héros de l'insurrection de 1794. En 1795, il avait offert ses
services au directoire, qui l'avait autorisé à lever une
légion polonaise au service de la France. Il la commanda
jusqu'en 1814.
C'est à Posen que l'empereur traita avec l'électeur de Saxe, jusque-là
allié de la Prusse. L'électeur accéda à la confédération du Rhin et
prit le titre de roi[422]. A cette occasion, Napoléon reçut la liste
des tableaux que M. Denon[423] l'engageait à prendre dans la galerie
de Dresde. Il la lisait lorsque j'entrai dans son cabinet et me la
montra. «--Si Votre Majesté, lui dis-je, fait enlever quelques-uns des
tableaux de Dresde, elle fera plus que le roi de Saxe ne s'est jamais
permis de faire, car il ne se croit pas le pouvoir d'en faire placer
aucun dans son palais. Il respecte la galerie comme une propriété
nationale.--Oui, dit Napoléon, c'est un excellent homme; il ne faut
pas lui faire de la peine. Je vais donner l'ordre de ne toucher à
rien. Nous verrons plus tard.»
[422] 11 décembre 1806.
[423] Le baron Denon (1747-1825) était directeur général des
musées.
L'empereur, sûr d'avoir un nouveau corps d'armée d'au moins quarante
mille Polonais, partit peu de jours après pour Varsovie. Un accident
grave qu'éprouva le général Duroc à Kutno ne retarda pas son voyage
d'un quart d'heure; il le vit tomber, passa auprès de lui, continua sa
route et ne réfléchit qu'à deux lieues de là qu'il devait envoyer
savoir de ses nouvelles. Murat seul était instruit du moment de son
arrivée à Varsovie; il y entra au milieu de la nuit. A six heures du
matin, les autorités nouvelles, toutes créées par l'influence des
officiers français qui appartenaient au corps d'armée de Murat,
reçurent l'ordre de se rendre au palais où elles allaient être
présentées à l'empereur. Il accueillit avec une distinction marquée
les hommes les plus ardents parmi ceux qui vinrent là: c'étaient de
ces patriotes toujours prêts à courir au-devant d'un changement quel
qu'il soit dans l'organisation de leur pays. Il se montra plus que
sévère envers les autres, et particulièrement envers le prince Joseph
Poniatowski[424] qu'il blâma très amèrement de n'avoir consenti à
reprendre son grade dans l'armée, que sur un ordre positif qui lui en
avait été donné par Murat au nom de l'empereur. En méritant ce
reproche fait à sa fidélité, le prince Joseph prit une place à part
dans l'estime de l'empereur, qui, au moment où il donna à la Pologne
un gouvernement provisoire, lui confia le ministère de la guerre.
[424] Le prince Joseph Poniatowski, neveu du dernier roi de
Pologne, maréchal de France en 1813. Il se noya dans l'Elster
le lendemain de la bataille de Leipzig. En 1806, il se mit à
la tête de l'armée polonaise, après avoir exigé et obtenu que
cette armée gardât sa nationalité et son autonomie, et ne fût
pas incorporée dans les rangs français.
Le premier séjour de Napoléon à Varsovie fut fort court. Dans toutes
les conversations qu'il avait eues en arrivant avec les personnes les
plus influentes du pays, il avait annoncé que son intention était de
marcher bientôt sur Grodno, et que, les obstacles étant faibles, il
aurait en peu de temps détruit ce qu'il appelait déjà les débris de
l'armée russe, et rejeté, comme il disait, ces nouveaux Européens dans
leurs anciennes limites. Les boues de Pultusk[425] arrêtèrent quelque
temps ses projets, sans cependant le faire changer totalement de
langage. Il annonça, en rentrant à Varsovie, qu'il venait d'avoir de
grands succès, mais qu'il ne voulait pas profiter des avantages que la
saison rendait très pénibles pour ses troupes, et qu'il allait prendre
ses quartiers d'hiver.
[425] Pultusk, ville de la Pologne russe sur la Narew (4800
habitants). Victoire de Lannes sur Benningsen en 1807.
