toute la partie de la basse qui est au midi du Danube, il passe ce
fleuve et s'engage dans la Moravie. Si alors soixante mille Prussiens
fussent entrés en Bohême, et que soixante mille autres, venus par la
Franconie, eussent occupé la route de Lintz, il est douteux qu'il eût
pu parvenir à échapper de sa personne. Si l'armée austro-russe qu'il
avait en tête, et qui était forte d'environ cent vingt mille hommes,
eût seulement évité toute action générale et donné à l'archiduc
Charles le temps d'arriver avec les soixante-quinze mille hommes qui
étaient sous ses ordres, au lieu de dicter des lois, Napoléon aurait
été dans la nécessité d'en subir. Mais loin d'arriver avec son armée,
la Prusse envoya un négociateur, qui, soit folie, soit crime, ne fit
rien de ce qu'il était chargé de faire, et creusa le précipice où son
pays devait être lui-même prochainement englouti[397].
[397] Le roi de Prusse avait fini par céder aux instances de
l'empereur de Russie, et avait signé avec lui une convention
(3 nov. 1805), aux termes de laquelle il s'engageait à
proposer sa médiation armée; et si elle n'était pas acceptée
par Napoléon le 15 décembre, à lui déclarer la guerre. Le
comte d'Haugwitz, chargé de la négociation, ne fut reçu par
Napoléon que le 13 décembre à Schoenbrunn, et là, effrayé des
menaces de l'empereur, au lieu d'agir conformément à ses
instructions, il se laissa imposer un traité d'alliance dont
le Hanovre était le prix (15 décembre).
L'empereur Alexandre, qui s'ennuyait à Olmütz et qui n'avait encore vu
aucune bataille, voulut en avoir l'amusement; et malgré les
représentations des Autrichiens, malgré les avis que le roi de Prusse
lui avait adressés, il livra la bataille connue sous le nom de
bataille d'Austerlitz et la perdit complètement, trop heureux de
pouvoir se retirer par journées d'étapes, comme l'armistice qui en fut
la suite lui en imposait l'humiliante obligation. Jamais fait
militaire n'eut plus d'éclat. Je vois encore Napoléon rentrant à
Austerlitz le soir de la bataille. Il logeait dans une maison du
_prince de Kaunitz_; et là, dans sa chambre, oui _dans la chambre même
du prince de Kaunitz_, arrivaient à tous les instants des drapeaux
autrichiens, des drapeaux russes, des messages des archiducs, des
messages de l'empereur d'Autriche, des prisonniers portant les noms de
toutes les grandes maisons de l'empire.
Au milieu de tous ces trophées, je n'ai pas oublié qu'un courrier
entra dans la cour, apportant des lettres de Paris, et le portefeuille
mystérieux dans lequel M. de la Valette[398] déposait le secret des
lettres particulières décachetées qui avaient quelque importance, et
les rapports de toutes les polices françaises. A la guerre, l'arrivée
d'un courrier est un événement d'une douceur extrême. Napoléon, en
faisant immédiatement distribuer les lettres, délassait et
récompensait son armée.
[398] Marie Chamans, comte de La Valette (1769-1830), était alors
directeur général des postes de France. Il était d'abord entré à
l'armée et était devenu capitaine et l'aide de camp de confiance de
Bonaparte. Condamné à mort en 1815, il fut sauvé grâce au dévouement
de sa femme, mademoiselle Émilie de Beauharnais, nièce de
l'impératrice Joséphine.
Il survint alors un incident assez piquant qui peint trop bien le
caractère de Napoléon et ses opinions pour que j'omette d'en faire
mention. L'empereur qui, à cette époque, était fort en confiance avec
moi, me dit de lui faire la lecture de sa correspondance. Nous
commençâmes par les lettres déchiffrées des ambassadeurs étrangers à
Paris; elles l'intéressaient peu, parce que toutes les nouvelles de la
terre se passaient autour de lui. Nous en vînmes ensuite aux rapports
de police; plusieurs parlaient des embarras de la banque, occasionnés
par quelques mauvaises mesures du ministre des finances, M. de
Marbois[399]. Le rapport qu'il remarqua davantage fut celui de madame
de Genlis; il était long, et écrit tout entier de sa main. Elle y
parlait de l'esprit de Paris, et citait quelques propos offensants
tenus, disait-elle, dans les maisons que l'on appelait alors le
_faubourg Saint-Germain_; elle nommait cinq ou six familles, qui
jamais, ajoutait-elle, ne se rallieraient au gouvernement de
l'empereur. Des expressions assez mordantes que rapportait madame de
Genlis, mirent Napoléon dans un état de violence inconcevable; il
jura, tempêta contre le _faubourg Saint-Germain_. «Ah! ils se croient
plus forts que moi, disait-il, _Messieurs du faubourg Saint-Germain;
nous verrons! nous verrons!_» Et ce _nous verrons!_ venait quand?...
