[376] Traité avec la Turquie, 25 juin 1802; avec le Portugal,

29 septembre 1801; avec les Deux-Siciles, 28 mars 1801. Ces

deux dernières puissances promettaient de fermer leurs ports

aux Anglais.

L'Espagne, par le traité de Bâle, avait rétrocédé la Louisiane à la

France qui la rendit aux États-Unis (30 avril 1803). Ceux-ci retinrent

une partie du prix comme indemnité pour les pertes commerciales que

les Américains avaient éprouvées, à la suite des absurdes décrets de

la Convention.

La distribution des territoires sécularisés en Allemagne se faisait

sous la double médiation de la France et de la Russie[377].

[377] Avant les guerres de la Révolution, la rive gauche du

Rhin était couverte de principautés séculières et

ecclésiastiques. Les traités de Campo-Formio et de Lunéville,

en cédant à la France tous ces territoires, avaient stipulé

que les princes laïques seraient indemnisés avec les biens du

clergé sécularisés. Il s'agissait maintenant d'appliquer ce

principe. L'empereur, qui aurait dû prendre cette affaire en

main, se laissa devancer par le premier consul, qui,

sollicité par plusieurs des princes intéressés, n'eut garde

de ne pas profiter de cette occasion. Il s'assura du concours

de la Prusse, en lui promettant un accroissement considérable

(traité secret du 23 mai 1802). L'empereur Alexandre, que des

alliances de famille unissaient aux maisons de Bavière, de

Bade et de Wurtemberg, entra dans ses vues, et se déclara

protecteur des princes dépossédés (convention du 11 octobre

1802). Aussitôt des traités secrets intervinrent entre la

France d'une part, le Wurtemberg, le margrave de Bade, la

Bavière, la Hesse Cassel de l'autre, qui assurèrent leur lot

à chacun de ces États. Le tout fut soumis à la Diète, qui

adopta l'ensemble du plan d'indemnités (recès du 25 février

1803), et l'empereur, après de longues hésitations, ratifia

cette décision le 27 avril suivant. (Voir LEFEBVRE, _Histoire

des cabinets de l'Europe_, t. Ier, ch. VI).

On peut le dire sans la moindre exagération, à l'époque de la paix

d'Amiens, la France jouissait au dehors, d'une puissance, d'une

gloire, d'une influence telles, que l'esprit le plus ambitieux ne

pouvait rien désirer au delà pour sa patrie. Et ce qui rendait cette

situation plus merveilleuse encore, c'était la rapidité avec laquelle

elle avait été créée. En moins de deux ans et demi, c'est-à-dire du 18

brumaire (9 novembre 1799) au 25 mars 1802, date de la paix d'Amiens,

la France avait passé de l'avilissement où le directoire l'avait

plongée, au premier rang en Europe.

Tout en s'occupant des affaires du dehors, Bonaparte n'avait pas

négligé celles de l'intérieur. Son incroyable activité suffisait à

tout. Il avait donné de nouveaux règlements à l'administration qu'il

avait rendue le plus possible monarchique. Il avait habilement

rétabli l'ordre dans les finances. Les ministres du culte étaient

honorés. Non content de comprimer les partis, il avait cherché à se

les attacher, et il y avait, jusqu'à un certain point réussi. La

qualité d'ancien émigré, ni celle d'ancien jacobin n'étaient pour rien

des titres d'exclusion. Afin d'isoler davantage Louis XVIII et lui

ôter, comme il disait, l'air de roi qu'une nombreuse émigration lui

donnait, il avait permis à beaucoup d'émigrés de rentrer en France. Il

employait les uns et les autres, il en approchait de sa personne. Les

jacobins oubliaient leur aversion pour l'autorité d'un seul; les

émigrés étaient amenés à regretter moins que cette autorité eût passé

en d'autres mains[378].

