là à Bruxelles, où je m'arrêtai assez pour n'arriver à Paris, comme
j'en avais le projet, qu'au mois de septembre 1796.
On avait formé à Paris un institut national des sciences et des
arts[311] l'organisation seule de cet institut suffisait pour faire
juger de l'esprit qui régnait en France. On l'avait divisé en quatre
classes. Celle des sciences physiques tenait le premier rang. Celle
des sciences politiques et morales n'était qu'au second. On m'avait
nommé membre de cette classe en mon absence. Pour payer mon tribut
d'académicien, je lus à deux différentes séances publiques, peu
éloignées l'une de l'autre, deux mémoires qui attirèrent assez
l'attention. L'Amérique septentrionale était le sujet du premier, et
le besoin de colonies pour la France, le sujet du second[312]. Je
m'étais occupé d'un troisième sur l'influence de la société en France.
L'ouvrage pris un peu trop dans mes souvenirs, parut à mes amis ne pas
être adapté à un temps où la France était gouvernée par le directoire.
Je le laissai donc là.
[311] Toutes les académies avaient été supprimées en 1793. La
Convention inséra dans la constitution de l'an III, qu'il
serait fondé un institut national «chargé de recueillir les
découvertes et de perfectionner les arts et les sciences».
Une loi de 1795 organisa cet institut qui fut divisé en
quatre classes, comprenant cent quarante-quatre membres et
cent quarante-quatre associés. On ne revint à l'ancien nom
d'académie qu'en 1816.
[312] Ces deux mémoires ont été publiés dans le _Recueil des
mémoires de l'institut_, classe des sciences morales et
politiques, (t. II, première série, 1799).--Le premier, _sur
les Relations commerciales de l'Angleterre et des États-Unis_
(5 germinal, an V), tend à prouver que l'Angleterre n'a rien
perdu à la déclaration d'indépendance de ses colonies, et
qu'elle conservera toujours en Amérique, une véritable
colonie d'exploitation et de peuplement.--Le second _sur les
Avantages à retirer des colonies nouvelles_, fut lu le 25
messidor an V. L'idée dominante est qu'à la suite d'une
révolution, il est nécessaire, si l'on veut en conserver les
résultats, de détourner les forces vives du pays vers un
nouveau champ d'activité, et que, dans l'état actuel des
choses en France, le gouvernement devrait s'efforcer d'offrir
aux éléments d'agitation et aux mécontents de tous les
partis, de vastes territoires à coloniser.
Ma dette littéraire une fois payée, n'apercevant aucun élément
d'ordre, aucun principe de durée dans les différents partis que je
voyais s'agiter, je mis du soin à me tenir loin des affaires. Madame
de Staël qui avait déjà repris une certaine influence, me pressait
vivement d'aller avec elle chez Barras[313], l'un des membres du
directoire. Je m'y refusai d'abord; je ne pouvais pas aller chez un
membre du directoire, sans demander à voir tous ceux qui le
composaient et particulièrement les deux directeurs qui avaient été
membres de l'Assemblée constituante[314]. Les motifs de refus que je
donnais ne parurent pas valables. Ils passaient de plus par madame de
Staël, qui, désirant un rapprochement entre Barras et moi, conduisit
les choses de manière à ce que je reçus de Barras un billet, par
lequel il m'engageait à aller dîner, tel jour, chez lui à Suresnes. Il
fallut accepter. J'arrivai à Suresnes vers trois heures. Dans la salle
à manger, qu'on traversait pour arriver dans le salon, je vis cinq
couverts. Madame de Staël à mon grand étonnement n'était pas invitée.
Un frotteur me montra une armoire, dans laquelle il y avait quelques
livres dépareillés et me dit que le directeur (c'est le titre qu'on
donnait à Barras dans son intérieur) n'arrivait ordinairement que vers
quatre heures et demie. Pendant que je lisais je ne sais quel ouvrage,
deux jeunes gens vinrent regarder à la pendule du salon, et voyant
qu'il n'était que trois heures et demie, se dirent l'un à l'autre:
«Nous avons le temps d'aller nous baigner.» Il n'y avait pas vingt
minutes qu'ils étaient partis, que l'un d'eux revint demander vite du
secours; je me joignis à tout ce qu'il y avait dans la maison pour
aller au bord de la rivière. En face du jardin, entre le grand chemin
et l'île, il y a dans la Seine une espèce de tourbillon, dont un des
jeunes gens avait approché et où il avait disparu. Les bateliers
arrivaient de toutes parts; deux avaient fort courageusement plongé
jusqu'au fond de la rivière. Tous les efforts pour sauver ce jeune
homme furent inutiles. Je revins à la maison.