après quelques heures d'une victoire décisive remportée sur les Russes
et sur les Autrichiens. Tant il reconnaissait de force et de puissance
à l'opinion publique et surtout à celle de quelques nobles, dont la
seule action se bornait à s'écarter de lui. Aussi, en revenant plus
tard à Paris, crut-il avoir fait une nouvelle conquête quand mesdames
de Montmorency[400], de Mortemart[401] et de Chevreuse[402] vinrent
remplir des places de dames du palais de l'impératrice, et anoblir
madame de Bassano[403] qui avait été nommée avec elles.
[399] François, comte, puis marquis de Barbé-Marbois
(1745-1837), ancien député au conseil des Anciens; directeur,
puis ministre du trésor public en 1802; plus tard premier
président de la Cour des comptes de 1808 à 1837. Il avait été
révoqué de ses fonctions de ministre en 1806, à la suite
d'une crise financière dont il fut considéré comme
responsable. Il avait accordé à certains fournisseurs de
l'État, groupés en société sous le nom de _négociants
réunis_, des facilités de payement singulières qui
supprimaient presque tout contrôle de la part du trésor.
Cette société avait abusé de la confiance du ministre; elle
avait compromis les finances de l'État dans des spéculations
hasardeuses. Le résultat le plus clair fut qu'en octobre
1805, la banque de France n'avait en caisse qu'un million
cinq cent mille francs contre quatre-vingt-douze millions de
valeurs immédiatement exigibles. Une panique s'en était
suivie, et durant plusieurs mois, le marché s'en était
fortement ressenti. A son retour (janvier 1806), l'empereur
remplaça M. de Barbé-Marbois par M. Mollien.
[400] Valentine de Harchies, mariée à Anne, comte de
Montmorency, (1787-1858).
[401] Éléonore de Montmorency, née en 1777, mariée à Victor
de Rochechouart, marquis de Mortemart. Elle fut dame de
l'impératrice en 1806.
[402] Françoise de Narbonne-Pelet, mariée en 1802 à
Charles-André d'Albert, duc de Luynes et de Chevreuse. Elle
fut dame du palais de l'impératrice en 1807, et mourut en
1813.
[403] Madame Maret, femme du ministre de l'empereur.
Consulter sur ce point M. Thiers, _le Consulat et l'Empire_
(tome VI, page 30 et suiv., 187 et suiv., 375), et les
_Mémoires_ de M. Mollien.
Au bout de vingt-quatre heures, je quittai Austerlitz. J'avais passé
deux heures sur ce terrible champ de bataille; le maréchal Lannes m'y
avait mené, et je dois à son honneur, et peut-être à l'honneur
militaire en général, de dire que ce même homme qui, la veille, avait
fait des prodiges de valeur, qui avait été d'une valeur inouïe tant
qu'il avait eu des ennemis à combattre, fut au moment de se trouver
mal, quand il n'eut plus devant ses yeux que des morts et des
estropiés de toutes les nations; il était si ému que, dans un moment
où il me montrait les différents points d'où les attaques principales
avaient été faites: «Je n'y puis plus tenir, me dit-il, à moins que
vous ne vouliez venir avec moi assommer tous ces misérables juifs qui
dépouillent les morts et les mourants.»
Les négociations, dont avant cette grande bataille il n'y avait eu
qu'un vain simulacre, devinrent alors sérieuses. Elles commencèrent à
Brünn en Moravie et se terminèrent à Presbourg[404] où le général
Giulay[405] et le loyal prince Jean de Lichtenstein[406] s'étaient
rendus avec moi.
[404] 26 décembre 1805. L'Autriche perdait toutes ses
possessions italiennes qui étaient réunies au nouveau royaume
d'Italie. Le Tyrol et le Vorarlberg, la principauté
d'Eichstedt, la ville d'Augsbourg et diverses autres
seigneuries étaient attribuées à la Bavière. Le comté de
Hohenberg, le landgraviat de Nellenbourg, une partie du
Brisgau et sept autres villes importantes étaient donnés au
Wurtemberg. L'électeur de Bade reçut l'Ortenau, le reste du
Brisgau et Constance. Enfin le titre de roi fut reconnu aux
électeurs de Bavière et de Wurtemberg, et celui de grand-duc
à l'électeur de Bade.
