De Hambourg, je me rendis à Amsterdam où je restai quinze jours, et de

là à Bruxelles, où je m'arrêtai assez pour n'arriver à Paris, comme

j'en avais le projet, qu'au mois de septembre 1796.

On avait formé à Paris un institut national des sciences et des

arts[311] l'organisation seule de cet institut suffisait pour faire

juger de l'esprit qui régnait en France. On l'avait divisé en quatre

classes. Celle des sciences physiques tenait le premier rang. Celle

des sciences politiques et morales n'était qu'au second. On m'avait

nommé membre de cette classe en mon absence. Pour payer mon tribut

d'académicien, je lus à deux différentes séances publiques, peu

éloignées l'une de l'autre, deux mémoires qui attirèrent assez

l'attention. L'Amérique septentrionale était le sujet du premier, et

le besoin de colonies pour la France, le sujet du second[312]. Je

m'étais occupé d'un troisième sur l'influence de la société en France.

L'ouvrage pris un peu trop dans mes souvenirs, parut à mes amis ne pas

être adapté à un temps où la France était gouvernée par le directoire.

Je le laissai donc là.

[311] Toutes les académies avaient été supprimées en 1793. La

Convention inséra dans la constitution de l'an III, qu'il

serait fondé un institut national «chargé de recueillir les

découvertes et de perfectionner les arts et les sciences».

Une loi de 1795 organisa cet institut qui fut divisé en

quatre classes, comprenant cent quarante-quatre membres et

cent quarante-quatre associés. On ne revint à l'ancien nom

d'académie qu'en 1816.

[312] Ces deux mémoires ont été publiés dans le _Recueil des

mémoires de l'institut_, classe des sciences morales et

politiques, (t. II, première série, 1799).--Le premier, _sur

les Relations commerciales de l'Angleterre et des États-Unis_

(5 germinal, an V), tend à prouver que l'Angleterre n'a rien

perdu à la déclaration d'indépendance de ses colonies, et

qu'elle conservera toujours en Amérique, une véritable

colonie d'exploitation et de peuplement.--Le second _sur les

Avantages à retirer des colonies nouvelles_, fut lu le 25

messidor an V. L'idée dominante est qu'à la suite d'une

révolution, il est nécessaire, si l'on veut en conserver les

résultats, de détourner les forces vives du pays vers un

nouveau champ d'activité, et que, dans l'état actuel des

choses en France, le gouvernement devrait s'efforcer d'offrir

aux éléments d'agitation et aux mécontents de tous les

partis, de vastes territoires à coloniser.

Ma dette littéraire une fois payée, n'apercevant aucun élément

d'ordre, aucun principe de durée dans les différents partis que je

voyais s'agiter, je mis du soin à me tenir loin des affaires. Madame

de Staël qui avait déjà repris une certaine influence, me pressait

vivement d'aller avec elle chez Barras[313], l'un des membres du

directoire. Je m'y refusai d'abord; je ne pouvais pas aller chez un

membre du directoire, sans demander à voir tous ceux qui le

composaient et particulièrement les deux directeurs qui avaient été

membres de l'Assemblée constituante[314]. Les motifs de refus que je

donnais ne parurent pas valables. Ils passaient de plus par madame de

Staël, qui, désirant un rapprochement entre Barras et moi, conduisit

les choses de manière à ce que je reçus de Barras un billet, par

lequel il m'engageait à aller dîner, tel jour, chez lui à Suresnes. Il

fallut accepter. J'arrivai à Suresnes vers trois heures. Dans la salle

à manger, qu'on traversait pour arriver dans le salon, je vis cinq

couverts. Madame de Staël à mon grand étonnement n'était pas invitée.

Un frotteur me montra une armoire, dans laquelle il y avait quelques

livres dépareillés et me dit que le directeur (c'est le titre qu'on

donnait à Barras dans son intérieur) n'arrivait ordinairement que vers

quatre heures et demie. Pendant que je lisais je ne sais quel ouvrage,

deux jeunes gens vinrent regarder à la pendule du salon, et voyant

qu'il n'était que trois heures et demie, se dirent l'un à l'autre:

«Nous avons le temps d'aller nous baigner.» Il n'y avait pas vingt

minutes qu'ils étaient partis, que l'un d'eux revint demander vite du

secours; je me joignis à tout ce qu'il y avait dans la maison pour

aller au bord de la rivière. En face du jardin, entre le grand chemin

et l'île, il y a dans la Seine une espèce de tourbillon, dont un des

jeunes gens avait approché et où il avait disparu. Les bateliers

arrivaient de toutes parts; deux avaient fort courageusement plongé

jusqu'au fond de la rivière. Tous les efforts pour sauver ce jeune

homme furent inutiles. Je revins à la maison.

