[461] François, marquis de Beauharnais, beau-frère de

l'impératrice Joséphine. Né en 1756, il fut député aux états

généraux, émigra en 1792 et servit dans l'armée de Condé.

Revenu en France en 1800, il fut nommé ambassadeur près le

roi d'Étrurie en 1805, puis à Madrid. Il fut rappelé en 1808

et exilé en Sologne. Pair de France sous la Restauration, il

mourut en 1823.

A cette lettre, qui par la suite devint une des pièces du procès de

l'Escurial, le prince des Asturies répondit par une approbation

complète. Alors M. d'Escoïquiz vit le duc de l'Infantado, et après lui

avoir fait part de cette nouvelle intrigue, il lui demanda de

l'introduire sous quelque prétexte plausible auprès de l'ambassadeur

de France de qui il n'était pas connu. On choisit le prétexte de

présenter à M. l'ambassadeur, qu'en Espagne on supposait amateur de

belles-lettres, un ouvrage intitulé: _le Mexique conquis_, poème

épique composé par M. d'Escoïquiz. L'ambassadeur, sans paraître trop

étonné de sa réputation littéraire, répondit à M. de l'Infantado qu'il

recevait avec plaisir le livre et l'auteur. Après quelques mots du

_Mexique conquis_, et quelques questions ou observations qui se

rapprochaient peu à peu de l'objet de sa visite, M. d'Escoïquiz

s'ouvrit à l'ambassadeur sur le message qu'on lui attribuait, et sur

le désir que le prince des Asturies avait de savoir franchement la

vérité.

M. de Beauharnais montra de l'embarras, tergiversa au sujet du

message, en se bornant à dire qu'une pareille démarche de sa part ne

serait pas convenable envers l'héritier du trône, mais en ajoutant

immédiatement que son estime pour le prince des Asturies était telle,

qu'il serait charmé d'avoir des occasions particulières de faire sa

cour à Son Altesse Royale. M. d'Escoïquiz vit clairement que

l'ambassadeur convenait plus qu'il ne niait. Enhardi par l'indécision

de M. de Beauharnais, il s'expliqua d'une manière plus précise et

amena par là l'ambassadeur à lui dire qu'une lettre du prince entre

ses mains, lui donnerait assez de confiance pour qu'il lui parlât de

choses du plus grand intérêt pour Son Altesse Royale. A quoi M.

d'Escoïquiz répondit en riant, qu'il lui paraissait que les diplomates

consommés aimaient à pouvoir nier les messages, mais qu'un signe

convenu d'avance pouvait produire les mêmes effets, et donner le même

degré de confiance. Il fut donc arrêté entre eux que la cour devant

venir deux ou trois jours après à Madrid, l'ambassadeur se

présenterait, suivant l'usage, à la tête du corps diplomatique chez

Son Altesse Royale, et que là, le prince lui demanderait s'il avait

été à Naples; qu'en quittant l'ambassadeur et passant à un autre

ministre étranger, il tirerait son mouchoir de sa poche et le

garderait un moment dans sa main.

Le 1er du mois de juillet, les ambassadeurs se présentèrent chez

les princes, et Son Altesse Royale fit le signe convenu. Deux jours

après, M. d'Escoïquiz informé de ce qui s'était passé, alla chez

l'ambassadeur de France, qui lui donna les assurances les plus

positives de l'affection que Napoléon portait au prince des Asturies,

de la disposition où il était de le favoriser dans tout ce qui

dépendrait de lui, et du peu d'estime qu'il avait pour le prince de la

Paix. Quelque vagues que fussent toutes ces protestations, M.

d'Escoïquiz, un peu exalté par le nouveau rôle qu'il jouait, et

toujours tourmenté par les inquiétudes que lui causait la position du

prince, aborda la question du mariage, et alla même jusqu'à dire que

le prince laissait à Napoléon le choix de celle de ses nièces qu'il

jugerait devoir lui donner. Le secret fut recommandé de part et

d'autre. M. de Beauharnais écrivit sur-le-champ à Paris, et demanda

les autorisations nécessaires pour faire près du roi Charles IV des

démarches qui empêchassent le prince des Asturies d'être compromis aux

yeux de son père.