[405] Le comte Ignace Giulay (1763-1831) était devenu général
en 1800. Il prit part à toutes les guerres de son temps,
devint feld-maréchal en 1813, puis commandant supérieur de la
Bohême en 1823, et président du conseil aulique, 1830.
[406] Jean de Lichtenstein, prince souverain d'Allemagne, né
à Vienne en 1766, général dans l'armée autrichienne en 1794.
En 1814, il se retira dans sa principauté qu'il administra
jusqu'à sa mort. (Principauté de Lichtenstein, entre le Tyrol
et la Suisse, 8 000 habitants, ch.-l. Vaduz.)
Pendant que j'étais dans la première de ces villes, l'empereur
Napoléon dictait à Duroc, et le comte d'Haugwitz, ministre de Prusse,
signait un traité (15 décembre 1805), où étaient mentionnées les
cessions qui seraient exigées de l'Autriche, et par lequel la Prusse
cédait Anspach et Neufchâtel, en échange du Hanovre qu'elle recevait.
Napoléon avait des succès de tous les genres; et il en abusa sans
aucune mesure, surtout en datant de Vienne, peu de temps après[407],
l'insolent décret dans lequel il déclarait que Ferdinand IV, roi des
Deux-Siciles, avait cessé de régner, et donnait à Joseph Bonaparte,
l'aîné de ses frères, le royaume de Naples qu'il conquit facilement,
et celui de Sicile, sur lequel son imagination seule a jamais régné.
[407] Avril 1805.
Le système que Napoléon adopta alors, et dont le décret duquel je
parle fut le premier acte, doit être compté parmi les causes de sa
chute. Je ferai connaître plus tard, avec des applications
particulières à chacun des nouveaux rois qu'il fabriquait, tout ce
qu'il y avait d'impolitique et de destructeur dans cette manière de
renverser des gouvernements, pour en créer d'autres qu'il ne tardait
pas à abattre encore, et cela sur tous les points de l'Europe.
L'Autriche, dans l'état de détresse où elle était réduite, ne pouvait
que subir les conditions imposées par le vainqueur. Elles étaient
dures, et le traité fait avec M. d'Haugwitz rendait pour moi
impossible de les adoucir, sur d'autres articles que sur celui des
contributions. Je fis du moins en sorte que les conditions ne pussent
être aggravées par aucune fallacieuse interprétation. Maître de la
rédaction sur laquelle Napoléon, à la distance où j'étais de lui, ne
pouvait pas influer, je m'appliquai à la rendre exempte de toute
équivoque; aussi, quoiqu'il eût obtenu tout ce qu'il était possible
d'obtenir, le traité ne lui plut pas. Il m'écrivit à quelque temps de
là: «Vous m'avez fait à Presbourg un traité qui me gêne beaucoup.» Ce
qui cependant ne l'empêcha pas de me donner, peu de temps après, une
grande marque de satisfaction en me faisant prince de Bénévent, dont
le territoire était occupé par ses troupes. Je dis avec plaisir que,
par là, ce duché que j'ai conservé jusqu'à la Restauration, a été mis
à l'abri de toute espèce de vexation, et même de la conscription.
Le comte d'Haugwitz aurait assurément mérité de payer de sa tête le
traité qu'il avait osé faire sans pouvoirs, et contre ce qu'il savait
parfaitement bien être le voeu de son souverain; mais le punir aurait
été s'attaquer à Napoléon lui-même. Le roi de Prusse n'osa le
désavouer; il eut même la faiblesse de résister aux nobles
sollicitations de la reine; et cependant, honteux de donner son
approbation à un pareil acte, il ne ratifia d'abord le traité que
conditionnellement. Mais à la ratification conditionnelle que Napoléon
rejeta, il fallut, sous peine de l'avoir pour ennemi, en substituer
une pure et simple qui constitua la Prusse en guerre avec
l'Angleterre[408].
[408] Traité définitif d'alliance du 15 février 1806, ratifié
par le roi de Prusse le 9 mars.
