l'Assemblée constituante et de la Convention. En 1795, il
devint ministre de la justice, puis de la police générale,
enfin directeur après le 18 fructidor; sous l'empire, il fut
premier président de la Cour de cassation.
Le directoire projetait alors une expédition en Irlande[331]; le
commandement avait été d'abord destiné à Hoche qui mourut dans les
entrefaites[332] on voulut alors le donner au général Bonaparte,
auquel cela ne convenait sous aucun rapport. Cette entreprise, soit
qu'elle réussît, soit qu'elle échouât, devait nécessairement être de
courte durée, et à son retour, il ne tarderait pas à se retrouver dans
la situation qu'il voulait éviter. L'armée qu'il aurait conduite en
Irlande ne serait pas un instrument dont il pourrait disposer pour ses
propres vues, et enfin l'Irlande n'était pas un pays où il pût espérer
de se faire un établissement solide.
[331] Le directoire avait voulu attaquer l'Angleterre chez
elle. L'Irlande avait paru un terrain propice; on pouvait
espérer un soulèvement des populations. Une première
tentative de débarquement avait échoué en janvier 1797. Une
deuxième expédition partit en août. Le général Humbert
débarqua avec 1100 hommes dans le golfe de Sligo, fut
vainqueur à Killala et à Castebar, mais fut vaincu à
Ballinamuck et contraint de capituler.
[332] Hoche mourut subitement le 18 septembre 1797. Il était
alors général en chef des armées de Sambre-et-Meuse et de
Rhin-et-Moselle.
Il ne pensait pas davantage à s'en faire un en Égypte, ni en général
dans aucun pays qu'il aurait conquis à la tête d'une armée française.
Il ne se flattait pas encore que cette armée consentît à n'avoir
vaincu que pour lui, et lui laissât prendre une couronne, ou la lui
mît sur la tête. Il s'en flattait d'autant moins, que, les troupes sur
lesquelles il avait le plus d'ascendant, et que par cette raison, il
désirait le plus emmener, étaient celles qui venaient de faire sous
ses ordres les campagnes d'Italie; or, lui-même avait pris soin de
nourrir, et d'exalter en elles le fanatisme républicain. Mais,
qu'elles servissent à le mettre en position d'apparaître aux chrétiens
d'Orient et à tous les Grecs comme un libérateur prêt à briser leurs
fers, c'était là tout ce qu'il demanderait d'elles, comptant pour le
reste sur le nombre, l'énergie et la reconnaissance de ces mêmes
Grecs, et, surtout, sur des chances imprévues.
De telles espérances, s'il les eût laissé apercevoir, n'auraient pas
été propres à faire réussir sa négociation auprès du directoire. Aussi
ne paraissait-il occupé que des intérêts de la France. Il montrait
l'Égypte comme une colonie valant, à elle seule, toutes celles que la
France avait perdues, et comme un point d'où l'on pouvait porter de
grands coups à la puissance des Anglais dans l'Inde. Cependant la
fougue de son imagination et sa loquacité naturelle l'emportant hors
de toute prudence, il parlait quelquefois de revenir en Europe par
Constantinople, ce qui n'était pas trop le chemin de l'Inde; et il ne
fallait pas une grande pénétration pour deviner que s'il arrivait à
Constantinople en vainqueur, ce ne serait pas pour laisser subsister
le trône de Sélim, ni pour substituer à l'empire ottoman une
_république une et indivisible_.
Mais il paraissait si utile au directoire de se débarrasser d'un homme
qui lui faisait ombrage, et qu'il n'était pas en mesure de contenir,
qu'il finit par céder aux instances de Bonaparte, ordonna
l'expédition d'Égypte, lui en donna le commandement, et prépara ainsi
les événements qu'il avait le plus à coeur de prévenir.
Je dois rappeler ici sommairement dans quelle situation était l'Europe
à l'égard de la France, au moment du départ de Bonaparte.