La surveillance exercée par le prince de la Paix sur tout ce qui

tenait à l'ambassade de France, avait déterminé M. de Beauharnais et

M. d'Escoïquiz à choisir pour leur première entrevue un endroit écarté

dans le jardin du Retiro. Au bout de vingt jours, M. d'Escoïquiz reçut

un avertissement pour se rendre au lieu convenu, à deux heures après

midi, lorsque la grande chaleur éloignait tout le monde de la

promenade. La réponse que l'ambassadeur avait reçue était assez

insignifiante; elle ne renfermait pas un mot sur la proposition de

mariage. M. de Beauharnais attribua ce silence à ce qu'il n'y avait

rien eu par écrit d'officiel de la part du prince, et il conseilla à

M. d'Escoïquiz de l'engager à écrire directement à Napoléon. M.

d'Escoïquiz trouva cette démarche sujette à trop d'inconvénients, pour

oser la proposer, et il engagea de son côté l'ambassadeur à faire

comprendre dans sa première dépêche, que la position du prince ne

permettait pas une démarche aussi délicate, tant que les choses ne

seraient pas plus avancées. On peut douter d'après le langage vague de

M. de Beauharnais, qu'il eût des instructions positives; mais, soit

qu'il agît pour servir l'intérêt des Beauharnais, ou pour servir

l'intérêt des Bonaparte[462] il créait une intrigue avec le prince des

Asturies; et une intrigue placée là ne pouvait qu'être utile aux vues

de l'empereur. Quoi qu'il en soit, M. de Beauharnais promit d'écrire

de nouveau et de faire parvenir à M. d'Escoïquiz, qui était obligé de

retourner à Tolède, la réponse qu'il recevrait de Napoléon.

[462] Les Beauharnais désiraient que le prince des Asturies

épousât une nièce de l'impératrice Joséphine, tandis que les

Bonaparte voulaient lui faire épouser une fille de Lucien.

L'empereur ne voulait que ce qui serait utile à ses projets.

(_Note du prince de Talleyrand._)

Les choses restèrent dans cet état pendant tout le mois d'août et

pendant presque tout le mois de septembre. C'est le 30 septembre 1807

seulement, que M. d'Escoïquiz reçut à Tolède une lettre de

l'ambassadeur de France dans laquelle se trouvaient comme extraits de

la lettre de Napoléon, les mots suivants soulignés: «....._Je n'achète

point, je ne vends point, je ne fais rien sans garantie. Avez-vous

reçu quelque lettre, quelques mots officiels sur cette affaire?_» Les

termes de brutale franchise employés dans cette lettre engagèrent M.

d'Escoïquiz à se rendre à Madrid. Il y vit M. de Beauharnais au

Retiro. Dans ce rendez-vous, l'ambassadeur se plaignit de ce que le

prince n'avait pas eu de confiance dans sa première proposition; et il

la lui renouvela plus fortement, disant que rien n'était faisable si

Son Altesse Royale n'écrivait pas elle-même. M. d'Escoïquiz, qui

croyait depuis longtemps que l'appui de Napoléon, était le seul moyen

pour le prince d'échapper aux dangers qu'il courait, se laissa

entraîner. Il rédigea un projet de lettre, et après avoir su de M. de

Beauharnais que les termes qu'il employait conviendraient à Paris, il

l'envoya au prince des Asturies qui l'adopta, en fit la copie de sa

propre main et la renvoya à M. d'Escoïquiz pour la remettre à

l'ambassadeur. Il y joignit un billet, par lequel il continuait à

désigner M. d'Escoïquiz comme le seul homme qui eût toute sa confiance

dans cette affaire. La lettre du prince des Asturies fait trop bien

connaître l'esprit général qui dominait à cette époque, pour ne pas la

rapporter dans son entier.

_Le prince des Asturies à l'empereur Napoléon:_

«A l'Escurial, le 11 octobre 1807.