[378] Je me rappelle qu'un jour, où je parus étonné de voir

sortir du cabinet du premier consul, un des jacobins les plus

déhontés de la Révolution, il me dit: «Vous ne connaissez pas

les jacobins. Il y en a de deux espèces: des _sucrés_ et des

_salés_. Celui que vous venez de voir est un jacobin salé. De

ceux-là, je fais ce que veux. Il n'y a personne de meilleur à

employer pour soutenir toutes les hardiesses d'un pouvoir

nouveau. Quelquefois il faut les arrêter, mais avec un peu

d'argent, c'est bientôt fait. Mais les jacobins sucrés! ah!

ceux-là sont indécrottables! Avec leur métaphysique ils

perdraient vingt gouvernements.» (_Note du prince de

Talleyrand._)

Malgré les troubles prolongés de la Révolution, les arts industriels

avaient pris en France un grand essor. Beaucoup de capitaux avaient

suivi cette direction. Pour atteindre un haut point de prospérité

intérieure, il ne fallait que de la sécurité, et l'opinion générale de

la France était que Bonaparte l'avait donnée.

Ainsi ceux qui avaient concouru à le porter au pouvoir, avaient lieu

de s'en féliciter. Il avait usé de son autorité de manière à la rendre

utile, même à la faire aimer. On pouvait croire qu'il venait de mettre

un terme à la Révolution. En réhabilitant le pouvoir, il était devenu

l'auxiliaire de tous les trônes. L'influence salutaire qu'il avait

acquise donnait au consulat, en Europe, la consistance d'un

gouvernement ancien. Des conspirations, à l'une desquelles il avait

miraculeusement échappé, avaient fortifié les sentiments que lui

portaient les amis de l'ordre. Aussi, lorsque ses deux collègues

proposèrent à la France, réunie en assemblées primaires de le nommer

premier consul à vie, cette proposition reçut-elle la presque

unanimité des suffrages[379].

[379] 2 août 1802.

De leur côté les députés de la république cisalpine se rendirent à

Lyon, afin d'obtenir du premier consul une organisation définitive

pour leur pays[380]. Quoique les affaires qui devaient être traitées à

Lyon ne fussent pas dans mes attributions, Bonaparte se servit

beaucoup de moi pour les conduire. J'avais dû le précéder dans cette

ville, pour y voir les membres de la députation. Il ne s'en rapportait

pour des affaires aussi délicates, ni à ce que faisait, ni à ce que

disait M. Chaptal[381], son ministre de l'intérieur, qu'il trouvait

lourd, vain, sans esprit et qu'il ne gardait alors que pour ne pas

faire trop de peine à Cambacérès[382] qui le protégeait. En arrivant à

Lyon, je vis M. de Melzi[383] que je connaissais depuis longtemps, et

je m'ouvris à lui, non pas sur ce que le premier consul désirait, mais

sur ce qu'il fallait que la république cisalpine demandât. En peu de

jours je parvins à mon but. Au moment où Bonaparte arriva à Lyon, tout

était préparé. Dès le second jour, les principaux Milanais le

pressèrent d'accepter la présidence à vie, et par _reconnaissance_, il

consentit à substituer au nom de _république cisalpine_ celui de

_royaume d'Italie_[384] et à nommer vice-président M. de Melzi, qui,

lui ayant présenté les clefs de Milan lors de la première invasion, se

trouvait assez compromis envers l'Autriche pour que Bonaparte osât lui

donner toute sa confiance.

[380] La république cisalpine, proclamée en 1797, détruite en

1799, rétablie après Marengo, n'avait pas vu en 1800

réorganiser son gouvernement. Bonaparte, d'accord avec les

principaux personnages du pays, lui donna une constitution

définitive. Il y eut trois collèges électoraux, nommés à vie:

celui des grands propriétaires, celui des commerçants, celui

des gens de lettres et des ecclésiastiques, en tout sept

cents électeurs. Ceux-ci élisaient une _commission de

censure_ chargée de nommer tous les corps de l'État, savoir:

un _sénat_ de huit membres, un _conseil d'État_ et un _corps

législatif_, lesquels avaient les mêmes attributions qu'en

France. A la tête de la république étaient un président et un

vice-président. En janvier 1802, Bonaparte réunit à Lyon une

grande _consulte_ de près de cinq cents membres pour

approuver la constitution. Il s'y fit décerner la présidence.

[381] Antoine Chaptal né en 1756, était déjà un savant

illustre lorsqu'il entra dans les carrières publiques. Il

devint conseiller d'État et ministre de l'intérieur après le

18 brumaire, puis sénateur et comte de Chanteloup en 1804,

ministre et pair de France durant les Cent-jours; Louis XVIII

le rappela à la Chambre des pairs en 1819. Il mourut en 1832.