[313] Le comte Paul de Barras, né à Fox-Emphoux (Var), était
capitaine en 1789. Député à la Convention, il vota la mort du
roi. Président de la Convention (février 1795). Membre du
directoire depuis sa création jusqu'au 18 brumaire. Après le
coup d'État, il disparut de la scène politique, et mourut en
1829.
[314] La Reveillère-Lépeaux et Rewbell.
On ne retrouva le corps de ce malheureux jeune homme que le lendemain,
à plus de trois cents toises et enfoncé dans des herbes. Il s'appelait
Raymond; il était de Lodève. Barras l'aimait beaucoup; il l'avait
élevé et, depuis qu'il était directeur, il l'avait fait son aide de
camp. J'étais seul dans le salon, ne sachant trop ce que je devais
faire. Qui apprendra à Barras le malheur qui vient d'arriver? Je ne
l'avais jamais vu. J'étais véritablement dans une situation fort
pénible. On entend une voiture. Le jardinier en ouvrant la porte dit:
«M. Raymond vient de se noyer; oui, citoyen directeur, il vient de se
noyer.»--Barras traverse la cour, monte chez lui, jetant les hauts
cris. Après quelques moments, un de ses gens lui dit que j'étais dans
le salon. Il me fait prier de l'excuser s'il ne descend pas, et
m'engage à me mettre à table. Le secrétaire qu'il avait amené reste
avec lui. Ainsi me voilà tout seul à table dans la maison de Barras.
Au bout d'un quart d'heure, on vint de sa part me prier de monter chez
lui. Je lui sus gré d'avoir supposé que le dîner qu'on me servait
était une importunité pour moi. J'étais fort troublé. En entrant dans
sa chambre, il me prit les mains et m'embrassa; il pleurait. Je lui
dis toutes les choses douces que la situation dans laquelle je le
voyais, et dans laquelle j'étais moi-même, pouvait m'inspirer.
L'espèce d'embarras qu'il éprouvait avec moi qu'il ne connaissait pas,
disparut peu à peu, et l'intérêt que je lui témoignais parut lui faire
du bien. Il me pria de revenir avec lui à Paris; je l'accompagnai.
Depuis ce temps, je n'ai eu qu'à me louer de Barras. C'était un homme
passionné, tout de mouvement, d'entraînement; il n'y avait pas deux
heures que je le connaissais, que j'aurais pu croire que j'étais, à
peu de chose près, ce qu'il aimait le mieux.
Quelque temps après, le directoire voulut faire un changement dans le
ministère[315]. Barras y consentit, mais à la condition que son nouvel
ami serait ministre des relations extérieures. Il soutint violemment
sa proposition, la fit adopter, et à dix heures du soir, à un _Club_
nommé le _Salon des étrangers_, un gendarme vint me demander et
m'apporter le décret qui venait d'être rendu.
[315] Pendant l'été de 1797, le ministère fut entièrement
modifié. Talleyrand entra aux affaires étrangères, Lambrecht
à la justice, Letourneux à l'intérieur, le général Schérer à
la guerre, l'amiral Pléville le Pelley à la marine, Sotin à
la police générale. Ramel resta aux finances.
Le caractère absolu que portaient tous les actes du directoire, les
instances pressantes de madame de Staël, et plus que tout cela, le
sentiment que l'on a en soi, qu'un peu de bien n'est pas impossible à
faire, éloignèrent de moi toute idée de refus. Je me rendis donc le
lendemain au Luxembourg pour y remercier Barras, et de là au ministère
des relations extérieures.
Sous mon prédécesseur, Charles de Lacroix[316], les affaires
arrivaient à ce département, toutes décidées par le directoire. Comme
lui, je n'avais qu'à en surveiller l'expédition, mais souvent je la
retardais, ce qui me permettait, le premier à-coup directorial passé,
d'adoucir la rédaction. Il ne me restait guère ensuite qu'à donner des
passeports et à signer des visas. On tenait d'ailleurs loin de moi
toutes les affaires de l'intérieur. J'ennoblissais cette singulière
situation en disant aux autres, et un peu à moi-même, que tout progrès
vers l'ordre véritable serait impossible au dedans, tant qu'on
n'aurait pas la paix au dehors, et que, puisqu'on m'appelait à
concourir à son rétablissement, je devais y donner tous mes soins.
