Cinq-Cents une opposition telle, qu'il s'en fallut peu qu'elle ne fît
tout échouer. Il n'était pourtant question que de substituer un mode
de _polygarchie_ à un autre. (Il me faut toujours en revenir à ce mot
barbare, à défaut de son synonyme.) Qu'on juge donc ce qui serait
arrivé à celui qui aurait imaginé de jouer le rôle de Monck, et qui
aurait eu contre lui presque tous ceux qui concoururent de manière ou
d'autre au succès du 18 brumaire. Enfin, moitié persuasion, moitié
terreur, on l'emporta. Le directoire fut dissous; Siéyès, Roger
Ducos[352] et Bonaparte furent nommés consuls, et il ne resta des
conseils que les commissions qui devaient travailler au projet de
constitution.
[352] Le comte Roger Ducos, né en 1754, avait été député à la
Convention où il avait voté la mort du roi. Député au conseil
des Anciens. Président de ce conseil en 1796. Il fut nommé
directeur au 30 prairial. Au 18 brumaire, il seconda
activement Bonaparte, devint consul provisoire, puis sénateur
sous l'empire. En 1814, il adhéra à la déchéance, fut
néanmoins pair de France pendant les Cent-jours. Exilé en
1815, il mourut à Ulm en 1816. A dix ou douze jours de là,
je repris le portefeuille des affaires étrangères.
Parmi les puissances étrangères amies de la France, il n'y en avait
aucune à qui le renversement du directoire ne dût être agréable ou
tout au moins indifférent. Un changement de disposition de leur part
n'étant pas à craindre, on n'avait point de démarches à faire pour le
prévenir. Quant aux puissances hostiles, c'était par de nouvelles
victoires seulement qu'on pouvait espérer de les ramener à des
sentiments pacifiques. Mais si l'on n'avait point à négocier avec le
dehors, on suivait au dedans la plus importante et la plus délicate
des négociations, à laquelle, bien que je ne fusse point appelé à
intervenir officiellement, je ne pouvais être ni étranger ni
indifférent. Il fallait rétablir la monarchie ou avoir fait en vain le
18 brumaire, et ajourner l'espérance de son rétablissement à une
époque incertaine et peut-être indéfinie. Rétablir la monarchie
n'était pas relever le trône. La monarchie a trois degrés ou formes:
elle est élective à temps, ou élective à vie, ou héréditaire. Ce qu'on
appelle le trône ne peut appartenir à la première de ces trois formes,
et n'appartient pas nécessairement à la seconde. Or, arriver à la
troisième, sans passer successivement par les deux autres, à moins que
la France ne fût au pouvoir de forces étrangères, était une chose
absolument impossible. Elle aurait pu, il est vrai, ne l'être pas, si
Louis XVI eût vécu, mais le meurtre de ce prince y avait mis un
insurmontable obstacle.
Le passage de la polygarchie à la monarchie héréditaire ne pouvant pas
être immédiat, il s'ensuivait par une conséquence nécessaire, que le
rétablissement de celle-ci, et le rétablissement de la maison de
Bourbon ne pouvaient pas être simultanés. Ainsi, c'était une nécessité
de travailler au rétablissement de la monarchie, sans s'occuper de la
maison de Bourbon que le temps pourrait ramener, s'il arrivait que
celui qui aurait occupé le trône, s'en montrât indigne et méritât de
le perdre. Il fallait faire un souverain temporaire, qui pût devenir
souverain à vie, et enfin monarque héréditaire. La question n'était
pas si Bonaparte avait les qualités les plus désirables dans un
monarque; il avait incontestablement celles qui étaient indispensables
pour réaccoutumer à la discipline monarchique la France, encore
infatuée de toutes les doctrines révolutionnaires, et nul ne possédait
ces qualités au même degré que lui.
La vraie question était comment on ferait de Bonaparte un souverain
temporaire. Si on proposait de le nommer seul consul, on trahissait
des vues que l'on ne pouvait voiler avec trop de soin. Si on lui
donnait des collègues qui lui fussent égaux en titre et en pouvoir, on
restait dans la polygarchie.
On restait dans la polygarchie, si on établissait un corps législatif
ou permanent, ou devant se réunir à des époques déterminées sans
convocation, et s'ajourner lui-même. Si ce corps, fût-il partagé en
deux assemblées distinctes, pouvait seul faire des lois, on restait
dans la polygarchie. Enfin, on restait dans la polygarchie si les
administrateurs principaux et les juges surtout, devaient continuer à
être nommés par les assemblées électorales. Le problème à résoudre
était, on le voit, très compliqué et hérissé de tant de difficultés,
qu'il était presque impossible d'éviter l'arbitraire. Aussi ne
l'évita-t-on pas.