[382] Jean-Jacques Régis de Cambacérès, né à Montpellier en

1753 d'une vieilles famille de robe. Conseiller à la cour des

comptes de Montpellier. Député de l'Hérault à la Convention,

il vota la mort du roi avec cette restriction, que le décret

ne devrait être mis à exécution que si la France se trouvait

envahie par l'ennemi. Il fut président de la Convention après

le 9 thermidor, puis membre et président du conseil des

Cinq-Cents. Ministre de la justice en 1798. Il fut nommé

deuxième consul après le 18 brumaire. En 1804, Cambacérès

devint prince, archichancelier d'empire et duc de Parme.

Exilé en 1815, il mourut en 1824.

[383] François Melzi d'Eril (1753-1816) avait été dès

l'origine un des plus ardents défenseurs de la république

cisalpine. Il devint dans la suite duc de Lodi, grand

chancelier et garde des sceaux du vice-roi Eugène.

[384] Il y a ici une erreur dans le texte. Le _royaume_

d'Italie ne date que de 1805 (le sacre à Milan est du 26

mai). M. de Talleyrand aura évidemment voulu dire qu'en 1802

la dénomination officielle de _république italienne_ fut

substituée à celle de _république cisalpine_.

Jusqu'à la paix d'Amiens, Bonaparte avait pu commettre bien des

fautes, car quel homme en est exempt? Mais il n'avait point manifesté

de desseins à l'exécution desquels un Français, ami de son pays, pût

faire difficulté de concourir. On pouvait n'être pas toujours d'accord

avec lui sur les moyens, mais l'utilité du but ne pouvait être

contestée, dans le temps où, évidemment, il n'était autre que de finir

la guerre extérieure, d'une part; et de finir, d'autre part, la

révolution par le rétablissement de la royauté, qu'il était alors, je

l'affirme, impossible de rétablir au profit des héritiers légitimes du

dernier roi.

La paix d'Amiens était à peine conclue, que la modération commença à

abandonner Bonaparte; cette paix n'avait pas encore reçu sa complète

exécution, qu'il jetait déjà les semences de nouvelles guerres qui

devaient après avoir accablé l'Europe et la France, le conduire

lui-même à sa ruine.

Le Piémont aurait dû être restitué au roi de Sardaigne immédiatement

après la paix de Lunéville: il n'était qu'en dépôt entre les mains de

la France. Le restituer aurait été à la fois un acte de justice

rigoureuse et de très sage politique. Bonaparte, au contraire, le

réunit à la France. Je fis de vains efforts pour le détourner de cette

mesure. Il croyait qu'elle était dans son intérêt personnel, son

amour-propre lui paraissait la réclamer, et il prévalut contre tous

les conseils de la prudence[385].

[385] Le 9 décembre 1798, le roi Charles-Emmanuel, vaincu et

dépossédé, avait renoncé au trône pour lui et ses

descendants, ordonnant à ses sujets d'obéir désormais aux

autorités françaises. Le Piémont fut dès lors administré

directement par les généraux français. En 1800, avant Marengo

et Hohenlinden, Bonaparte, dans ses premières propositions de

paix, avait offert de rendre le Piémont au roi de Sardaigne.

La victoire le rendit plus exigeant, et au traité de

Lunéville, il refusa de prendre aucun engagement de ce côté.

Le 19 avril 1801, le Piémont fut divisé en six départements

et érigé en division militaire; le 4 septembre 1802, il fut

incorporé à la France.

Quoiqu'il eût par ses victoires contribué à l'agrandissement de la

France, aucun des territoires dont elle s'était récemment agrandie

n'avait pourtant été conquis par les armées qu'il avait commandées.

C'était sous la Convention que le comtat d'Avignon, la Savoie, la

Belgique, la rive gauche du Rhin avaient été réunis à la France; et

Bonaparte ne pouvait personnellement réclamer aucune de ces conquêtes

comme venant de lui. Régner, et régner héréditairement, comme il

aspirait à le faire sur un pays agrandi par des chefs autrefois ses

égaux, et qu'il voulait avoir pour sujets, lui paraissait presque

humiliant, et pouvait d'ailleurs amener des oppositions qu'il tenait à

éviter. C'est ainsi que, pour justifier ses prétentions au titre

souverain, il jugea nécessaire d'ajouter à la France des possessions

qu'elle tînt de lui. Il avait été le conquérant du Piémont en 1796, ce

qui lui semblait désigner ce pays comme propre à remplir ses vues. Il

en fit donc prononcer par le Sénat la réunion à la France, n'imaginant

pas que personne lui demandât raison d'une violation aussi monstrueuse

de ce que le droit des gens a de plus sacré. Son illusion ne devait

pas être de longue durée.

