Après cette journée, et les désastres de l'armée prussienne en

Champagne[282], les révolutionnaires se flattèrent d'avoir aboli la

royauté pour toujours. Le fanatisme les rendait aveugles; mais ceux

qui croyaient que le trône pouvait être promptement relevé, et que

Louis XVI y pouvait être replacé par la force, ne l'étaient pas moins.

Il ne fallait plus alors, au point où l'on avait laissé aller les

choses, penser à faire régner Louis XVI. Il fallait penser à le

sauver, lui, la reine, leurs enfants et leur soeur. On le pouvait. On

devait du moins le tenter. La France n'avait encore la guerre qu'avec

l'empereur, l'empire et la Sardaigne. Si tous les autres États eussent

de concert proposé leur médiation, en offrant de reconnaître telle

forme de gouvernement qu'il plairait à la France de se donner, sous

l'unique condition que les captifs du Temple seraient libres de sortir

du pays, et de se retirer où bon leur semblerait, les démagogues, à

supposer qu'ils n'eussent pas reçu cette proposition avec joie,

n'étaient pas en mesure de la repousser. Car de quel prétexte

auraient-ils pu colorer leur refus? Auraient-ils dit à la France: On

nous offre la paix générale, et nous voulons une guerre générale dans

laquelle nous serons seuls contre toute l'Europe... On reconnaît notre

indépendance, mais nous voulons la mettre en question et la faire

dépendre du hasard des batailles... On ne nous conteste pas le droit

de nous gouverner comme nous l'entendrons... On ne prétend pas nous

imposer de roi, mais nous, nous voulons égorger celui qui a régné sur

nous, afin que ses droits passent à ses héritiers que nous ne

reconnaîtrons pas, mais que toute l'Europe reconnaîtra, et qui ne sont

pas entre nos mains. Ils voulaient si peu une guerre générale qu'ils

se hâtèrent de faire des déclarations pacifiques à tous les

gouvernements avec lesquels on était encore en paix. Très peu d'entre

eux, d'ailleurs, avaient soif du sang de Louis XVI; et s'ils le

versèrent ensuite, ce fut par des motifs dont pas un n'aurait existé

si l'Europe avait embrassé le parti que j'ai indiqué plus haut.

[282] Victoire de Valmy, 20 septembre 1792.

On pouvait donc sauver la famille royale. On aurait prévenu une guerre

de vingt-deux années, qui a renversé plus d'un trône, qui a failli les

renverser tous, et qui, en en relevant mal quelques-uns, menace encore

la civilisation même. Le gouvernement révolutionnaire (il faudrait se

servir ici du mot barbare de polygarchie) aurait fini beaucoup plus

tôt en France, où la guerre extérieure et des victoires pouvaient

seules le maintenir.

Après la journée du 10 août 1792, je demandai au pouvoir exécutif

provisoire une mission temporaire pour Londres. Je choisis pour

l'objet de cette mission une question scientifique dont j'avais un peu

le droit de me mêler, parce qu'elle se rapportait à une proposition

que j'avais faite précédemment à l'Assemblée constituante. Il

s'agissait d'établir dans tout le royaume un système uniforme de poids

et de mesures. L'exactitude de ce système une fois vérifiée par des

savants de toute l'Europe, il aurait pu être par la suite généralement

adopté. Il était donc utile de se concerter avec l'Angleterre sur cet

objet.

Mon véritable but était de sortir de France, où il me paraissait

inutile et même dangereux pour moi de rester, mais d'où je ne voulais

sortir qu'avec un passeport régulier, de manière à ne pas m'en fermer

les portes pour toujours.

Les passions prévalurent dans les cabinets de l'Europe, comme elles

avaient prévalu en France. On se figura qu'attaquée de toute part, la

France ne pourrait pas résister. On embrassa le parti de la guerre

contre elle, en ne rêvant que victoires; et l'on s'en promettait des

fruits tels que l'on perdit de vue les dangers de la famille royale.

Les républicains s'apercevant que la guerre était inévitable, la

déclarèrent les premiers pour montrer qu'ils ne la redoutaient pas.

Je restai en Angleterre pendant toute l'effroyable année 1793 et une

partie de 1794. J'y fus reçus avec une bonté extrême par le marquis de

Lansdowne[283] que j'avais connu à Paris: c'était un homme d'un esprit

très élevé et d'une conversation vive et abondante. Il ne sentait pas

encore les atteintes de l'âge. On souleva contre lui cette accusation

banale de finesse avec laquelle, en Angleterre comme en France, on

éloigne tous les gens dont on craint la supériorité; c'est ce qui l'a

empêché de revenir aux affaires. Je le voyais souvent, et il voulait

bien me faire avertir toutes les fois que quelque homme distingué que

je désirais connaître, se trouvait chez lui. C'est là que j'ai vu M.