L'impératrice Catherine de Russie s'était prononcée la première contre
la Révolution française, mais toute sa politique s'était bornée à
donner de l'éclat à ses opinions dans des dépêches qu'avaient ordre de
montrer ses ministres dans les différentes cours. J'en ai vu un grand
nombre entre les mains de M. le prince de Nassau[333]. Elle s'était
bien gardée de prendre part à une guerre qui devait nécessairement
avoir pour résultat l'affaiblissement de ses voisins, et, par
conséquent, l'augmentation de sa puissance relative. Ne craignant
point pour ses États la contagion des principes français, et bien plus
inquiète des efforts que la Pologne venait de faire pour sortir de son
anarchie, elle avait saisi le moment où la France, la Prusse et
l'Autriche étaient aux prises, pour compléter le démembrement de ce
royaume qu'elle s'était approprié en partie, laissant le reste à
l'Autriche et à la Prusse[334]. Bientôt après, elle mourut (17
novembre 1796).
[333] Le prince Othon de Nassau-Siegen, né en 1745,
accompagna Bougainville dans son voyage autour du monde
(1766-1769). A son retour, il entra au service de la France,
passa ensuite en Espagne ou il reçut la grandesse et le grade
de général. En 1787, il alla en Russie, fut nommé chef
d'escadre, et chargé de diverses missions diplomatiques à
Vienne, Versailles et Madrid. Vice-amiral en 1790, il fut
battu par le roi Gustave III. Il rentra alors dans la vie
privée, vint à Paris en 1802 et mourut en 1809.
[334] C'est le troisième et dernier partage de la Pologne (11
février 1795).
On ne peut dire ce que son successeur Paul Ier, qui avait hérité de
la maladie de son père Pierre III, aurait fait, sans l'invasion de
l'Égypte par la France. Mais cette invasion devint pour lui un motif
déterminant et péremptoire.
Depuis le temps de Pierre Ier, la Russie n'avait cessé de
considérer la Turquie européenne comme une proie qui lui était
dévolue, mais qu'elle devait dévorer peu à peu, ne pouvant l'engloutir
tout d'un coup. Cette proie lui serait échappée pour toujours, si, par
une révolution, la Grèce eût été rendue à l'indépendance; et cette
révolution, l'invasion de l'Égypte, non seulement la lui faisait
craindre, mais la lui montrait comme inévitable.
Paul Ier, d'ennemi naturel des Turcs, devint immédiatement leur
allié; il se ligua avec l'Angleterre. L'Autriche se joignit à eux et
rentra d'autant plus facilement dans la lice, qu'elle n'en était
sortie que malgré elle, et que, depuis la paix de Campo-Formio, la
France lui avait donné de justes sujets d'alarmes.
Des discussions entre les Vaudois et le sénat de Berne, leur
souverain, avaient servi de prétexte au directoire pour faire pénétrer
des deux côtés des troupes en Suisse, et changer la confédération en
une _république une et indivisible_[335].
[335] Les cantons suisses n'étaient pas alors comme
aujourd'hui, tous indépendants. Le canton de Vaud, notamment,
était soumis à Berne. Il se souleva et fut battu. Beaucoup de
Vaudois se réfugièrent en France. Tous représentèrent la
Suisse comme asservie au parti fédéraliste que dominait
l'Autriche, et sollicitèrent l'intervention du directoire. La
Suisse fut envahie (février 1798), et la république du Léman
fut proclamée, avec une constitution analogue à celle de la
France.
Sous d'autres prétextes, les États romains avaient été envahis par
l'armée française, le pape Pie VI traîné captif à la chartreuse de
Florence, et ensuite à Valence, en Dauphiné, où il mourut; son
gouvernement remplacé par celui que l'on appelait alors
_républicain_[336].
[336] Le 27 décembre 1797, une émeute avait éclaté à Rome; le
général Duphot avait été tué. Le 10 février suivant, le
général Berthier s'empara de la ville. Cinq jours après, la
république romaine était proclamée par le peuple à
l'instigation du directoire.
Le roi de Naples, effrayé et non sans raison, mais à qui la prudence
commandait de se tenir tranquille et d'attendre, ayant fait
témérairement, et contre l'avis de la cour de Vienne, une levée de
boucliers avec des troupes sans expérience et sans discipline, avait
dû chercher un asile en Sicile, abandonnant son royaume de Naples, que
le directoire français métamorphosa bientôt en république
parthénopéenne[337].
