29 septembre 1801; avec les Deux-Siciles, 28 mars 1801. Ces
deux dernières puissances promettaient de fermer leurs ports
aux Anglais.
L'Espagne, par le traité de Bâle, avait rétrocédé la Louisiane à la
France qui la rendit aux États-Unis (30 avril 1803). Ceux-ci retinrent
une partie du prix comme indemnité pour les pertes commerciales que
les Américains avaient éprouvées, à la suite des absurdes décrets de
la Convention.
La distribution des territoires sécularisés en Allemagne se faisait
sous la double médiation de la France et de la Russie[377].
[377] Avant les guerres de la Révolution, la rive gauche du
Rhin était couverte de principautés séculières et
ecclésiastiques. Les traités de Campo-Formio et de Lunéville,
en cédant à la France tous ces territoires, avaient stipulé
que les princes laïques seraient indemnisés avec les biens du
clergé sécularisés. Il s'agissait maintenant d'appliquer ce
principe. L'empereur, qui aurait dû prendre cette affaire en
main, se laissa devancer par le premier consul, qui,
sollicité par plusieurs des princes intéressés, n'eut garde
de ne pas profiter de cette occasion. Il s'assura du concours
de la Prusse, en lui promettant un accroissement considérable
(traité secret du 23 mai 1802). L'empereur Alexandre, que des
alliances de famille unissaient aux maisons de Bavière, de
Bade et de Wurtemberg, entra dans ses vues, et se déclara
protecteur des princes dépossédés (convention du 11 octobre
1802). Aussitôt des traités secrets intervinrent entre la
France d'une part, le Wurtemberg, le margrave de Bade, la
Bavière, la Hesse Cassel de l'autre, qui assurèrent leur lot
à chacun de ces États. Le tout fut soumis à la Diète, qui
adopta l'ensemble du plan d'indemnités (recès du 25 février
1803), et l'empereur, après de longues hésitations, ratifia
cette décision le 27 avril suivant. (Voir LEFEBVRE, _Histoire
des cabinets de l'Europe_, t. Ier, ch. VI).
On peut le dire sans la moindre exagération, à l'époque de la paix
d'Amiens, la France jouissait au dehors, d'une puissance, d'une
gloire, d'une influence telles, que l'esprit le plus ambitieux ne
pouvait rien désirer au delà pour sa patrie. Et ce qui rendait cette
situation plus merveilleuse encore, c'était la rapidité avec laquelle
elle avait été créée. En moins de deux ans et demi, c'est-à-dire du 18
brumaire (9 novembre 1799) au 25 mars 1802, date de la paix d'Amiens,
la France avait passé de l'avilissement où le directoire l'avait
plongée, au premier rang en Europe.
Tout en s'occupant des affaires du dehors, Bonaparte n'avait pas
négligé celles de l'intérieur. Son incroyable activité suffisait à
tout. Il avait donné de nouveaux règlements à l'administration qu'il
avait rendue le plus possible monarchique. Il avait habilement
rétabli l'ordre dans les finances. Les ministres du culte étaient
honorés. Non content de comprimer les partis, il avait cherché à se
les attacher, et il y avait, jusqu'à un certain point réussi. La
qualité d'ancien émigré, ni celle d'ancien jacobin n'étaient pour rien
des titres d'exclusion. Afin d'isoler davantage Louis XVIII et lui
ôter, comme il disait, l'air de roi qu'une nombreuse émigration lui
donnait, il avait permis à beaucoup d'émigrés de rentrer en France. Il
employait les uns et les autres, il en approchait de sa personne. Les
jacobins oubliaient leur aversion pour l'autorité d'un seul; les
émigrés étaient amenés à regretter moins que cette autorité eût passé
en d'autres mains[378].