On créa, non pas trois consuls égaux, mais un premier, un second et un
troisième consul, avec des attributions respectives telles, qu'à peu
de choses près, le premier avec quelques interprétations que
Bonaparte, mieux que personne, savait donner lorsqu'il s'agissait de
son propre pouvoir, se trouva seul investi par le fait, de la part
d'autorité qui, dans les monarchies tempérées ou constitutionnelles
est exercée par le monarque. La seul différence essentielle était,
qu'au lieu de se borner à lui laisser la sanction des lois, on lui en
attribuait aussi l'initiative, cumulation de rôles qui lui devint
funeste à lui-même.
Pour rendre le pouvoir du premier consul plus effectif encore, je fis
le jour même de son installation une proposition qu'il accepta avec
empressement. Les trois consuls devaient se réunir tous les jours, et
les ministres de chaque département rendre compte devant eux des
affaires qui étaient dans leurs attributions. Je dis au général
Bonaparte que le portefeuille des affaires étrangères, qui, de sa
nature est secret, ne pouvait être ouvert dans un conseil, et qu'il
fallait qu'il se réservât à lui seul le travail des affaires
étrangères, que le chef seul du gouvernement devait avoir dans les
mains et diriger. Il sentit l'utilité de cet avis; et comme au moment
de l'organisation d'un nouveau gouvernement, tout est plus facile à
régler, on établit, dès le premier jour, que je ne travaillerais
qu'avec le premier consul.
Le premier acte du général Bonaparte, en qualité de premier consul,
fut d'écrire au roi d'Angleterre une lettre où il exprimait le voeu
d'une prompte réconciliation entre les deux pays. Il fit une démarche
semblable envers l'empereur d'Autriche. Ces deux tentatives
n'amenèrent point de réconciliation, et ne pouvaient point en amener,
mais elles eurent une influence heureuse sur la paix intérieure, parce
qu'elles annonçaient des dispositions qui devaient être agréables au
peuple, en lui révélant un homme d'État habile dans le grand général
devenu chef du gouvernement. Cela fait, les refus des deux cabinets
étant bien constatés par le manque de réponse à ces lettres, qui
n'eurent pas même l'honneur d'un accusé de réception[353], Bonaparte
ne songea plus qu'à se mettre en mesure d'aller chercher l'ennemi sur
un champ de bataille où il ne devait plus trouver que des Autrichiens.
[353] Lord Grenville et M. de Thugut répondirent tous deux à
M. de Talleyrand pour repousser les propositions du premier
consul.
Paul Ier, mécontent de l'Autriche par laquelle il croyait avoir été
trompé[354], avait rappelé ses troupes de l'Allemagne. Le premier
consul, saisissant cette circonstance, fît réunir le peu de
prisonniers russes qui se trouvaient en France, ordonna qu'on les
habillât à neuf, et les renvoya chez eux sans rançon. Il chargea un
des officiers qui les commandaient d'offrir à l'empereur Paul l'épée
de la Valette trouvée à Malte. On sait que l'empereur de Russie avait
pris l'ordre de Malte sous sa protection spéciale[355]. Touché de ces
procédés délicats, l'empereur Paul qui se passionnait aisément fit
faire à la France, par le général de Sprengtporten[356], des
ouvertures de paix, qui suivies, par M. de Kalitcheff, menèrent à un
traité définitif que je négociai et signai avec M. de Markoff[357].
[354] Souwaroff venait de s'emparer du Piémont, et, d'après
les ordres de son maître, avait écrit au roi de Sardaigne
pour l'inviter à rentrer dans ses États. L'Autriche, qui
convoitait toute l'Italie du nord, s'émut de cette conduite,
et le conseil aulique qui avait la direction des opérations
militaires se débarrassa de cet allié gênant en l'envoyant en
Suisse. L'armée russe souffrit cruellement en traversant les
Alpes, et fut détruite à Zurich. L'empereur Paul et Souwaroff
furent profondément irrités contre l'Autriche qu'ils
accusaient de ce désastre, et les troupes russes furent
rappelées.
