lenteurs de la civilisation, se sont modelées sur celles déjà
raffinées de l'Europe, a besoin de rechercher la nature dans sa grande
école; et c'est par l'agriculture que tous les États doivent
commencer. C'est elle, et je le dis ici avec tous les économistes, qui
fait le premier fond de l'état social, qui enseigne le respect pour la
propriété, et qui nous avertit que notre intérêt est toujours aveugle
quand il contrarie trop l'intérêt des autres; c'est elle, qui, de la
manière la plus immédiate, nous fait connaître les rapports
indispensables qui existent entre les devoirs et les droits de
l'homme; c'est elle, qui, en attachant les laboureurs à leur champ,
attache l'homme à son pays; c'est elle, qui, dès ses premiers essais,
fait sentir le besoin de la division du travail, source de tous les
phénomènes de la prospérité publique et privée; c'est elle, qui entre
assez dans le coeur et dans l'intérêt de l'homme pour lui faire appeler
une nombreuse famille sa richesse; c'est elle aussi, qui, par la
résignation qu'elle enseigne, soumet notre intelligence à cet ordre
suprême et universel qui gouverne le monde; et de tout cela, je
conclus que c'est elle seule, qui sait finir les révolutions, parce
qu'elle seule emploie utilement toutes les forces de l'homme, le calme
sans le désintéresser, lui enseigne le respect pour l'expérience au
moyen de laquelle il surveille les nouveaux essais; puis, parce
qu'elle offre toujours aux yeux les grands résultats de la simple
régularité du travail; enfin, parce qu'elle ne hâte et ne retarde
rien.
Dans les temps de révolutions, on ne trouve d'habileté que dans la
hardiesse, et de grandeur que dans l'exagération. Veut-on les
terminer, la circonspection doit succéder à l'audace, et alors la
grandeur n'est plus que dans la mesure, l'habileté n'est plus que dans
la prudence. C'est donc vers ce qui modère qu'un gouvernement qui veut
être libre et qui ne veut point inquiéter le monde, doit porter ses
principaux efforts. L'agriculture n'est point envahissante: elle
établit. Le commerce est conquérant: il veut s'étendre.
Après la Révolution française, le commerce extérieur rencontra trop
d'obstacles pour être l'industrie première de la France, et par
conséquent pour influer sur les moeurs du pays; mais si les idées, par
une suite de l'agitation et des chimères restées dans les esprits, se
portent, comme cela n'est que trop à craindre, vers les spéculations
dans les fonds publics, le mal sera dangereux, parce que dans ce genre
de combinaisons la ruse est trop employée, et que la fortune et la
ruine sont trop rapides.
Le gouvernement américain s'est trop laissé entraîner par sa position
géographique; il a trop encouragé l'esprit d'entreprise, car, avant
d'avoir des habitants, il a fallu à l'Amérique la Louisiane; il lui
faut maintenant les Florides. Le commerce veut des ports et des rades
depuis la rivière Sainte-Croix, près du fleuve Saint-Laurent, jusqu'au
golfe du Mexique, et cependant les neuf-dixièmes des cinq cents
millions d'acres de terre qui composent l'Amérique septentrionale sont
encore incultes. Trop d'activité se tourne vers les affaires et trop
peu vers la culture; et cette première direction donnée à toutes les
idées du pays, place un porte-à-faux dans son établissement social. Il
ne faut pas faire trente lieues dans l'intérieur du pays, pour y voir,
dans le même lieu, faire des échanges en nature et tirer des traites
sur les premières places de l'Europe: c'est trop disparate; il y a là
une maladie sociale[300].
[300] Il ne faut pas perdre de vue que c'est en 1794 que
l'auteur voyageait aux États-Unis, par conséquent bien
longtemps avant le grand mouvement d'émigration qui a conduit
tant d'agriculteurs allemands et irlandais en Amérique, pour
y remplir le rôle que M. de Talleyrand indiquait aux
Américains. (_Note de M. de Bacourt._)
J'ai vu, à soixante milles de Boston, six mille pieds de planches
s'échanger contre un boeuf, et à Boston même un chapeau de paille de
Florence se payer vingt-cinq louis.