»SIRE,

»Je regarde comme le jour le plus heureux de ma vie, celui auquel j'ai

occasion d'exprimer à Votre Majesté Impériale et Royale, à un héros

destiné par la Providence pour rétablir la tranquillité, l'ordre et le

bonheur dans l'Europe menacée d'un bouleversement total, et pour

affermir les trônes ébranlés, les sentiments d'estime, d'admiration et

de respect que ses brillantes qualités m'inspirent. J'aurais eu, il y

a longtemps, cette satisfaction et celle d'assurer Votre Majesté

Impériale et Royale des vifs désirs que j'ai de voir s'accroître

l'amitié de nos deux maisons, et de voir l'alliance, si avantageuse

aux deux nations, devenir chaque jour plus étroite par le moyen d'un

mariage qui m'unît à une princesse de la famille de Votre Majesté.

Mais les circonstances où je me trouve m'ont obligé à garder le

silence, et ce n'a été qu'en conséquence des explications de M. de

Beauharnais, et de la connaissance qu'il m'a donnée de la volonté de

Votre Majesté Impériale, que je m'y suis déterminé.

»Je crains que cette démarche, si innocente dans les termes où je la

fais et dans la position où je me trouve, ne soit représentée comme un

crime si elle vient à être découverte.

»Votre Majesté Impériale et Royale sait bien mieux que moi que les

meilleurs rois sont les plus exposés à être les victimes des artifices

des hommes ambitieux et intrigants qui les entourent. Notre cour n'en

manque point, et le bon coeur, la droiture même de mes chers et

respectables parents, les exposent davantage à être surpris par leurs

trames déloyales. Je crains donc qu'ils ne les aient prévenus en

faveur de quelque autre projet de mariage pour moi, plus à propos pour

leurs intérêts particuliers, et je prends la liberté de demander les

bons offices de Votre Majesté pour ouvrir les yeux à mes chers

parents, et leur faire adopter l'alliance que j'ai l'honneur de lui

demander.

»La moindre insinuation de Votre Majesté suffira pour faire évanouir

toutes les idées et pour détruire tous les projets de ces malins

égoïstes, auprès de Leurs Majestés mes augustes parents, qui l'aiment

bien sincèrement.

»Quant à moi, rempli de respect et d'obéissance filiale envers Leurs

Majestés, je ne pourrai jouer qu'un rôle passif dans cette affaire,

qui sera celui de me refuser à toute autre alliance qui n'aura pas

l'approbation de Votre Majesté, et j'attendrai de ses bons offices le

bonheur de mes chers parents, celui de ma patrie, et le mien, par le

mariage avec la princesse que j'espère recevoir de leurs mains et de

celles de Votre Majesté impériale et royale.

»Je suis, etc.

»_Signé_: FERDINAND,

Prince des Asturies.»

Le prince de la Paix eut connaissance, par les intelligences qu'il

avait dans la maison de M. de Beauharnais, de ce qui se passait, et il

fit écrire sur-le-champ par le roi une lettre que son ambassadeur, le

prince Masserano[463] eut ordre de porter immédiatement à Napoléon,

dans quelque lieu qu'il fût. Cette lettre, arrivée trois jours avant

le courrier de M. de Beauharnais, parvint à l'empereur à

Fontainebleau. Le roi d'Espagne s'y plaignait fort vivement à Napoléon

de ce qu'il entretenait avec son fils des relations secrètes, et il y

parlait de la lettre que Napoléon avait dû recevoir du prince des

Asturies.

[463] Carlo Ferrero-Fieschi, prince Masserano, capitaine des

gardes de Charles III, ambassadeur à Paris en 1805, puis

grand maître des cérémonies du roi Joseph. Il mourut en 1837.