Il employa ce temps de repos qui, au reste, ne fut pas long, à
organiser la Pologne de manière à ce qu'elle lui devînt d'un grand
secours à l'ouverture de la campagne. Et comme il savait que
l'imagination seule gouverne dans ce singulier pays, il mit tous ses
soins pendant les trois semaines qu'il passa à Varsovie, à exalter
l'esprit militaire de la nation, à donner des fêtes, des bals, des
concerts, à témoigner du mépris pour les Russes, à étaler un grand
luxe et à parler de Jean Sobieski. Il mit aussi publiquement sa gloire
aux pieds d'une belle Polonaise, madame Anastase Walewska, qui le
suivit à Osterode et à Finkenstein où il se rendit, pour, de là,
visiter tous ses cantonnements.
Je dus rester à Varsovie, où se trouvait une espèce de corps
diplomatique; j'y étais entouré de ministres allemands dont les
maîtres, dans ces temps de destruction, avaient le courage de penser à
obtenir des agrandissements de territoire. L'Autriche, par des motifs
différents, y avait envoyé M. le baron de Vincent[426]. Il était
uniquement chargé de veiller à ce qu'on ne troublât point l'ordre dans
les possessions autrefois polonaises, qui appartenaient à l'empereur
d'Autriche depuis le dernier partage de la Pologne, et qui se
trouvaient voisines du théâtre de la guerre. J'entrai dans ses vues,
et je l'aidai de tous mes moyens à bien remplir sa mission.
[426] Le baron Ch. de Vincent, né en Lorraine, entra au
service de l'empire; il fut employé dans les négociations
avec Pichegru; fut un des signataires du traité de
Campo-Formio, devint, en 1814, gouverneur des Pays-Bas pour
le compte des alliés, puis ambassadeur à Paris. Les provinces
dont, en 1807, il avait mission de sauvegarder les intérêts,
étaient les palatinats de Cracovie, de Sandomir et de Lublin
dont la frontière était tracée par le Boug.
Napoléon avait nommé gouverneur de Varsovie un homme si parfaitement
incapable, qu'il me chargea, en son absence, des détails qui étaient
naturellement dans les attributions de ce gouverneur. Ainsi, je
faisais habiller des troupes, j'en faisais partir, j'achetais des
vivres, je visitais les hôpitaux, j'assistais au pansement des
blessés, je distribuais des gratifications, et je devais même aller
jusqu'à indiquer au gouverneur ce qu'il fallait mettre dans ses ordres
du jour. Ce genre d'occupations, qui était hors de mes habitudes,
aurait été fort pénible, si je n'avais trouvé dans la maison du prince
Poniatowski et de madame la comtesse Vincent Tyszkiewicz, sa soeur, des
aides et des secours de tout genre. Les marques, d'abord d'intérêt,
ensuite d'affection, que j'ai reçues dans cette excellente et noble
famille, ont laissé dans mon coeur d'ineffaçables souvenirs de
reconnaissance. Je quittai Varsovie avec peine. Mais la bataille
d'Eylau venait d'être un peu gagnée[427] et Napoléon, cherchant à
entamer quelques négociations, m'avait rappelé près de lui. Toutes
les tentatives qu'il fit dans ce sens restèrent inutiles; il fallait
encore se battre, et au bout de quelques jours il le comprit. La prise
de Dantzig[428] avait remonté ce que l'on appelle le _moral_ de
l'armée, un peu abattu par les difficultés que l'on avait éprouvées à
Pultusk, par la bataille d'Eylau, par le climat et par une absence de
leur pays trop prolongée pour des Français. L'empereur, avec tout ce
qu'il avait réuni de troupes, marcha vers Heilsberg, où il remporta
une première victoire[429]; de là, poursuivant les Russes, il les
battit de nouveau à Gutstadt et enfin à Friedland[430].
[427] 8 février 1807.
[428] 26 mai 1807.
[429] 11 juin 1807.
[430] 14 juin 1807.
La terreur que cette dernière affaire avait répandue parmi les Russes,
leur fit vivement désirer de finir cette grande lutte. Une entrevue au
milieu du Niémen, proposée par l'empereur Alexandre, était si
romanesquement conçue, et pouvait être si magnifiquement ordonnée, que
Napoléon qui y voyait un brillant épisode pour le poème de sa vie,
l'accepta. On y posa les bases de la paix. On se rendit ensuite à
Tilsitt où je fus chargé, non pas de négocier avec les
plénipotentiaires prussiens, le général Kalkreuth[431] et M. de
Goltz[432], mais de signer avec eux le traité qui contenait les
cessions territoriales de la Prusse, telles qu'elles avaient été
convenues entre l'empereur Napoléon et l'empereur Alexandre[433].