[313] Le comte Paul de Barras, né à Fox-Emphoux (Var), était

capitaine en 1789. Député à la Convention, il vota la mort du

roi. Président de la Convention (février 1795). Membre du

directoire depuis sa création jusqu'au 18 brumaire. Après le

coup d'État, il disparut de la scène politique, et mourut en

1829.

[314] La Reveillère-Lépeaux et Rewbell.

On ne retrouva le corps de ce malheureux jeune homme que le lendemain,

à plus de trois cents toises et enfoncé dans des herbes. Il s'appelait

Raymond; il était de Lodève. Barras l'aimait beaucoup; il l'avait

élevé et, depuis qu'il était directeur, il l'avait fait son aide de

camp. J'étais seul dans le salon, ne sachant trop ce que je devais

faire. Qui apprendra à Barras le malheur qui vient d'arriver? Je ne

l'avais jamais vu. J'étais véritablement dans une situation fort

pénible. On entend une voiture. Le jardinier en ouvrant la porte dit:

«M. Raymond vient de se noyer; oui, citoyen directeur, il vient de se

noyer.»--Barras traverse la cour, monte chez lui, jetant les hauts

cris. Après quelques moments, un de ses gens lui dit que j'étais dans

le salon. Il me fait prier de l'excuser s'il ne descend pas, et

m'engage à me mettre à table. Le secrétaire qu'il avait amené reste

avec lui. Ainsi me voilà tout seul à table dans la maison de Barras.

Au bout d'un quart d'heure, on vint de sa part me prier de monter chez

lui. Je lui sus gré d'avoir supposé que le dîner qu'on me servait

était une importunité pour moi. J'étais fort troublé. En entrant dans

sa chambre, il me prit les mains et m'embrassa; il pleurait. Je lui

dis toutes les choses douces que la situation dans laquelle je le

voyais, et dans laquelle j'étais moi-même, pouvait m'inspirer.

L'espèce d'embarras qu'il éprouvait avec moi qu'il ne connaissait pas,

disparut peu à peu, et l'intérêt que je lui témoignais parut lui faire

du bien. Il me pria de revenir avec lui à Paris; je l'accompagnai.

Depuis ce temps, je n'ai eu qu'à me louer de Barras. C'était un homme

passionné, tout de mouvement, d'entraînement; il n'y avait pas deux

heures que je le connaissais, que j'aurais pu croire que j'étais, à

peu de chose près, ce qu'il aimait le mieux.

Quelque temps après, le directoire voulut faire un changement dans le

ministère[315]. Barras y consentit, mais à la condition que son nouvel

ami serait ministre des relations extérieures. Il soutint violemment

sa proposition, la fit adopter, et à dix heures du soir, à un _Club_

nommé le _Salon des étrangers_, un gendarme vint me demander et

m'apporter le décret qui venait d'être rendu.

[315] Pendant l'été de 1797, le ministère fut entièrement

modifié. Talleyrand entra aux affaires étrangères, Lambrecht

à la justice, Letourneux à l'intérieur, le général Schérer à

la guerre, l'amiral Pléville le Pelley à la marine, Sotin à

la police générale. Ramel resta aux finances.

Le caractère absolu que portaient tous les actes du directoire, les

instances pressantes de madame de Staël, et plus que tout cela, le

sentiment que l'on a en soi, qu'un peu de bien n'est pas impossible à

faire, éloignèrent de moi toute idée de refus. Je me rendis donc le

lendemain au Luxembourg pour y remercier Barras, et de là au ministère

des relations extérieures.

Sous mon prédécesseur, Charles de Lacroix[316], les affaires

arrivaient à ce département, toutes décidées par le directoire. Comme

lui, je n'avais qu'à en surveiller l'expédition, mais souvent je la

retardais, ce qui me permettait, le premier à-coup directorial passé,

d'adoucir la rédaction. Il ne me restait guère ensuite qu'à donner des

passeports et à signer des visas. On tenait d'ailleurs loin de moi

toutes les affaires de l'intérieur. J'ennoblissais cette singulière

situation en disant aux autres, et un peu à moi-même, que tout progrès

vers l'ordre véritable serait impossible au dedans, tant qu'on

n'aurait pas la paix au dehors, et que, puisqu'on m'appelait à

concourir à son rétablissement, je devais y donner tous mes soins.