Napoléon, depuis qu'il était empereur, ne voulait plus de république,
surtout dans son voisinage. En conséquence, il changea le gouvernement
de la Hollande, et finit par se faire demander un de ses frères pour
être roi du pays[409]. Il ne soupçonnait pas alors que son frère
Louis, qu'il avait choisi, était un trop honnête homme pour accepter
le titre de roi de Hollande, sans devenir parfaitement Hollandais.
[409] Louis Bonaparte fut proclamé roi de Hollande le 5 juin
1806.
La dissolution de l'empire germanique était déjà implicitement opérée
par le traité de Presbourg, puisqu'il avait reconnu comme rois les
électeurs de Bavière et de Wurtemberg, et l'électeur de Bade comme
grand-duc. Cette dissolution fut consommée par l'acte qui forma la
confédération du Rhin[410], acte qui coûta l'existence à une foule de
petits États conservés par le recès de 1803, et que j'essayai encore
une fois de sauver. Mais je réussis pour un très petit nombre, les
principaux confédérés ne voulant accepter cet acte qu'autant qu'ils
seraient agrandis.
[410] Le vieil empire germanique n'existait plus que de nom
en 1806, Napoléon lui porta le dernier coup le 12 juillet
1806, par la convention qu'il signa avec treize princes
allemands, dont les principaux étaient le baron de Dalberg,
archevêque de Mayence, prince primat de Germanie, les rois de
Bavière et de Wurtemberg, le grand-duc de Bade, le landgrave
de Hesse-Darmstadt, etc. Aux termes de cette convention, les
princes contractants se séparaient de l'empire, et se
constituaient en _confédération du Rhin_, reconnaissaient
pour _protecteur_ l'empereur Napoléon, et signaient avec lui
un traité d'alliance offensive et défensive. L'empereur
François ne put que reconnaître les faits accomplis: le 6
août suivant, il déclara l'empire germanique dissous, abdiqua
le titre d'empereur d'Allemagne et prit celui d'empereur
d'Autriche.
Murat, l'un des beaux-frères de Napoléon, à qui les pays de Clèves et
de Berg avaient été donnés en souveraineté, fut compris dans cette
confédération, avec le titre de grand-duc; il l'échangea plus tard
pour celui de roi, qu'il eût mieux valu pour lui ne jamais obtenir.
Pendant que le roi de Prusse se brouillait avec l'Angleterre en
occupant le Hanovre, celle-ci songeait à traiter avec la France. M.
Pitt étant mort[411], M. Fox qui n'était pas destiné à lui survivre
beaucoup, était devenu, à force de talent et malgré la répugnance du
roi, principal secrétaire d'État pour les affaires étrangères dans le
cabinet dont lord Grenville[412] était le chef nominal. Personne ne
détestait plus que M. Fox l'oppression du gouvernement de Napoléon;
mais, soit pour ne pas mettre sa conduite en contradiction avec le
langage qu'il avait tenu pendant tant d'années comme chef de
l'opposition, soit désir réel de la paix, il crut devoir faire des
démonstrations pacifiques. Il m'écrivit[413] pour m'informer d'une
tentative d'assassinat contre la personne de l'empereur (ou du chef
des Français, ainsi qu'il le nommait dans sa lettre), qui lui avait
été révélée par un des misérables auteurs du complot.
[411] 23 janvier 1806.
[412] William Wyndham, lord Grenville (1759-1834). Secrétaire
d'État à l'intérieur, puis aux affaires étrangères (1791). Il
se retira en 1801.
[413] 20 février 1806.
Je saisis avidement cette occasion, et, en le remerciant au nom de
l'empereur, j'exprimai des dispositions qui furent bientôt suivies
d'ouvertures faites par l'entremise de lord Yarmouth. Après deux ou
trois conférences, M. Fox, pour être agréable à lord Grenville,
adjoignit lord Lauderdale[414] à lord Yarmouth.
[414] James Maitland, comte de Lauderdale, né en 1759, pair
d'Écosse en 1789. Il vint en France à cette époque, et se lia
avec les principaux girondins. Toujours partisan de la
France, il combattit la politique de Pitt, devint, en 1806,
conseiller privé, garde du sceau d'Écosse, ambassadeur
extraordinaire à Paris. En 1816, il protesta hautement contre
la détention de Napoléon. Il mourut dans la retraite en 1839.