[355] L'intervention du czar Paul dans les affaires de
l'ordre de Malte est une des singularités de l'histoire de ce
temps. Les rapports entre les deux puissances datent de 1795.
L'ordre possédait de grands biens en Pologne. Ces biens étant
englobés dans les territoires échus à la Russie à la suite du
partage de 1795, le grand maître prince de Rohan chercha à
négocier un arrangement avec Catherine. L'empereur Paul,
étant sur ces entrefaites monté sur le trône, prit l'affaire
à coeur, entra en relations avec Malte, et s'éprit d'une vive
admiration pour les vieilles et glorieuses traditions des
chevaliers de Saint-Jean. Le 4 janvier 1797, fut signé un
acte aux termes duquel les biens de l'ordre de Pologne
étaient érigés en grand prieuré de Russie. Soixante-douze
commanderies furent créées en un an. Le czar et son fils
devinrent chevaliers de Malte. Après la prise de l'île par
les Français, le czar, sur la demande de ce grand prieuré, se
déclara protecteur de l'ordre (septembre 1798), et deux mois
après, la place de grand maître étant devenu vacante, une
fraction de l'ordre eut l'idée de l'offrir au czar. Paul
accepta solennellement sa nouvelle dignité. Bonaparte profita
habilement de ces circonstances pour se rapprocher de la
Russie et la détacher de l'Angleterre. C'est alors qu'il
envoya au czar, soit l'épée du grand maître La Valette,
trouvée à Malte, soit, d'après une autre autorité, l'épée du
grand maître Villiers de l'Ile-Adam, que Léon X aurait donnée
à cet illustre guerrier, en souvenir de sa belle défense de
Rhodes. Lorsque Malte fut prise par les Anglais, Paul la
réclama en qualité de grand maître (septembre 1800). Mais
ceux-ci refusèrent formellement de céder ce poste important,
et une rupture s'ensuivit. La mort de Paul (mars 1801)
termina ce curieux épisode. Son successeur, Alexandre, ne
réclama pas l'île, et l'affaire en resta là. (Consulter les
_Mémoires de l'abbé Georgel._)
[356] Le baron Joram de Sprengtporten, général suédois, l'un
des auteurs de la révolution de 1772, passé ensuite au
service de la Russie. Il devint gouverneur de la Finlande,
après la conquête de ce pays par la Russie et mourut dans
l'oubli.
[357] 8 octobre 1801.--Arcadi Ivanovitch, comte Markoff,
était, sous le règne de Catherine, premier conseiller aux
affaires étrangères. Tombé en disgrâce sous Paul Ier, il
fut rappelé par Alexandre et nommé ambassadeur à Paris en
1801. Il encourut l'inimitié de Bonaparte qui demanda et
obtint son remplacement. De retour en Russie, Markoff fut
souvent chargé de missions diplomatiques importantes. Il
mourut à un âge très avancé.
M. de Markoff avait débuté dans les affaires sous le règne de
l'impératrice Catherine, et avait été envoyé plus tard à Paris, comme
un des plus habiles hommes d'affaires de Russie. Il me parut un homme
d'humeur, sans instruction, mais spirituel. Son humeur portait alors
sur son propre gouvernement, ce qui est fort commode pour le ministre
des affaires étrangères d'un autre pays. Tant que l'empereur Paul
vécut, les communications d'affaires étaient faciles et même
agréables, mais à l'avènement de l'empereur Alexandre, M. de Markoff
devint arrogant et insupportable. C'est avec lui que je traitai la
grande affaire des sécularisations en Allemagne[358].
[358] Il faudrait faire un volume, et peut-être le ferai-je,
pour bien rendre compte de cette importante question. M. le
marquis de Lucchesini l'a essayé, mais dans son ouvrage, il
ne s'est occupé que de justifications personnelles. Triste
manière d'écrire l'histoire de son temps, car elle modifie
rarement l'opinion des contemporains. Lorsqu'on est appelé à
régler des questions politiques, d'une grande importance, il
faut laisser à ceux dont les intérêts privés ont été
sacrifiés à l'intérêt général, la consolation de s'en prendre
aux négociateurs et de les calomnier sans scrupule. Jusqu'à
présent ce qui a paru de plus exact sur cette époque, c'est
l'ouvrage de M. le baron de Gagern, homme d'esprit, attaché à
la maison de Nassau. (_Note du prince de Talleyrand._)
Le marquis Jérôme de Lucchesini (1752-1825), diplomate
prussien, fut ambassadeur à Paris en 1802. L'ouvrage dont il
est fait mention ci-dessus: _Sulle cause e gli effeti della
confederazione rhenana_, fut publié en italien sous le voile
de l'anonyme (Florence 1829).