Pendant quelques semaines, les affaires restèrent en suspens en

Espagne; mais elles prirent tout à coup un aspect nouveau par l'entrée

imprévue d'une armée française dans plusieurs des provinces du

royaume. Le but apparent de cette disposition singulière était, on l'a

vu plus haut, de contraindre la cour de Portugal à séparer sa cause de

celle de l'Angleterre. C'était à la suite des communications faites

par le prince des Asturies et des plaintes adressées contre lui par

son père à Napoléon, que celui-ci parvint, moitié par terreur, moitié

par ambition, à faire consentir le prince de la Paix aux stipulations

des deux traités du 21 octobre 1807, que nous croyons devoir insérer

ici, à cause de leur importance dans la question qui nous occupe. Nous

avons déjà dit que ces traités avaient été négociés à Fontainebleau

dans le plus grand mystère, entre M. Izquierdo, l'agent secret du

prince de la Paix, et M. le maréchal Duroc, c'est-à-dire Napoléon

lui-même.

Voici les traités:

«Sa Majesté l'empereur des Français, roi d'Italie, etc., et Sa Majesté

Catholique le roi d'Espagne, désirant de leur plein mouvement régler

les intérêts des deux États, et déterminer la condition future du

Portugal d'une manière conforme à la politique des deux nations, ont

nommé pour leurs ministres plénipotentiaires, savoir: Sa Majesté

l'empereur des Français, le général de division Michel Duroc, grand

maréchal du palais, et Sa Majesté Catholique le roi d'Espagne, don

Eugène Izquierdo de Ribera y Lezaun, son conseiller d'État honoraire,

etc., lesquels, après avoir échangé leurs pleins pouvoirs, sont

convenus de ce qui suit:

»ARTICLE PREMIER.--Les provinces entre Minho et Duero, avec la ville

d'Oporto[464], seront données en toute propriété et souveraineté à Sa

Majesté le roi d'Étrurie, sous le titre de roi de Lusitanie

septentrionale.

[464] C'est-à-dire la partie nord du Portugal, moins la

province de Tras-os-montes.

»ARTICLE II.--Le royaume d'Alentejo et le royaume des Algarves[465]

seront donnés en toute propriété et souveraineté au prince de la Paix,

pour en jouir sous le titre de prince des Algarves.

[465] Toute la partie méridionale du Portugal, située au sud

du Tage, soit six cent mille habitants environ.

»ARTICLE III.--Les provinces de Beira, Tras-os-montes et l'Estramadure

portugaise[466] resteront en dépôt jusqu'à la paix générale, où il en

sera disposé conformément aux circonstances, et de la manière qui sera

alors déterminée par les hautes parties contractantes.

[466] Toute la partie centrale du Portugal située entre le

Tage et le Douro, et en outre la province de Tras-os-montes,

soit près de la moitié du royaume.

»ARTICLE IV.--Le royaume de la Lusitanie

septentrionale sera possédé par les descendants héréditaires de Sa

Majesté le roi d'Étrurie, conformément aux lois de succession adoptées

par la famille régnante de Sa Majesté le roi d'Espagne.

»ARTICLE V.--La principauté des Algarves sera héréditaire dans la

descendance du prince de la Paix, conformément aux lois de succession

adoptées par la famille régnante de Sa Majesté le roi d'Espagne.

«ARTICLE VI.--A défaut de descendant ou héritier légitime du roi de

Lusitanie septentrionale, ou du prince des Algarves, ces pays seront

donnés par forme d'investiture à Sa Majesté le roi d'Espagne, à la

condition qu'ils ne seront jamais réunis sur une tête, ni réunis à la

couronne d'Espagne.

«ARTICLE VII.--Le royaume de la Lusitanie septentrionale et la

principauté des Algarves reconnaissent aussi comme protecteur Sa

Majesté Catholique le roi d'Espagne, et les souverains de ces pays ne

pourront, dans aucun cas, faire la guerre ou la paix sans son

consentement.

«ARTICLE VIII.--Dans le cas où les provinces de Beira, Tras-os-montes

et l'Estramadure portugaise, tenues sous le séquestre, seraient à la

paix générale rendues à la maison de Bragance, en échange pour

Gibraltar, la Trinité et d'autres colonies que les Anglais ont

conquises sur les Espagnols et leurs alliés, le nouveau souverain de

ces provinces serait tenu envers Sa Majesté le roi d'Espagne aux mêmes

obligations qui liaient vis-à-vis d'elle, le roi de la Lusitanie

septentrionale et le prince des Algarves.