[316] Charles de Lacroix de Constant, né en 1754, était en

1789 chef de bureau au contrôle général. Député à la

Convention, il vota la mort du roi. Député au conseil des

anciens. Ministre des affaires étrangères (1796). Ambassadeur

en Hollande (1797). Préfet des Bouches-du-Rhône (1800), puis

de la Gironde. Il mourut en 1808. Il est le père du peintre

Eugène Delacroix.

J'ai su que quelques personnes, non à cette époque, mais depuis la

Restauration, trouvèrent que c'est un tort d'accepter des emplois dans

un temps de crise et de révolution, où le bien absolu est impossible à

faire. Il m'a toujours paru qu'il y avait quelque chose de très

superficiel dans cette manière de juger. Dans les affaires de ce

monde, il ne faut pas s'arrêter seulement au moment présent. _Ce qui

est_, presque toujours est fort peu de chose, toutes les fois que l'on

ne pense pas que _ce qui est_ produit _ce qui sera_; et, en vérité,

pour arriver, faut-il bien se mettre en route? Quand, sans préjugés et

surtout sans envie, on y fait attention, on voit bien que ce n'est pas

toujours par calcul personnel que les hommes acceptent des emplois, et

je pourrais dire qu'en fait de sacrifice, on en fait un bien grand,

lorsqu'on consent à être l'éditeur responsable des oeuvres d'autrui.

L'égoïsme et la crainte ont moins d'abnégation; mais encore une fois,

il faut bien se dire que dans les jours de bouleversement, refuser son

action, c'est donner à ceux qui veulent détruire, une facilité de

plus. On accepte, non pour servir des hommes ou des choses qui

déplaisent, mais pour les faire servir au profit de l'avenir. «_En

toute chose il faut considérer la fin_,» a dit le bon La Fontaine, et

cela n'est pas une simple maxime d'apologue. Je dois ajouter que

l'amiral Bruix[317] dont j'aimais et estimais le caractère, l'esprit

et le talent, devait être nommé ministre de la marine, ce qui faisait

que j'arrivais aux affaires avec quelqu'un d'aussi étranger que moi

aux façons du directoire, et avec qui je pouvais m'entendre et sur le

bien que l'on pouvait faire et sur le mal que l'on pouvait empêcher.

[317] Eustache Bruix, né à Saint-Domingue en 1759, était

lieutenant de vaisseau en 1789. Contre-amiral et ministre de

la marine en 1798. Il mourut en 1805.

Pour donner une idée claire de ce que j'appelle ici les façons du

directoire, je crois qu'il suffira de raconter ce qui se passa à la

première séance à laquelle j'assistai. Une querelle s'engagea entre

Carnot[318] et Barras; ce dernier accusait son collègue d'avoir

supprimé une lettre qui aurait dû être mise sous les yeux du

directoire. Ils étaient debout l'un et l'autre. Carnot, en levant la

main dit: «Je jure sur ma parole d'honneur que cela n'est pas

vrai!--Ne lève pas la main, lui répond Barras, il en dégoutterait du

sang.» Voilà les hommes qui gouvernaient, et c'est avec eux qu'il

fallait essayer de faire rentrer la France dans la société européenne.

Je me jetai dans cette grande entreprise.

[318] Lazare Carnot, né à Nolay (Côte-d'Or) en 1753, était

officier d'artillerie en 1789. Député à l'Assemblée

législative, puis à la convention, où il vota la mort du roi.

Membre du Comité de salut public, il fut chargé de la

préparation et de la direction de la guerre. Élu au conseil

des Anciens par quatorze départements, il fut nommé

directeur. Proscrit au 18 fructidor, il se réfugia à Genève.

Sous le consulat, il fut ministre de la guerre, puis membre

du tribunat. En 1814, il fut nommé général de division et

gouverneur d'Anvers. Ministre de l'intérieur sous les Cent

jours, il fut exilé à la Restauration et mourut à Magdebourg

en 1823.