[378] Je me rappelle qu'un jour, où je parus étonné de voir
sortir du cabinet du premier consul, un des jacobins les plus
déhontés de la Révolution, il me dit: «Vous ne connaissez pas
les jacobins. Il y en a de deux espèces: des _sucrés_ et des
_salés_. Celui que vous venez de voir est un jacobin salé. De
ceux-là, je fais ce que veux. Il n'y a personne de meilleur à
employer pour soutenir toutes les hardiesses d'un pouvoir
nouveau. Quelquefois il faut les arrêter, mais avec un peu
d'argent, c'est bientôt fait. Mais les jacobins sucrés! ah!
ceux-là sont indécrottables! Avec leur métaphysique ils
perdraient vingt gouvernements.» (_Note du prince de
Talleyrand._)
Malgré les troubles prolongés de la Révolution, les arts industriels
avaient pris en France un grand essor. Beaucoup de capitaux avaient
suivi cette direction. Pour atteindre un haut point de prospérité
intérieure, il ne fallait que de la sécurité, et l'opinion générale de
la France était que Bonaparte l'avait donnée.
Ainsi ceux qui avaient concouru à le porter au pouvoir, avaient lieu
de s'en féliciter. Il avait usé de son autorité de manière à la rendre
utile, même à la faire aimer. On pouvait croire qu'il venait de mettre
un terme à la Révolution. En réhabilitant le pouvoir, il était devenu
l'auxiliaire de tous les trônes. L'influence salutaire qu'il avait
acquise donnait au consulat, en Europe, la consistance d'un
gouvernement ancien. Des conspirations, à l'une desquelles il avait
miraculeusement échappé, avaient fortifié les sentiments que lui
portaient les amis de l'ordre. Aussi, lorsque ses deux collègues
proposèrent à la France, réunie en assemblées primaires de le nommer
premier consul à vie, cette proposition reçut-elle la presque
unanimité des suffrages[379].
[379] 2 août 1802.
De leur côté les députés de la république cisalpine se rendirent à
Lyon, afin d'obtenir du premier consul une organisation définitive
pour leur pays[380]. Quoique les affaires qui devaient être traitées à
Lyon ne fussent pas dans mes attributions, Bonaparte se servit
beaucoup de moi pour les conduire. J'avais dû le précéder dans cette
ville, pour y voir les membres de la députation. Il ne s'en rapportait
pour des affaires aussi délicates, ni à ce que faisait, ni à ce que
disait M. Chaptal[381], son ministre de l'intérieur, qu'il trouvait
lourd, vain, sans esprit et qu'il ne gardait alors que pour ne pas
faire trop de peine à Cambacérès[382] qui le protégeait. En arrivant à
Lyon, je vis M. de Melzi[383] que je connaissais depuis longtemps, et
je m'ouvris à lui, non pas sur ce que le premier consul désirait, mais
sur ce qu'il fallait que la république cisalpine demandât. En peu de
jours je parvins à mon but. Au moment où Bonaparte arriva à Lyon, tout
était préparé. Dès le second jour, les principaux Milanais le
pressèrent d'accepter la présidence à vie, et par _reconnaissance_, il
consentit à substituer au nom de _république cisalpine_ celui de
_royaume d'Italie_[384] et à nommer vice-président M. de Melzi, qui,
lui ayant présenté les clefs de Milan lors de la première invasion, se
trouvait assez compromis envers l'Autriche pour que Bonaparte osât lui
donner toute sa confiance.
[380] La république cisalpine, proclamée en 1797, détruite en
1799, rétablie après Marengo, n'avait pas vu en 1800
réorganiser son gouvernement. Bonaparte, d'accord avec les
principaux personnages du pays, lui donna une constitution
définitive. Il y eut trois collèges électoraux, nommés à vie:
celui des grands propriétaires, celui des commerçants, celui
des gens de lettres et des ecclésiastiques, en tout sept
cents électeurs. Ceux-ci élisaient une _commission de
censure_ chargée de nommer tous les corps de l'État, savoir:
un _sénat_ de huit membres, un _conseil d'État_ et un _corps
législatif_, lesquels avaient les mêmes attributions qu'en
France. A la tête de la république étaient un président et un
vice-président. En janvier 1802, Bonaparte réunit à Lyon une
grande _consulte_ de près de cinq cents membres pour
approuver la constitution. Il s'y fit décerner la présidence.
[381] Antoine Chaptal né en 1756, était déjà un savant
illustre lorsqu'il entra dans les carrières publiques. Il
devint conseiller d'État et ministre de l'intérieur après le
18 brumaire, puis sénateur et comte de Chanteloup en 1804,
ministre et pair de France durant les Cent-jours; Louis XVIII
le rappela à la Chambre des pairs en 1819. Il mourut en 1832.