[316] Charles de Lacroix de Constant, né en 1754, était en
1789 chef de bureau au contrôle général. Député à la
Convention, il vota la mort du roi. Député au conseil des
anciens. Ministre des affaires étrangères (1796). Ambassadeur
en Hollande (1797). Préfet des Bouches-du-Rhône (1800), puis
de la Gironde. Il mourut en 1808. Il est le père du peintre
Eugène Delacroix.
J'ai su que quelques personnes, non à cette époque, mais depuis la
Restauration, trouvèrent que c'est un tort d'accepter des emplois dans
un temps de crise et de révolution, où le bien absolu est impossible à
faire. Il m'a toujours paru qu'il y avait quelque chose de très
superficiel dans cette manière de juger. Dans les affaires de ce
monde, il ne faut pas s'arrêter seulement au moment présent. _Ce qui
est_, presque toujours est fort peu de chose, toutes les fois que l'on
ne pense pas que _ce qui est_ produit _ce qui sera_; et, en vérité,
pour arriver, faut-il bien se mettre en route? Quand, sans préjugés et
surtout sans envie, on y fait attention, on voit bien que ce n'est pas
toujours par calcul personnel que les hommes acceptent des emplois, et
je pourrais dire qu'en fait de sacrifice, on en fait un bien grand,
lorsqu'on consent à être l'éditeur responsable des oeuvres d'autrui.
L'égoïsme et la crainte ont moins d'abnégation; mais encore une fois,
il faut bien se dire que dans les jours de bouleversement, refuser son
action, c'est donner à ceux qui veulent détruire, une facilité de
plus. On accepte, non pour servir des hommes ou des choses qui
déplaisent, mais pour les faire servir au profit de l'avenir. «_En
toute chose il faut considérer la fin_,» a dit le bon La Fontaine, et
cela n'est pas une simple maxime d'apologue. Je dois ajouter que
l'amiral Bruix[317] dont j'aimais et estimais le caractère, l'esprit
et le talent, devait être nommé ministre de la marine, ce qui faisait
que j'arrivais aux affaires avec quelqu'un d'aussi étranger que moi
aux façons du directoire, et avec qui je pouvais m'entendre et sur le
bien que l'on pouvait faire et sur le mal que l'on pouvait empêcher.
[317] Eustache Bruix, né à Saint-Domingue en 1759, était
lieutenant de vaisseau en 1789. Contre-amiral et ministre de
la marine en 1798. Il mourut en 1805.
Pour donner une idée claire de ce que j'appelle ici les façons du
directoire, je crois qu'il suffira de raconter ce qui se passa à la
première séance à laquelle j'assistai. Une querelle s'engagea entre
Carnot[318] et Barras; ce dernier accusait son collègue d'avoir
supprimé une lettre qui aurait dû être mise sous les yeux du
directoire. Ils étaient debout l'un et l'autre. Carnot, en levant la
main dit: «Je jure sur ma parole d'honneur que cela n'est pas
vrai!--Ne lève pas la main, lui répond Barras, il en dégoutterait du
sang.» Voilà les hommes qui gouvernaient, et c'est avec eux qu'il
fallait essayer de faire rentrer la France dans la société européenne.
Je me jetai dans cette grande entreprise.
[318] Lazare Carnot, né à Nolay (Côte-d'Or) en 1753, était
officier d'artillerie en 1789. Député à l'Assemblée
législative, puis à la convention, où il vota la mort du roi.
Membre du Comité de salut public, il fut chargé de la
préparation et de la direction de la guerre. Élu au conseil
des Anciens par quatorze départements, il fut nommé
directeur. Proscrit au 18 fructidor, il se réfugia à Genève.
Sous le consulat, il fut ministre de la guerre, puis membre
du tribunat. En 1814, il fut nommé général de division et
gouverneur d'Anvers. Ministre de l'intérieur sous les Cent
jours, il fut exilé à la Restauration et mourut à Magdebourg
en 1823.