Presque tous les ennemis qu'avait eus la France depuis le début de la

Révolution, avaient dû chercher leur salut dans une paix que la

plupart avaient achetée par des cessions de territoire, ou par des

contributions pécuniaires[319]. L'Autriche, battue en Italie, battue

en Allemagne, voyant son territoire envahi de deux côtés, et sa

capitale menacée par le général Bonaparte, avait déjà signé avec lui

des préliminaires de paix à Leoben, et négociait le traité définitif

qui fut celui de Campo-Formio. C'est entre les préliminaires et la

signature du traité que je devins ministre des relations

extérieures[320]. Le général Bonaparte, en apprenant ma nomination,

écrivit au directoire pour lui en faire compliment, et m'adressa à

cette occasion une lettre fort obligeante. A dater de cette époque,

une correspondance suivie s'établit entre lui et moi[321]. Je

trouvais dans ce jeune vainqueur, dans ce qu'il faisait, disait ou

écrivait, quelque chose d'assez nouveau, d'assez fort, d'assez habile

et d'assez entreprenant pour attacher à son génie de grandes

espérances. Au bout de quelques semaines, il signa le traité de

Campo-Formio (17 octobre 1797).

[319] Voici la liste chronologique des traités qui mirent fin

à la guerre de la première coalition. Traité avec le

grand-duc de Toscane (Paris, 9 février 1795); avec la Prusse

(Bâle, 5 avril 1795); avec l'Espagne (Bâle, 22 juillet 1795);

avec la Hesse-Cassel (Bâle, 28 août 1795); avec la Sardaigne

(Paris, 15 mai 1796); avec le Wurtemberg (Paris, 7 août

1796); avec le margrave de Bade (Paris, 22 août 1796); avec

le roi des Deux-Siciles (Paris, 11 octobre 1796); avec Parme

(Paris, 5 novembre 1796), avec le pape (Tolentino, 19 février

1796); avec Venise (Milan, 16 mai 1797); avec le Portugal (20

août 1797); avec l'empereur (Campo-Formio, 17 octobre 1797).

[320] 18 juillet 1797.

[321] Voici la lettre par laquelle Talleyrand entama ses

relations avec Bonaparte:

Paris, 24 Juillet 1797.

J'ai l'honneur de vous annoncer, général, que le directoire

exécutif m'a nommé ministre des relations extérieures.

Justement effrayé des fonctions dont je sens la périlleuse

importance, j'ai besoin de me rassurer par le sentiment de ce

que votre gloire doit apporter de moyens et de facilité dans

les négociations. Le nom seul de Bonaparte est un auxiliaire

qui doit tout aplanir. Je m'empresserai de vous faire

parvenir toutes les vues que le directoire me chargera de

vous transmettre, et la renommée, qui est votre organe

ordinaire, me ravira souvent le bonheur de lui apprendre la

manière dont vous les aurez remplies. (_Correspondance

inédite et officielle de Napoléon Bonaparte avec le

directoire, les ministres_, etc. Paris, 1819, 7 vol. in-8.)

De son côté, l'Angleterre avait envoyé en France un plénipotentiaire

(lord Malmesbury), pour y parler de paix; mais cette démarche n'était

pas sincère. Le ministère anglais avait alors besoin de simuler une

négociation pour se tirer de ses embarras intérieurs[322].

[322] Dès 1796, Pitt avait fait des ouvertures de paix et

envoyé Malmesbury à Paris. Les négociations furent rompues le

19 décembre 1796. L'année suivante, Malmesbury revint à Lille

(4 juillet) et de nouveaux pourparlers furent entamés; ils

n'aboutirent pas davantage.

James Harris, comte de Malmesbury, était né en 1746.

Secrétaire d'ambassade en 1768. Ministre à Berlin, 1771; à

Pétersbourg, 1777; à La Haye, 1783; membre de la Chambre des

lords, 1788. Sa vie publique se termina avec ses missions en

France. Il mourut en 1820.

Telle était, au dehors, la situation de la France quand j'entrai dans

le ministère.

Au dedans, un parti travaillait à changer l'ordre de choses existant,

pour y substituer quoi? c'est ce qu'on n'a jamais su et ce qu'on ne

pourra jamais savoir; car ce parti, peu nombreux, était composé de

républicains, de constituants et de conventionnels, qui pouvaient être

réunis par des haines, mais qui, certainement, ne pouvaient l'être par

aucun projet.