«ARTICLE IX.--Sa Majesté le roi d'Étrurie cède en toute propriété et

souveraineté le royaume d'Étrurie à Sa Majesté l'empereur des

Français, roi d'Italie.

«ARTICLE X.--Lorsque l'occupation définitive des provinces de Portugal

aura été effectuée, les princes respectifs qui en seront mis en

possession, nommeront conjointement des commissaires pour fixer les

limites convenables.

«ARTICLE XI.--Sa Majesté l'empereur des Français, roi d'Italie,

garantit à Sa Majesté Catholique le roi d'Espagne la possession de ses

États sur le continent de l'Europe, au midi des Pyrénées.

ARTICLE XII.--Sa Majesté l'empereur des Français, roi d'Italie,

consent à reconnaître Sa Majesté Catholique le roi d'Espagne, comme

empereur des deux Amériques, à l'époque qui aura été déterminée par Sa

Majesté Catholique pour prendre ce titre, laquelle aura lieu à la paix

générale, ou au plus tard dans trois ans.

»ARTICLE XIII.--Il est entendu entre les deux hautes parties

contractantes qu'elles se partageront également les îles, colonies, et

autres possessions maritimes du Portugal.

»ARTICLE XIV.--Le présent traité sera tenu secret. Il sera ratifié, et

les ratifications seront échangées à Madrid, vingt jours au plus tard

après la date de la signature.

»Fait à Fontainebleau, le 27 octobre 1807.

»DUROC.»E. IZQUIERDO.»

CONVENTION SECRÈTE DU MÊME JOUR

«Sa Majesté l'empereur des Français, roi d'Italie, etc., et Sa Majesté

Catholique le roi d'Espagne, désirant régler les bases d'un

arrangement relatif à la conquête et à l'occupation du Portugal, en

conséquence des stipulations du traité signé cejourd'hui, ont nommé,

etc., lesquels, après avoir échangé leurs pleins pouvoirs, sont

convenus des articles suivants:

«ARTICLE PREMIER.--Un corps de vingt-cinq mille hommes d'infanterie et

de trois mille de cavalerie, des troupes de Sa Majesté Impériale,

entrera en Espagne pour se rendre directement à Lisbonne; il sera

joint par un corps de huit mille hommes d'infanterie espagnole et

trois mille de cavalerie, avec trente pièces d'artillerie.

»ARTICLE II.--En même temps une division de dix mille hommes de

troupes espagnoles prendra possession de la province

d'Entre-Minho-Duero et la ville d'Oporto, et une autre division de six

mille hommes de troupes espagnoles prendra possession de l'Alentejo et

du royaume des Algarves.

»Article III.--Les troupes françaises seront nourries et entretenues

par l'Espagne, et leur solde sera fournie par la France pendant le

temps de leur marche à travers l'Espagne.

»ARTICLE IV.--Dès l'instant où les troupes combinées auront effectué

leur entrée en Portugal, le gouvernement et l'administration des

provinces de Beira, Tras-os-montes et de l'Estramadure portugaise (qui

doivent rester en état de séquestre), seront mises à la disposition du

général commandant les troupes françaises, et les contributions qui en

proviendront seront levées au profit de la France. Les provinces qui

doivent former le royaume de la Lusitanie septentrionale et la

principauté des Algarves seront administrées et gouvernées par les

divisions espagnoles qui en prendront possession, et les contributions

y seront levées au profit de l'Espagne.

«ARTICLE V.--Le corps central sera sous les ordres du commandant des

troupes françaises, auquel pareillement, les troupes espagnoles

attachées à cette armée seront tenues d'obéir. Néanmoins dans le cas

où le roi d'Espagne ou bien le _prince de la Paix_ jugeraient

convenable de joindre ce corps, les troupes françaises, ainsi que le

général qui les commandera, seront soumises à leurs ordres.

»ARTICLE VI.--Un autre corps de quarante mille hommes de troupes

françaises sera réuni à Bayonne le 20 novembre prochain au plus tard,

pour être prêt à entrer en Espagne, à l'effet de se rendre en

Portugal, dans le cas où les Anglais y enverraient des renforts ou le

menaceraient d'une attaque. Néanmoins, ce nouveau corps n'entrera en

Espagne que lorsque les deux hautes parties contractantes auront été

mutuellement d'accord sur ce point.