Hastings[284], le docteur Price[285], le docteur Priestley[286], et où

je me suis lié avec M. Canning[287], M. Romilly[288], M. Robert Smith,

M. Dumont[289], M. Bentham[290] et avec le fils même de lord

Lansdowne, lord Henry Petty[291], qui était alors une des espérances

de l'Angleterre. Tous les amis de M. Fox[292] avec lequel, à plusieurs

époques, j'avais eu des relations intimes, cherchèrent à me rendre le

séjour de Londres agréable. Je passais mes matinées à écrire, et j'ai

été fort étonné lorsqu'à mon retour d'Amérique en France on m'a

renvoyé toutes les notes que j'avais faites à cette époque, de voir

qu'elles ne me fussent bonnes à rien pour l'ouvrage que j'essaie de

faire aujourd'hui. Il me serait impossible de raconter les événements

de cette époque; je ne les sais pas: le fil en est perdu pour moi.

[283] William Petty, marquis de Lansdowne, comte de

Shelburne, né en 1737, entra d'abord dans l'armée. Membre de

la Chambre des lords (1761). Membre du Conseil privé (1763).

Principal secrétaire d'État. Premier lord de la Trésorerie

(1782). Il donna sa démission en 1783. Jusqu'à sa mort

(1804), il resta l'ami de la France et fut hostile à la

politique de Pitt.

[284] Francis Rawdon, connu successivement sous les noms de

comte de Huntingdon, comte de Moira et marquis de Hastings,

né en 1754, d'une famille normande établie en Irlande. Membre

de la Chambre des lords en 1782, il siégea toujours dans les

rangs des whigs, fut gouverneur général des Indes orientales,

puis gouverneur de Malte, et mourut en 1816.

[285] Richard Price, né en 1723, philosophe et écrivain

politique anglais. Il s'occupa de finances, et proposa en

1772 un nouveau mode d'amortissement qui fut appliqué avec

succès par Pitt. Très lié avec le parti philosophique

français, notamment avec Turgot, il se montra favorable à la

Révolution. Il mourut en 1791. C'est par erreur que M. de

Talleyrand affirme l'avoir vu à son passage à Londres

puisqu'il n'y vint que plusieurs mois après sa mort.

[286] Joseph Priestley, illustre savant et philosophe

anglais, né en 1733. Ses opinions politiques et religieuses

le contraignirent à émigrer en Amérique où il mourut en 1804.

Il avait été nommé citoyen français et membre d'honneur de la

Convention.

[287] George Canning, né à Londres en 1770 d'une famille

d'origine irlandaise. En 1792 il était déjà un orateur de

club distingué et un des membres les plus marquants du parti

whig. En 1793, il changea subitement de foi politique, entra

aux Communes en 1794 et devint un des plus ardents

lieutenants de Pitt. Il fut ministre des affaires étrangères

en 1807, se démit en 1809, à la suite d'un duel retentissant

avec son collègue Castlereagh. Ambassadeur à Lisbonne (1814).

Ministre des affaires étrangères (1822), il mourut en 1827.

[288] Samuel Romilly, célèbre jurisconsulte anglais, né en

1757. Il vint souvent en France et se lia avec les principaux

écrivains et hommes d'État du temps. Député aux Communes en

1815, il protesta hautement contre la captivité de Napoléon.

Il mourut en 1818.

[289] Pierre Dumont, publiciste suisse né à Genève en 1759.

Il était ministre protestant. Forcé, par suite de troubles

civils, de quitter sa patrie il passa en Russie, puis en

Angleterre et en France en 1788. Là, il se trouva en rapport

avec les principaux personnages de la Révolution, notamment

avec Mirabeau, sur qui il a laissé des Mémoires curieux

(Genève 1831) et Talleyrand. Il revint à Genève en 1814 et

mourut en 1829.

[290] Jéremie Bentham, publiciste et moraliste anglais

(1747-1832).

[291] Henry Petty, marquis de Lansdowne, fils de William

Petty, comte de Shelburne et marquis de Lansdowne, né en

1780, fut député aux Communes en 1802, chancelier de

l'Échiquier en 1806, membre de la Chambre des lords en 1809.

