polonaises enlevées à la Prusse, avait été donné au roi de
Saxe.
[450] La première contre la Suède, pour s'emparer de la
Finlande; et l'autre contre la Turquie, dans l'espoir de
prendre les principautés danubiennes.
Depuis la paix de Bâle entre la France et l'Espagne, c'est-à-dire
depuis onze ans, l'Espagne était l'alliée de la France et son alliée
fidèle. Argent, vaisseaux, soldats, elle avait tout mis à sa
disposition, elle lui avait tout prodigué. A cette époque-là même,
vingt mille hommes d'élite de ses troupes et les meilleurs de ses
généraux servaient dans les rangs des Français, à l'autre extrémité de
l'Europe. Comment lui déclarer la guerre? Quel prétexte alléguer?
Pouvait-il avouer les motifs de son ambition dynastique? En les
faisant connaître, il s'exposait à soulever contre lui les sentiments
de ses propres sujets; et tout son mépris pour l'espèce humaine ne
l'empêchait pas de comprendre qu'il devait compter pour quelque chose
la puissance de l'opinion publique.
En déclarant la guerre, il provoquait l'Espagne à la résistance; mille
circonstances imprévues pouvaient survenir, et, quelque heureuse et
quelque courte que pût être cette guerre, elle ne laisserait pas moins
à la famille royale d'Espagne les moyens et le temps de se transporter
dans ses possessions d'outre-mer. L'Espagne, dans ce cas devenait pour
lui une possession précaire et difficile à gouverner, car la nation
qui était attachée à la famille royale l'aurait suivie de ses voeux, et
aurait toujours tendu à se réunir aux colonies d'Amérique; c'était
laisser ainsi à la maison de Bourbon un espoir, une chance favorable
de rentrer en Espagne. De plus, la séparation des colonies espagnoles
d'avec leur métropole entraînait pour le commerce français des pertes
très sensibles, de sorte que Napoléon se trouvait avoir blessé l'un
des plus chers intérêts de ses peuples.
Il devait, en conséquence, mettre tout son art à prévenir ces deux
dangers. S'il lui était impossible de voiler l'odieux de son
entreprise, du moins, connaissant les dispositions des hommes à
pardonner les crimes heureux, il pouvait se flatter que l'impression
de celui qu'il méditait serait fort affaiblie, s'il était déjà
consommé quand on viendrait à le connaître.
Pour conquérir l'Espagne sans coup férir, il n'y avait qu'un seul
moyen: c'était d'y introduire sous les dehors de l'amitié des forces
suffisantes pour prévenir ou comprimer partout la résistance. Il
fallait un prétexte. Le refus du Portugal de rompre avec l'Angleterre
le fournit. Napoléon avait eu soin de se ménager ce prétexte à
Tilsitt, dans son traité d'alliance avec la Russie, en stipulant que
le Portugal, s'il restait en paix avec l'Angleterre, serait traité
comme ennemi. Au lieu donc de déclarer la guerre à l'Espagne, il fit
avec elle une nouvelle alliance dirigée contre le Portugal[451]. Ce
royaume, après avoir été conquis, devait être, en partie, réuni à la
monarchie espagnole, en partie servir à l'infante Marie-Louise et à
son fils d'indemnité pour le royaume d'Étrurie qui était cédé à
Napoléon[452], et enfin une portion du Portugal devait former une
principauté pour le prince de la Paix. C'est par cet appât qu'il avait
déterminé cet homme à faire signer le traité à son roi.
[451] Traité de Fontainebleau, 27 octobre 1807.
[452] Le traité de Lunéville avait donné le grand-duché de
Toscane à Louis, duc de Parme, gendre du roi d'Espagne
Charles IV, en échange de ses États qui étaient réunis au
royaume d'Italie. La Toscane prit alors le nom de royaume
d'Étrurie. Le roi Louis étant mort en 1803, son fils Louis II
fut proclamé sous la régence de sa mère, l'infante
Marie-Louise. Le traité secret de Fontainebleau (oct. 1807)
déposséda le roi d'Étrurie dont les États furent incorporés à
l'empire français, et lui promit en compensation, le royaume
futur de Lusitanie, qui devait être créé aux dépens du
Portugal.
