l'impératrice Joséphine. Né en 1756, il fut député aux états
généraux, émigra en 1792 et servit dans l'armée de Condé.
Revenu en France en 1800, il fut nommé ambassadeur près le
roi d'Étrurie en 1805, puis à Madrid. Il fut rappelé en 1808
et exilé en Sologne. Pair de France sous la Restauration, il
mourut en 1823.
A cette lettre, qui par la suite devint une des pièces du procès de
l'Escurial, le prince des Asturies répondit par une approbation
complète. Alors M. d'Escoïquiz vit le duc de l'Infantado, et après lui
avoir fait part de cette nouvelle intrigue, il lui demanda de
l'introduire sous quelque prétexte plausible auprès de l'ambassadeur
de France de qui il n'était pas connu. On choisit le prétexte de
présenter à M. l'ambassadeur, qu'en Espagne on supposait amateur de
belles-lettres, un ouvrage intitulé: _le Mexique conquis_, poème
épique composé par M. d'Escoïquiz. L'ambassadeur, sans paraître trop
étonné de sa réputation littéraire, répondit à M. de l'Infantado qu'il
recevait avec plaisir le livre et l'auteur. Après quelques mots du
_Mexique conquis_, et quelques questions ou observations qui se
rapprochaient peu à peu de l'objet de sa visite, M. d'Escoïquiz
s'ouvrit à l'ambassadeur sur le message qu'on lui attribuait, et sur
le désir que le prince des Asturies avait de savoir franchement la
vérité.
M. de Beauharnais montra de l'embarras, tergiversa au sujet du
message, en se bornant à dire qu'une pareille démarche de sa part ne
serait pas convenable envers l'héritier du trône, mais en ajoutant
immédiatement que son estime pour le prince des Asturies était telle,
qu'il serait charmé d'avoir des occasions particulières de faire sa
cour à Son Altesse Royale. M. d'Escoïquiz vit clairement que
l'ambassadeur convenait plus qu'il ne niait. Enhardi par l'indécision
de M. de Beauharnais, il s'expliqua d'une manière plus précise et
amena par là l'ambassadeur à lui dire qu'une lettre du prince entre
ses mains, lui donnerait assez de confiance pour qu'il lui parlât de
choses du plus grand intérêt pour Son Altesse Royale. A quoi M.
d'Escoïquiz répondit en riant, qu'il lui paraissait que les diplomates
consommés aimaient à pouvoir nier les messages, mais qu'un signe
convenu d'avance pouvait produire les mêmes effets, et donner le même
degré de confiance. Il fut donc arrêté entre eux que la cour devant
venir deux ou trois jours après à Madrid, l'ambassadeur se
présenterait, suivant l'usage, à la tête du corps diplomatique chez
Son Altesse Royale, et que là, le prince lui demanderait s'il avait
été à Naples; qu'en quittant l'ambassadeur et passant à un autre
ministre étranger, il tirerait son mouchoir de sa poche et le
garderait un moment dans sa main.
Le 1er du mois de juillet, les ambassadeurs se présentèrent chez
les princes, et Son Altesse Royale fit le signe convenu. Deux jours
après, M. d'Escoïquiz informé de ce qui s'était passé, alla chez
l'ambassadeur de France, qui lui donna les assurances les plus
positives de l'affection que Napoléon portait au prince des Asturies,
de la disposition où il était de le favoriser dans tout ce qui
dépendrait de lui, et du peu d'estime qu'il avait pour le prince de la
Paix. Quelque vagues que fussent toutes ces protestations, M.
d'Escoïquiz, un peu exalté par le nouveau rôle qu'il jouait, et
toujours tourmenté par les inquiétudes que lui causait la position du
prince, aborda la question du mariage, et alla même jusqu'à dire que
le prince laissait à Napoléon le choix de celle de ses nièces qu'il
jugerait devoir lui donner. Le secret fut recommandé de part et
d'autre. M. de Beauharnais écrivit sur-le-champ à Paris, et demanda
les autorisations nécessaires pour faire près du roi Charles IV des
démarches qui empêchassent le prince des Asturies d'être compromis aux
yeux de son père.