En 1827, il fut nommé ministre de l'intérieur dans le cabinet

Canning, et peu après ministre des affaires étrangères dans

le court ministère de lord Goderich. Il rentra aux affaires

en 1830 comme président du conseil, se retira en 1834, revint

au pouvoir l'année suivante et y resta jusqu'en 1841. En 1846

il devint encore une fois ministre président du conseil. Il

se retira définitivement en 1852.

[292] Charles Fox, né en 1748, fils de lord Holland, ministre

sous Georges II. Député aux Communes à dix-neuf ans, et lord

de la Trésorerie. Destitué en 1774, il devint par son

éloquence le chef du parti whig. Ministre des affaires

étrangères (1782). Il fut toujours favorable à la France et à

la Révolution et hostile à la politique de Pitt. De nouveau

ministre des affaires étrangères (1806), il mourut la même

année.

D'ailleurs, mon éloignement de France pendant les plus terribles

années de la Révolution, m'a laissé ignorer les détails de ces

événements; j'ai pu à peine, de loin, en saisir les grands traits.

Puis, j'ai trop souvent cherché à détourner les yeux de ces scènes

hideuses, où tant d'abjection se mêlait à tant de férocité, pour

pouvoir les peindre. Nous avons encore présent tout le règne d'Henri

IV, tout le règne de Louis XIV, et les faits d'hier deviennent

problématiques pour les hommes mêmes qui y ont eu quelque part; par

leur rapidité successive, ils se sont presque détruits les uns les

autres. Peut-être aussi y a-t-il une légèreté d'empreinte attachée à

tout ce qui émane du peuple; ses actions laissent après elles une

trace passagère, et la nature des hommes qu'il emploie n'aide point à

la mémoire. Inconnus jusqu'au jour où ils paraissent sur la scène, ils

rentrent dans l'obscurité dès que leur rôle est fini.

J'avoue que c'est sans aucune peine que je verrais se perdre les

détails de cette grande calamité; ils n'ont aucune importance

historique. Quelles leçons les hommes auraient-ils à tirer d'actes

sans plan, sans but, produits spontanément par des passions effrénées?

C'est plutôt dans la connaissance des faits antérieurs à la

catastrophe qu'il y a pour les hommes des leçons de tout genre, et

tous les matériaux existent; c'est là que l'on démêlera les causes

nombreuses et puissantes de la Révolution; c'est là le spectacle des

choses humaines qu'il est utile de présenter, parce qu'il instruit et

les souverains, et les grands, et les peuples. J'ai déposé dans cet

écrit tout ce qui, sur ce sujet, était à ma connaissance particulière;

j'invite mes contemporains à faire de même, et sûrement ils feront

mieux. A mes yeux, le retour sur ces événements anciens a un avantage

inappréciable, celui de prémunir contre toute intolérance. A la vue

des vingt dernières années de la monarchie, il n'y a pas un homme

ayant quelque élévation et quelque bonne foi, qui, en se rappelant, ou

ce qu'il a fait, ou ce qu'il a dit, ou ce qu'il a écrit, ce qu'il a

blâmé, ce qu'il a approuvé, ne se trouve quelque tort; il a eu une

influence quelconque: je dirais presque que personne ne sait tous les

exemples qu'il a donnés. Aussi je refuse à tous les hommes que j'ai

connus, princes ou particuliers, le pouvoir de dégager entièrement

leur responsabilité.

Je ne veux pas dire que l'imprévoyance de chacun ait été également

nuisible, mais il n'est donné à personne de pouvoir, avec certitude,

déterminer les reproches que chacun mérite. L'époque où l'on agit, les

circonstances dans lesquelles on est placé, changent, ou du moins

modifient le caractère de toutes les actions. Ce qui est simple,

excusable, peut-être, un jour, est blâmable tel autre. Aussi, je

n'insiste sur cet appel à la conscience de tous les Français, que pour

tâcher de détruire tout sentiment de haine et d'intolérance, et de

rappeler les penchants doux, bannis depuis si longtemps de notre belle

patrie.

Je n'avais pas le projet de rester longtemps en Angleterre. Quoique je

fusse mis nominativement en France hors la loi, je ne voulus pas me

placer moi-même dans la catégorie des émigrés à laquelle je

n'appartenais pas. Mais le ministre anglais crut qu'il signalerait son

zèle pour la cause commune en satisfaisant d'abord quelque haine de

l'émigration, et pour cela, il profita de l'_Alien-Bill_[293] qu'il

avait obtenu du parlement pour me donner l'ordre de quitter

l'Angleterre dans vingt-quatre heures. Si je n'avais écouté que ma

première impulsion, je serais parti sur-le-champ, mais ma dignité me

commandait de protester contre la persécution injuste qu'on exerçait

sur moi. Je m'adressai, en conséquence, successivement à M.