Le gouvernement anglais, qui n'avait fait la paix que par nécessité,

sorti des embarras intérieurs qui la lui avaient rendue presque

indispensable, n'ayant point encore restitué Malte, et désirant la

garder, saisit l'occasion que lui offrait la réunion du Piémont à la

France, et reprit les armes[386].

[386] 16 mai 1803.

Cet événement hâta la résolution de Bonaparte de transformer le

consulat à vie en monarchie héréditaire. Les Anglais avaient jeté sur

les côtes de Bretagne quelques émigrés dévoués et très entreprenants.

Bonaparte profita de cette conspiration dans laquelle il s'était

flatté d'envelopper à la fois, Dumouriez[387], Pichegru et Moreau, ses

trois rivaux de gloire, pour se faire donner par le Sénat le titre

d'empereur. Mais ce titre, qu'avec de la modération et de la sagesse

il aurait également obtenu, quoique peut-être plus tard, devint le

prix de la violence et du crime. Il monta sur le trône, mais sur un

trône souillé du sang de l'innocence, et d'un sang que d'antiques et

glorieux souvenirs rendaient cher à la France.

[387] Charles-François Duperrier-Dumouriez, né à Cambrai en

1739, entra à l'armée à seize ans. En 1763 il abandonna les

armes pour la diplomatie et devint l'un des agents secrets

les plus actifs du roi. Sous Louis XVI, il fut nommé

gouverneur de Cherbourg, puis maréchal de camp. Il entra en

1792 dans le cabinet girondin comme ministre des affaires

étrangères, (15 mars) et fut trois mois après nommé général

en chef de l'armée du Nord. Vainqueur à Valmy et à Jemmapes,

mais battu à Nerwinde, sur le point d'être décrété

d'accusation, il engagea des pourparlers avec le prince de

Cobourg, livra aux Autrichiens les commissaires de la

Convention qui venaient l'arrêter, et passa lui-même à

l'ennemi. Il vécut à l'étranger jusqu'à sa mort (1823),

souvent mêlé aux intrigues et aux conspirations des émigrés.

La mort violente et inexpliquée de Pichegru, les moyens employés pour

obtenir la condamnation de Moreau, pouvaient être mis sur le compte de

la politique; mais l'assassinat du duc d'Enghien[388], commis

uniquement pour s'assurer, en se plaçant dans leurs rangs, ceux à qui

la mort de Louis XVI faisait craindre toute espèce de pouvoir ne

venant pas d'eux, cet assassinat, dis-je, ne pouvait être ni excusé ni

pardonné, et il ne l'a jamais été; aussi Bonaparte a-t-il été réduit à

s'en vanter[389].

[388] 21 mars 1804.

[389] M. de Talleyrand a consacré à l'affaire du duc

d'Enghien, un chapitre spécial qui sera publié dans un des

volumes suivants.

La nouvelle guerre dans laquelle Bonaparte se trouvait engagé avec

l'Angleterre exigeant l'emploi de toutes ses ressources, il ne fallait

que la prudence la plus vulgaire pour ne rien entreprendre qui pût

exciter les puissances du continent à faire cause commune avec son

ennemie. Mais la vanité l'emporta encore. Il ne lui suffisait plus

d'avoir été proclamé sous le nom de Napoléon, empereur des Français,

il ne lui suffisait pas d'avoir été sacré par le Souverain Pontife; il

voulait encore être roi d'Italie, pour être empereur et roi, aussi

bien que le chef de la maison d'Autriche. En conséquence il se fait

couronner à Milan, et, au lieu de prendre simplement le titre de roi

de Lombardie, il choisit le titre plus ambitieux, et par cela même

plus alarmant de roi d'Italie, comme si son dessein était de soumettre

l'Italie entière à son sceptre; et pour qu'il y eût moins de doute sur

ses intentions, Gênes et Lucques[390], où ses agents avaient assez

habilement répandu l'effroi, lui envoyèrent des députations par

l'organe desquelles, l'une se donne à lui, l'autre demande un

souverain de son nom; et toutes deux sous des formes différentes, font

dès lors partie de ce que pour la première fois, on commença à appeler

le grand empire.