Près de Frenchman-Bay, à l'extrémité des provinces de l'est, forcé par
un violent orage de m'arrêter à Machias[301], je faisais quelques
questions à l'homme chez lequel je demeurais. Il occupait la meilleure
maison de l'endroit et c'était, comme on dit dans le pays, _un homme
d'une grande respectabilité_. Le chapitre de la qualité des terres et
de leur prix étant épuisé, je lui demandai s'il avait été à
Philadelphie. Il me dit que non, pas encore; c'était un homme de
quarante-cinq ans environ. J'osais à peine lui demander s'il
connaissait le général Washington.--Je ne l'ai jamais vu, me
dit-il.--Si vous allez à Philadelphie, vous serez bien aise de le
voir?--Oh! oui, certainement, mais, je voudrais surtout, ajouta-t-il
avec l'oeil animé, je voudrais voir M. Bingham, que l'on dit être si
riche.
[301] Machias, petit port de commerce de l'État du Maine.
J'ai trouvé dans toute l'Amérique cette même admiration pour
l'argent, et souvent, aussi grossièrement exprimée. Le luxe y est
arrivé trop vite. Quand les premiers besoins de l'homme sont à peine
satisfaits, le luxe est choquant. Je me souviens d'avoir vu dans le
salon de madame Robert-Morris le chapeau fabriqué dans le pays du
maître de la maison, posé sur un guéridon élégant de porcelaine de
Sèvres, qui avait été acheté à Trianon par un Américain. C'est à peine
si un paysan européen aurait voulu poser le chapeau sur sa tête.--Sur
les bords de l'Ohio, M. Smith habitait une espèce de maison connue
dans le pays sous le nom de _log-house_. Les murs de ce genre de
maisons sont formés avec des arbres non équarris. Il y avait dans le
salon un forte-piano orné des plus beaux bronzes. M. de Beaumetz
l'ouvrit: «N'essayez point d'en jouer, lui dit M. Smith, notre
accordeur qui est à cent milles d'ici, n'est pas venu cette
année[302].»
[302] J'éprouvai dans ce voyage des choses qui sont restées
dans ma mémoire. Quand on a l'esprit un peu actif, et que
l'on craint les nouvelles de son pays, perdre son temps n'est
pas chose aussi facile qu'on le pense. Les émotions que l'on
a ne peuvent être que matérielles.--S'égarer dans un grand
bois où il n'y a pas de chemin, y être à cheval au milieu de
la nuit, s'appeler pour être sûrs que l'on est ensemble: cela
fait éprouver quelque chose que je ne saurais définir, parce
qu'au moindre incident, il se mêle une sorte de gaîté qui
porte sur soi-même.--Quand je criais: «X..... êtes-vous là?»
et qu'il me répondait: «Oh, mon Dieu oui, Monseigneur, j'y
suis», il m'était impossible de ne pas rire de notre
position. Cet: «Oh! mon Dieu, oui» si piteux, et ce
«Monseigneur», tiré de l'évêché d'Autun, ne pouvait pas ne
pas me faire rire.--Une fois, dans le fond du Connecticut,
après une marche très longue, nous nous arrêtâmes dans une
maison où l'on voulut bien nous donner à coucher, et même à
souper. Il y avait un peu plus de provisions ce jour-là qu'il
n'y en a ordinairement dans une maison américaine. La famille
dans laquelle nous étions était composée d'un vieillard,
d'une femme d'environ cinquante ans, de deux grands jeunes
gens et d'une jeune fille. On nous offrit du poisson fumé, du
jambon, des pommes de terre, de la bière forte et de
l'eau-de-vie. En bien peu de temps, la bière forte et
l'eau-de-vie animèrent la conversation. Les deux jeunes gens,
qui étaient un peu échauffés, parlèrent de leur départ; ils
allaient pour plusieurs semaines à la chasse aux castors; ils
en parlaient d'une manière si animée et si curieuse, qu'après
quelques verres d'eau-de-vie, M. de Beaumetz, M. Heydecoper
et moi, mourions d'envie de nous joindre à eux. C'était une
manière nouvelle d'employer ou de perdre plusieurs semaines.
A chaque question que nous faisions, on nous donnait à boire.