Dundas[294], à M. Pitt[295], au roi lui-même; mes demandes ayant été

rejetées, je dus me soumettre, et je fus coucher à bord d'un vaisseau

que l'on me dit être le premier qui devait faire voile pour les

États-Unis d'Amérique. Les vents contraires et quelques affaires

qu'avait le capitaine, nous retinrent près de quinze jours dans la

Tamise. Je ne voulus pas me rendre aux sollicitations d'un ami de M.

Dundas, qui vint à bord me presser de descendre dans une maison qu'il

possédait près du rivage.

[293] _Alien-Bill_, loi des étrangers, est le nom donné en

Angleterre à toute loi relative à la police des étrangers. La

première date de 1782. En 1793, lord Grenville fit rendre une

loi qui mettait les réfugiés français sous la surveillance de

la police, et permettait de les expulser. C'est cette loi qui

fut appliquée à Talleyrand en janvier 1794.

[294] H. Dundas (lord Melvil), né en 1741 d'une famille noble

d'Écosse. Député d'Édimbourg au parlement il défendit

constamment la politique de Pitt. Président du contrôle pour

l'Inde 1783. Ministre de l'intérieur 1791. Ministre de la

guerre. Lord du sceau privé. Premier lord de l'amirauté en

1804. Il mourut en 1811.

[295] William Pitt, deuxième fils de lord Chatam, né en 1759.

Député au parlement à vingt-deux ans. Chancelier de

l'Échiquier à vingt-huit, il se démit en 1783, mais revint

aux affaires à la fin de la même année comme premier lord de

la Trésorerie. Pitt fut l'âme des coalitions contre la

France. Le traité de Lunéville en 1801 le força à se retirer,

mais la rupture de la paix d'Amiens le rappela au pouvoir. Il

suscita la troisième coalition (1805) et mourut en 1806.

Tous les refus que je faisais alors me plaisaient; une persécution

bien injuste a ses douceurs. Je ne me suis jamais bien rendu compte de

ce que j'éprouvais, mais il était de fait que j'étais dans une sorte

de contentement. Il me semble que dans ce temps de malheur général,

j'aurais presque regretté de ne pas avoir aussi été persécuté.

Nous partîmes enfin. Le second jour, à peine sortis de la Tamise, nous

éprouvâmes une tempête violente. J'étais alors entre la France et

l'Angleterre. C'était assurément une des plus critiques situations

dans laquelle on pût se trouver. Je voyais la France... ma tête y

était proscrite... Retourner en Angleterre... ma sûreté n'y était pas

menacée, mais il était par trop pénible de demander un asile à un

gouvernement qui avait voulu me blesser.

Heureusement, notre danger vu de la côte, engagea quelques mariniers

de Falmouth à braver les fureurs de la mer pour nous porter secours.

Nous pûmes gagner le port. Pendant qu'on réparait notre vaisseau qui

avait souffert dans tous ses agrès, une particularité assez

remarquable vint ajouter une impression d'un nouveau genre à toutes

celles que je devais éprouver durant ce voyage. L'aubergiste chez qui

nous faisions des vivres, me dit qu'un général américain demeurait

chez lui. Je cherchai à le voir. Après un échange de politesses

ordinaires, je lui fis sur son pays quelques questions qui, dès la

première, me parurent l'importuner. Après avoir essayé inutilement

plusieurs fois de relever la conversation qu'il laissait toujours

tomber, je lui demandai s'il voulait me donner des lettres pour

l'Amérique.--«Non», me dit-il; et après quelques moments de silence,

voyant mon étonnement, il ajouta: «Je suis peut-être le seul Américain

qui ne puisse pas vous donner des lettres pour son pays... toutes mes

relations y sont rompues... je ne dois jamais y rentrer.»--Il n'osait

pas dire son nom. C'était le général Arnold[296]! Je dois convenir

qu'il me fit une grande pitié, que les puritains politiques blâmeront

peut-être, mais que je ne me reproche pas, car j'assistais à son

supplice.

[296] Le général Arnold avait été condamné à mort pendant la

guerre de l'indépendance des États-Unis, pour avoir livré aux

Anglais des informations sur la situation de l'armée

américaine.