[390] Depuis les conventions du 10 octobre 1796 et du 6 juin

1797, la république de Gênes, transformée en république

ligurienne, était l'alliée de la France. C'est le 3 juin

1805, que le sénat et le doge sollicitèrent la réunion de

leur ville à la France, laquelle fut immédiatement ordonnée.

Quant à Lucques, elle fut attribuée à Élisa Bonaparte,

princesse de Piombino. (24 juin 1805).

Les conséquences de cette conduite furent telles qu'il était naturel

de le prévoir. L'Autriche arme, et la guerre continentale devient

imminente. Alors Napoléon essaye des négociations de tout côté. Il

tente d'attirer la Prusse dans son alliance[391] en lui offrant le

Hanovre, et quand la chose est sur le point de réussir, il la fait

échouer en envoyant à Berlin le général Duroc[392] qui par sa rudesse

maladroite, détruisit les bons effets des démarches faites

précédemment d'après mes instructions, par M. de la Forest[393] qui y

était ministre de France.

[391] De 1803 à 1805, Napoléon d'une part, l'Autriche et la

Russie de l'autre, se disputèrent l'alliance de la Prusse: le

roi Frédéric-Guillaume n'osa prendre aucun parti. Toutefois,

en 1805, il signa avec la France une simple convention de

neutralité.

[392] Duroc était depuis 1796 l'aide de camp préféré de

Napoléon. Né en 1772, il devint sous l'empire général de

division, grand maréchal du palais et duc de Frioul. Il fut

tué à Wurtschen le 22 mai 1813.

[393] Antoine comte de La Forest (1756-1846). Ministre à

Munich, (1801) à la diète de Ratisbonne, (1802); à Berlin,

(1803); ambassadeur à Madrid en 1807. Ministre et pair de

France sous la restauration. L'empereur fut plus heureux avec

les électeurs de Bavière, de Wurtemberg et de Bade, qu'il

maintint cette fois dans son alliance.

Le camp de Boulogne qu'il forma à cette époque, dans le but de menacer

les côtes d'Angleterre eut pour premier résultat de populariser la

guerre dans ce pays, et d'y faire créer, chose inouïe, une nombreuse

armée permanente. Et c'est pendant que Napoléon paraissait absorbé par

les travaux de ce camp, que les Autrichiens passaient l'Inn,

traversaient la Bavière, occupaient le centre de la Souabe, et déjà

arrivaient sur les bords du Rhin. Ce fut toutefois cette précipitation

des Autrichiens qui le préserva de la position plus que critique où il

aurait été, s'ils eussent attendu l'arrivée de l'empereur Alexandre et

des cent mille Russes qui étaient en marche pour se joindre à eux, car

la Prusse aurait été alors infailliblement entraînée dans la

coalition; mais les Autrichiens voulaient montrer que seuls, ils

étaient en état d'engager la lutte et de triompher.

Napoléon sut profiter de cette faute avec le génie militaire et la

célérité qui font sa gloire. En quelques semaines, on pourrait dire en

quelques jours, il transporta la grande armée du camp de Boulogne aux

bords du Rhin pour la conduire à de nouvelles victoires.

Je reçus l'ordre de l'accompagner à Strasbourg, pour être prêt à

suivre son quartier général selon les circonstances (septembre 1805).

Un accident de santé qu'eut l'empereur au début de cette campagne

m'effraya singulièrement. Le jour même de son départ de Strasbourg,

j'avais dîné avec lui; en sortant de table, il était entré seul chez

l'impératrice Joséphine; au bout de quelques minutes il en sortit

brusquement; j'étais dans le salon, il me prit par le bras et m'amena

dans sa chambre. M. de Rémusat[394], premier chambellan, qui avait

quelques ordres à lui demander, et qui craignait qu'il ne partît sans

les lui donner, y entra en même temps. A peine y étions-nous, que

l'empereur tomba par terre; il n'eut que le temps de me dire de fermer

la porte. Je lui arrachai sa cravate parce qu'il avait l'air

d'étouffer; il ne vomissait point, il gémissait et bavait. M. de

Rémusat lui donnait de l'eau, je l'inondais d'eau de Cologne. Il avait

des espèces de convulsions qui cessèrent au bout d'un quart d'heure;