Celui-ci ne se borna point à faire la paix, mais il devint, par un
traité que je négociai et signai avec le prince Kourakin[434] l'allié
de Napoléon et, par cela même, l'ennemi de ses anciens alliés[435].
L'empereur Alexandre, satisfait de ne rien perdre, de gagner même
quelque chose (ce que les historiens, s'ils sont bienveillants,
n'aimeront pas à dire), et d'avoir mis ainsi les intérêts de son
amour-propre à couvert à l'égard de ses sujets, crut avoir rempli tous
les devoirs de l'amitié envers le roi de Prusse, en lui conservant
nominalement la moitié de son royaume; après quoi il partit, sans même
prendre la précaution de s'assurer si la moitié que le roi devait
conserver lui serait promptement rendue, si elle le serait pleinement,
et s'il ne serait pas obligé de la racheter encore par de nouveaux
sacrifices. On pouvait le craindre après la question brutale que
Napoléon fit un jour à la reine de Prusse: «Comment avez-vous osé me
faire la guerre, madame, avec d'aussi faibles moyens que ceux que vous
aviez?--Sire, je dois le dire à Votre Majesté, la gloire de Frédéric
II nous avait égarés sur notre propre puissance.» Ce mot de _gloire_,
si heureusement placé, et à Tilsitt dans le salon de l'empereur
Napoléon, me parut superbe. Je répétai assez souvent cette belle
réponse de la reine, pour que l'empereur me dît un jour: «Je ne sais
pas ce que vous trouvez de si beau à ce mot de la reine de Prusse;
vous feriez tout aussi bien de parler d'autre chose.»
[431] Frédéric-Adolphe, comte de Kalkreuth (1737-1818).
Engagé en 1752, il devint feld-maréchal en 1807, puis
gouverneur de Berlin.
[432] Auguste-Frédéric, comte de Goltz (1765-1832), entra en
1787 dans la diplomatie au service de la Prusse, fut ministre
à Copenhague, à Mayence, à Stockholm, à Pétersbourg. Il
devint, en 1814, maréchal de la cour, puis député de la
Prusse à la diète et conseiller d'État.
[433] 9 juillet 1807. Ce traité ne faisait que reproduire
certains articles du traité avec la Russie, car Napoléon, par
un surcroît de dédain pour la Prusse, voulait paraître
n'avoir consenti à l'existence de cet État que _par
considération pour l'empereur Alexandre_; aussi avait-il
exigé que les stipulations concernant la Prusse parussent
avoir été débattues entre l'empereur de Russie et lui.--La
Prusse perdait tout ce qu'elle possédait entre l'Elbe et le
Rhin, y compris Magdebourg, et presque toutes ses provinces
polonaises. Elle était réduite de neuf millions d'habitants à
quatre millions.
[434] Le feld-maréchal prince Kourakin avait été ministre et
vice-chancelier de Russie. Après la paix de Tilsitt, il fut
ambassadeur à Paris.
[435] Le traité avec la Russie est du 7 juillet 1807.
L'empereur Alexandre reconnaissait le nouvel état de choses
survenu en Occident, ainsi que tous les royaumes récemment
créés par Napoléon. En outre, fut signé le même jour un
traité secret d'alliance. La Russie promettait de déclarer la
guerre à l'Angleterre le 1er décembre suivant. En revanche,
la France promettait sa médiation et au besoin son alliance
contre la Turquie, et un plan de partage de l'empire ottoman
fut arrêté. Il fut également parlé d'une expédition vers
l'Inde. Déjà, dans l'hiver précédent, Napoléon avait envoyé
en Perse le général Gardanne pour préparer les voies.
J'étais indigné de tout ce que je voyais, de tout ce que j'entendais,
mais j'étais obligé de cacher mon indignation. Aussi, serai-je toute
ma vie reconnaissant de ce que la reine de Prusse, reine d'un autre
temps, voulut bien s'en apercevoir. Si, dans les retours que je fais
sur ma vie, plusieurs nécessairement sont pénibles, je me rappelle du
moins avec une grande douceur les choses qu'alors elle eut la bonté de
me dire, et celles qu'elle m'a presque confiées: «Monsieur le prince
de Bénévent, me dit-elle la dernière fois que j'eus l'honneur de la
conduire à sa voiture, il n'y a que deux personnes qui regrettent que
je sois venue ici: c'est moi et vous. Vous n'êtes pas fâché, n'est-ce
pas, que j'emporte cette opinion?» Les larmes d'attendrissement et
d'orgueil que j'avais dans les yeux furent ma réponse.