L'empereur m'avait entretenu plusieurs fois de son projet de
s'emparer de l'Espagne. Je combattis ce projet de toutes mes forces en
exposant l'immoralité et les dangers d'une pareille entreprise. Il
finissait toujours par se retrancher dans le péril que pourrait lui
faire courir une diversion du gouvernement espagnol aux Pyrénées, le
jour où il éprouverait des embarras sur les bords du Rhin ou en
Italie, et me citait la malencontreuse proclamation du prince de la
Paix, à l'époque de la bataille d'Iéna. J'avais bien souvent réfuté
cette objection, en rappelant qu'il serait souverainement injuste de
rendre la nation espagnole responsable de la faute d'un homme qu'elle
détestait et méprisait, et qu'il lui serait plus aisé de renverser le
prince de la Paix du pouvoir que de s'emparer de l'Espagne. Mais il me
répondait que l'idée du prince de la Paix pourrait être adoptée par
d'autres, et qu'il n'aurait jamais de sécurité sur ses frontières des
Pyrénées. C'est alors que, poussé à bout par les argumentations
artificieuses de son ambition, je lui proposai un plan qui lui
présentait les garanties de sécurité qu'il prétendait chercher du côté
de l'Espagne. Je lui conseillai de faire occuper la Catalogne jusqu'à
ce qu'il parvienne à obtenir la paix maritime avec l'Angleterre. Vous
déclarerez, lui disais-je, que vous garderez ce gage jusqu'à la paix,
et par là vous tiendrez le gouvernement espagnol en bride. Si la paix
tarde, il est possible que la Catalogne, qui est la moins espagnole de
toutes les provinces de l'Espagne, s'attache à la France: il y a déjà
des traditions historiques pour cela; et, peut-être alors,
pourrait-elle être réunie définitivement à la France. Mais tout ce que
vous ferez au delà de cela ne pourra que vous causer un jour d'amers
regrets. Je ne le convainquis point, et il se tint en méfiance de moi
sur cette question.
Ainsi que je viens de le dire, il tenta la cupidité et l'ambition du
prince de la Paix par un traité de partage du Portugal.
Ce traité fut négocié secrètement et signé le 27 octobre 1807, à
Fontainebleau, par M. le général Duroc et M. le conseiller
Izquierdo[453] (homme de confiance du prince de la Paix), à l'insu de
M. de Champagny, ministre des relations extérieures, et aussi à mon
insu, quoiqu'en ce moment je fisse les fonctions d'archichancelier
d'État[454], et que je me trouvasse à Fontainebleau.
[453] Don Eugenio Izquierdo de Ribera y Lezaun, né à
Saragosse, était un agent secret de la diplomatie espagnole,
lorsqu'en 1797, il obtint, grâce à la protection de Godoï, la
charge de conseiller d'État. Il fut chargé de diverses
missions confidentielles, notamment sous le directoire, et
plus tard en 1807. Il mourut en 1813.
[454] Une des prérogatives de l'archichancelier d'État était
d'apposer son visa à tous les traités.
Par suite du traité de Fontainebleau, une armée de trente mille
Français devait traverser l'Espagne pour aller concourir, avec une
armée espagnole, à la conquête du Portugal. Une seconde armée de
quarante mille hommes devait être rassemblée sur la frontière des
Pyrénées pour être prête à appuyer, au besoin, la première, qui était
commandée par le maréchal Junot.
Cette seconde armée passa la frontière sous divers prétextes, et
occupa les places fortes du nord de l'Espagne et de la Catalogne.
C'était prendre un pied solide dans le pays, qui, d'ailleurs, était
totalement dépourvu d'armée, les seules troupes vraiment bonnes ayant
été envoyées au service de la France. Ces troupes, au nombre de vingt
mille hommes, commandées par le marquis de La Romana, avaient été
transplantées sur les confins du Danemark. Napoléon, on le voit, ne
négligeait aucune précaution[455].
[455] En 1807, Napoléon, voulant punir le cabinet de Madrid
de la démonstration hostile qu'il avait faite si mal à propos
au moment de la rupture avec la Prusse (proclamation du
prince de la Paix) et affaiblir l'armée espagnole, exigea
l'envoi d'un corps de 15000 hommes, destiné à être employé
dans le nord de l'Europe. Le marquis de La Romana, lieutenant
général, le commandait. Il était cantonné en Fionie,
lorsqu'arriva la nouvelle des événements de 1808. La Romana
entra aussitôt en relations avec l'escadre anglaise qui
croisait au large, et fit embarquer ses troupes qui furent
transportées en Espagne. A leur tête, La Romana lutta
énergiquement contre les Français. Il était membre de la
Junte suprême lorsqu'il mourut (1811).