La surveillance exercée par le prince de la Paix sur tout ce qui
tenait à l'ambassade de France, avait déterminé M. de Beauharnais et
M. d'Escoïquiz à choisir pour leur première entrevue un endroit écarté
dans le jardin du Retiro. Au bout de vingt jours, M. d'Escoïquiz reçut
un avertissement pour se rendre au lieu convenu, à deux heures après
midi, lorsque la grande chaleur éloignait tout le monde de la
promenade. La réponse que l'ambassadeur avait reçue était assez
insignifiante; elle ne renfermait pas un mot sur la proposition de
mariage. M. de Beauharnais attribua ce silence à ce qu'il n'y avait
rien eu par écrit d'officiel de la part du prince, et il conseilla à
M. d'Escoïquiz de l'engager à écrire directement à Napoléon. M.
d'Escoïquiz trouva cette démarche sujette à trop d'inconvénients, pour
oser la proposer, et il engagea de son côté l'ambassadeur à faire
comprendre dans sa première dépêche, que la position du prince ne
permettait pas une démarche aussi délicate, tant que les choses ne
seraient pas plus avancées. On peut douter d'après le langage vague de
M. de Beauharnais, qu'il eût des instructions positives; mais, soit
qu'il agît pour servir l'intérêt des Beauharnais, ou pour servir
l'intérêt des Bonaparte[462] il créait une intrigue avec le prince des
Asturies; et une intrigue placée là ne pouvait qu'être utile aux vues
de l'empereur. Quoi qu'il en soit, M. de Beauharnais promit d'écrire
de nouveau et de faire parvenir à M. d'Escoïquiz, qui était obligé de
retourner à Tolède, la réponse qu'il recevrait de Napoléon.
[462] Les Beauharnais désiraient que le prince des Asturies
épousât une nièce de l'impératrice Joséphine, tandis que les
Bonaparte voulaient lui faire épouser une fille de Lucien.
L'empereur ne voulait que ce qui serait utile à ses projets.
(_Note du prince de Talleyrand._)
Les choses restèrent dans cet état pendant tout le mois d'août et
pendant presque tout le mois de septembre. C'est le 30 septembre 1807
seulement, que M. d'Escoïquiz reçut à Tolède une lettre de
l'ambassadeur de France dans laquelle se trouvaient comme extraits de
la lettre de Napoléon, les mots suivants soulignés: «....._Je n'achète
point, je ne vends point, je ne fais rien sans garantie. Avez-vous
reçu quelque lettre, quelques mots officiels sur cette affaire?_» Les
termes de brutale franchise employés dans cette lettre engagèrent M.
d'Escoïquiz à se rendre à Madrid. Il y vit M. de Beauharnais au
Retiro. Dans ce rendez-vous, l'ambassadeur se plaignit de ce que le
prince n'avait pas eu de confiance dans sa première proposition; et il
la lui renouvela plus fortement, disant que rien n'était faisable si
Son Altesse Royale n'écrivait pas elle-même. M. d'Escoïquiz, qui
croyait depuis longtemps que l'appui de Napoléon, était le seul moyen
pour le prince d'échapper aux dangers qu'il courait, se laissa
entraîner. Il rédigea un projet de lettre, et après avoir su de M. de
Beauharnais que les termes qu'il employait conviendraient à Paris, il
l'envoya au prince des Asturies qui l'adopta, en fit la copie de sa
propre main et la renvoya à M. d'Escoïquiz pour la remettre à
l'ambassadeur. Il y joignit un billet, par lequel il continuait à
désigner M. d'Escoïquiz comme le seul homme qui eût toute sa confiance
dans cette affaire. La lettre du prince des Asturies fait trop bien
connaître l'esprit général qui dominait à cette époque, pour ne pas la
rapporter dans son entier.
_Le prince des Asturies à l'empereur Napoléon:_
«A l'Escurial, le 11 octobre 1807.