Ce qui se montra avec évidence, c'était la faiblesse de ce parti, qui

fut renversé d'un souffle, et dont les chefs véritables ou prétendus

furent, dans l'espace de quelques heures, saisis pour la plupart,

accusés, condamnés sans être entendus, et transportés à Cayenne, par

ce que l'on appelait alors une loi[323].

[323] C'est le coup d'État du 18 fructidor, an V (4 septembre

1797), dirigé par le directoire assisté de l'armée contre les

conseils, où les élections du mois de mai avaient envoyé une

majorité contre-révolutionnaire. La plupart des élections

furent cassées, et soixante-cinq députés envoyés à Cayenne.

La guerre civile continuait à désoler les campagnes de l'ouest, car

les républicains étaient maîtres de presque toutes les villes. Cette

guerre, dont les chefs ont laissé à leurs familles le beau titre de

Vendéen, remplacé et gâté plus tard par celui de Chouan, était

maintenue alors dans des limites hors desquelles on essayait en vain

de l'étendre. Elle était devenue pour le gouvernement plus importune

que dangereuse.

Les mots de République, de Liberté, d'Égalité, de Fraternité, étaient

inscrits sur toutes les murailles, mais les choses que ces mots

expriment n'étaient nulle part. Depuis les autorités les plus élevées

jusqu'à celles de l'ordre le plus inférieur, à peine y en avait-il une

seule qui ne fût arbitraire par sa formation, sa composition et son

action. Tout était violent et, par conséquent, rien ne pouvait être

durable.

Le jeune général Bonaparte, qui, depuis deux années, occupait avec

tant d'éclat la scène du monde, ne voulait pas aller se perdre dans la

foule des simples généraux; il voulait tenir en haleine la renommée,

et continuer d'attirer sur lui les regards. Il redoutait d'ailleurs

une situation où il serait sans défense contre les dangers qui

naîtraient de sa gloire même. Assez ambitieux pour désirer le rang

suprême, il n'était pas assez aveugle pour croire à la possibilité d'y

parvenir en France, à moins d'un concours d'événements qui ne pouvait

alors être regardé comme prochain, ni même comme probable.

L'Angleterre, au temps de Cromwell, n'avait qu'une seule armée.

Cromwell, qui en avait choisi tous les officiers, n'avait parmi eux

que des créatures. Hors de l'armée, il n'avait point de rivaux de

gloire. Deux heures de fanatisme habilement employées lui suffisaient

pour mettre les troupes qu'il commandait dans la disposition où il

voulait. Enfin le long parlement qui avait concentré dans son sein

tous les pouvoirs était usé[324]; il exerçait une dictature qui avait

lassé tous les partis; tous désiraient sa fin.

[324] Le long parlement est le nom donné en Angleterre au

dernier parlement convoqué par Charles Ier. Assemblé en

1640, il dura plus de vingt ans. En 1648, Cromwell en fit

sortir tous les membres hostiles à sa politique, et, en 1653,

le chassa entièrement. Rappelé en 1659 et désigné sous le

sobriquet de _parlement-croupion_, il se sépara en 1660.

Ces circonstances manquaient à Bonaparte. Mais s'il n'avait point

encore de chances de dominer, comme Cromwell, dans son propre pays, en

revanche, il n'était pas impossible qu'il pût se faire ailleurs une

souveraineté, pourvu que la France lui en fournît les premiers moyens.

Après avoir signé à Campo-Formio la paix avec l'Autriche, et s'être

montré un moment à Rastadt, lieu convenu pour traiter de la paix avec

l'empire[325] (car, à l'exemple des anciens Romains, la république

française avait pris pour maxime de ne point comprendre deux de ses

ennemis dans une même paix), il vint à Paris proposer au directoire la

conquête de l'Égypte.

[325] Depuis le traité de Campo-Formio, un congrès s'était

réuni à Rastadt (grand-duché de Bade), pour régler les

questions encore en litige (navigation du Rhin, indemnités

aux princes dépossédés, etc.). Réuni au commencement de 1798,

il fut brusquement interrompu par la guerre au début de

l'année suivante.