Les efforts que fit cette noble femme restèrent inutiles près de
Napoléon; il triomphait et alors il était inflexible. Les engagements
qu'il avait fait rompre et ceux qu'il avait fait prendre, l'avaient
enivré. Il se plaisait aussi à croire que, de l'empereur de Russie, il
avait fait une dupe; mais le temps a prouvé que la véritable dupe,
c'était lui-même.
Par le traité de Tilsitt, le plus jeune de ses frères, Jérôme
Bonaparte avait été reconnu roi de Westphalie. Son royaume était
composé de plusieurs des provinces cédées par la Prusse, de la majeure
partie de l'électorat de Hesse et du duché de Brunswick-Wolfenbüttel,
conquis mais non pas cédés. Napoléon aurait bien désiré y joindre
encore les principautés d'Anhalt, de la Lippe et de Waldeck. Mais,
profitant de l'embarras réel, et dont cependant il ne convenait pas,
où il s'était trouvé après la bataille de Pultusk, j'avais fait
admettre ces principautés ainsi que celles de Reuss et de Schwarzbourg
dans la confédération du Rhin, et il n'osait point encore attenter,
comme il l'a fait plus tard, à l'existence des princes qu'il y avait
admis. Le traité de Tilsitt, signé et ratifié, on put enfin retourner
en France.
L'agitation dans laquelle je venais de passer près d'une année me fit
éprouver un bien-être inexprimable en passant par Dresde. J'y restai
plusieurs jours. Les habitudes nobles et tranquilles de la cour de
Saxe, les vertus publiques et privées du roi Frédéric Auguste[436], la
bienveillance et la sincérité que l'on voyait partout, m'ont fait
conserver un souvenir particulier de ce séjour à Dresde.
[436] Frédéric-Auguste Ier, né en 1750, électeur de Saxe à
la mort de son frère, en 1763, marié à Amélie, princesse de
Deux-Ponts. Il prit le titre de roi en 1806, et resta fidèle
à Napoléon jusqu'en 1813. Le congrès de Vienne lui rendit une
partie de ses États. Il mourut en 1827, laissant le trône à
son frère Antoine.
Napoléon, en arrivant à Paris, créa pour le maréchal Berthier la place
de vice-connétable, et pour moi celle de vice-grand électeur[437].
Ces places étaient des sinécures honorables et lucratives. Je quittai
alors le ministère, comme je le voulais[438].
[437] En 1804, Napoléon avait créé les charges de connétable
et de grand électeur. Il avait conféré la première à Louis
Bonaparte et la seconde à Joseph. Ces deux princes étant
devenus, l'un roi de Hollande et l'autre roi de Naples,
l'empereur avait dû les remplacer à Paris, par un
vice-connétable et un vice-grand-électeur.
[438] 9 août 1807.
Pendant tout le temps que j'ai été chargé de la direction des affaires
étrangères, j'ai servi Napoléon avec fidélité et avec zèle. Longtemps,
il s'était prêté aux vues que je me faisais un devoir de lui
présenter. Elles se réglaient sur ces deux considérations: Établir
pour la France des institutions monarchiques, qui garantiraient
l'autorité du souverain, en la maintenant dans de justes
limites;--ménager l'Europe pour faire pardonner à la France son
bonheur et sa gloire. En 1807, Napoléon s'était depuis longtemps déjà
écarté, je le reconnais, de la voie dans laquelle j'ai tout fait pour
le retenir, mais je n'avais pu, jusqu'à l'occasion qui s'offrit alors,
quitter le poste que j'occupais. Il n'était pas si aisé qu'on pourrait
le penser, de cesser des fonctions actives près de lui.
A peine revenu de Tilsitt, Napoléon se livra tout entier à l'exécution
de ses desseins contre l'Espagne. L'intrigue de cette entreprise est
si compliquée que j'ai cru devoir la traiter à part[439]. Je dois dire
seulement ici que l'empereur, tenant à faire croire que j'approuvais
ses projets, choisit précisément ma terre de Valençay, pour en faire
la prison de Ferdinand VII, de son frère et de leur oncle. Mais, ni
ces princes, ni le public ne s'y trompèrent. Il ne réussit pas plus à
cela qu'à conquérir l'Espagne.
[439] Voir la quatrième partie.