»SIRE,
»Je regarde comme le jour le plus heureux de ma vie, celui auquel j'ai
occasion d'exprimer à Votre Majesté Impériale et Royale, à un héros
destiné par la Providence pour rétablir la tranquillité, l'ordre et le
bonheur dans l'Europe menacée d'un bouleversement total, et pour
affermir les trônes ébranlés, les sentiments d'estime, d'admiration et
de respect que ses brillantes qualités m'inspirent. J'aurais eu, il y
a longtemps, cette satisfaction et celle d'assurer Votre Majesté
Impériale et Royale des vifs désirs que j'ai de voir s'accroître
l'amitié de nos deux maisons, et de voir l'alliance, si avantageuse
aux deux nations, devenir chaque jour plus étroite par le moyen d'un
mariage qui m'unît à une princesse de la famille de Votre Majesté.
Mais les circonstances où je me trouve m'ont obligé à garder le
silence, et ce n'a été qu'en conséquence des explications de M. de
Beauharnais, et de la connaissance qu'il m'a donnée de la volonté de
Votre Majesté Impériale, que je m'y suis déterminé.
»Je crains que cette démarche, si innocente dans les termes où je la
fais et dans la position où je me trouve, ne soit représentée comme un
crime si elle vient à être découverte.
»Votre Majesté Impériale et Royale sait bien mieux que moi que les
meilleurs rois sont les plus exposés à être les victimes des artifices
des hommes ambitieux et intrigants qui les entourent. Notre cour n'en
manque point, et le bon coeur, la droiture même de mes chers et
respectables parents, les exposent davantage à être surpris par leurs
trames déloyales. Je crains donc qu'ils ne les aient prévenus en
faveur de quelque autre projet de mariage pour moi, plus à propos pour
leurs intérêts particuliers, et je prends la liberté de demander les
bons offices de Votre Majesté pour ouvrir les yeux à mes chers
parents, et leur faire adopter l'alliance que j'ai l'honneur de lui
demander.
»La moindre insinuation de Votre Majesté suffira pour faire évanouir
toutes les idées et pour détruire tous les projets de ces malins
égoïstes, auprès de Leurs Majestés mes augustes parents, qui l'aiment
bien sincèrement.
»Quant à moi, rempli de respect et d'obéissance filiale envers Leurs
Majestés, je ne pourrai jouer qu'un rôle passif dans cette affaire,
qui sera celui de me refuser à toute autre alliance qui n'aura pas
l'approbation de Votre Majesté, et j'attendrai de ses bons offices le
bonheur de mes chers parents, celui de ma patrie, et le mien, par le
mariage avec la princesse que j'espère recevoir de leurs mains et de
celles de Votre Majesté impériale et royale.
»Je suis, etc.
»_Signé_: FERDINAND,
Prince des Asturies.»
Le prince de la Paix eut connaissance, par les intelligences qu'il
avait dans la maison de M. de Beauharnais, de ce qui se passait, et il
fit écrire sur-le-champ par le roi une lettre que son ambassadeur, le
prince Masserano[463] eut ordre de porter immédiatement à Napoléon,
dans quelque lieu qu'il fût. Cette lettre, arrivée trois jours avant
le courrier de M. de Beauharnais, parvint à l'empereur à
Fontainebleau. Le roi d'Espagne s'y plaignait fort vivement à Napoléon
de ce qu'il entretenait avec son fils des relations secrètes, et il y
parlait de la lettre que Napoléon avait dû recevoir du prince des
Asturies.
[463] Carlo Ferrero-Fieschi, prince Masserano, capitaine des
gardes de Charles III, ambassadeur à Paris en 1805, puis
grand maître des cérémonies du roi Joseph. Il mourut en 1837.