nous le mîmes sur un fauteuil; il commença à parler, se rhabilla, nous

recommanda le secret et une demi-heure après, il était sur le chemin

de Carlsruhe. En arrivant à Stuttgard, il m'écrivit pour me donner de

ses nouvelles; sa lettre finissait par ces mots: «Je me porte bien. Le

duc (de Wurtemberg) est venu au-devant de moi jusqu'en dehors de la

première grille de son palais; c'est un homme d'esprit.»--Une seconde

lettre de Stuttgard du même jour portait: «J'ai des nouvelles de ce

que fait Mack; il marche comme si je le conduisais moi-même. Il sera

pris dans Ulm, comme un vilain[395].»

[394] Auguste, comte de Rémusat, né en 1762, était en 1789

avocat près la cour des comptes d'Aix. Il resta en France

durant toute la Révolution. En 1802 il devint préfet du

palais, puis premier chambellan en 1804 et surintendant des

théâtres. En 1815 il fut nommé préfet de la Haute-Garonne

puis du Nord. Destitué en 1821, il mourut en 1823.

[395] Charles, baron de Mack de Lieberich, né en 1752, engagé

comme simple soldat, devint général en 1792. Il fut mis

plusieurs fois à la tête d'armées autrichiennes, mais fut

constamment battu. Il signa la capitulation d'Ulm le 19

octobre. Traduit peu après devant un conseil de guerre, il

fut condamné à mort, mais l'empereur François commua sa peine

en une détention qui ne dura que quelques années. Il mourut

dans l'oubli en 1828.

On a cherché à répandre depuis que Mack avait été acheté; cela est

faux; c'est leur présomption seule qui perdit les Autrichiens. On sait

comment leur armée battue partiellement sur plusieurs points et

refoulée vers Ulm, fut obligée d'y capituler; elle y resta prisonnière

de guerre, après avoir passé sous les fourches caudines.

En m'annonçant sa victoire, Napoléon m'écrivit quelles étaient, dans

sa première idée, les conditions qu'il voulait imposer à l'Autriche,

et quels territoires il voulait lui enlever. Je lui répondis que son

véritable intérêt n'était point d'affaiblir l'Autriche, qu'en lui

ôtant d'un côté, il fallait lui rendre de l'autre, afin de s'en faire

un allié. Le mémoire dans lequel j'exposais mes raisons le frappa

assez pour qu'il mît la chose en délibération dans un conseil qu'il

tint à Munich où j'étais allé le rejoindre, et pour qu'il inclinât à

suivre le plan que je lui avais proposé, et que l'on peut retrouver

encore dans les archives du gouvernement[396]. Mais de nouveaux

avantages remportés par une de ses divisions d'avant-garde, exaltant

son imagination, ne lui laissèrent plus que le désir de marcher sur

Vienne, de courir à de nouveaux succès et de dater des décrets du

palais impérial de Schoenbrunn.

[396] Ce mémoire a été récemment publié dans les _Lettres

inédites de Talleyrand à Napoléon_, par Pierre Bertrand.

(Paris, 1889, 1 vol. in-8º, p. 156.) Prévoyant que le dessein

de l'empereur était déjà d'écraser l'Autriche pour tendre tôt

ou tard la main à la Russie, Talleyrand cherche à l'en

détourner et recommande chaudement l'alliance autrichienne.

Il veut faire de l'Autriche le boulevard de l'Europe contre

la Russie, et dans ce but, la mettre en contact et en

rivalité avec cet empire, en lui cédant la Moldavie, la

Valachie, la Bessarabie et une partie de la Bulgarie. En

échange, on pourrait alors lui enlever toutes ses possessions

en Italie et en Souabe. Ce système aurait d'ailleurs un autre

avantage; c'est en supprimant tout contact entre l'empire de

Napoléon et celui des Habsbourg, de supprimer par cela même

tout prétexte de guerre. Dès lors l'alliance

franco-autrichienne, solide et durable, serait la sauvegarde

de toute l'Europe occidentale.

Mémoires du prince de Talleyrand, Volume 1 · 第 24 / 36 段