La seule chose que Napoléon parût avoir encore à craindre, c'était que
le roi et sa famille, venant à prendre l'alarme, ne se retirassent
dans une province éloignée, ne donnassent de là le signal de la
résistance, ou ne passassent les mers.
Je vais raconter par quelles ruses odieuses Napoléon amena toute cette
malheureuse famille à se livrer entre ses mains.
Au mois de mars 1807, le prince des Asturies, qui était en
correspondance secrète et suivie avec Don Juan de Escoïquiz[456],
archidiacre et chanoine de Tolède, son ancien précepteur, lui envoya à
Tolède, où il résidait, une personne de sa confiance particulière
nommée Don José Maurrique. Le prince l'avait chargé d'une lettre
destinée à être remise en main propre à M. d'Escoïquiz. Il y parlait
de ses soupçons sur les intentions ambitieuses du prince de la Paix
qui, obtenant chaque jour du roi et de la reine quelque faveur,
devenait plus puissant. Il commandait, avec le titre de généralissime
et d'amiral, tout ce qui appartenait à l'armée de ligne, à la milice
et à la marine: déjà l'on annonçait que le roi Charles IV, souvent
malade, fatigué par les affaires, lui destinait la régence du royaume.
Une fois régent, la mort du roi ouvrait une nouvelle carrière à son
ambition à laquelle on ne connaissait point de bornes. Le caractère du
prince de la Paix, son mariage, qui l'avait rapproché du trône[457],
effrayaient tous ceux qui étaient attachés à la famille royale. M.
d'Escoïquiz, alarmé par la lettre du prince des Asturies, se persuada,
comme un bon homme qu'il était, qu'il ne fallait que détromper le roi
et la reine sur le compte du prince de la Paix. Il crut au pouvoir
qu'aurait une lettre remise par le prince des Asturies à la reine sa
mère, dans laquelle il montrerait le danger que courait la famille
royale par la confiance aveugle que le roi accordait au prince de la
Paix. Cette lettre, trop pleine de raison et de vérités, effraya le
prince des Asturies, qui n'osa pas la remettre; il se contenta de la
conserver, copiée de sa main. Un peu honteux de son manque de
résolution, il écrivit à M. d'Escoïquiz qu'il jugeait impossible que
la reine fût désabusée, et qu'il serait plus facile d'éclairer le roi,
s'il pouvait un jour parvenir à lui parler tête à tête.
[456] Don Juan de Escoïquiz, né en 1762, chanoine à
Saragosse, fut nommé par le prince de la Paix précepteur du
prince des Asturies, sur qui il prit la plus grande
influence. Il devint conseiller d'État en 1808. Il suivit le
prince à Valençay, fut interné à Bourges, revint à Madrid en
1814, fut nommé ministre, mais n'eut plus aucune action
politique.
[457] Le prince de la Paix avait épousé une princesse
espagnole, Doña Marie-Theresa de Bourbon, fille de l'infant
Don Luis et cousine germaine du roi.
Le bon chanoine de Tolède rédigea une note qu'il adapta de son mieux
aux faiblesses du roi, et il l'envoya au prince des Asturies qui
attendit inutilement un moment où il pourrait la lui remettre. Cette
pièce, comme la première, fut copiée par le prince lui-même, et, comme
la première aussi, serrée dans son bureau où on la trouva lorsqu'on
vint saisir ses papiers.
Le prince de la Paix, qui soupçonnait que la conduite du prince des
Asturies cachait quelque projet peu favorable à ses vues, chercha les
moyens de s'emparer de l'intérieur du prince, et lui fit proposer par
la reine de le marier avec Doña Maria-Thérésa, sa belle-soeur, seconde
fille de l'infant Don Luis. Cette princesse avait une belle figure,
était ambitieuse, et déjà avait montré peu d'éloignement pour la
galanterie. Le prince, qui ne connaissait d'elle que son esprit et son
visage, avait donné son consentement à ce mariage. Mais, depuis
quelques mois, l'ambition du prince de la Paix ayant pris plus de
confiance et de hardiesse, on ne parlait plus de ce mariage.