Pendant quelques semaines, les affaires restèrent en suspens en
Espagne; mais elles prirent tout à coup un aspect nouveau par l'entrée
imprévue d'une armée française dans plusieurs des provinces du
royaume. Le but apparent de cette disposition singulière était, on l'a
vu plus haut, de contraindre la cour de Portugal à séparer sa cause de
celle de l'Angleterre. C'était à la suite des communications faites
par le prince des Asturies et des plaintes adressées contre lui par
son père à Napoléon, que celui-ci parvint, moitié par terreur, moitié
par ambition, à faire consentir le prince de la Paix aux stipulations
des deux traités du 21 octobre 1807, que nous croyons devoir insérer
ici, à cause de leur importance dans la question qui nous occupe. Nous
avons déjà dit que ces traités avaient été négociés à Fontainebleau
dans le plus grand mystère, entre M. Izquierdo, l'agent secret du
prince de la Paix, et M. le maréchal Duroc, c'est-à-dire Napoléon
lui-même.
Voici les traités:
«Sa Majesté l'empereur des Français, roi d'Italie, etc., et Sa Majesté
Catholique le roi d'Espagne, désirant de leur plein mouvement régler
les intérêts des deux États, et déterminer la condition future du
Portugal d'une manière conforme à la politique des deux nations, ont
nommé pour leurs ministres plénipotentiaires, savoir: Sa Majesté
l'empereur des Français, le général de division Michel Duroc, grand
maréchal du palais, et Sa Majesté Catholique le roi d'Espagne, don
Eugène Izquierdo de Ribera y Lezaun, son conseiller d'État honoraire,
etc., lesquels, après avoir échangé leurs pleins pouvoirs, sont
convenus de ce qui suit:
»ARTICLE PREMIER.--Les provinces entre Minho et Duero, avec la ville
d'Oporto[464], seront données en toute propriété et souveraineté à Sa
Majesté le roi d'Étrurie, sous le titre de roi de Lusitanie
septentrionale.
[464] C'est-à-dire la partie nord du Portugal, moins la
province de Tras-os-montes.
»ARTICLE II.--Le royaume d'Alentejo et le royaume des Algarves[465]
seront donnés en toute propriété et souveraineté au prince de la Paix,
pour en jouir sous le titre de prince des Algarves.
[465] Toute la partie méridionale du Portugal, située au sud
du Tage, soit six cent mille habitants environ.
»ARTICLE III.--Les provinces de Beira, Tras-os-montes et l'Estramadure
portugaise[466] resteront en dépôt jusqu'à la paix générale, où il en
sera disposé conformément aux circonstances, et de la manière qui sera
alors déterminée par les hautes parties contractantes.
[466] Toute la partie centrale du Portugal située entre le
Tage et le Douro, et en outre la province de Tras-os-montes,
soit près de la moitié du royaume.
»ARTICLE IV.--Le royaume de la Lusitanie
septentrionale sera possédé par les descendants héréditaires de Sa
Majesté le roi d'Étrurie, conformément aux lois de succession adoptées
par la famille régnante de Sa Majesté le roi d'Espagne.
»ARTICLE V.--La principauté des Algarves sera héréditaire dans la
descendance du prince de la Paix, conformément aux lois de succession
adoptées par la famille régnante de Sa Majesté le roi d'Espagne.
«ARTICLE VI.--A défaut de descendant ou héritier légitime du roi de
Lusitanie septentrionale, ou du prince des Algarves, ces pays seront
donnés par forme d'investiture à Sa Majesté le roi d'Espagne, à la
condition qu'ils ne seront jamais réunis sur une tête, ni réunis à la
couronne d'Espagne.
«ARTICLE VII.--Le royaume de la Lusitanie septentrionale et la
principauté des Algarves reconnaissent aussi comme protecteur Sa
Majesté Catholique le roi d'Espagne, et les souverains de ces pays ne
pourront, dans aucun cas, faire la guerre ou la paix sans son
consentement.
«ARTICLE VIII.--Dans le cas où les provinces de Beira, Tras-os-montes
et l'Estramadure portugaise, tenues sous le séquestre, seraient à la
paix générale rendues à la maison de Bragance, en échange pour
Gibraltar, la Trinité et d'autres colonies que les Anglais ont
conquises sur les Espagnols et leurs alliés, le nouveau souverain de
ces provinces serait tenu envers Sa Majesté le roi d'Espagne aux mêmes
obligations qui liaient vis-à-vis d'elle, le roi de la Lusitanie
septentrionale et le prince des Algarves.