Le baron Jean de Gagern (1766-1852) fut ministre du prince de
Nassau à Paris sous le consulat. Il a laissé de nombreux
ouvrages d'histoire et de politique contemporaine.
Le général Carnot, membre du directoire, échappé de Cayenne où il
avait été si cruellement exilé avec tant d'autres au 18 fructidor,
était depuis quelque temps placé au ministère de la guerre. Son
premier soin, en rentrant dans les affaires, fut de rassembler deux
armées, l'une sur le Rhin, l'autre au pied des Alpes. Le général
Moreau eut le commandement de la première, Bonaparte avec la seconde,
s'élance sur l'Italie par une route nouvelle, et passe sans perdre un
canon le grand Saint-Bernard (20 mai 1800.) Il tombe à l'improviste
sur les Autrichiens, et, après plusieurs combats heureux, il leur
livre le 14 juin à Marengo une bataille à la fin de laquelle, la
fortune aidée par le général Desaix[359] et le général
Kellermann[360], se déclare pour lui, quand lui-même ne l'espérait
plus. L'armistice qui en fut la suite, le rendit de nouveau maître de
l'Italie. Averti par les craintes qu'il avait eues d'une défaite, il
sut alors profiter de la victoire sans en abuser. Il sentit le besoin
d'affermir son pouvoir avant de l'accroître, et sachant bien que la
gloire militaire serait son principal titre à la puissance à laquelle
il aspirait, il redoutait les victoires dont la France ne lui serait
pas redevable, presque autant que des revers qu'il essuierait
lui-même. Aussi se hâta-t-il de poser par son armistice les bases
d'une nouvelle paix dans laquelle l'empire d'Allemagne serait compris,
ce qui rendit presque inutile la victoire d'Hohenlinden[361], qui
avait ouvert le chemin de Vienne au général Moreau.
[359] Louis-Antoine Désaix, issu d'une famille noble
originaire d'Ayat, près de Riom, et connue avant la
Révolution sous le nom de Des Aix de Veygoux. Né en 1768,
Désaix était en 1789, sous-lieutenant au régiment de
Bretagne. Il devint commissaire des guerres en 1791 et
général de division en 1794. Il se lia intimement avec
Bonaparte, le suivit en Égypte, revint en Europe après le
traité d'El Arisch, et fut tué à Marengo, 14 juin 1800.
[360] François-Étienne Kellermann (1770-1835) était le fils
du vieux maréchal Kellermann, duc de Valmy. Il était général
de brigade à Marengo où il décida la victoire à la tête de sa
cavalerie. Il devint pair de France sous les Cent-jours, fut
exclu de la Chambre par Louis XVIII et n'y rentra qu'en 1830.
[361] Village de Bavière à 30 kilomètres à l'est de Munich.
La victoire de Moreau sur l'archiduc Jean est du 3 décembre
1800.
Le traité entre la France et l'Autriche stipulant pour elle-même et
pour l'empire, devait être négocié à Lunéville, et le comte Louis de
Cobenzl[362] avait été désigné comme plénipotentiaire par l'empereur
qui l'avait autorisé à se rendre à Paris avant l'ouverture des
négociations. La cour de Vienne l'avait choisi, parce qu'il avait
traité à Campo-Formio avec Bonaparte, qui n'était alors que général de
l'armée d'Italie, et qu'il s'était établi entre eux des rapports de
familiarité dans lesquels le comte de Cobenzl croyait aisément
rentrer, mais que le premier consul fit bientôt disparaître. Il se
passa à ce sujet une scène assez curieuse.
[362] Louis, comte de Cobenzl (1753-1808), ambassadeur
d'Autriche à Copenhague, à Berlin et à Pétersbourg,
plénipotentiaire à Campo-Formio, à Rastadt et à Lunéville.
Chancelier d'État et ministre des affaires étrangères en
1802.