Quand l'empereur Alexandre et lui s'étaient séparés à Tilsitt, ils
s'étaient promis de se revoir bientôt. C'était une promesse que
Napoléon n'avait aucune envie de tenir, à moins que l'état de ses
affaires ne lui en fît une nécessité. Mais lorsque le général Junot
eut été chassé de Portugal par les Anglais[440]; que le général Dupont
eut été forcé de capituler à Baylen[441], et que l'insurrection
générale de l'Espagne eut annoncé une résistance qui pouvait être de
longue durée, il commença à craindre que l'Autriche ne voulût profiter
de ces conjonctures, et il sentit le besoin de s'assurer davantage la
Russie. Alors il désira revoir l'empereur Alexandre, et le fit inviter
à un rendez-vous dont on fixa le lieu à Erfurt[442]. Il voulut,
quoiqu'il fût déjà très froidement avec moi, que je l'y accompagnasse;
il s'était persuadé que cela pourrait lui être utile, et cela lui
suffisait. Les nombreux et piquants détails de cette entrevue, forment
un épisode à part: j'ai cru devoir en faire aussi un morceau
séparé[443]. L'intention de Napoléon doit cependant trouver une place
ici. Son but était d'amener l'empereur Alexandre à faire avec lui une
alliance spéciale contre l'Autriche. Celle qu'il avait conclue à
Tilsitt, quoique générale, était particulièrement dirigée contre
l'Angleterre. S'il eût réussi à Erfurt, il aurait, sous quelque
prétexte facile à imaginer, cherché querelle à l'Autriche, et après
quelques succès militaires, il aurait tâché d'en faire ce qu'il avait
fait de la Prusse. La coopération pleine et entière de la Russie ne
l'aurait que trop mis en état de parvenir à son but. Ayant une très
petite idée du génie et du caractère de l'empereur Alexandre, il se
flattait de réussir. Il se proposait d'abord de l'intimider, et
ensuite d'attaquer à la fois sa vanité et son ambition; et
véritablement il était à craindre que de ces trois côtés, l'empereur
de Russie ne se montrât trop accessible. Mais la fortune de l'Autriche
voulut que M. de Caulaincourt[444], que l'on s'est acharné à mal
juger, eût inspiré à l'empereur Alexandre de la confiance, et lui en
eût fait prendre en moi. Je l'avais vu plusieurs fois en particulier à
Tilsitt. Je le vis presque tous les jours à Erfurt. Des conversations
d'abord générales sur l'intérêt commun qui existait entre les grandes
puissances de l'Europe, sur les conditions dans lesquelles les liens
qu'il était important de conserver entre elles devaient se rompre, sur
l'équilibre de l'Europe en général, sur les conséquences probables de
sa destruction;--des conversations plus particulières ensuite sur les
États dont l'existence était nécessaire à cet équilibre, sur
l'Autriche enfin,--mirent l'empereur dans une telle disposition
d'esprit, que les caresses, les offres et les emportements de
Napoléon furent en pure perte, et qu'avant de quitter Erfurt,
l'empereur Alexandre écrivit de sa propre main à l'empereur d'Autriche
pour le rassurer sur les craintes que l'entrevue d'Erfurt lui avait
inspirées. C'est le dernier service que j'ai pu rendre à l'Europe tant
que Napoléon a continué de régner, et ce service-là, dans mon opinion,
je le rendais à lui-même.
[440] Le général Andoche Junot, duc d'Abrantès, avait été mis
à la tête de l'armée de Portugal. D'abord vainqueur (1807),
il fut, le 21 août 1808, battu à Vimeiro par l'armée
anglo-portugaise, et forcé de signer, à Cintra, une
capitulation aux termes de laquelle il devait évacuer le
Portugal.
[441] Le général Pierre Dupont de l'Étang (1765-1839), avait
été, en 1808, mis à la tête de l'armée d'Andalousie. Le 22
juillet, assailli par des forces supérieures, commandées par
le général espagnol Castanos, il capitula en rase campagne
près de Baylen. Huit mille soldats français furent désarmés
et internés sur les rochers de Cabrera (Baléares), où ils
périrent en grande partie de maladie et de misère. Le général
Dupont, revenu en France, fut traduit en conseil de guerre et
condamné à une détention perpétuelle. Il sortit de prison en
1814, et fut ministre de la guerre sous la première
Restauration.
[442] Ville du royaume de Saxe (aujourd'hui réunie à la
Prusse), sur la Géra.