[382] Jean-Jacques Régis de Cambacérès, né à Montpellier en
1753 d'une vieilles famille de robe. Conseiller à la cour des
comptes de Montpellier. Député de l'Hérault à la Convention,
il vota la mort du roi avec cette restriction, que le décret
ne devrait être mis à exécution que si la France se trouvait
envahie par l'ennemi. Il fut président de la Convention après
le 9 thermidor, puis membre et président du conseil des
Cinq-Cents. Ministre de la justice en 1798. Il fut nommé
deuxième consul après le 18 brumaire. En 1804, Cambacérès
devint prince, archichancelier d'empire et duc de Parme.
Exilé en 1815, il mourut en 1824.
[383] François Melzi d'Eril (1753-1816) avait été dès
l'origine un des plus ardents défenseurs de la république
cisalpine. Il devint dans la suite duc de Lodi, grand
chancelier et garde des sceaux du vice-roi Eugène.
[384] Il y a ici une erreur dans le texte. Le _royaume_
d'Italie ne date que de 1805 (le sacre à Milan est du 26
mai). M. de Talleyrand aura évidemment voulu dire qu'en 1802
la dénomination officielle de _république italienne_ fut
substituée à celle de _république cisalpine_.
Jusqu'à la paix d'Amiens, Bonaparte avait pu commettre bien des
fautes, car quel homme en est exempt? Mais il n'avait point manifesté
de desseins à l'exécution desquels un Français, ami de son pays, pût
faire difficulté de concourir. On pouvait n'être pas toujours d'accord
avec lui sur les moyens, mais l'utilité du but ne pouvait être
contestée, dans le temps où, évidemment, il n'était autre que de finir
la guerre extérieure, d'une part; et de finir, d'autre part, la
révolution par le rétablissement de la royauté, qu'il était alors, je
l'affirme, impossible de rétablir au profit des héritiers légitimes du
dernier roi.
La paix d'Amiens était à peine conclue, que la modération commença à
abandonner Bonaparte; cette paix n'avait pas encore reçu sa complète
exécution, qu'il jetait déjà les semences de nouvelles guerres qui
devaient après avoir accablé l'Europe et la France, le conduire
lui-même à sa ruine.
Le Piémont aurait dû être restitué au roi de Sardaigne immédiatement
après la paix de Lunéville: il n'était qu'en dépôt entre les mains de
la France. Le restituer aurait été à la fois un acte de justice
rigoureuse et de très sage politique. Bonaparte, au contraire, le
réunit à la France. Je fis de vains efforts pour le détourner de cette
mesure. Il croyait qu'elle était dans son intérêt personnel, son
amour-propre lui paraissait la réclamer, et il prévalut contre tous
les conseils de la prudence[385].
[385] Le 9 décembre 1798, le roi Charles-Emmanuel, vaincu et
dépossédé, avait renoncé au trône pour lui et ses
descendants, ordonnant à ses sujets d'obéir désormais aux
autorités françaises. Le Piémont fut dès lors administré
directement par les généraux français. En 1800, avant Marengo
et Hohenlinden, Bonaparte, dans ses premières propositions de
paix, avait offert de rendre le Piémont au roi de Sardaigne.
La victoire le rendit plus exigeant, et au traité de
Lunéville, il refusa de prendre aucun engagement de ce côté.
Le 19 avril 1801, le Piémont fut divisé en six départements
et érigé en division militaire; le 4 septembre 1802, il fut
incorporé à la France.
Quoiqu'il eût par ses victoires contribué à l'agrandissement de la
France, aucun des territoires dont elle s'était récemment agrandie
n'avait pourtant été conquis par les armées qu'il avait commandées.
C'était sous la Convention que le comtat d'Avignon, la Savoie, la
Belgique, la rive gauche du Rhin avaient été réunis à la France; et
Bonaparte ne pouvait personnellement réclamer aucune de ces conquêtes
comme venant de lui. Régner, et régner héréditairement, comme il
aspirait à le faire sur un pays agrandi par des chefs autrefois ses
égaux, et qu'il voulait avoir pour sujets, lui paraissait presque
humiliant, et pouvait d'ailleurs amener des oppositions qu'il tenait à
éviter. C'est ainsi que, pour justifier ses prétentions au titre
souverain, il jugea nécessaire d'ajouter à la France des possessions
qu'elle tînt de lui. Il avait été le conquérant du Piémont en 1796, ce
qui lui semblait désigner ce pays comme propre à remplir ses vues. Il
en fit donc prononcer par le Sénat la réunion à la France, n'imaginant
pas que personne lui demandât raison d'une violation aussi monstrueuse
de ce que le droit des gens a de plus sacré. Son illusion ne devait
pas être de longue durée.