Bonaparte lui donna une première audience à neuf heures du soir aux
Tuileries. Il avait ordonné lui-même la disposition de la pièce dans
laquelle il voulait le recevoir; c'était dans le salon qui précède le
cabinet du roi. Il avait fait mettre dans l'angle une petite table
devant laquelle il était assis; tous les sièges avaient été enlevés;
il ne restait, et c'était loin de lui, que des canapés. Sur la table
se trouvaient des papiers et une écritoire; il y avait une seule
lampe; le lustre n'était pas allumé. M. de Cobenzl entre: je le
conduisais. L'obscurité de la chambre; la distance qu'il fallait
parcourir pour arriver près de la table où était Bonaparte, qu'il
apercevait à peine; l'espèce d'embarras qui en était la suite; le
mouvement de Bonaparte qui se leva et se rassit; l'impossibilité pour
M. de Cobenzl de ne pas rester debout, mirent immédiatement chacun à
sa place, ou du moins à la place que le premier consul avait voulu
fixer.
Après les conférences tenues à Lunéville entre Joseph Bonaparte et le
comte de Cobenzl, on signa bientôt le traité[363], et la paix générale
se trouva ainsi à peu près rétablie sur le continent.
[363] 9 février 1801.
Peu de temps auparavant, une convention faite avec les États-Unis,
signée à Mortefontaine aussi par Joseph Bonaparte, avait terminé tous
les différends qui existaient entre la république française et cette
puissance[364].
[364] Le commerce américain avait eu grandement à souffrir,
des mesures que la Convention avait prises contre les
neutres. Les États-Unis ayant signé avec l'Angleterre un
traité qui donnait à cette puissance le droit de confisquer
tout navire transportant des marchandises ennemies (novembre
1794), la Convention riposta par une mesure identique et
rompit toute relation avec le cabinet américain. De son côté,
le congrès annula tous les traités passés avec la France. On
marchait à une rupture ouverte lorsque Bonaparte, arrivant au
pouvoir, abolit les décrets de la Convention. Un traité signé
le 30 septembre 1800 aplanit toutes les difficultés, et les
rapports entre les deux pays reprirent leur cours normal.
L'Angleterre, sans alliés au dehors, et éprouvant quelques embarras au
dedans, sentit elle-même le besoin de la paix. Les préliminaires,
après des débats assez curieux par tout ce qu'il y eut d'esprit
employé pour et contre un armistice maritime, en furent conclus à
Londres entre M. Addington[365] et M. Otto[366]. C'est à Amiens, que
lord Cornwallis[367] et Joseph Bonaparte signèrent le traité
définitif. La France qui avait perdu toutes ses colonies, les recouvra
toutes, sans qu'elle eût elle-même rien à restituer. Peut-être son
honneur eût-il à souffrir de ce qu'elle laissa tout le poids des
compensations à la charge de l'Espagne et de la Hollande, ses alliées,
qui n'avaient été engagées dans la guerre que pour elle et par
elle[368]. Mais c'est là une de ces observations que peu de gens font,
et qui ne s'offrent jamais d'elles-mêmes à l'esprit de la multitude,
accoutumée à prendre les succès de la mauvaise foi pour de l'habileté.
[365] Henry Addington, vicomte Sidmouth, né en 1757. Député
aux Communes en 1782. Chancelier de l'Échiquier en 1801, il
contribua activement à la paix d'Amiens. Il se démit en 1804,
rentra un instant aux affaires en 1806. En 1812 il fut nommé
ministre de l'intérieur, poste qu'il occupa jusqu'en 1822. Il
mourut en 1844.
[366] Guillaume Otto, comte de Mosloy (1754-1817) était
ministre à Londres en 1800. Il devint ministre à Munich,
conseiller d'État, ambassadeur à Vienne (1809), ministre
d'État en 1813.
[367] Charles Cornwallis, homme d'État et général anglais né
en 1738, membre de la Chambre des lords, 1762, gouverneur de
l'Inde, 1786, gouverneur d'Irlande, 1793. En 1801 il fut un
des plénipotentiaires à Amiens. De nouveau gouverneur de
l'Inde en 1805, il mourut en arrivant à son poste.
[368] L'Espagne perdait l'île de la Trinité, et la Hollande
Ceylan.
Je ne dois pas omettre qu'un des articles du traité d'Amiens stipulait
l'abandon de Malte par les Anglais. Bonaparte qui, en s'emparant de
cette île célèbre, avait changé le sort de la Méditerranée, mettait un
grand prix à la faire restituer à ses anciens maîtres, et détestait de
m'entendre dire que j'aurais volontiers laissé Malte aux Anglais en
toute propriété, pourvu que le traité eût été signé par M. Pitt ou par
M. Fox, au lieu de l'être par M. Addington.
Antérieurement à ces traités, une espèce de convention ou d'accord
avait mis fin à la guerre civile, rallumée dans la Vendée et les
provinces de l'ouest[369].