J'ai retenu de cette longue soirée que la fourrure des
castors n'était bonne que dans l'arrière-saison; qu'on les
tue à l'affût; qu'on leur tend des piques amorcées avec du
bois fendu; qu'on attaque leur cabane lorsqu'il gèle,
qu'alors ils s'enfuient sous l'eau, mais comme ils ne peuvent
pas y rester longtemps, ils viennent respirer à des
ouvertures qu'on pratique à la glace, et alors on les saisit
au pied. Toute cette petite guerre nous intéressait assez
pour que Beaumetz, plus chasseur ou plus gai que les autres,
proposât à ces messieurs de nous admettre avec eux dans leur
petite entreprise. Ils y consentirent. Nous voilà enrôlés
dans la société des chasseurs du Connecticut. Les paroles
données, on fut tant bien que mal chercher son lit. Le matin
arriva; l'effet de l'eau-de-vie avait cédé au sommeil; nous
commençâmes à trouver que tout ce qu'il fallait prendre avec
soi était un peu lourd. Je crois, en vérité, que le poids des
provisions était près de quarante livres; nous trouvions que
deux mois à passer dans les bois ou dans les marais, étaient
un peu longs, et nous cherchâmes à revenir sur l'engagement
que nous avions pris la veille. Quelques dollars que nous
laissâmes dans la maison nous firent rendre notre parole, et
nous continuâmes notre route, ou plutôt notre voyage, un peu
honteux de ce que nous avions fait la veille. (_Note du
prince de Talleyrand._)
Pour nous autres, vieux Européens, il y a quelque chose de maladroit
dans tout ce que veut faire le luxe de l'Amérique. Je conviens que
notre luxe montre souvent notre imprévoyance, notre frivolité, mais en
Amérique le luxe ne fait voir que des défauts qui prouvent qu'aucune
délicatesse, ni dans la conduite de la vie, ni même dans ses
légèretés, n'a encore pénétré dans les moeurs américaines. Quand je
parle de l'Amérique, on doit me pardonner quelque longueur. J'y étais
si seul, qu'une foule de choses que j'aurais jetées dans la
conversation viennent aujourd'hui se placer sous ma plume.
Je profitai des deux hivers que je passai, soit à Philadelphie, soit
à New-York, pour voir les principaux personnages dont la révolution
d'Amérique a placé les noms dans l'histoire, et particulièrement le
général Hamilton[303] qui, par son esprit et son caractère, me parut
être, du vivant même de M. Pitt et de M. Fox, à la hauteur des hommes
d'État les plus distingués de l'Europe.
[303] Alexandre Hamilton, né en 1757, dans l'île de Nevis
(Antilles), d'une famille écossaise. Tout jeune encore, il
prit une part active à la guerre de l'indépendance des
États-Unis et fut nommé colonel. L'État de New-York l'envoya
au congrès de 1787 qui fit la constitution. Hamilton fut un
des plus chauds défenseurs du système fédéral. En 1789,
Washington le nomma ministre des finances. Il se retira
volontairement en 1795. En 1798, quand la guerre faillit
éclater avec la France, Hamilton fut nommé général. Il fut
tué six ans après (1804) dans un duel avec le colonel Burr,
vice-président des États-Unis.
J'avais, comme je l'ai dit plus haut, remarqué dans mon voyage que
l'agriculture était peu favorisée, que le commerce l'était davantage,
que le gouvernement lui-même, entre ces deux sources de prospérité,
avait jeté un grand poids dans la balance en faveur du commerce, et
récemment encore, en augmentant les moyens réels du pays, de tous les
moyens fictifs que donnent les établissements de banques publiques,
dont toute l'Amérique est couverte, et qui tournent tous exclusivement
au profit du commerce. Cette direction une fois prise, la vanité et la
cupidité devaient bientôt classer parmi les vues étroites tout ce qui
portait un caractère de sagesse, de modération et de simple probité.
Les États-Unis d'Amérique, en renversant les barrières élevées
autrefois par la métropole qui concentrait dans son sein les produits
de ses colonies, et réglait par des bornes qu'elle prescrivait
elle-même leurs spéculations, usent avec succès des avantages de leur
position et du pouvoir que leur donne leur affranchissement. Ils
jettent sur tous les marchés de l'ancien monde, des masses de denrées
inattendues. Celles-ci en changeant immédiatement tous les prix,
occasionnent dans le commerce des perturbations impossibles à éviter.