De son côté, l'empereur Alexandre envoya à Paris M. d'Oubril, pour y
ménager un raccommodement. Je l'amenai à faire un traité qu'il
négocia avec M. Clarke[415]. L'empereur de Russie, qui ne voulait pas
encore aller aussi loin, refusa de le ratifier et disgracia celui qui
l'avait signé.
[415] 20 juillet 1806. Le général comte Clarke (1765-1818),
devenait l'année suivante (1807) ministre de la guerre et duc
de Feltre. Sous la Restauration, il fut nommé maréchal de
France.
Quant à la négociation qui avait été bien entamée par lord Yarmouth,
et gâtée par lord Lauderdale, elle n'aboutit qu'à venger l'Angleterre
de la Prusse, beaucoup plus que l'Angleterre elle-même ne l'aurait
voulu.
La paix entre l'Angleterre et la France était moralement impossible
sans la restitution du Hanovre; et Napoléon ayant disposé de ce pays
contre des équivalents, dont il avait aussi disposé, la restitution
était de même moralement impossible. Mais l'empereur, qui ne tenait
pour réelles que les difficultés que la force ne pouvait pas
surmonter, n'hésita point à admettre cette restitution comme l'une des
bases de l'arrangement à intervenir. Il se disait: «La Prusse qui a
reçu par peur le Hanovre, le rendra par peur; et, quant aux
équivalents qu'elle a donnés, je les compenserai par des promesses qui
suffiront à l'amour-propre du cabinet, et dont le pays sera forcé de
se contenter.»
La Prusse ne pouvait pas ignorer longtemps cette perfidie; les Anglais
étaient intéressés à la lui faire savoir, et pour surcroît, elle en
avait encore une autre à essuyer.
Dans les entretiens que le comte d'Haugwitz avait eus, tant à Vienne
qu'à Paris, avec l'empereur Napoléon, celui-ci lui avait parlé de son
projet de dissoudre l'empire germanique et d'y substituer deux
confédérations, l'une du midi, l'autre du nord. Il ne voulait,
disait-il, avoir d'influence que sur la première; la Prusse serait à
la tête de la seconde. Le cabinet prussien se laissa séduire par ce
projet, mais lorsqu'on voulut procéder à la démarcation des deux
confédérations, Napoléon déclara que la Prusse ne pouvait pas
comprendre dans sa part, ni les villes hanséatiques ni la Saxe,
c'est-à-dire les seuls pays qui ne fussent pas déjà sous l'influence
et la protection de la Prusse. Celle-ci, se voyant jouée, ne prit
conseil que de l'irritation qui régnait dans toutes les classes de la
nation et courut aux armes.
Ce n'était pas sans une secrète inquiétude que l'empereur allait pour
la première fois se mesurer contre elle. L'ancienne gloire de l'armée
prussienne lui imposait; mais après une action de quatre heures
seulement, le fantôme s'évanouit, et la bataille d'Iéna[416], mit la
monarchie prussienne complètement à la merci d'un vainqueur, d'autant
plus dur que les torts étaient de son côté, et que, de plus il avait
eu quelque crainte, et qu'on le savait.
[416] 14 octobre 1806.
Napoléon était déjà à Berlin, quand il reçut une proclamation
imprudente du prince de la Paix qui semblait annoncer une prochaine
défection de l'Espagne[417]. Il jura dès lors de détruire à tout prix
la branche espagnole de la maison de Bourbon; et moi, je jurai
intérieurement de cesser, à quelque prix que ce fût, d'être son
ministre, dès que nous serions de retour en France. Il me confirma
dans cette résolution par la barbarie avec laquelle, à Tilsitt, il
traita la Prusse, quoiqu'il ne m'en fît pas l'instrument. Cette fois,
il ne s'en rapporta pas à moi pour traiter des contributions de guerre
et de l'évacuation des territoires par ses troupes. Il en chargea le
maréchal Berthier[418]. Il trouvait qu'à Presbourg, je m'en étais
acquitté d'une manière trop peu conforme à ce qu'il croyait être ses
véritables intérêts; mais j'anticipe sur les événements.
[417] En 1806, le gouvernement espagnol eut un instant la
pensée de rompre avec la France. Les longs déboires de sa
lutte avec l'Angleterre, l'inquiétude que lui avait causée la
dépossession du roi Ferdinand, tout contribuait à le pousser
dans cette voie. Le prince de la Paix, qui dirigeait alors la
politique du cabinet, saisit le moment où Napoléon était aux
prises avec la Prusse, et lança, non pas au nom du roi, mais
en son nom personnel, une proclamation assez ambiguë où, sans
désigner personne, il invitait le peuple espagnol à se
préparer à la guerre. Après la victoire d'Iéna, le prince de
la Paix, épouvanté, capitula immédiatement, et fit répandre
le bruit que le seul ennemi de l'Espagne était l'Angleterre,
mais personne ne prit le change, Napoléon moins que tout
autre.
