[330] Merlin de Douay (1754-1838), ancien membre de

l'Assemblée constituante et de la Convention. En 1795, il

devint ministre de la justice, puis de la police générale,

enfin directeur après le 18 fructidor; sous l'empire, il fut

premier président de la Cour de cassation.

Le directoire projetait alors une expédition en Irlande[331]; le

commandement avait été d'abord destiné à Hoche qui mourut dans les

entrefaites[332] on voulut alors le donner au général Bonaparte,

auquel cela ne convenait sous aucun rapport. Cette entreprise, soit

qu'elle réussît, soit qu'elle échouât, devait nécessairement être de

courte durée, et à son retour, il ne tarderait pas à se retrouver dans

la situation qu'il voulait éviter. L'armée qu'il aurait conduite en

Irlande ne serait pas un instrument dont il pourrait disposer pour ses

propres vues, et enfin l'Irlande n'était pas un pays où il pût espérer

de se faire un établissement solide.

[331] Le directoire avait voulu attaquer l'Angleterre chez

elle. L'Irlande avait paru un terrain propice; on pouvait

espérer un soulèvement des populations. Une première

tentative de débarquement avait échoué en janvier 1797. Une

deuxième expédition partit en août. Le général Humbert

débarqua avec 1100 hommes dans le golfe de Sligo, fut

vainqueur à Killala et à Castebar, mais fut vaincu à

Ballinamuck et contraint de capituler.

[332] Hoche mourut subitement le 18 septembre 1797. Il était

alors général en chef des armées de Sambre-et-Meuse et de

Rhin-et-Moselle.

Il ne pensait pas davantage à s'en faire un en Égypte, ni en général

dans aucun pays qu'il aurait conquis à la tête d'une armée française.

Il ne se flattait pas encore que cette armée consentît à n'avoir

vaincu que pour lui, et lui laissât prendre une couronne, ou la lui

mît sur la tête. Il s'en flattait d'autant moins, que, les troupes sur

lesquelles il avait le plus d'ascendant, et que par cette raison, il

désirait le plus emmener, étaient celles qui venaient de faire sous

ses ordres les campagnes d'Italie; or, lui-même avait pris soin de

nourrir, et d'exalter en elles le fanatisme républicain. Mais,

qu'elles servissent à le mettre en position d'apparaître aux chrétiens

d'Orient et à tous les Grecs comme un libérateur prêt à briser leurs

fers, c'était là tout ce qu'il demanderait d'elles, comptant pour le

reste sur le nombre, l'énergie et la reconnaissance de ces mêmes

Grecs, et, surtout, sur des chances imprévues.

De telles espérances, s'il les eût laissé apercevoir, n'auraient pas

été propres à faire réussir sa négociation auprès du directoire. Aussi

ne paraissait-il occupé que des intérêts de la France. Il montrait

l'Égypte comme une colonie valant, à elle seule, toutes celles que la

France avait perdues, et comme un point d'où l'on pouvait porter de

grands coups à la puissance des Anglais dans l'Inde. Cependant la

fougue de son imagination et sa loquacité naturelle l'emportant hors

de toute prudence, il parlait quelquefois de revenir en Europe par

Constantinople, ce qui n'était pas trop le chemin de l'Inde; et il ne

fallait pas une grande pénétration pour deviner que s'il arrivait à

Constantinople en vainqueur, ce ne serait pas pour laisser subsister

le trône de Sélim, ni pour substituer à l'empire ottoman une

_république une et indivisible_.

Mais il paraissait si utile au directoire de se débarrasser d'un homme

qui lui faisait ombrage, et qu'il n'était pas en mesure de contenir,

qu'il finit par céder aux instances de Bonaparte, ordonna

l'expédition d'Égypte, lui en donna le commandement, et prépara ainsi

les événements qu'il avait le plus à coeur de prévenir.

Je dois rappeler ici sommairement dans quelle situation était l'Europe

à l'égard de la France, au moment du départ de Bonaparte.