Presque tous les ennemis qu'avait eus la France depuis le début de la
Révolution, avaient dû chercher leur salut dans une paix que la
plupart avaient achetée par des cessions de territoire, ou par des
contributions pécuniaires[319]. L'Autriche, battue en Italie, battue
en Allemagne, voyant son territoire envahi de deux côtés, et sa
capitale menacée par le général Bonaparte, avait déjà signé avec lui
des préliminaires de paix à Leoben, et négociait le traité définitif
qui fut celui de Campo-Formio. C'est entre les préliminaires et la
signature du traité que je devins ministre des relations
extérieures[320]. Le général Bonaparte, en apprenant ma nomination,
écrivit au directoire pour lui en faire compliment, et m'adressa à
cette occasion une lettre fort obligeante. A dater de cette époque,
une correspondance suivie s'établit entre lui et moi[321]. Je
trouvais dans ce jeune vainqueur, dans ce qu'il faisait, disait ou
écrivait, quelque chose d'assez nouveau, d'assez fort, d'assez habile
et d'assez entreprenant pour attacher à son génie de grandes
espérances. Au bout de quelques semaines, il signa le traité de
Campo-Formio (17 octobre 1797).
[319] Voici la liste chronologique des traités qui mirent fin
à la guerre de la première coalition. Traité avec le
grand-duc de Toscane (Paris, 9 février 1795); avec la Prusse
(Bâle, 5 avril 1795); avec l'Espagne (Bâle, 22 juillet 1795);
avec la Hesse-Cassel (Bâle, 28 août 1795); avec la Sardaigne
(Paris, 15 mai 1796); avec le Wurtemberg (Paris, 7 août
1796); avec le margrave de Bade (Paris, 22 août 1796); avec
le roi des Deux-Siciles (Paris, 11 octobre 1796); avec Parme
(Paris, 5 novembre 1796), avec le pape (Tolentino, 19 février
1796); avec Venise (Milan, 16 mai 1797); avec le Portugal (20
août 1797); avec l'empereur (Campo-Formio, 17 octobre 1797).
[320] 18 juillet 1797.
[321] Voici la lettre par laquelle Talleyrand entama ses
relations avec Bonaparte:
Paris, 24 Juillet 1797.
J'ai l'honneur de vous annoncer, général, que le directoire
exécutif m'a nommé ministre des relations extérieures.
Justement effrayé des fonctions dont je sens la périlleuse
importance, j'ai besoin de me rassurer par le sentiment de ce
que votre gloire doit apporter de moyens et de facilité dans
les négociations. Le nom seul de Bonaparte est un auxiliaire
qui doit tout aplanir. Je m'empresserai de vous faire
parvenir toutes les vues que le directoire me chargera de
vous transmettre, et la renommée, qui est votre organe
ordinaire, me ravira souvent le bonheur de lui apprendre la
manière dont vous les aurez remplies. (_Correspondance
inédite et officielle de Napoléon Bonaparte avec le
directoire, les ministres_, etc. Paris, 1819, 7 vol. in-8.)
De son côté, l'Angleterre avait envoyé en France un plénipotentiaire
(lord Malmesbury), pour y parler de paix; mais cette démarche n'était
pas sincère. Le ministère anglais avait alors besoin de simuler une
négociation pour se tirer de ses embarras intérieurs[322].
[322] Dès 1796, Pitt avait fait des ouvertures de paix et
envoyé Malmesbury à Paris. Les négociations furent rompues le
19 décembre 1796. L'année suivante, Malmesbury revint à Lille
(4 juillet) et de nouveaux pourparlers furent entamés; ils
n'aboutirent pas davantage.
James Harris, comte de Malmesbury, était né en 1746.
Secrétaire d'ambassade en 1768. Ministre à Berlin, 1771; à
Pétersbourg, 1777; à La Haye, 1783; membre de la Chambre des
lords, 1788. Sa vie publique se termina avec ses missions en
France. Il mourut en 1820.
Telle était, au dehors, la situation de la France quand j'entrai dans
le ministère.
Au dedans, un parti travaillait à changer l'ordre de choses existant,
pour y substituer quoi? c'est ce qu'on n'a jamais su et ce qu'on ne
pourra jamais savoir; car ce parti, peu nombreux, était composé de
républicains, de constituants et de conventionnels, qui pouvaient être
réunis par des haines, mais qui, certainement, ne pouvaient l'être par
aucun projet.