ARTICLE VII.--La présente convention sera ratifiée et les

ratifications seront échangées en même temps que celles du traité de

ce jour.

»Fait à Fontainebleau, le 27 octobre 1807.

»DUROC.»IZQUIERDO.»

L'entrée des troupes françaises en Espagne fut considérée de diverses

manières, suivant les différents intérêts qui divisaient alors ce

malheureux pays.

Le prince de la Paix la regarda comme un moyen de mettre à exécution

ses vues sur la souveraineté d'une partie du Portugal, qui lui avait

été assurée par le traité de Fontainebleau.

Les personnes attachées au prince des Asturies y virent un moyen

employé par Napoléon pour en imposer au prince de la Paix, que l'on

supposait porté à mettre obstacle au mariage du prince et à

l'abdication du roi Charles, qui devait en être la suite.

La masse du peuple espagnol regardait l'empereur Napoléon comme un

protecteur désintéressé, qui allait soustraire la nation à

l'oppression du prince de la Paix, et établir avec le pays des

rapports qui seraient avantageux pour la France et pour l'Espagne.

Peu de mois après, toutes ces chimères s'évanouirent. On arrêta

d'abord le prince des Asturies comme coupable de lèse-majesté, dès la

fin du mois d'octobre. Plus tard le prince de la Paix manqua de périr

dans une émeute, et n'échappa à la mort que pour être, à son tour,

jeté en prison. Quant au peuple espagnol, qui avait aussi désiré

l'arrivée des Français, et qui les regardait comme des libérateurs, il

eut à éprouver de leur part, à Burgos et surtout à Madrid, des

rigueurs auxquelles il ne s'attendait pas.

C'est le jour même où l'on signait le traité de Fontainebleau, le 27

octobre 1807 à dix heures du soir, que l'héritier de la couronne

d'Espagne était arrêté à l'Escurial. On l'accusait, ce sont les termes

du décret: _d'avoir voulu détrôner son père et d'avoir voulu le faire

assassiner_. Le même décret portait que _le roi avait reçu cet avis

d'une main inconnue_, et que l'affaire serait jugée devant un

tribunal, composé du gouverneur de Castille, don Arias Mon, de don

Dominigo Fernandez de Campomanès, et de don Sébastien de Torrès; le

greffier devait être l'alcade de cour, don Benito Arias de Prada. Par

égard pour la personne du prince, on chargea le gouverneur de Castille

et le ministre de la justice, le marquis de Cavallero[467], de

recevoir ses déclarations. Les personnes accusées comme complices

étaient: M. d'Escoïquiz, le duc de l'Infantado, le marquis d'Orgaz, le

comte de Bornos, don Juan Emmanuel de Villena, don Pedro Giraldo.

Emprisonnés dans les cellules de l'Escurial, on les priva de toute

communication entre elles et avec le dehors. Aux trois juges que je

viens de nommer, et à leur demande, après deux mois et demi

d'instruction, on adjoignit huit autres juges tirés du conseil de

Castille. Le nombre des juges se trouva ainsi porté à onze. Ils

déclarèrent à l'unanimité, le 11 janvier 1808, que le prince et les

autres accusés n'étaient pas coupables. La sentence fut envoyée au roi

qui ne la fit point publier et qui, peu de jours après, exila dans

divers endroits toutes les personnes contre lesquelles l'accusation

avait été dirigée. La prince des Asturies resta consigné dans son

palais.

[467] Joseph, marquis de Cavallero, né à Saragosse en 1760,

fiscal du conseil suprême de la guerre (1794) ministre de la

justice (1798). Il fut destitué en 1803, mais resta

conseiller d'État et chef du conseil des finances. Président

de la section de justice au conseil d'État sous le roi

Joseph, il se réfugia en France en 1814, revint en Espagne en

1820 et mourut en 1821.

Mémoires du prince de Talleyrand, Volume 1 · 第 28 / 36 段