La principale cause de tous ces désordres tient à la grande distance
qui existe entre les ports de l'est et ceux du sud de l'Amérique, d'où
partent à la même époque de l'année des milliers de bâtiments chargés
des mêmes produits pour tous les ports de l'Europe. Aussi le commerce
du nouveau monde avec l'Europe sera-t-il encore longtemps livré au
hasard.
Pendant mes longues soirées, pleines de retours vers ma malheureuse
patrie dont les troubles actuels m'affligeaient si douloureusement, je
me laissais souvent aller à songer à son avenir. Et alors, je
cherchais les moyens de détruire ou du moins de diminuer les
difficultés qui s'opposaient à des relations commerciales
réciproquement avantageuses entre la France et l'Amérique.
Je sentais fort bien tout ce qu'il y avait de chimérique dans les
recherches que je laissais faire à mon imagination; mais elles me
plaisaient. C'était trop éloigner ses espérances que de remettre,
comme la raison l'indiquait, à former des conjectures, au moment où
les différends déjà prévus et indiqués, de l'Espagne avec ses
colonies, seraient terminés d'une manière quelconque[304], car ce ne
peut être véritablement qu'alors, que les rapports maritimes et
commerciaux des grandes nations pourront prendre une marche régulière.
Aussi mes espérances d'ordre étaient chaque jour dérangées par tout ce
que j'avais sous les yeux.
[304] Cette solution fut l'émancipation des colonies
espagnoles. Le soulèvement commença en 1810 par le Mexique.
En 1824, l'Espagne ne possédait plus rien sur tout le
continent américain.
En 1794, je fus témoin du retour de la première expédition américaine
qui eût été au Bengale; les armateurs firent des bénéfices immenses,
et dès l'année suivante, quatorze bâtiments américains partirent de
différents ports pour aller, dans l'Inde, disputer à la compagnie
anglaise ses riches profits. La concurrence de l'Amérique, par ses
brusques apparitions, a quelque chose d'hostile. Elle multiplie à
l'infini les chances du commerce, et les résultats sont rarement la
récompense d'une habile combinaison. Et cela, dans un temps où la
population va s'accroissant dans tous les pays civilisés, et où les
besoins que cet accroissement fait naître ajoutent à tout ce que les
passions humaines ont déjà de si actif.
Toutes ces considérations rendent l'avenir bien difficile à prévoir,
et sûrement presque impossible à diriger.
Mais rien n'embarrasse un homme qui, jeté loin de sa patrie, est dans
une auberge ou dans un mauvais appartement: tout paraît plus difficile
à celui qui est paisiblement assis sous son propre toit. Je profitai
donc de la disposition où ma petite chambre mettait mon esprit, pour
faire de la grande politique et arranger le monde. Après avoir fait,
en bon membre de l'Assemblée constituante, une abstraction du
caractère des hommes, je recourais à l'esprit philosophique, et je
demandais un nouveau code général du droit des gens, qui, après avoir
balancé les intérêts des peuples et des hommes, les rapprocherait dans
l'intérêt politique et réciproque des États, et établirait dans leurs
rapports habituels une libérale égalité. Il me semble même que j'étais
au moment de réaliser le système des économistes sur la liberté
absolue du commerce, et la suppression des douanes, qu'il fallait bien
faire entrer dans mes idées spéculatives, lorsque, tout à coup, parut
précisément un nouveau tarif pour les douanes, adopté par le congrès
américain, sur la proposition de mon ami Hamilton. Les premières
conversations que j'eus avec celui-ci roulèrent sur cette partie de
l'administration américaine. «Vos économistes ont fait un beau rêve,
me disait-il; c'est l'exagération chimérique de gens bien
intentionnés. Peut-être, ajoutait-il, pourrait-on combattre
théoriquement leur système et en montrer la fausseté; mais
laissons-les dans leurs douces illusions; l'état présent des affaires
du monde suffit pour prouver que l'exécution de leur plan doit être,
au moins ajournée; tenons-nous-en là.» Je défendais peu les
économistes, mais j'avais bien de la peine à abandonner l'idée qu'il
pût exister quelques combinaisons libérales, d'où il ne résultât pas
des avantages pour tous les peuples commerçants. Les idées
philanthropiques viennent en foule, quand on est hors de la loi dans
son pays.