[443] Voir la cinquième partie.
[444] Louis de Caulaincourt, né en 1773, à Caulaincourt
(Aisne), d'une famille noble. Sous l'empire, il devint
général de division, grand écuyer et duc de Vicence, puis
ambassadeur en Russie (1807), et ministre des affaires
étrangères (1813). Il mourut en 1827.
Après avoir donné beaucoup de fêtes et fait une espèce de traité
essentiellement différent de celui qu'il avait dans la tête en venant
à Erfurt, l'empereur retourna à Paris, et M. de Champagny[445], depuis
ce moment, eut sans partage la direction du département des affaires
étrangères. Je repris de mon côté, les habitudes insignifiantes d'un
grand dignitaire.
[445] Jean-Baptiste Nompère de Champagny, duc de Cadore
(1756-1834), ancien député de la noblesse aux états généraux,
devenu, en 1800, conseiller d'État, puis ambassadeur à Vienne
(1801) et ministre de l'intérieur, avait, en 1807, succédé à
Talleyrand aux affaires étrangères.
A tout hasard, j'avais fait ce qui dépendait de moi pour obtenir la
confiance de l'empereur Alexandre, et j'y avais réussi, assez même
pour que, dès ses premières difficultés avec la France, il m'envoyât
le comte de Nesselrode, conseiller de l'ambassade de Russie à Paris,
qui, en entrant dans ma chambre, me dit: «J'arrive de Pétersbourg; je
suis officiellement employé près du prince Kourakin, mais c'est auprès
de vous que je suis accrédité. J'ai une correspondance particulière
avec l'empereur, et je vous apporte une lettre de lui.»
FIN DE LA TROISIÈME PARTIE
QUATRIÈME PARTIE
AFFAIRES D'ESPAGNE
(1807)
AFFAIRES D'ESPAGNE
(1807)
Napoléon étant à Finkenstein[446] disait un jour, dans un moment de
gaîté: «Je sais, quand il le faut, quitter la peau du lion pour
prendre celle du renard.»
[446] Quartier général de l'empereur Napoléon, dans la
campagne de 1807, en Pologne.
Il aimait à tromper, il aurait voulu tromper pour le seul plaisir de
le faire, et, au défaut de sa politique, son instinct lui en aurait
fait une sorte de besoin. Pour l'exécution des projets qu'il allait
sans cesse roulant dans sa tête, l'artifice ne lui était guère moins
nécessaire que la force. C'était surtout, à l'accomplissement de ses
vues sur l'Espagne, qu'il sentait bien que la force ne pouvait pas
suffire.
Napoléon, assis sur l'un des trônes de la maison de Bourbon,
considérait les princes qui occupaient les deux autres, comme des
ennemis naturels que son intérêt était de renverser. Mais c'était une
entreprise où il ne pouvait échouer sans ruiner ses propres desseins,
et, peut-être, se perdre lui-même. Il ne la fallait donc tenter
qu'avec une entière certitude de réussir.
La première condition du succès était de n'avoir à craindre aucune
diversion sur le continent.
A la fin de 1807, Napoléon disposait en maître de l'Italie
entière[447], et de la partie de l'Allemagne comprise entre le Rhin et
l'Elbe[448]. Il avait, sous le nom de duché de Varsovie, relevé une
partie de l'ancienne Pologne s'étendant de la Silésie au Niémen[449];
ce pays lui était dévoué. La Prusse était presque anéantie.
L'Autriche, affaiblie par les pertes de tout genre qu'elle avait
faites, n'était point en état de rien entreprendre seule, et il avait
fait facilement goûter à la Russie des plans d'ambition, qui, en lui
donnant deux guerres à soutenir, devaient occuper longtemps toutes ses
forces[450]. L'Espagne lui parut alors aussi complètement isolée qu'il
le pouvait désirer. Mais en l'attaquant à force ouverte, il avait deux
dangers à craindre.
[447] Le traité de Presbourg avait cédé Venise au royaume
d'Italie. Joseph régnait à Naples. Il n'y avait donc plus
alors que les États de l'Église qui ne dépendissent pas
directement de l'empereur.
[448] Jérôme Bonaparte régnait en Westphalie. Murat à Berg.
Les rois de Bavière et de Wurtemberg, le grand-duc de Bade et
les autres princes de la confédération du Rhin étaient alors
entièrement dévoués à la France.