L'impératrice Catherine de Russie s'était prononcée la première contre

la Révolution française, mais toute sa politique s'était bornée à

donner de l'éclat à ses opinions dans des dépêches qu'avaient ordre de

montrer ses ministres dans les différentes cours. J'en ai vu un grand

nombre entre les mains de M. le prince de Nassau[333]. Elle s'était

bien gardée de prendre part à une guerre qui devait nécessairement

avoir pour résultat l'affaiblissement de ses voisins, et, par

conséquent, l'augmentation de sa puissance relative. Ne craignant

point pour ses États la contagion des principes français, et bien plus

inquiète des efforts que la Pologne venait de faire pour sortir de son

anarchie, elle avait saisi le moment où la France, la Prusse et

l'Autriche étaient aux prises, pour compléter le démembrement de ce

royaume qu'elle s'était approprié en partie, laissant le reste à

l'Autriche et à la Prusse[334]. Bientôt après, elle mourut (17

novembre 1796).

[333] Le prince Othon de Nassau-Siegen, né en 1745,

accompagna Bougainville dans son voyage autour du monde

(1766-1769). A son retour, il entra au service de la France,

passa ensuite en Espagne ou il reçut la grandesse et le grade

de général. En 1787, il alla en Russie, fut nommé chef

d'escadre, et chargé de diverses missions diplomatiques à

Vienne, Versailles et Madrid. Vice-amiral en 1790, il fut

battu par le roi Gustave III. Il rentra alors dans la vie

privée, vint à Paris en 1802 et mourut en 1809.

[334] C'est le troisième et dernier partage de la Pologne (11

février 1795).

On ne peut dire ce que son successeur Paul Ier, qui avait hérité de

la maladie de son père Pierre III, aurait fait, sans l'invasion de

l'Égypte par la France. Mais cette invasion devint pour lui un motif

déterminant et péremptoire.

Depuis le temps de Pierre Ier, la Russie n'avait cessé de

considérer la Turquie européenne comme une proie qui lui était

dévolue, mais qu'elle devait dévorer peu à peu, ne pouvant l'engloutir

tout d'un coup. Cette proie lui serait échappée pour toujours, si, par

une révolution, la Grèce eût été rendue à l'indépendance; et cette

révolution, l'invasion de l'Égypte, non seulement la lui faisait

craindre, mais la lui montrait comme inévitable.

Paul Ier, d'ennemi naturel des Turcs, devint immédiatement leur

allié; il se ligua avec l'Angleterre. L'Autriche se joignit à eux et

rentra d'autant plus facilement dans la lice, qu'elle n'en était

sortie que malgré elle, et que, depuis la paix de Campo-Formio, la

France lui avait donné de justes sujets d'alarmes.

Des discussions entre les Vaudois et le sénat de Berne, leur

souverain, avaient servi de prétexte au directoire pour faire pénétrer

des deux côtés des troupes en Suisse, et changer la confédération en

une _république une et indivisible_[335].

[335] Les cantons suisses n'étaient pas alors comme

aujourd'hui, tous indépendants. Le canton de Vaud, notamment,

était soumis à Berne. Il se souleva et fut battu. Beaucoup de

Vaudois se réfugièrent en France. Tous représentèrent la

Suisse comme asservie au parti fédéraliste que dominait

l'Autriche, et sollicitèrent l'intervention du directoire. La

Suisse fut envahie (février 1798), et la république du Léman

fut proclamée, avec une constitution analogue à celle de la

France.

Sous d'autres prétextes, les États romains avaient été envahis par

l'armée française, le pape Pie VI traîné captif à la chartreuse de

Florence, et ensuite à Valence, en Dauphiné, où il mourut; son

gouvernement remplacé par celui que l'on appelait alors

_républicain_[336].

[336] Le 27 décembre 1797, une émeute avait éclaté à Rome; le

général Duphot avait été tué. Le 10 février suivant, le

général Berthier s'empara de la ville. Cinq jours après, la

république romaine était proclamée par le peuple à

l'instigation du directoire.

Le roi de Naples, effrayé et non sans raison, mais à qui la prudence

commandait de se tenir tranquille et d'attendre, ayant fait

témérairement, et contre l'avis de la cour de Vienne, une levée de

boucliers avec des troupes sans expérience et sans discipline, avait

dû chercher un asile en Sicile, abandonnant son royaume de Naples, que

le directoire français métamorphosa bientôt en république

parthénopéenne[337].