[337] Janvier 1799. Le roi de Naples était alors Ferdinand
IV, fils du roi d'Espagne, Charles III. Il avait épousé
Marie-Caroline, fille de l'impératrice Marie-Thérèse.
Si à cette époque le directoire eût voulu faire de l'Italie un
boulevard pour la France, il le pouvait, en appelant tout ce beau pays
à ne former qu'un seul État. Mais bien loin de cette pensée, il frémit
en apprenant qu'on s'occupait secrètement en Italie de la fusion des
nouvelles républiques en une seule, et il s'y opposa autant qu'il
était en lui. Il voulait des républiques, ce qui le rendait odieux aux
monarchies, et il ne voulait que de petites républiques faibles pour
pouvoir occuper militairement leur territoire, sous prétexte de les
défendre, mais en réalité, afin de les dominer et de nourrir ses
troupes à leurs dépens, ce qui le rendait odieux à ces mêmes
républiques.
Tous ces bouleversements, opérés dans le voisinage de l'Autriche,
changeaient trop sa situation relative pour qu'elle en demeurât
paisible spectatrice.
Son premier intérêt, en reprenant les armes, était de faire rompre les
négociations de Rastadt: elle y réussit; mais il est fâcheux pour
elle, qu'à cette rupture se joignit l'assassinat des plénipotentiaires
français[338]. Après cet événement, on dut s'attendre à un
renouvellement furieux de la guerre.
[338] MM. Roberjot, Bonnier et Debry: seul le troisième
survécut à ses blessures.
Le directoire avait, pour la faire, assez de soldats; mais depuis la
proscription de Carnot (au 18 fructidor), il ne lui restait plus
personne en état d'en diriger les opérations; et de tous les généraux
à grande renommée, il n'y avait plus en France que Moreau[339]. Mais
il était accusé, sinon d'avoir pris part aux projets
contre-révolutionnaires de son ami Pichegru[340], du moins de les
avoir connus, et de ne les avoir révélés qu'après coup. Il était tombé
à cause de cela dans la disgrâce des républicains, à tel point que le
directoire, même avec le désir de lui confier un commandement, ne
l'aurait pas osé. Il crut beaucoup faire en permettant à Moreau
d'aller comme simple volontaire à l'armée d'Italie.
[339] Victor Moreau, né à Morlaix en 1763, était en 1787,
prévôt de l'école de droit de Rennes. Engagé en 1792, il
était général l'année suivante et commanda successivement
l'armée du Rhin (1796), l'armée d'Italie (1799), puis de
nouveau l'armée du Rhin (1800). Très hostile au premier
consul, il fut accusé de complicité dans la conspiration de
Cadoudal, et condamné à deux ans de prison. Bonaparte commua
cette peine en un exil. En 1813, Moreau, revenu d'Amérique,
servit dans l'armée russe comme feld-maréchal et fut
mortellement blessé à Dresde (26 août).
[340] Charles Pichegru (1761-1804), était sous-officier
d'artillerie en 1789. En 1793, il fut nommé général en chef
de l'armée du Rhin, passa à l'armée du Nord en 1794, et
s'empara de la Hollande. Il se laissa gagner par le parti
royaliste et noua des relations avec les chefs de l'armée de
Condé. Devenu suspect au directoire, il fut destitué en 1796.
Élu en 1797 au conseil des Cinq Cents, il devint le chef du
parti contre-révolutionnaire. Aussi fut-il, au 18 fructidor,
arrêté et déporté en Guyane. Il s'évada peu après, passa en
Angleterre, entra en 1803 dans la conspiration de Cadoudal,
fut arrêté à Paris et s'étrangla dans sa prison.
Sa présence à cette armée ne l'empêcha pas d'être battue complètement
et mise en déroute dès la première action. Macdonald[341], qui
accourait du fond de l'Italie pour se joindre à elle avec trente-cinq
mille hommes, fut abîmé à la Trébia[342].
[341] Alexandre Macdonald (1765-1840), issu d'une famille
irlandaise, s'engagea dans le régiment irlandais de Dillon,
devint général de division en 1795 et gouverneur des États
romains en 1798. Il fut disgracié en 1804, reprit du service
en 1809 et devint maréchal et duc de Tarente après Wagram. En
1814, il fut nommé membre de la Chambre des pairs, puis grand
chancelier de la Légion d'honneur (1816).