Ce qui se montra avec évidence, c'était la faiblesse de ce parti, qui
fut renversé d'un souffle, et dont les chefs véritables ou prétendus
furent, dans l'espace de quelques heures, saisis pour la plupart,
accusés, condamnés sans être entendus, et transportés à Cayenne, par
ce que l'on appelait alors une loi[323].
[323] C'est le coup d'État du 18 fructidor, an V (4 septembre
1797), dirigé par le directoire assisté de l'armée contre les
conseils, où les élections du mois de mai avaient envoyé une
majorité contre-révolutionnaire. La plupart des élections
furent cassées, et soixante-cinq députés envoyés à Cayenne.
La guerre civile continuait à désoler les campagnes de l'ouest, car
les républicains étaient maîtres de presque toutes les villes. Cette
guerre, dont les chefs ont laissé à leurs familles le beau titre de
Vendéen, remplacé et gâté plus tard par celui de Chouan, était
maintenue alors dans des limites hors desquelles on essayait en vain
de l'étendre. Elle était devenue pour le gouvernement plus importune
que dangereuse.
Les mots de République, de Liberté, d'Égalité, de Fraternité, étaient
inscrits sur toutes les murailles, mais les choses que ces mots
expriment n'étaient nulle part. Depuis les autorités les plus élevées
jusqu'à celles de l'ordre le plus inférieur, à peine y en avait-il une
seule qui ne fût arbitraire par sa formation, sa composition et son
action. Tout était violent et, par conséquent, rien ne pouvait être
durable.
Le jeune général Bonaparte, qui, depuis deux années, occupait avec
tant d'éclat la scène du monde, ne voulait pas aller se perdre dans la
foule des simples généraux; il voulait tenir en haleine la renommée,
et continuer d'attirer sur lui les regards. Il redoutait d'ailleurs
une situation où il serait sans défense contre les dangers qui
naîtraient de sa gloire même. Assez ambitieux pour désirer le rang
suprême, il n'était pas assez aveugle pour croire à la possibilité d'y
parvenir en France, à moins d'un concours d'événements qui ne pouvait
alors être regardé comme prochain, ni même comme probable.
L'Angleterre, au temps de Cromwell, n'avait qu'une seule armée.
Cromwell, qui en avait choisi tous les officiers, n'avait parmi eux
que des créatures. Hors de l'armée, il n'avait point de rivaux de
gloire. Deux heures de fanatisme habilement employées lui suffisaient
pour mettre les troupes qu'il commandait dans la disposition où il
voulait. Enfin le long parlement qui avait concentré dans son sein
tous les pouvoirs était usé[324]; il exerçait une dictature qui avait
lassé tous les partis; tous désiraient sa fin.
[324] Le long parlement est le nom donné en Angleterre au
dernier parlement convoqué par Charles Ier. Assemblé en
1640, il dura plus de vingt ans. En 1648, Cromwell en fit
sortir tous les membres hostiles à sa politique, et, en 1653,
le chassa entièrement. Rappelé en 1659 et désigné sous le
sobriquet de _parlement-croupion_, il se sépara en 1660.
Ces circonstances manquaient à Bonaparte. Mais s'il n'avait point
encore de chances de dominer, comme Cromwell, dans son propre pays, en
revanche, il n'était pas impossible qu'il pût se faire ailleurs une
souveraineté, pourvu que la France lui en fournît les premiers moyens.
Après avoir signé à Campo-Formio la paix avec l'Autriche, et s'être
montré un moment à Rastadt, lieu convenu pour traiter de la paix avec
l'empire[325] (car, à l'exemple des anciens Romains, la république
française avait pris pour maxime de ne point comprendre deux de ses
ennemis dans une même paix), il vint à Paris proposer au directoire la
conquête de l'Égypte.
[325] Depuis le traité de Campo-Formio, un congrès s'était
réuni à Rastadt (grand-duché de Bade), pour régler les
questions encore en litige (navigation du Rhin, indemnités
aux princes dépossédés, etc.). Réuni au commencement de 1798,
il fut brusquement interrompu par la guerre au début de
l'année suivante.