[337] Janvier 1799. Le roi de Naples était alors Ferdinand

IV, fils du roi d'Espagne, Charles III. Il avait épousé

Marie-Caroline, fille de l'impératrice Marie-Thérèse.

Si à cette époque le directoire eût voulu faire de l'Italie un

boulevard pour la France, il le pouvait, en appelant tout ce beau pays

à ne former qu'un seul État. Mais bien loin de cette pensée, il frémit

en apprenant qu'on s'occupait secrètement en Italie de la fusion des

nouvelles républiques en une seule, et il s'y opposa autant qu'il

était en lui. Il voulait des républiques, ce qui le rendait odieux aux

monarchies, et il ne voulait que de petites républiques faibles pour

pouvoir occuper militairement leur territoire, sous prétexte de les

défendre, mais en réalité, afin de les dominer et de nourrir ses

troupes à leurs dépens, ce qui le rendait odieux à ces mêmes

républiques.

Tous ces bouleversements, opérés dans le voisinage de l'Autriche,

changeaient trop sa situation relative pour qu'elle en demeurât

paisible spectatrice.

Son premier intérêt, en reprenant les armes, était de faire rompre les

négociations de Rastadt: elle y réussit; mais il est fâcheux pour

elle, qu'à cette rupture se joignit l'assassinat des plénipotentiaires

français[338]. Après cet événement, on dut s'attendre à un

renouvellement furieux de la guerre.

[338] MM. Roberjot, Bonnier et Debry: seul le troisième

survécut à ses blessures.

Le directoire avait, pour la faire, assez de soldats; mais depuis la

proscription de Carnot (au 18 fructidor), il ne lui restait plus

personne en état d'en diriger les opérations; et de tous les généraux

à grande renommée, il n'y avait plus en France que Moreau[339]. Mais

il était accusé, sinon d'avoir pris part aux projets

contre-révolutionnaires de son ami Pichegru[340], du moins de les

avoir connus, et de ne les avoir révélés qu'après coup. Il était tombé

à cause de cela dans la disgrâce des républicains, à tel point que le

directoire, même avec le désir de lui confier un commandement, ne

l'aurait pas osé. Il crut beaucoup faire en permettant à Moreau

d'aller comme simple volontaire à l'armée d'Italie.

[339] Victor Moreau, né à Morlaix en 1763, était en 1787,

prévôt de l'école de droit de Rennes. Engagé en 1792, il

était général l'année suivante et commanda successivement

l'armée du Rhin (1796), l'armée d'Italie (1799), puis de

nouveau l'armée du Rhin (1800). Très hostile au premier

consul, il fut accusé de complicité dans la conspiration de

Cadoudal, et condamné à deux ans de prison. Bonaparte commua

cette peine en un exil. En 1813, Moreau, revenu d'Amérique,

servit dans l'armée russe comme feld-maréchal et fut

mortellement blessé à Dresde (26 août).

[340] Charles Pichegru (1761-1804), était sous-officier

d'artillerie en 1789. En 1793, il fut nommé général en chef

de l'armée du Rhin, passa à l'armée du Nord en 1794, et

s'empara de la Hollande. Il se laissa gagner par le parti

royaliste et noua des relations avec les chefs de l'armée de

Condé. Devenu suspect au directoire, il fut destitué en 1796.

Élu en 1797 au conseil des Cinq Cents, il devint le chef du

parti contre-révolutionnaire. Aussi fut-il, au 18 fructidor,

arrêté et déporté en Guyane. Il s'évada peu après, passa en

Angleterre, entra en 1803 dans la conspiration de Cadoudal,

fut arrêté à Paris et s'étrangla dans sa prison.

Sa présence à cette armée ne l'empêcha pas d'être battue complètement

et mise en déroute dès la première action. Macdonald[341], qui

accourait du fond de l'Italie pour se joindre à elle avec trente-cinq

mille hommes, fut abîmé à la Trébia[342].

[341] Alexandre Macdonald (1765-1840), issu d'une famille

irlandaise, s'engagea dans le régiment irlandais de Dillon,

devint général de division en 1795 et gouverneur des États

romains en 1798. Il fut disgracié en 1804, reprit du service

en 1809 et devint maréchal et duc de Tarente après Wagram. En

1814, il fut nommé membre de la Chambre des pairs, puis grand

chancelier de la Légion d'honneur (1816).