[418] Le maréchal Alexandre Berthier, né en 1753, était major
général de la grande armée et grand veneur. En 1807, il
allait devenir vice-connétable, puis prince de Neufchâtel et
prince de Wagram. En 1814, il se rallia à Louis XVIII qui le
nomma pair de France et capitaine des gardes. Durant les
Cent-jours, il se retira à Bamberg (Bavière), où il mourut le
1er juin dans des circonstances restées mystérieuses.
Nous ne restâmes que peu de jours à Berlin. M. de Zastrow, aide de
camp de confiance du roi, et M. de Lucchesini avaient eu la permission
de s'y rendre. M. de Lucchesini passait en Prusse pour être fort
capable, et surtout très fin. Sa finesse m'a souvent rappelé à moi, le
mot de Dufresni: _Trop d'esprit, c'est-à-dire pas assez_. Ces deux
plénipotentiaires venaient pour négocier un armistice que peut-être
ils auraient obtenu, s'ils n'avaient pas été informés trop tard de la
capitulation de Magdebourg. L'armée russe, il est vrai, était encore
intacte, mais elle était si peu nombreuse! et d'ailleurs les Prussiens
étaient complètement découragés, toutes les places fortes avaient
ouvert leurs portes, et enfin des députations polonaises accouraient
de tous les côtés au-devant de Napoléon. Il n'en fallait pas tant
pour qu'il se décidât à renvoyer tous les négociateurs, à quitter
Berlin, et à marcher rapidement par Posen sur Varsovie.
Quel singulier spectacle que de voir Napoléon sortir du cabinet du
grand Frédéric où il venait d'écrire un bulletin pour son armée,
passer dans la salle à manger pour faire dîner avec lui
Mollendorf[419] qui était prisonnier, et Müller[420] qui était
l'historiographe de la monarchie prussienne; offrir à l'un et à
l'autre leurs appointements, qu'ils acceptèrent, puis monter en
voiture et partir pour Posen!
[419] Le feld-maréchal comte de Mollendorf, ancien lieutenant
de Frédéric II, et l'un des meilleurs généraux de l'armée
prussienne; il avait été blessé grièvement à Auerstædt
(1725-1816).
[420] Jean de Müller, historien allemand, né à Schaffouse en
1752, fut conseiller aulique à Mayence, puis à Vienne. Il
vint à Berlin en 1795, et Frédéric-Guillaume le nomma
conseiller intime et historiographe de sa maison. Napoléon le
vit en 1806, se l'attacha et l'employa comme ministre d'État
du nouveau royaume de Westphalie. Il mourut en 1809.
Il s'y était fait précéder par le général Dombrowski[421] et par le
comte Wybicki qui, l'un et l'autre, avaient servi sous ses ordres dans
les campagnes d'Italie. C'est de Posen qu'ils datèrent une espèce
d'appel à toute la Pologne en annonçant son rétablissement. Cette
pièce, qui leur avait été remise à Berlin, montrait et cachait assez
l'autorisation de Napoléon pour qu'il pût l'avouer ou la désavouer,
selon que les circonstances favoriseraient ou arrêteraient son
entreprise. A Posen, on le reçut avec transport. Une députation
ménagée par Murat, qui déjà était à Varsovie, et composée d'hommes
assez considérables pour que l'on pût croire qu'ils parlaient au nom
de la nation, était le lendemain de l'arrivée de Napoléon à la porte
du palais qu'il occupait. Cette députation était nombreuse; les noms
qui sont restés dans ma mémoire sont ceux de MM. Alexandre Potocki,
Malachowski, Gutakowski, Dzialinski. Dans le discours qu'ils
adressèrent à l'empereur, ils lui offrirent toutes les forces du pays.
Napoléon saisissant cette offre, et s'expliquant peu sur le reste de
leurs demandes, leur répondit: «Quand vous aurez une armée de quarante
mille hommes, vous serez dignes d'être une nation; et alors vous aurez
droit à toute ma protection.» La députation retourna promptement à
Varsovie pleine d'espérance.