Je ne l'avais jamais vu. Au moment de ma nomination au ministère des
relations extérieures, il m'avait écrit, comme je l'ai déjà dit, une
lettre longue, faite avec soin, et dans laquelle il voulait que
j'aperçusse un homme autre que celui qu'il avait semblé être
jusqu'alors sur le théâtre des affaires. Cette lettre est assez
curieuse pour que je désire qu'elle soit placée à la suite de ces
_Mémoires_[326]. Le soir de son arrivée à Paris, il m'envoya un aide
de camp pour me demander à quelle heure il pourrait me voir. Je
répondis que je l'attendais; il se fit annoncer pour le lendemain à
onze heures du matin. Je le fis dire à madame de Staël, qui, à dix
heures, était dans mon salon. Il y avait aussi quelques autres
personnes que la curiosité y avait amenées. Je me rappelle que
Bougainville[327] s'y trouvait. On annonça le général, j'allai
au-devant de lui. En traversant le salon, je lui nommai madame de
Staël à laquelle il fit peu d'attention; il ne remarqua que
Bougainville à qui il dit quelques mots obligeants.
[326] Cette lettre n'a pas été retrouvée dans les papiers du
prince de Talleyrand.
[327] Louis-Antoine de Bougainville, né en 1729, fut d'abord
secrétaire d'ambassade, puis officier de dragons. Il n'entra
dans la marine qu'à trente-quatre ans. En 1766, il entreprit
un voyage de circumnavigation qui dura trois ans. Il quitta
la marine en 1790, entra à l'Institut (1796), fut sénateur
sous l'empire, et mourut en 1814.
Au premier abord, il me parut avoir une figure charmante; vingt
batailles gagnées vont si bien à la jeunesse, à un beau regard, à de
la pâleur, et à une sorte d'épuisement. Nous entrâmes dans mon
cabinet. Cette première conversation fut, de sa part, toute de
confiance. Il me parla avec beaucoup de bonne grâce de ma nomination
au ministère des relations extérieures, et insista sur le plaisir
qu'il avait eu à correspondre en France avec une personne d'une autre
espèce que les directeurs. Sans trop de transition, il me dit: «Vous
êtes neveu de l'archevêque de Reims, qui est auprès de Louis XVIII.»
(Je remarquai, qu'alors, il ne dit point du comte de Lille[328]); et
il ajouta: «J'ai _aussi_ un oncle qui est archidiacre en Corse[329];
c'est lui qui m'a élevé. En Corse, vous savez qu'être archidiacre,
c'est comme d'être évêque en France». Nous rentrâmes bientôt dans le
salon qui s'était rempli, et il dit à haute voix: «Citoyens, je suis
sensible à l'empressement que vous me montrez; j'ai fait de mon mieux
la guerre, et de mon mieux la paix. C'est au directoire à savoir en
profiter, pour le bonheur et la prospérité de la république». Puis
nous allâmes ensemble au directoire.
[328] C'était sous ce nom que Louis XVIII s'était fait
appeler en émigration.
[329] Joseph Fesch, né en 1763, à Ajaccio. Il était en 1789,
archidiacre du chapitre de cette ville. Ayant protesté contre
la constitution civile, il abandonna le chapitre, quitta
l'habit ecclésiastique, et devint commissaire des guerres à
l'armée d'Italie (1795). Après le 18 brumaire, Fesch reprit
ses fonctions sacerdotales, fut archevêque de Lyon (1802),
cardinal, ambassadeur à Rome (1804). Il fut rappelé en 1808.
Pair de France sous les Cent-jours, il se retira à Rome à la
Restauration et mourut en 1839.
Les irrésolutions et les jalousies du directoire rendirent à Bonaparte
les premières semaines qu'il passa à Paris un peu difficiles. Je lui
donnai une fête pour célébrer ses victoires d'Italie et la belle paix
qu'il venait de faire. Je ne négligeai rien pour la rendre brillante
et populaire; et cela avait quelque difficulté, parce qu'il fallait se
tirer de ce qu'avaient de trop commun les femmes des directeurs, qui,
comme de raison, occupaient le premier rang. On avait orné avec
autant de luxe que possible les appartements où on était réuni; chacun
m'en faisait compliment. «_Cela a dû vous coûter gros, citoyen
ministre_», me dit madame Merlin, femme du directeur[330].--«_Pas le
Pérou, Madame_», repris-je sur le même ton.--Une foule d'autres
quolibets, presque tous vrais, remplirent Paris le lendemain.