M. d'Escoïquiz, voyant que tous les moyens de faire parvenir la vérité
au roi et à la reine lui manquaient, et que les propositions de
mariage avec Doña Maria-Thérésa n'avaient pas eu de suite, s'arrêta à
l'idée qu'un intérêt étranger et puissant serait le seul appui
véritable pour le prince dans la situation critique où il se trouvait,
et il eut la pensée de le marier avec une fille de la famille de
Napoléon[458].
[458] Ce projet eut un instant quelque consistance. Napoléon,
pressenti à cet égard, avait paru répondre favorablement
(lettre de l'empereur au prince des Asturies, 16 avril 1808,
_Correspondance_, t. XVII). On avait mis en avant une fille
de Lucien Bonaparte, mais ce plan n'eut aucune suite. Il est
probable que l'empereur n'avait jamais eu la pensée de le
faire aboutir.
A cette époque, le mariage avec une nièce de Napoléon paraissait
devoir assurer au prince des Asturies le trône ébranlé de l'Espagne,
et mettre ce beau et généreux pays à l'abri des déchirements. On
pouvait, sans faiblesse, préférer ce résultat à celui que des
événements inattendus ont amené.
M. d'Escoïquiz s'attachait chaque jour davantage au plan qu'il avait
adopté. Des bruits inquiétants pour la famille royale prenaient de
jour en jour plus de consistance et se répandaient dans toutes les
classes. Ne pouvant plus tenir à l'éloignement dans lequel il était, à
Tolède, de son ancien élève, il voulut se rapprocher du théâtre des
affaires et se rendit à Madrid. Il y fit connaissance avec le comte
d'Orgaz, bon Espagnol, attaché particulièrement au prince des
Asturies. Il lui communiqua une partie de ses craintes et de ses
projets. Dans une de leurs conversations, M. d'Orgaz lui apprit que
Don Diego Godoï, frère du prince de la Paix, répandait de l'argent
dans la garnison de Madrid, et s'était assuré par ce moyen d'un grand
nombre d'officiers subalternes: un colonel de dragons, Don Thomas
Jauregui, qui faisait partie de la garnison, le tenait au courant de
tous les efforts que l'on faisait pour la corrompre. Il n'y avait pas
un officier un peu marquant à qui quelque agent du prince de la Paix
n'eût dit: «Vous voyez l'état misérable de l'Espagne; la dynastie des
Bourbons est absolument dégénérée; le roi est sur le point de mourir;
le prince est un imbécile; il faut prendre des mesures; vous êtes bon
Espagnol, nous comptons sur vous.» Mille propos de cette espèce
étaient tenus ouvertement, et par des hommes qui inspiraient de la
confiance par leur réputation et les places qu'ils occupaient. Don
Luis Viguri, intendant de l'armée, et qui avait conservé des relations
avec les principaux officiers, était un des plus actifs. Dans les
écoles, dans les académies, dans tous les établissements publics, on
tenait le même langage. L'abbé Stala, bibliothécaire de San-Isidro,
avait même été assez imprudent pour répandre des écrits, dont l'objet
était de montrer à la nation espagnole, que, dans la crise qui se
préparait, il ne pouvait y avoir de salut qu'en plaçant une confiance
entière dans le prince de la Paix. M. d'Escoïquiz sentit qu'il n'y
avait pas un moment à perdre, et qu'il fallait que tous les amis du
trône se concertassent et fissent une ligue pour sa défense. Dans ce
but, il demanda au prince des Asturies une lettre de créance, pour
qu'il pût s'expliquer confidentiellement avec le duc de l'Infantado,
jeune homme d'une grande naissance, d'un beau caractère, d'une figure
avantageuse et bien placé dans l'opinion. Muni de cette lettre, écrite
de la main du prince, le chanoine chercha le duc de l'Infantado[459],
et lui parla avec la plus grande franchise. Leurs principes ne leur
permettant pas d'adopter aucune mesure qui pût être contraire à la
fidélité qu'ils devaient au roi, ils s'attachèrent uniquement à
employer des moyens de précaution pour le moment où le roi, dont la
santé paraissait chaque jour s'affaiblir davantage, viendrait à
mourir. Il était au pouvoir du prince de la Paix de cacher pour
quelques moments la mort du roi. La défiance et la haine qu'il avait
habilement inspirées à la reine pour le prince, son fils,
l'autorisaient à entourer et à remplir le château de troupes à sa
dévotion. Étayé de l'étiquette, il aurait pu, et c'était son dessein,
faire arriver le prince des Asturies auprès du lit du roi, que l'on
supposerait vivre encore; là, s'emparer de lui et de toute la famille
royale et leur faire signer, par force, tous les ordres nécessaires
pour mettre l'autorité entre ses mains, sauf à prendre à l'égard des
princes une détermination ultérieure.