[369] Une suspension d'armes avait été signée en décembre
1799. Le 18 janvier 1800, M. d'Autichamp mit bas les armes au
nom des provinces de la rive gauche de la Loire, Le 20, M. de
Châtillon en fit autant au nom de la rive droite. En
Bretagne, M. de Bourmont se rendit le 24 janvier, et Georges
Cadoudal le 27. Le pays ne tarda pas à se pacifier
entièrement.
Lors de la bataille de Marengo un lien secret se forma entre Bonaparte
et la cour de Rome[370]. Il avait eu à Milan plusieurs conférences
avec un envoyé du pape Pie VII, élu à Venise comme successeur de Pie
VI: ces conférences ont été le point de départ du concordat, signé
plus tard à Paris par le cardinal Consalvi[371]. Cet accord et sa
ratification immédiate réconcilièrent la France avec le Saint-Siège,
sans autre opposition que celle de quelques militaires, fort braves
gens d'ailleurs, mais dont l'esprit ne s'élevait pas jusqu'à une
conception de ce genre.
[370] Bonaparte avait engagé des négociations avec la cour de
Rome dès juin 1800, par l'intermédiaire du cardinal
Martiniane évêque de Verceil.
[371] Le concordat fut signé le 15 juillet 1801. Le cardinal
Consalvi était secrétaire d'État de la cour de Rome.
C'est après cette grande réconciliation avec l'Église, à laquelle
j'avais puissamment contribué, que Bonaparte obtint du pape un bref
pour ma sécularisation. Ce bref est daté de Saint-Pierre de Rome le 29
juin 1802[372].
[372] ACTE DU GOUVERNEMENT
ARRÊTÉ DU 2 FRUCTIDOR, AN X.
Les consuls de la République; vu le bref du pape Pie VII
donné à Saint-Pierre de Rome le 29 juin 1802;
Sur le rapport du conseiller d'État chargé de toutes les
affaires concernant les cultes;
Le conseil d'État entendu;
Arrêtent:
Le bref du pape Pie VII donné à Saint-Pierre de Rome, le 29
juin 1802, par lequel le citoyen Charles-Maurice de
Talleyrand, ministre des relations extérieures de France, est
rendu à la vie séculière et laïque, aura son plein et entier
effet.
_Le premier consul_: BONAPARTE.
_Le secrétaire d'État_: H.-B. MARET.
Il me semble que rien n'exprime mieux l'indulgence de Pie VII à mon
égard, que ce qu'il disait un jour au cardinal Consalvi, en parlant de
moi: «M. de Talleyrand!! ah! ah! Que Dieu ait son âme, mais moi je
l'aime beaucoup!!»
La Suisse, que le directoire, dirigé par MM. La Harpe[373] et
Ochs[374], avait voulu transformer en une république une et
indivisible, était redevenue, comme elle désirait de l'être, une
confédération avec les anciennes ligues; et cela, en vertu d'un acte
appelé acte de médiation parce que la France avait servi de médiatrice
entre tous les cantons anciens et nouveaux[375].
[373] Frédéric-César de La Harpe (1754-1838), né dans le
canton de Vaud, avait pris une part active aux troubles qui
éclatèrent dans ce pays. Proscrit à la suite de la victoire
du canton de Berne, et réfugié en France, il provoqua
l'intervention du directoire; il fut nommé directeur au
moment de la proclamation de la république helvétique (1798).
[374] Pierre Ochs (1749-1824) était également un réfugié
suisse compromis à la suite de la révolte du canton de Vaud.
Il fut membre du sénat helvétique et directeur en 1798.
[375] L'intervention du directoire en Suisse n'avait fait
qu'accroître le désordre. Aussi lorsqu'en 1802, Bonaparte
proposa sa médiation, fut elle aussitôt accueillie. Tous les
cantons envoyèrent à Paris des députés qui entrèrent en
conférence avec MM. Barthélémy, Fouché et Roederer. L'acte de
médiation fut signé le 19 février 1803. Il fixait pour chaque
canton une constitution spéciale, et organisait un pouvoir
fédéral. Le 19 octobre suivant, un traité d'alliance
intervint entre la France et la Suisse.
La Porte ottomane, le Portugal, les Deux-Siciles avaient renoué leurs
anciens liens d'amitié et de commerce avec la France[376].