M. Hamilton me parut rejeter moins péremptoirement la possibilité de
voir un jour le monde se partager toute l'industrie d'une manière fixe
et permanente.
L'Europe, lui disais-je, possède et cultive avec succès tous les arts
de luxe, et tout ce qui tend à augmenter les agréments de la vie.
Le nouveau monde a une richesse qui lui est propre et particulière,
des cultures qui rivaliseront toujours avec succès avec celles du même
genre qu'on tenterait d'établir en concurrence.
La distribution entre ces deux genres d'emplois des facultés humaines
ne pourrait-elle pas servir, du moins pour longtemps, de base et de
mesure dans les rapports qui doivent s'établir nécessairement entre
des peuples, dont les uns auront un besoin chaque jour renouvelé, de
recevoir à un prix modéré les choses les plus usuelles de la vie, et
les autres, le désir de jouir de ce qui concourt à la rendre plus
agréable et plus douce?
Cette combinaison naturelle ne fournirait-elle pas une base immense
d'échanges bien entendus qui, pouvant être réglés par des conventions
entre les puissances, formeraient les rapports commerciaux entre les
différents États?
«Pour que votre idée soit pratique, disait M. Hamilton, il faut
attendre le moment, et peut-être n'est-ce pas dans un avenir bien
éloigné, où de grands marchés s'établiront dans le nouveau monde,
comme il en existait autrefois dans l'ancien, vous en aviez quatre où
s'échangeaient toutes les productions de la terre: celui de Londres,
qui longtemps encore sera le premier, malgré nos succès commerciaux;
celui d'Amsterdam, dont Londres s'emparera, si les choses restent en
Hollande comme elles sont; celui de Cadix, dont nous, nord ou midi,
nous hériterons; et celui de Marseille que les Échelles du Levant
rendaient très florissant, mais que vous êtes à la veille de perdre.
«Nous n'en avons besoin que de deux, mais ils nous sont
indispensables, un pour le nord de l'Amérique, et un autre pour le
sud. Ces grands marchés une fois établis, le commerce pourra reprendre
une route régulière; les entreprises commerciales ne seront plus
livrées aux seuls hasards, parce que chaque marché étant tenu par son
intérêt de rendre publics et les prix et les qualités de tout ce qui y
serait apporté, empêcherait les trop grandes variations, et tiendrait
ainsi, dans des bornes prévues, les avantages et les perles de toutes
les spéculations. C'est alors que les navigateurs des différentes
parties du monde, pourraient se présenter avec confiance dans tous les
ports.»
J'admirais l'esprit d'ordre général qui se mêlait toujours aux vues
particulières de M. Hamilton pour la prospérité de son pays. Je ne
sais si elles se réaliseront, mais ce ne sera sûrement que le jour où
le désir d'empiéter, d'envahir, cessera d'altérer les rapports
généraux des Américains avec les autres peuples, et où, par un retour
sur leur propre intérêt, ils chercheront à faire sur eux-mêmes des
conquêtes, qui aboutiront à créer sur leur territoire des valeurs
proportionnées à la vaste étendue des terres qui composent le
continent qu'ils habitent.
J'étais à peu près au bout de ce que je voulais apprendre en Amérique;
je venais d'y passer près de trente mois[305], sans autre but que de
n'être ni en France, ni en Angleterre, et sans autre intérêt que celui
de voir et de connaître ce grand pays dont l'histoire commence.
[305] C'est pendant ces trente mois, ainsi que durant le
temps qu'il avait passé précédemment à Londres, que M. de
Talleyrand entretint avec madame de Staël la correspondance
qui a été publiée récemment par M. le duc de Broglie. (Voir
dans la _Revue diplomatique_ de janvier et d'avril 1890:
_Lettres de M. de Talleyrand à madame de Staël extraites des
archives du château de Broglie._)