Le gouvernement anglais, qui n'avait fait la paix que par nécessité,
sorti des embarras intérieurs qui la lui avaient rendue presque
indispensable, n'ayant point encore restitué Malte, et désirant la
garder, saisit l'occasion que lui offrait la réunion du Piémont à la
France, et reprit les armes[386].
[386] 16 mai 1803.
Cet événement hâta la résolution de Bonaparte de transformer le
consulat à vie en monarchie héréditaire. Les Anglais avaient jeté sur
les côtes de Bretagne quelques émigrés dévoués et très entreprenants.
Bonaparte profita de cette conspiration dans laquelle il s'était
flatté d'envelopper à la fois, Dumouriez[387], Pichegru et Moreau, ses
trois rivaux de gloire, pour se faire donner par le Sénat le titre
d'empereur. Mais ce titre, qu'avec de la modération et de la sagesse
il aurait également obtenu, quoique peut-être plus tard, devint le
prix de la violence et du crime. Il monta sur le trône, mais sur un
trône souillé du sang de l'innocence, et d'un sang que d'antiques et
glorieux souvenirs rendaient cher à la France.
[387] Charles-François Duperrier-Dumouriez, né à Cambrai en
1739, entra à l'armée à seize ans. En 1763 il abandonna les
armes pour la diplomatie et devint l'un des agents secrets
les plus actifs du roi. Sous Louis XVI, il fut nommé
gouverneur de Cherbourg, puis maréchal de camp. Il entra en
1792 dans le cabinet girondin comme ministre des affaires
étrangères, (15 mars) et fut trois mois après nommé général
en chef de l'armée du Nord. Vainqueur à Valmy et à Jemmapes,
mais battu à Nerwinde, sur le point d'être décrété
d'accusation, il engagea des pourparlers avec le prince de
Cobourg, livra aux Autrichiens les commissaires de la
Convention qui venaient l'arrêter, et passa lui-même à
l'ennemi. Il vécut à l'étranger jusqu'à sa mort (1823),
souvent mêlé aux intrigues et aux conspirations des émigrés.
La mort violente et inexpliquée de Pichegru, les moyens employés pour
obtenir la condamnation de Moreau, pouvaient être mis sur le compte de
la politique; mais l'assassinat du duc d'Enghien[388], commis
uniquement pour s'assurer, en se plaçant dans leurs rangs, ceux à qui
la mort de Louis XVI faisait craindre toute espèce de pouvoir ne
venant pas d'eux, cet assassinat, dis-je, ne pouvait être ni excusé ni
pardonné, et il ne l'a jamais été; aussi Bonaparte a-t-il été réduit à
s'en vanter[389].
[388] 21 mars 1804.
[389] M. de Talleyrand a consacré à l'affaire du duc
d'Enghien, un chapitre spécial qui sera publié dans un des
volumes suivants.
La nouvelle guerre dans laquelle Bonaparte se trouvait engagé avec
l'Angleterre exigeant l'emploi de toutes ses ressources, il ne fallait
que la prudence la plus vulgaire pour ne rien entreprendre qui pût
exciter les puissances du continent à faire cause commune avec son
ennemie. Mais la vanité l'emporta encore. Il ne lui suffisait plus
d'avoir été proclamé sous le nom de Napoléon, empereur des Français,
il ne lui suffisait pas d'avoir été sacré par le Souverain Pontife; il
voulait encore être roi d'Italie, pour être empereur et roi, aussi
bien que le chef de la maison d'Autriche. En conséquence il se fait
couronner à Milan, et, au lieu de prendre simplement le titre de roi
de Lombardie, il choisit le titre plus ambitieux, et par cela même
plus alarmant de roi d'Italie, comme si son dessein était de soumettre
l'Italie entière à son sceptre; et pour qu'il y eût moins de doute sur
ses intentions, Gênes et Lucques[390], où ses agents avaient assez
habilement répandu l'effroi, lui envoyèrent des députations par
l'organe desquelles, l'une se donne à lui, l'autre demande un
souverain de son nom; et toutes deux sous des formes différentes, font
dès lors partie de ce que pour la première fois, on commença à appeler
le grand empire.