«ARTICLE IX.--Sa Majesté le roi d'Étrurie cède en toute propriété et
souveraineté le royaume d'Étrurie à Sa Majesté l'empereur des
Français, roi d'Italie.
«ARTICLE X.--Lorsque l'occupation définitive des provinces de Portugal
aura été effectuée, les princes respectifs qui en seront mis en
possession, nommeront conjointement des commissaires pour fixer les
limites convenables.
«ARTICLE XI.--Sa Majesté l'empereur des Français, roi d'Italie,
garantit à Sa Majesté Catholique le roi d'Espagne la possession de ses
États sur le continent de l'Europe, au midi des Pyrénées.
ARTICLE XII.--Sa Majesté l'empereur des Français, roi d'Italie,
consent à reconnaître Sa Majesté Catholique le roi d'Espagne, comme
empereur des deux Amériques, à l'époque qui aura été déterminée par Sa
Majesté Catholique pour prendre ce titre, laquelle aura lieu à la paix
générale, ou au plus tard dans trois ans.
»ARTICLE XIII.--Il est entendu entre les deux hautes parties
contractantes qu'elles se partageront également les îles, colonies, et
autres possessions maritimes du Portugal.
»ARTICLE XIV.--Le présent traité sera tenu secret. Il sera ratifié, et
les ratifications seront échangées à Madrid, vingt jours au plus tard
après la date de la signature.
»Fait à Fontainebleau, le 27 octobre 1807.
»DUROC.»E. IZQUIERDO.»
CONVENTION SECRÈTE DU MÊME JOUR
«Sa Majesté l'empereur des Français, roi d'Italie, etc., et Sa Majesté
Catholique le roi d'Espagne, désirant régler les bases d'un
arrangement relatif à la conquête et à l'occupation du Portugal, en
conséquence des stipulations du traité signé cejourd'hui, ont nommé,
etc., lesquels, après avoir échangé leurs pleins pouvoirs, sont
convenus des articles suivants:
«ARTICLE PREMIER.--Un corps de vingt-cinq mille hommes d'infanterie et
de trois mille de cavalerie, des troupes de Sa Majesté Impériale,
entrera en Espagne pour se rendre directement à Lisbonne; il sera
joint par un corps de huit mille hommes d'infanterie espagnole et
trois mille de cavalerie, avec trente pièces d'artillerie.
»ARTICLE II.--En même temps une division de dix mille hommes de
troupes espagnoles prendra possession de la province
d'Entre-Minho-Duero et la ville d'Oporto, et une autre division de six
mille hommes de troupes espagnoles prendra possession de l'Alentejo et
du royaume des Algarves.
»Article III.--Les troupes françaises seront nourries et entretenues
par l'Espagne, et leur solde sera fournie par la France pendant le
temps de leur marche à travers l'Espagne.
»ARTICLE IV.--Dès l'instant où les troupes combinées auront effectué
leur entrée en Portugal, le gouvernement et l'administration des
provinces de Beira, Tras-os-montes et de l'Estramadure portugaise (qui
doivent rester en état de séquestre), seront mises à la disposition du
général commandant les troupes françaises, et les contributions qui en
proviendront seront levées au profit de la France. Les provinces qui
doivent former le royaume de la Lusitanie septentrionale et la
principauté des Algarves seront administrées et gouvernées par les
divisions espagnoles qui en prendront possession, et les contributions
y seront levées au profit de l'Espagne.
«ARTICLE V.--Le corps central sera sous les ordres du commandant des
troupes françaises, auquel pareillement, les troupes espagnoles
attachées à cette armée seront tenues d'obéir. Néanmoins dans le cas
où le roi d'Espagne ou bien le _prince de la Paix_ jugeraient
convenable de joindre ce corps, les troupes françaises, ainsi que le
général qui les commandera, seront soumises à leurs ordres.