[342] 17, 18 et 19 juin 1799.

Tous ces fantômes de républiques que le directoire avait élevés,

disparurent au premier revers de l'armée française, et pas un Français

ne serait resté en Italie, sans la précaution que le directoire avait

prise de se faire remettre en dépôt toutes les places fortes du

Piémont. Moreau, en ralliant dans ces places et autour d'elles les

débris des armées battues put arrêter les progrès de l'ennemi.

Lorsque le directoire avait révolutionné la Suisse, il ne se doutait

pas qu'il rouvrait une route fermée depuis des siècles, par laquelle

les étrangers devaient un jour pénétrer en France, et y opérer le

grand changement que les révolutionnaires redoutaient. Il fut sur le

point d'en faire lui-même l'expérience, mais l'archiduc Charles[343],

en quittant la Suisse pour aller faire l'inutile siège de

Philipsbourg, et ne laissant dans ce pays qu'un corps de Russes,

prépara à Masséna la victoire de Zurich[344], qu'on exalta d'autant

plus à Paris, qu'elle était plus nécessaire au salut de la France.

[343] L'archiduc Charles (1771-1847), était le fils de

l'empereur Léopold. Feld-maréchal de l'empire en 1796,

ministre de la guerre (1802). Généralissime des armées de

l'Autriche en 1805 et 1809, l'archiduc fut un des premiers

généraux de son temps et le plus redoutable adversaire de

Napoléon.

[344] Masséna était alors général en chef de l'armée

d'Helvétie. La bataille de Zurich, où l'armée russe fut

détruite, est du 26 août 1799.

Il était arrivé au directoire ce qui arrive toujours aux despotes.

Tant que rien ne résista aux armées dont il disposait, on le haïssait,

mais on le craignait. Dès que ses armées furent battues, on le

méprisa. On l'attaqua dans les journaux, dans les pamphlets, partout

enfin. On n'épargna pas naturellement ses ministres; cela me procura

la facilité que j'attendais de quitter mon poste. J'avais bien reconnu

qu'il ne m'était possible d'y empêcher que trop peu de mal, et que ce

ne serait que plus tard qu'il y aurait du bien réel à y faire.

Le projet que j'avais depuis longtemps de me retirer, m'avait fait

prendre une précaution. J'avais confié mes dispositions au général

Bonaparte avant son départ pour l'Égypte; il avait approuvé les motifs

de ma retraite, et s'était prêté avec plaisir à demander pour moi au

directoire l'ambassade de Constantinople, s'il y avait moyen de

traiter avec la Turquie, ou l'autorisation d'aller le rejoindre au

Caire, où l'on pouvait supposer qu'il y aurait des négociations à

suivre avec les agents de la Porte ottomane[345]. Muni de cette

autorisation, après avoir donné ma démission, je me retirai à la

campagne, près de Paris, attendant les événements[346].

[345] Sur cette question des rapports de Talleyrand et de

Bonaparte avant le départ pour l'Égypte, voici ce que

Napoléon en a dit plus tard: «Il avait été convenu avec le

directoire et avec Talleyrand, qu'aussitôt après le départ de

l'expédition d'Égypte, des négociations seraient ouvertes sur

son objet avec la Porte. Talleyrand devait même être le

négociateur _et partir pour Constantinople vingt-quatre

heures après que l'expédition d'Égypte aurait quitté le port

de Toulon_. Cet engagement, formellement exigé et

positivement consenti, avait été mis en oubli; non seulement

Talleyrand était resté à Paris, mais aucune négociation

n'avait eu lieu.» (_Mémoires de Napoléon dictés à

Sainte-Hélène au général Gourgaud_, t. Ier, p. 62.)

[346] 20 juillet 1799.

Les grands démagogues, qui depuis quelque temps avaient relevé la

tête, s'agitaient et menaçaient d'un nouveau règne de la terreur. Mais

ce n'était pas de leurs clubs qu'ils avaient rouverts, et que

Fouché[347] ferma dès qu'il le voulut, que devait venir le

renversement du directoire; c'était du directoire même.