[390] Depuis les conventions du 10 octobre 1796 et du 6 juin
1797, la république de Gênes, transformée en république
ligurienne, était l'alliée de la France. C'est le 3 juin
1805, que le sénat et le doge sollicitèrent la réunion de
leur ville à la France, laquelle fut immédiatement ordonnée.
Quant à Lucques, elle fut attribuée à Élisa Bonaparte,
princesse de Piombino. (24 juin 1805).
Les conséquences de cette conduite furent telles qu'il était naturel
de le prévoir. L'Autriche arme, et la guerre continentale devient
imminente. Alors Napoléon essaye des négociations de tout côté. Il
tente d'attirer la Prusse dans son alliance[391] en lui offrant le
Hanovre, et quand la chose est sur le point de réussir, il la fait
échouer en envoyant à Berlin le général Duroc[392] qui par sa rudesse
maladroite, détruisit les bons effets des démarches faites
précédemment d'après mes instructions, par M. de la Forest[393] qui y
était ministre de France.
[391] De 1803 à 1805, Napoléon d'une part, l'Autriche et la
Russie de l'autre, se disputèrent l'alliance de la Prusse: le
roi Frédéric-Guillaume n'osa prendre aucun parti. Toutefois,
en 1805, il signa avec la France une simple convention de
neutralité.
[392] Duroc était depuis 1796 l'aide de camp préféré de
Napoléon. Né en 1772, il devint sous l'empire général de
division, grand maréchal du palais et duc de Frioul. Il fut
tué à Wurtschen le 22 mai 1813.
[393] Antoine comte de La Forest (1756-1846). Ministre à
Munich, (1801) à la diète de Ratisbonne, (1802); à Berlin,
(1803); ambassadeur à Madrid en 1807. Ministre et pair de
France sous la restauration. L'empereur fut plus heureux avec
les électeurs de Bavière, de Wurtemberg et de Bade, qu'il
maintint cette fois dans son alliance.
Le camp de Boulogne qu'il forma à cette époque, dans le but de menacer
les côtes d'Angleterre eut pour premier résultat de populariser la
guerre dans ce pays, et d'y faire créer, chose inouïe, une nombreuse
armée permanente. Et c'est pendant que Napoléon paraissait absorbé par
les travaux de ce camp, que les Autrichiens passaient l'Inn,
traversaient la Bavière, occupaient le centre de la Souabe, et déjà
arrivaient sur les bords du Rhin. Ce fut toutefois cette précipitation
des Autrichiens qui le préserva de la position plus que critique où il
aurait été, s'ils eussent attendu l'arrivée de l'empereur Alexandre et
des cent mille Russes qui étaient en marche pour se joindre à eux, car
la Prusse aurait été alors infailliblement entraînée dans la
coalition; mais les Autrichiens voulaient montrer que seuls, ils
étaient en état d'engager la lutte et de triompher.
Napoléon sut profiter de cette faute avec le génie militaire et la
célérité qui font sa gloire. En quelques semaines, on pourrait dire en
quelques jours, il transporta la grande armée du camp de Boulogne aux
bords du Rhin pour la conduire à de nouvelles victoires.
Je reçus l'ordre de l'accompagner à Strasbourg, pour être prêt à
suivre son quartier général selon les circonstances (septembre 1805).