L'incertitude dans laquelle les nouvelles d'Europe laissaient mon
avenir, m'engagea à me livrer à une spéculation qui, conduite avec
habileté et économie, pouvait m'être fort avantageuse. Je devais aller
moi-même aux grandes Indes sur un bâtiment que j'avais frété, et dans
la cargaison duquel plusieurs grandes maisons de Philadelphie et
quelques capitalistes hollandais avaient pris un intérêt. Mon bâtiment
était chargé; j'étais au moment de partir, lorsque je reçus un décret
de la Convention qui m'autorisait à rentrer en France. Il avait été
rendu sans aucune sollicitation de ma part, à mon insu, sur la
proposition de MM. Chénier[306] et Daunou[307] que je connaissais à
peine, et pour lesquels, quelque différentes que puissent être nos
opinions, je conserverai toujours de la reconnaissance[308]. Il
fallait en profiter, ou dire à la France un éternel adieu. M. de
Beaumetz, que j'avais associé avec moi dans ma grande spéculation, fit
à ma place le voyage de l'Inde où il est mort. Je me séparai avec
peine de M. de la Rochefoucauld[309] à qui j'étais fort attaché, et de
M. Hamilton qui tiendra toujours une grande place dans mes souvenirs.
Je m'embarquai sur un assez mauvais vaisseau danois qui faisait voile
pour Hambourg.
[306] Marie-Joseph Chénier, né à Constantinople, en 1764; il
était le frère cadet d'André. D'abord militaire, il se
consacra ensuite aux lettres, et composa plusieurs tragédies
républicaines et révolutionnaires qui le rendirent célèbre.
Député de Seine-et-Oise à la convention, il vota la mort du
roi. Président de l'Assemblée en août 1795. Député aux
Cinq-Cents. Membre du tribunat après le 18 brumaire. Sous
l'empire, il fut inspecteur des études, fut destitué en 1800
et mourut en 1811.
[307] Pierre Daunou, né en 1761, était entré dans la
congrégation de l'Oratoire, mais cessa d'exercer toute
fonction ecclésiastique, lorsqu'en 1792, il fut envoyé à la
Convention par le Pas-de-Calais. Il protesta contre la mise
en jugement du roi, et vota pour le bannissement. Arrêté le
31 octobre 1792 avec soixante-treize de ses collègues, il
resta un an en prison. Président de la Convention, après le 9
thermidor. Député aux Cinq-Cents. Membre du tribunat, il en
fut éliminé en 1802 et vécut dans la retraite sous l'empire.
Député sous la Restauration, il fut nommé pair de France en
1839 et mourut en 1840.
[308] Le décret de la Convention autorisant M. de Talleyrand
à rentrer en France fut, comme il le dit, proposé par MM.
Chénier et Daunou, mais à la sollicitation de beaucoup de ses
amis, entre autres de madame de Staël.
[309] Le duc de La Rochefoucauld-Liancourt.
Je voulais, avant de rentrer en France, savoir ce qui s'y passait.
Madame de Flahaut[310], qui était à Hambourg, me parut peu disposée à
me l'apprendre, car elle m'envoya, lorsque j'étais encore dans l'Elbe,
un message, dont M. de Riccé eut la simplicité de se charger, pour
m'engager à ne pas descendre à terre et à retourner en Amérique. Son
motif, disait-elle, était qu'elle passait pour m'avoir été fort
attachée, et elle craignait que, par cette raison, je ne fusse un
obstacle à son mariage avec M. de Souza, ministre de Portugal. Je crus
pouvoir sans indélicatesse résister aux singulières raisons que M. de
Riccé me donnait, et je restai un mois à Hambourg, entouré de
personnes qui ne nuisirent pas plus que moi au mariage qu'elle
contracta depuis avec le bon M. de Souza. Je revis là aussi madame de
Genlis, que je retrouvai toute semblable à ce que je l'avais connue à
Sillery, à Bellechasse et en Angleterre. La fixité dans les natures
composées tient à leur souplesse.
[310] Adélaïde Filleul, née à Paris en 1761, épousa très
jeune le comte de Flahaut, maréchal de camp, qui fut
guillotiné en 1793. Elle avait émigré en 1792. Après le 9
thermidor, elle voulut revenir en France mais dut s'arrêter à
Hambourg. C'est là qu'elle connut le marquis José de
Souza-Bothelo, qui était alors ministre de Portugal en
Danemark. Madame de Flahaut l'épousa en 1802 au moment où il
venait d'être nommé ministre à Paris. M. de Souza fut
destitué peu après, mais demeura à Paris jusqu'à sa mort.
(1825). Madame de Souza a publié plusieurs romans qui ont
fait sa réputation. Elle mourut en 1836.