[459] L'Infantado était une ancienne seigneurie de Castille,
ainsi nommée parce qu'elle avait été autrefois l'apanage
habituel des infants d'Espagne. Le duc dont il est fait ici
mention appartenait à la famille Silva, qui, depuis deux
siècles, avait acquis ce duché. Né en 1771, il devint l'ami
du prince des Asturies; en 1808 il reconnut d'abord le roi
Joseph, mais se sépara bientôt de lui et se mit à la tête
d'un corps d'armée espagnol. Président du conseil de Castille
en 1820, il se retira en 1826 et mourut dans la retraite en
1836.
Le duc de l'Infantado et M. d'Escoïquiz jugèrent que le seul moyen de
prévenir cet attentat serait d'avoir d'avance un acte donné par le
nouveau roi, qui mettrait l'autorité militaire suprême entre les mains
du duc de l'Infantado. Cet acte aurait aussi mis sous ses ordres
absolus toutes les autorités; même celle du prince de la Paix, dans
toute l'étendue de la Castille nouvelle, et particulièrement à Madrid
et dans toutes les résidences royales. Muni de cet ordre, le duc de
l'Infantado, à la première nouvelle qu'il aurait des approches de la
mort du roi, devait préparer la notification de ses pouvoirs, prendre
le commandement suprême de toutes les forces militaires, paraître dans
la ville et dans les maisons royales avec l'uniforme de généralissime,
et même faire arrêter le prince de la Paix s'il donnait motif à la
moindre inquiétude. M. d'Escoïquiz rédigea l'acte en question, et
l'envoya au prince, en lui expliquant l'esprit et l'objet de cette
mesure; il l'engageait à l'écrire de sa propre main, à le signer et à
y apposer son sceau. Le prince adopta tout ce qui lui était proposé.
L'acte fut remis au duc de l'Infantado qui devait le garder
soigneusement jusqu'au moment où il serait appelé à en faire usage.
Cet acte était conçu en ces termes:
«Nous, Ferdinand septième, par la grâce de Dieu, roi de Castille,
etc..
»La Providence ayant daigné rappeler à elle notre cher et bien-aimé
père, le roi Charles IV, que Dieu ait en sa sainte garde, et, en
conséquence, étant nous-même monté sur le trône d'Espagne, comme son
naturel et légitime héritier; sachant que dans les premiers moments de
suspension des autorités, qui est une conséquence inévitable de la
mort des rois, il peut arriver qu'il y ait des personnes qui veuillent
en profiter pour troubler la tranquillité publique, comme la voix
publique même l'indique; et considérant que le meilleur moyen de
réprimer la malveillance, si elle ose former quelques projets de cette
espèce, est de mettre toutes les forces militaires qui nous entourent
entre les mains d'une personne de toute notre confiance, et qui ajoute
au talent, au courage, à une naissance illustre, toute la force de
l'opinion publique en sa faveur; trouvant en vous, duc de l'Infantado,
mon cousin, toutes ces qualités réunies, nous avons cru devoir vous
conférer, et nous vous conférons par ce décret, le commandement
suprême de toutes les forces militaires séant dans la Castille
nouvelle et dans toutes les résidences royales, tant d'infanterie que
de cavalerie, d'artillerie, de milice, etc., sans aucune exception,
pas même celle des gardes du corps et des troupes qui composent notre
maison royale, ni de celles qui forment la garde du généralissime;
afin que vous vous en serviez de la façon que vous jugerez utile ou
nécessaire pour réprimer tout complot, pour dissiper tout
attroupement, pour faire évanouir tout projet séditieux, ou contraire
à notre personne, à la famille royale, ou capable de troubler la
tranquillité publique en quelque façon que ce soit. Notre volonté
étant de suspendre, comme nous suspendons, toute autorité, tous
pouvoirs militaires qui ne soient pas sous vos ordres, même celui du
prince de la Paix, comme généralissime, de même que celui du capitaine
général de la Nouvelle-Castille, et nous ordonnons que tous les chefs
militaires de quelque classe, dans quelque rang qu'ils soient,
obéissent exactement à vos ordres, comme si c'était aux nôtres mêmes,
pour tout ce qui pourra conduire à l'objet de la tranquillité publique
dont nous vous rendons responsable. Et nous déclarons assujettis aux
peines des traîtres et des ennemis de la patrie, tous ceux qui, par
une ignorance affectée ou par malice, s'opposeront à vos ordres ou ne
vous obéiront pas avec l'exactitude qu'ils vous doivent.