[347] Fouché avait été nommé ministre de la police par

l'entremise de Barras.

Siéyès en avait été nommé membre pendant qu'il remplissait à Berlin

les fonctions d'envoyé extraordinaire et de ministre plénipotentiaire

de la république. Le temps qui lui était indispensable pour prendre

congé, se mettre en route et arriver à Paris, avait paru au directoire

d'une insupportable longueur, tant on l'attendait avec impatience. On

ne doutait pas qu'il n'eût pour les maux du dedans et du dehors, des

remèdes tout prêts et infaillibles. Il est à peine descendu de voiture

qu'on les lui demande. Les membres les plus influents des deux

conseils assurent qu'il n'a qu'à parler, et que, dans tout ce qui

exigera leur concours, ils le seconderont avec ardeur. Avant de rien

proposer, Siéyès veut voir par ses propres yeux, examiner, réfléchir.

Le résultat de ses réflexions est, qu'avec les collègues qu'il a, rien

n'est faisable. Aussitôt on le débarrasse de trois d'entre eux. Des

successeurs qu'on leur donne, deux sont des hommes nuls, et le

troisième lui est dévoué[348]. Alors ce n'est plus des hommes qu'il

se plaint, c'est des institutions, qu'il est absolument nécessaire de

modifier. C'est trop de cinq gouvernants; trois suffisent. Le nom de

directoire est devenu odieux; il y faut en substituer un autre. Il est

surtout indispensable de placer dans le gouvernement un militaire, en

qui les armées aient confiance, car, sans la certitude d'avoir les

armées pour soi, on ne peut rien faire.

[348] C'est le coup d'État du 30 prairial (mai 1799), dirigé

par les conseils contre le directoire. Le directeur Treilhard

fut destitué et remplacé par Gohier. La Reveillère-Lépeaux et

Merlin furent sommés de donner leur démission, et on nomma à

leur place Moulins et Roger Ducos. C'est ce dernier qui était

tout dévoué à Siéyès.

Moreau, que l'on fait sonder, ne veut point prendre de fonctions

civiles. On jette les yeux sur le général Joubert et, pour donner à sa

réputation l'éclat qui paraît désirable et qui lui manque encore, on

l'envoie commander en Italie. En y arrivant, il livre imprudemment la

bataille de Novi[349], et dès le commencement de l'action il est tué,

ce qui renverse toutes les espérances que l'on avait fondées sur lui.

On retombe dans les mêmes embarras; et Dieu sait comment on en serait

sorti, sans un événement auquel il est vraisemblable que le directoire

s'attendait peu.

[349] 15 août 1799.

Bonaparte, après la conquête de l'Égypte, avait poursuivi l'exécution

de son plan en tentant celle de la Syrie. Mais trois assauts très

meurtriers n'avaient pu le rendre maître de Saint-Jean d'Acre qu'il

s'était opiniâtré à attaquer, quoiqu'il eût perdu son artillerie de

siège. Il avait envoyé cette artillerie d'Égypte en Syrie, par mer, et

les Anglais s'en étant emparés, il se trouva contraint de ramener son

armée en Égypte où les Anglais encore le menaçaient d'un

débarquement. Il voyait ainsi s'évanouir ses magnifiques espérances;

celles même de pouvoir se maintenir en Égypte était plus

qu'incertaine. Il était poursuivi par l'affreuse idée d'être réduit à

n'en pouvoir sortir que par une capitulation qui ne lui laisserait que

la réputation d'un aventurier. Les revers des Français en Italie

vinrent le tirer de cette perplexité, en lui donnant la hardiesse de

faire ce qu'autrement il n'aurait jamais osé risquer. Il se dérobe à

son armée, en laissant le commandement à Kléber, et échappant à la

croisière anglaise, il aborde à Fréjus[350].

[350] 9 octobre 1799.

Ainsi qu'il l'avait prévu, les divers partis virent en lui, non un

homme à qui il fallait demander compte de sa conduite, mais celui que

les circonstances rendaient nécessaire et qu'il fallait gagner.