[342] 17, 18 et 19 juin 1799.
Tous ces fantômes de républiques que le directoire avait élevés,
disparurent au premier revers de l'armée française, et pas un Français
ne serait resté en Italie, sans la précaution que le directoire avait
prise de se faire remettre en dépôt toutes les places fortes du
Piémont. Moreau, en ralliant dans ces places et autour d'elles les
débris des armées battues put arrêter les progrès de l'ennemi.
Lorsque le directoire avait révolutionné la Suisse, il ne se doutait
pas qu'il rouvrait une route fermée depuis des siècles, par laquelle
les étrangers devaient un jour pénétrer en France, et y opérer le
grand changement que les révolutionnaires redoutaient. Il fut sur le
point d'en faire lui-même l'expérience, mais l'archiduc Charles[343],
en quittant la Suisse pour aller faire l'inutile siège de
Philipsbourg, et ne laissant dans ce pays qu'un corps de Russes,
prépara à Masséna la victoire de Zurich[344], qu'on exalta d'autant
plus à Paris, qu'elle était plus nécessaire au salut de la France.
[343] L'archiduc Charles (1771-1847), était le fils de
l'empereur Léopold. Feld-maréchal de l'empire en 1796,
ministre de la guerre (1802). Généralissime des armées de
l'Autriche en 1805 et 1809, l'archiduc fut un des premiers
généraux de son temps et le plus redoutable adversaire de
Napoléon.
[344] Masséna était alors général en chef de l'armée
d'Helvétie. La bataille de Zurich, où l'armée russe fut
détruite, est du 26 août 1799.
Il était arrivé au directoire ce qui arrive toujours aux despotes.
Tant que rien ne résista aux armées dont il disposait, on le haïssait,
mais on le craignait. Dès que ses armées furent battues, on le
méprisa. On l'attaqua dans les journaux, dans les pamphlets, partout
enfin. On n'épargna pas naturellement ses ministres; cela me procura
la facilité que j'attendais de quitter mon poste. J'avais bien reconnu
qu'il ne m'était possible d'y empêcher que trop peu de mal, et que ce
ne serait que plus tard qu'il y aurait du bien réel à y faire.
Le projet que j'avais depuis longtemps de me retirer, m'avait fait
prendre une précaution. J'avais confié mes dispositions au général
Bonaparte avant son départ pour l'Égypte; il avait approuvé les motifs
de ma retraite, et s'était prêté avec plaisir à demander pour moi au
directoire l'ambassade de Constantinople, s'il y avait moyen de
traiter avec la Turquie, ou l'autorisation d'aller le rejoindre au
Caire, où l'on pouvait supposer qu'il y aurait des négociations à
suivre avec les agents de la Porte ottomane[345]. Muni de cette
autorisation, après avoir donné ma démission, je me retirai à la
campagne, près de Paris, attendant les événements[346].
[345] Sur cette question des rapports de Talleyrand et de
Bonaparte avant le départ pour l'Égypte, voici ce que
Napoléon en a dit plus tard: «Il avait été convenu avec le
directoire et avec Talleyrand, qu'aussitôt après le départ de
l'expédition d'Égypte, des négociations seraient ouvertes sur
son objet avec la Porte. Talleyrand devait même être le
négociateur _et partir pour Constantinople vingt-quatre
heures après que l'expédition d'Égypte aurait quitté le port
de Toulon_. Cet engagement, formellement exigé et
positivement consenti, avait été mis en oubli; non seulement
Talleyrand était resté à Paris, mais aucune négociation
n'avait eu lieu.» (_Mémoires de Napoléon dictés à
Sainte-Hélène au général Gourgaud_, t. Ier, p. 62.)
[346] 20 juillet 1799.
Les grands démagogues, qui depuis quelque temps avaient relevé la
tête, s'agitaient et menaçaient d'un nouveau règne de la terreur. Mais
ce n'était pas de leurs clubs qu'ils avaient rouverts, et que
Fouché[347] ferma dès qu'il le voulut, que devait venir le
renversement du directoire; c'était du directoire même.
