madrid, et où il n'y avait pas de troupes

françaises.

Le conseil du roi se croyait parfaitement en sûreté de ce côté,

lorsque le grand-duc de Berg fit appeler chez lui M. de l'Infantado et

M. d'Escoïquiz, et leur déclara qu'il avait reçu de nouveaux ordres de

l'empereur pour demander que la personne du prince de la Paix fût

remise entre ses mains. Il s'engageait à faire conduire le prince hors

d'Espagne, et donna sa parole d'honneur que jamais il ne rentrerait

dans le pays, ajoutant que la volonté de l'empereur était si précise,

qu'il était de son devoir de s'emparer par la force du prince de la

Paix, s'il ne lui était pas remis immédiatement. Le roi autorisa MM.

de l'Infantado et d'Escoïquiz à répondre que l'arrivée de l'empereur

était annoncée comme devant être très prochaine, et qu'elle serait si

décisive pour les affaires intérieures de l'Espagne, dont il allait

devenir l'arbitre, que l'on ne doutait pas que le grand-duc ne

retardât jusqu'à ce moment les voies de fait qu'il avait menacé

d'employer. Ils ajoutèrent que, si on recourait à la force pour

enlever le prince de la Paix, sa sûreté serait certainement compromise

par suite du mouvement populaire inévitable que provoquerait une

pareille mesure.

Aux instances menaçantes de Murat se joignirent celles de

l'ambassadeur et du général Savary[478]. Ce dernier, en présentant les

mêmes demandes au nom de l'empereur qu'il avait quitté depuis peu de

jours seulement, apporta des nouvelles positives de son arrivée à

Bordeaux. Il se plut à parler des dispositions de Napoléon pour

Ferdinand VII, en employant toutes les formes qui devaient inspirer de

la confiance. Ainsi, il assurait que le nouveau roi serait reconnu;

que son mariage serait conclu; que l'intégrité de l'Espagne serait

garantie à la première entrevue que le prince aurait avec l'empereur;

et que, pour tant d'avantages, l'empereur voulait seulement entendre

de la bouche du prince à qui il se confiait, que l'Espagne, sous son

autorité, serait une alliée de la France aussi fidèle qu'elle l'avait

été après le pacte de famille.

[478] René Savary, né en 1774 à Marc près Vouziers, entra de

bonne heure à l'armée et était colonel de gendarmerie en

1800. Très attaché à l'empereur, il devint général de

division et duc de Rovigo, et fut nommé ambassadeur à

Pétersbourg en 1807. En 1808, il commanda un instant les

troupes françaises en Espagne. Il devint ministre de la

police en 1810. Condamné à mort par contumace en 1815, il

revint en France et fit casser son jugement. Il vécut dans la

retraite sous la Restauration. En 1831, il fut nommé

gouverneur de l'Algérie, et mourut en 1833.

Les mêmes demandes, les mêmes réponses répétées pendant plusieurs

jours laissèrent les choses dans le même état, jusqu'au 8 d'avril où

le roi après avoir pris l'avis de son conseil, se décida à envoyer

l'infant don Carlos[479] au-devant de Napoléon. Le prince devait aller

jusqu'à Paris même, s'il ne le trouvait pas en chemin. Il était

porteur d'une lettre du roi, son frère, dans laquelle, après avoir

parlé du désir de faire avec l'empereur la plus étroite alliance, et

lui avoir renouvelé la demande d'une de ses nièces en mariage, il

annonçait qu'il irait au-devant de Sa Majesté, dès qu'il la saurait

près des frontières d'Espagne. Il terminait sa lettre en remettant à

la décision équitable de Sa Majesté Impériale, l'affaire du prince de

la Paix.

Mémoires du prince de Talleyrand, Volume 1 · 第 29 / 36 段