Un accident de santé qu'eut l'empereur au début de cette campagne
m'effraya singulièrement. Le jour même de son départ de Strasbourg,
j'avais dîné avec lui; en sortant de table, il était entré seul chez
l'impératrice Joséphine; au bout de quelques minutes il en sortit
brusquement; j'étais dans le salon, il me prit par le bras et m'amena
dans sa chambre. M. de Rémusat[394], premier chambellan, qui avait
quelques ordres à lui demander, et qui craignait qu'il ne partît sans
les lui donner, y entra en même temps. A peine y étions-nous, que
l'empereur tomba par terre; il n'eut que le temps de me dire de fermer
la porte. Je lui arrachai sa cravate parce qu'il avait l'air
d'étouffer; il ne vomissait point, il gémissait et bavait. M. de
Rémusat lui donnait de l'eau, je l'inondais d'eau de Cologne. Il avait
des espèces de convulsions qui cessèrent au bout d'un quart d'heure;
nous le mîmes sur un fauteuil; il commença à parler, se rhabilla, nous
recommanda le secret et une demi-heure après, il était sur le chemin
de Carlsruhe. En arrivant à Stuttgard, il m'écrivit pour me donner de
ses nouvelles; sa lettre finissait par ces mots: «Je me porte bien. Le
duc (de Wurtemberg) est venu au-devant de moi jusqu'en dehors de la
première grille de son palais; c'est un homme d'esprit.»--Une seconde
lettre de Stuttgard du même jour portait: «J'ai des nouvelles de ce
que fait Mack; il marche comme si je le conduisais moi-même. Il sera
pris dans Ulm, comme un vilain[395].»
[394] Auguste, comte de Rémusat, né en 1762, était en 1789
avocat près la cour des comptes d'Aix. Il resta en France
durant toute la Révolution. En 1802 il devint préfet du
palais, puis premier chambellan en 1804 et surintendant des
théâtres. En 1815 il fut nommé préfet de la Haute-Garonne
puis du Nord. Destitué en 1821, il mourut en 1823.
[395] Charles, baron de Mack de Lieberich, né en 1752, engagé
comme simple soldat, devint général en 1792. Il fut mis
plusieurs fois à la tête d'armées autrichiennes, mais fut
constamment battu. Il signa la capitulation d'Ulm le 19
octobre. Traduit peu après devant un conseil de guerre, il
fut condamné à mort, mais l'empereur François commua sa peine
en une détention qui ne dura que quelques années. Il mourut
dans l'oubli en 1828.
On a cherché à répandre depuis que Mack avait été acheté; cela est
faux; c'est leur présomption seule qui perdit les Autrichiens. On sait
comment leur armée battue partiellement sur plusieurs points et
refoulée vers Ulm, fut obligée d'y capituler; elle y resta prisonnière
de guerre, après avoir passé sous les fourches caudines.
En m'annonçant sa victoire, Napoléon m'écrivit quelles étaient, dans
sa première idée, les conditions qu'il voulait imposer à l'Autriche,
et quels territoires il voulait lui enlever. Je lui répondis que son
véritable intérêt n'était point d'affaiblir l'Autriche, qu'en lui
ôtant d'un côté, il fallait lui rendre de l'autre, afin de s'en faire
un allié. Le mémoire dans lequel j'exposais mes raisons le frappa
assez pour qu'il mît la chose en délibération dans un conseil qu'il
tint à Munich où j'étais allé le rejoindre, et pour qu'il inclinât à
suivre le plan que je lui avais proposé, et que l'on peut retrouver
encore dans les archives du gouvernement[396]. Mais de nouveaux
avantages remportés par une de ses divisions d'avant-garde, exaltant
son imagination, ne lui laissèrent plus que le désir de marcher sur
Vienne, de courir à de nouveaux succès et de dater des décrets du
palais impérial de Schoenbrunn.
[396] Ce mémoire a été récemment publié dans les _Lettres
inédites de Talleyrand à Napoléon_, par Pierre Bertrand.
(Paris, 1889, 1 vol. in-8º, p. 156.) Prévoyant que le dessein
de l'empereur était déjà d'écraser l'Autriche pour tendre tôt
ou tard la main à la Russie, Talleyrand cherche à l'en
détourner et recommande chaudement l'alliance autrichienne.
Il veut faire de l'Autriche le boulevard de l'Europe contre
la Russie, et dans ce but, la mettre en contact et en
rivalité avec cet empire, en lui cédant la Moldavie, la
Valachie, la Bessarabie et une partie de la Bulgarie. En
échange, on pourrait alors lui enlever toutes ses possessions
en Italie et en Souabe. Ce système aurait d'ailleurs un autre
avantage; c'est en supprimant tout contact entre l'empire de
Napoléon et celui des Habsbourg, de supprimer par cela même
tout prétexte de guerre. Dès lors l'alliance
franco-autrichienne, solide et durable, serait la sauvegarde
de toute l'Europe occidentale.