[347] Fouché avait été nommé ministre de la police par
l'entremise de Barras.
Siéyès en avait été nommé membre pendant qu'il remplissait à Berlin
les fonctions d'envoyé extraordinaire et de ministre plénipotentiaire
de la république. Le temps qui lui était indispensable pour prendre
congé, se mettre en route et arriver à Paris, avait paru au directoire
d'une insupportable longueur, tant on l'attendait avec impatience. On
ne doutait pas qu'il n'eût pour les maux du dedans et du dehors, des
remèdes tout prêts et infaillibles. Il est à peine descendu de voiture
qu'on les lui demande. Les membres les plus influents des deux
conseils assurent qu'il n'a qu'à parler, et que, dans tout ce qui
exigera leur concours, ils le seconderont avec ardeur. Avant de rien
proposer, Siéyès veut voir par ses propres yeux, examiner, réfléchir.
Le résultat de ses réflexions est, qu'avec les collègues qu'il a, rien
n'est faisable. Aussitôt on le débarrasse de trois d'entre eux. Des
successeurs qu'on leur donne, deux sont des hommes nuls, et le
troisième lui est dévoué[348]. Alors ce n'est plus des hommes qu'il
se plaint, c'est des institutions, qu'il est absolument nécessaire de
modifier. C'est trop de cinq gouvernants; trois suffisent. Le nom de
directoire est devenu odieux; il y faut en substituer un autre. Il est
surtout indispensable de placer dans le gouvernement un militaire, en
qui les armées aient confiance, car, sans la certitude d'avoir les
armées pour soi, on ne peut rien faire.
[348] C'est le coup d'État du 30 prairial (mai 1799), dirigé
par les conseils contre le directoire. Le directeur Treilhard
fut destitué et remplacé par Gohier. La Reveillère-Lépeaux et
Merlin furent sommés de donner leur démission, et on nomma à
leur place Moulins et Roger Ducos. C'est ce dernier qui était
tout dévoué à Siéyès.
Moreau, que l'on fait sonder, ne veut point prendre de fonctions
civiles. On jette les yeux sur le général Joubert et, pour donner à sa
réputation l'éclat qui paraît désirable et qui lui manque encore, on
l'envoie commander en Italie. En y arrivant, il livre imprudemment la
bataille de Novi[349], et dès le commencement de l'action il est tué,
ce qui renverse toutes les espérances que l'on avait fondées sur lui.
On retombe dans les mêmes embarras; et Dieu sait comment on en serait
sorti, sans un événement auquel il est vraisemblable que le directoire
s'attendait peu.
[349] 15 août 1799.
Bonaparte, après la conquête de l'Égypte, avait poursuivi l'exécution
de son plan en tentant celle de la Syrie. Mais trois assauts très
meurtriers n'avaient pu le rendre maître de Saint-Jean d'Acre qu'il
s'était opiniâtré à attaquer, quoiqu'il eût perdu son artillerie de
siège. Il avait envoyé cette artillerie d'Égypte en Syrie, par mer, et
les Anglais s'en étant emparés, il se trouva contraint de ramener son
armée en Égypte où les Anglais encore le menaçaient d'un
débarquement. Il voyait ainsi s'évanouir ses magnifiques espérances;
celles même de pouvoir se maintenir en Égypte était plus
qu'incertaine. Il était poursuivi par l'affreuse idée d'être réduit à
n'en pouvoir sortir que par une capitulation qui ne lui laisserait que
la réputation d'un aventurier. Les revers des Français en Italie
vinrent le tirer de cette perplexité, en lui donnant la hardiesse de
faire ce qu'autrement il n'aurait jamais osé risquer. Il se dérobe à
son armée, en laissant le commandement à Kléber, et échappant à la
croisière anglaise, il aborde à Fréjus[350].
[350] 9 octobre 1799.
Ainsi qu'il l'avait prévu, les divers partis virent en lui, non un
homme à qui il fallait demander compte de sa conduite, mais celui que
les circonstances rendaient nécessaire et qu'il fallait gagner.