Je ne l'avais jamais vu. Au moment de ma nomination au ministère des

relations extérieures, il m'avait écrit, comme je l'ai déjà dit, une

lettre longue, faite avec soin, et dans laquelle il voulait que

j'aperçusse un homme autre que celui qu'il avait semblé être

jusqu'alors sur le théâtre des affaires. Cette lettre est assez

curieuse pour que je désire qu'elle soit placée à la suite de ces

_Mémoires_[326]. Le soir de son arrivée à Paris, il m'envoya un aide

de camp pour me demander à quelle heure il pourrait me voir. Je

répondis que je l'attendais; il se fit annoncer pour le lendemain à

onze heures du matin. Je le fis dire à madame de Staël, qui, à dix

heures, était dans mon salon. Il y avait aussi quelques autres

personnes que la curiosité y avait amenées. Je me rappelle que

Bougainville[327] s'y trouvait. On annonça le général, j'allai

au-devant de lui. En traversant le salon, je lui nommai madame de

Staël à laquelle il fit peu d'attention; il ne remarqua que

Bougainville à qui il dit quelques mots obligeants.

[326] Cette lettre n'a pas été retrouvée dans les papiers du

prince de Talleyrand.

[327] Louis-Antoine de Bougainville, né en 1729, fut d'abord

secrétaire d'ambassade, puis officier de dragons. Il n'entra

dans la marine qu'à trente-quatre ans. En 1766, il entreprit

un voyage de circumnavigation qui dura trois ans. Il quitta

la marine en 1790, entra à l'Institut (1796), fut sénateur

sous l'empire, et mourut en 1814.

Au premier abord, il me parut avoir une figure charmante; vingt

batailles gagnées vont si bien à la jeunesse, à un beau regard, à de

la pâleur, et à une sorte d'épuisement. Nous entrâmes dans mon

cabinet. Cette première conversation fut, de sa part, toute de

confiance. Il me parla avec beaucoup de bonne grâce de ma nomination

au ministère des relations extérieures, et insista sur le plaisir

qu'il avait eu à correspondre en France avec une personne d'une autre

espèce que les directeurs. Sans trop de transition, il me dit: «Vous

êtes neveu de l'archevêque de Reims, qui est auprès de Louis XVIII.»

(Je remarquai, qu'alors, il ne dit point du comte de Lille[328]); et

il ajouta: «J'ai _aussi_ un oncle qui est archidiacre en Corse[329];

c'est lui qui m'a élevé. En Corse, vous savez qu'être archidiacre,

c'est comme d'être évêque en France». Nous rentrâmes bientôt dans le

salon qui s'était rempli, et il dit à haute voix: «Citoyens, je suis

sensible à l'empressement que vous me montrez; j'ai fait de mon mieux

la guerre, et de mon mieux la paix. C'est au directoire à savoir en

profiter, pour le bonheur et la prospérité de la république». Puis

nous allâmes ensemble au directoire.

[328] C'était sous ce nom que Louis XVIII s'était fait

appeler en émigration.

[329] Joseph Fesch, né en 1763, à Ajaccio. Il était en 1789,

archidiacre du chapitre de cette ville. Ayant protesté contre

la constitution civile, il abandonna le chapitre, quitta

l'habit ecclésiastique, et devint commissaire des guerres à

l'armée d'Italie (1795). Après le 18 brumaire, Fesch reprit

ses fonctions sacerdotales, fut archevêque de Lyon (1802),

cardinal, ambassadeur à Rome (1804). Il fut rappelé en 1808.

Pair de France sous les Cent-jours, il se retira à Rome à la

Restauration et mourut en 1839.

Les irrésolutions et les jalousies du directoire rendirent à Bonaparte

les premières semaines qu'il passa à Paris un peu difficiles. Je lui

donnai une fête pour célébrer ses victoires d'Italie et la belle paix

qu'il venait de faire. Je ne négligeai rien pour la rendre brillante

et populaire; et cela avait quelque difficulté, parce qu'il fallait se

tirer de ce qu'avaient de trop commun les femmes des directeurs, qui,

comme de raison, occupaient le premier rang. On avait orné avec

autant de luxe que possible les appartements où on était réuni; chacun

m'en faisait compliment. «_Cela a dû vous coûter gros, citoyen

ministre_», me dit madame Merlin, femme du directeur[330].--«_Pas le

Pérou, Madame_», repris-je sur le même ton.--Une foule d'autres

quolibets, presque tous vrais, remplirent Paris le lendemain.

Mémoires du prince de Talleyrand, Volume 1 · 第 21 / 36 段