»ARTICLE VI.--Un autre corps de quarante mille hommes de troupes
françaises sera réuni à Bayonne le 20 novembre prochain au plus tard,
pour être prêt à entrer en Espagne, à l'effet de se rendre en
Portugal, dans le cas où les Anglais y enverraient des renforts ou le
menaceraient d'une attaque. Néanmoins, ce nouveau corps n'entrera en
Espagne que lorsque les deux hautes parties contractantes auront été
mutuellement d'accord sur ce point.
ARTICLE VII.--La présente convention sera ratifiée et les
ratifications seront échangées en même temps que celles du traité de
ce jour.
»Fait à Fontainebleau, le 27 octobre 1807.
»DUROC.»IZQUIERDO.»
L'entrée des troupes françaises en Espagne fut considérée de diverses
manières, suivant les différents intérêts qui divisaient alors ce
malheureux pays.
Le prince de la Paix la regarda comme un moyen de mettre à exécution
ses vues sur la souveraineté d'une partie du Portugal, qui lui avait
été assurée par le traité de Fontainebleau.
Les personnes attachées au prince des Asturies y virent un moyen
employé par Napoléon pour en imposer au prince de la Paix, que l'on
supposait porté à mettre obstacle au mariage du prince et à
l'abdication du roi Charles, qui devait en être la suite.
La masse du peuple espagnol regardait l'empereur Napoléon comme un
protecteur désintéressé, qui allait soustraire la nation à
l'oppression du prince de la Paix, et établir avec le pays des
rapports qui seraient avantageux pour la France et pour l'Espagne.
Peu de mois après, toutes ces chimères s'évanouirent. On arrêta
d'abord le prince des Asturies comme coupable de lèse-majesté, dès la
fin du mois d'octobre. Plus tard le prince de la Paix manqua de périr
dans une émeute, et n'échappa à la mort que pour être, à son tour,
jeté en prison. Quant au peuple espagnol, qui avait aussi désiré
l'arrivée des Français, et qui les regardait comme des libérateurs, il
eut à éprouver de leur part, à Burgos et surtout à Madrid, des
rigueurs auxquelles il ne s'attendait pas.
C'est le jour même où l'on signait le traité de Fontainebleau, le 27
octobre 1807 à dix heures du soir, que l'héritier de la couronne
d'Espagne était arrêté à l'Escurial. On l'accusait, ce sont les termes
du décret: _d'avoir voulu détrôner son père et d'avoir voulu le faire
assassiner_. Le même décret portait que _le roi avait reçu cet avis
d'une main inconnue_, et que l'affaire serait jugée devant un
tribunal, composé du gouverneur de Castille, don Arias Mon, de don
Dominigo Fernandez de Campomanès, et de don Sébastien de Torrès; le
greffier devait être l'alcade de cour, don Benito Arias de Prada. Par
égard pour la personne du prince, on chargea le gouverneur de Castille
et le ministre de la justice, le marquis de Cavallero[467], de
recevoir ses déclarations. Les personnes accusées comme complices
étaient: M. d'Escoïquiz, le duc de l'Infantado, le marquis d'Orgaz, le
comte de Bornos, don Juan Emmanuel de Villena, don Pedro Giraldo.
Emprisonnés dans les cellules de l'Escurial, on les priva de toute
communication entre elles et avec le dehors. Aux trois juges que je
viens de nommer, et à leur demande, après deux mois et demi
d'instruction, on adjoignit huit autres juges tirés du conseil de
Castille. Le nombre des juges se trouva ainsi porté à onze. Ils
déclarèrent à l'unanimité, le 11 janvier 1808, que le prince et les
autres accusés n'étaient pas coupables. La sentence fut envoyée au roi
qui ne la fit point publier et qui, peu de jours après, exila dans
divers endroits toutes les personnes contre lesquelles l'accusation
avait été dirigée. La prince des Asturies resta consigné dans son
palais.
[467] Joseph, marquis de Cavallero, né à Saragosse en 1760,
fiscal du conseil suprême de la guerre (1794) ministre de la
justice (1798). Il fut destitué en 1803, mais resta
conseiller d'État et chef du conseil des finances. Président
de la section de justice au conseil d'État sous le roi
Joseph, il se réfugia en France en 1814, revint en Espagne en
1820 et mourut en 1821.