Quelques personnes crurent dans le premier moment que Barras, l'auteur
de sa fortune, qui, seul des anciens directeurs, était toujours en
place, avait assez présumé de son influence sur lui, et l'avait assez
mal connu pour se flatter de lui faire jouer le rôle de Monck; mais
Bonaparte, qui ne l'aurait pas voulu, s'il l'eût pu, n'était
réellement pas, à cette époque, en mesure de jouer ce rôle.
Il ne pouvait donc pas être longtemps incertain, entre une pareille
proposition, en supposant qu'on la lui soumît, et l'offre qu'on lui
faisait d'ailleurs, non pas du pouvoir suprême, mais d'une situation
qui lui permettait d'y aspirer.
Parmi ses partisans un grand nombre aurait, sans doute, préféré qu'il
devînt simplement membre du directoire; mais, au point où l'on en
était, il fallait vouloir ce qu'il voulait; la nature même des choses
le rendait maître de la négociation. La qualité de membre du
directoire ne le menait à rien.
On convint donc qu'au directoire on substituerait trois consuls
provisoires qui, conjointement avec deux commissions des conseils,
prépareraient une constitution nouvelle, laquelle serait soumise à
l'acceptation des assemblées primaires, car la souveraineté du peuple
était un dogme que personne, alors, ne songeait à contester[351].
[351] Quelques jours avant la journée du 18 brumaire, il
survint chez moi une petite scène qui n'emprunte son intérêt
que des circonstances. Le général Bonaparte, qui logeait rue
Chantereine, était venu un soir causer avec moi des
préparatifs de cette journée. J'habitais alors une maison rue
Taitbout, qui a porté depuis le numéro 24, je crois. Elle
était située au fond d'une cour, et, du premier étage, on
communiquait par des galeries à des pavillons qui donnaient
sur la rue. Nous étions dans le salon éclairé par quelques
bougies et très animés dans notre conversation; il était une
heure du matin, lorsque nous entendîmes un grand bruit dans
la rue; à un roulement de voitures se mêlaient les
piétinements d'une escorte de cavalerie. Les voitures
s'arrêtèrent tout à coup devant la porte de ma maison. Le
général Bonaparte pâlit, et je crois bien que j'en fis
autant. Nous pensâmes, au même instant, qu'on venait nous
arrêter par ordre du directoire. Je soufflai sur les bougies,
et je me rendis à petits pas, par la galerie, vers un des
pavillons qui donnait sur la rue, et d'où on pouvait voir ce
qui s'y passait. Je fus quelque temps sans pouvoir me rendre
compte de tout ce mouvement, qui, bientôt cependant,
s'expliqua d'une façon assez grotesque. Comme à cette époque,
les rues de Paris étaient fort peu sûres pendant la nuit,
quand les maisons de jeu se fermaient au Palais Royal, on
rassemblait tout l'argent qui avait servi à tenir le jeu, on
le portait dans des fiacres, et le banquier des jeux avait
obtenu de la police, qu'une escorte de gendarmes qu'il payait
accompagnerait chaque nuit les fiacres jusqu'à son domicile
qui était rue de Clichy, ou près de là. Cette nuit-là,
quelque chose avait cassé à un des fiacres précisément devant
ma porte, et c'était ce qui avait motivé le temps d'arrêt
qu'on y faisait, et qui dura un quart d'heure environ. Nous
rîmes beaucoup, le général et moi, de notre panique qui
n'était toutefois que bien naturelle, quand on connaissait,
comme nous, les dispositions du directoire et les extrémités
auxquelles il était capable de se porter. (_Note du prince de
Talleyrand._)
Ce plan arrangé, le conseil des Anciens, en vertu de la prérogative
que la constitution lui donnait, et sous prétexte de l'agitation qui
régnait dans Paris, transféra le Corps législatif à Saint-Cloud. On se
flattait par là de prévenir tout obstacle au plan concerté. On avait
pour soi les deux membres les plus influents du directoire (Siéyès et
Barras), la grande majorité du conseil des Anciens, et une partie du
conseil des Cinq-Cents. La garde directoriale, Augereau qui en était
le chef depuis le 18 fructidor, une foule d'officiers généraux et de
militaires de tout grade, et quelques amateurs au nombre desquels
j'étais, se portèrent à Saint-Cloud, le 18 brumaire (9 novembre 1799).