»Nous ordonnons aussi, à tous les tribunaux civils et militaires, à
tous les magistrats de quelque classe qu'ils soient, de concourir à
l'exécution de vos ordres dans tout ce qui leur appartiendra, sous les
mêmes peines pour les contrevenants.
»Nous vous donnons aussi toute l'autorité nécessaire pour vous assurer
par la force, et pour emprisonner, s'il est nécessaire, toutes les
personnes, de quelque classe, condition ou rang qu'elles soient, sans
aucune exception, qui seront soupçonnées de vouloir troubler la
tranquillité publique, ou qui la troubleraient effectivement, pour
leur procès leur être fait dans les formes.
»Telle est notre volonté, comme aussi que ce décret, quoique non
revêtu de la sanction ordinaire d'un des ministres, à cause de
l'urgence des circonstances où nous nous trouvons, soit observé et
exécuté, comme s'il était muni de la signature d'un de nos ministres,
étant écrit, signé et scellé comme il l'est, par notre propre main. Le
tout devant être exécuté sous les peines, contre les opposants, de
haute trahison.»
Fait à..., le..., de l'an....
_Signé_: YO EL RÉ.
Ce décret avait sa date en blanc; elle devait être remplie, au moment
de la mort du roi, par le duc de l'Infantado.
Vers le milieu du mois de juin 1807, M. d'Escoïquiz reçut une nouvelle
lettre du prince des Asturies, dans laquelle Son Altesse Royale lui
disait que, par l'intermédiaire de don Juan Manuel de Villena, son
premier écuyer, il lui avait été remis un billet que celui-ci tenait
de don Pedro Giraldo, colonel du génie et précepteur de l'infant don
Francisco[460], que ce billet destiné à parvenir à Son Altesse Royale
en mains propres, était écrit par un individu qui se disait attaché à
la légation française. Le contenu annonçait une communication très
secrète que désirait faire à Son Altesse Royale l'ambassadeur de
France, M. de Beauharnais[460]. M. d'Escoïquiz, consulté par le prince
pour savoir ce qu'il avait à répondre, l'engagea à dire aux personnes
qui lui avaient donné le billet, qu'il ne se mêlait d'aucune affaire
et qu'il ne donnait point de rendez-vous particuliers. Il offrit au
prince de chercher à savoir exactement si ce message était bien de
l'ambassadeur de France, ou non. Une certitude à cet égard pouvait
être fort utile, parce que, si le message était faux, le but ne
pouvait être que de tendre à Son Altesse Royale un piège qu'il était
important de découvrir; et que, s'il était vrai, il était de la plus
grande conséquence, pour les intérêts du prince, de ne pas laisser
échapper cette occasion de pénétrer les intentions de Napoléon, tant
par rapport à la position du prince de la Paix à l'égard de
l'empereur, qu'on ne connaissait pas suffisamment, que par rapport au
mariage du prince des Asturies avec une des nièces de Napoléon,
mariage sur lequel des bruits vagues avaient déjà circulé. La réponse
de M. d'Escoïquiz renfermait les raisons d'utilité, et même de sûreté
que donnerait au prince l'appui de Napoléon, si ce mariage convenait à
son ambition ou à sa vanité.
[460] L'infant don Francisco était le troisième fils du roi
Charles IV.