Quelques personnes crurent dans le premier moment que Barras, l'auteur

de sa fortune, qui, seul des anciens directeurs, était toujours en

place, avait assez présumé de son influence sur lui, et l'avait assez

mal connu pour se flatter de lui faire jouer le rôle de Monck; mais

Bonaparte, qui ne l'aurait pas voulu, s'il l'eût pu, n'était

réellement pas, à cette époque, en mesure de jouer ce rôle.

Il ne pouvait donc pas être longtemps incertain, entre une pareille

proposition, en supposant qu'on la lui soumît, et l'offre qu'on lui

faisait d'ailleurs, non pas du pouvoir suprême, mais d'une situation

qui lui permettait d'y aspirer.

Parmi ses partisans un grand nombre aurait, sans doute, préféré qu'il

devînt simplement membre du directoire; mais, au point où l'on en

était, il fallait vouloir ce qu'il voulait; la nature même des choses

le rendait maître de la négociation. La qualité de membre du

directoire ne le menait à rien.

On convint donc qu'au directoire on substituerait trois consuls

provisoires qui, conjointement avec deux commissions des conseils,

prépareraient une constitution nouvelle, laquelle serait soumise à

l'acceptation des assemblées primaires, car la souveraineté du peuple

était un dogme que personne, alors, ne songeait à contester[351].

[351] Quelques jours avant la journée du 18 brumaire, il

survint chez moi une petite scène qui n'emprunte son intérêt

que des circonstances. Le général Bonaparte, qui logeait rue

Chantereine, était venu un soir causer avec moi des

préparatifs de cette journée. J'habitais alors une maison rue

Taitbout, qui a porté depuis le numéro 24, je crois. Elle

était située au fond d'une cour, et, du premier étage, on

communiquait par des galeries à des pavillons qui donnaient

sur la rue. Nous étions dans le salon éclairé par quelques

bougies et très animés dans notre conversation; il était une

heure du matin, lorsque nous entendîmes un grand bruit dans

la rue; à un roulement de voitures se mêlaient les

piétinements d'une escorte de cavalerie. Les voitures

s'arrêtèrent tout à coup devant la porte de ma maison. Le

général Bonaparte pâlit, et je crois bien que j'en fis

autant. Nous pensâmes, au même instant, qu'on venait nous

arrêter par ordre du directoire. Je soufflai sur les bougies,

et je me rendis à petits pas, par la galerie, vers un des

pavillons qui donnait sur la rue, et d'où on pouvait voir ce

qui s'y passait. Je fus quelque temps sans pouvoir me rendre

compte de tout ce mouvement, qui, bientôt cependant,

s'expliqua d'une façon assez grotesque. Comme à cette époque,

les rues de Paris étaient fort peu sûres pendant la nuit,

quand les maisons de jeu se fermaient au Palais Royal, on

rassemblait tout l'argent qui avait servi à tenir le jeu, on

le portait dans des fiacres, et le banquier des jeux avait

obtenu de la police, qu'une escorte de gendarmes qu'il payait

accompagnerait chaque nuit les fiacres jusqu'à son domicile

qui était rue de Clichy, ou près de là. Cette nuit-là,

quelque chose avait cassé à un des fiacres précisément devant

ma porte, et c'était ce qui avait motivé le temps d'arrêt

qu'on y faisait, et qui dura un quart d'heure environ. Nous

rîmes beaucoup, le général et moi, de notre panique qui

n'était toutefois que bien naturelle, quand on connaissait,

comme nous, les dispositions du directoire et les extrémités

auxquelles il était capable de se porter. (_Note du prince de

Talleyrand._)

Ce plan arrangé, le conseil des Anciens, en vertu de la prérogative

que la constitution lui donnait, et sous prétexte de l'agitation qui

régnait dans Paris, transféra le Corps législatif à Saint-Cloud. On se

flattait par là de prévenir tout obstacle au plan concerté. On avait

pour soi les deux membres les plus influents du directoire (Siéyès et

Barras), la grande majorité du conseil des Anciens, et une partie du

conseil des Cinq-Cents. La garde directoriale, Augereau qui en était

le chef depuis le 18 fructidor, une foule d'officiers généraux et de

militaires de tout grade, et quelques amateurs au nombre desquels

j'étais, se portèrent à Saint-Cloud, le 18 brumaire (9 novembre 1799).

Mémoires du prince de Talleyrand, Volume 1 · 第 22 / 36 段