Nous quittâmes Falmouth. Le vent était bon; chacun des passagers, sur

le pont du vaisseau, les yeux tournés vers le rivage, disait avec une

expression de plaisir: «Je vois encore la terre». Seul, je me sentis

soulagé en ne la voyant plus. La mer avait un grand charme pour moi en

ce moment; les sensations que j'en recevais convenaient à ma

disposition.

Après quelques semaines de navigation, je fus un matin réveillé par le

cri que je redoutais de: _Terre! Terre!_ Le capitaine, l'équipage et

les passagers, tous montraient la joie la plus impatiente. En montant

sur le pont, j'aperçus en même temps et le pilote qui venait pour nous

faire remonter la _Delaware_, et un vaisseau qui quittait les caps. Je

demandai au pilote quelle était la destination du bâtiment que je

voyais. Il me dit qu'il faisait voile pour Calcutta. J'envoyai

sur-le-champ au capitaine de ce navire une barque, pour lui faire

demander s'il voulait prendre encore un passager. La destination du

bâtiment m'importait peu; le voyage devait être long, et ce que je

voulais, c'était ne pas quitter la mer. Le nombre des passagers se

trouvant complet, il fallut me laisser conduire à Philadelphie.

J'y arrivai plein de répugnance pour les nouveautés qui, généralement,

intéressent les voyageurs. J'eus bien de la peine à rappeler en moi un

peu de curiosité. Je retrouvai à Philadelphie un Hollandais que

j'avais connu à Paris, M. Casenove, homme d'un esprit assez éclairé,

mais lent et timide, d'un caractère fort insouciant. Il me devint très

utile par ses qualités et par ses défauts. Comme il ne me pressait

pour rien, et que lui-même, il s'intéressait à peu de chose, je n'eus

point à lui résister. Ne rencontrant point d'opposition, point de

conseils, point de direction, mon instinct seul me conduisait, et

j'arrivai insensiblement à regarder avec plus d'attention, le grand

tableau que j'avais devant les yeux.

Il n'y avait que douze ans que l'Amérique septentrionale avait cessé

d'être une colonie, et les premiers temps de sa liberté avaient été

perdus pour sa prospérité, par l'insuffisance de la première

constitution qu'elle s'était donnée. Les bases de la foi publique n'y

ayant pas été posées, un papier monnaie plus ou moins décrié avait

excité toutes les cupidités, avait encouragé la mauvaise foi, jeté du

trouble dans toutes les transactions, et avait fait perdre de vue les

institutions que réclamaient les premières années de l'indépendance.

Ce n'est qu'en 1789, à l'époque de la nouvelle constitution fédérale,

que la propriété a pris une consistance véritable dans les États-Unis,

que des garanties sociales et tranquillisantes pour les relations du

dehors ont été données, et que le gouvernement a commencé à prendre

rang parmi les puissances.

C'est là, la date des États-Unis.

Mon attrait pour la mer me poursuivait encore, et c'était à peine

l'avoir quittée, que de se trouver au milieu de cet immense pays qui

ne me rappelait rien.

Je songeai à m'éloigner de Philadelphie. Je voulais essayer de me

fatiguer; je proposai à M. de Beaumetz[297] et à un Hollandais, nommé

M. Heydecoper de voyager dans l'intérieur des terres avec moi. Ils

acceptèrent, et je dois convenir que dès les premiers jours mon

entreprise me plut. J'étais frappé d'étonnement; à moins de cinquante

lieues de la capitale, je ne vis plus de traces de la main des hommes;

je trouvai une nature toute brute et toute sauvage; des forêts aussi

anciennes que le monde; des débris de plantes et d'arbres morts de

vétusté, jonchant le sol qui les avait produits sans culture; d'autres

croissant pour leur succéder et devant périr comme eux; des lianes qui

souvent s'opposaient à notre passage; les bords des rivières tapissés

d'une verdure fraîche et vigoureuse; quelquefois de grands espaces de

prairies naturelles; en d'autres lieux des fleurs nouvelles pour moi;

puis des traces d'ouragans anciens qui avaient renversé tout ce qui

était sur leur passage. Ces longs abatis de bois dans une direction

régulière attestent l'étonnant pouvoir de ces terribles phénomènes. Si

l'on atteint une petite élévation, l'oeil s'égare à perte de vue de la

manière la plus variée et la plus agréable. Les cimes des arbres, les

ondulations du terrain qui seules rompent la régularité d'espaces

immenses, produisent un effet singulier. Notre imagination s'exerçait

alors dans cette vaste étendue; nous y placions des cités, des

villages, des hameaux; les forêts devaient rester sur les cimes des

montagnes, les coteaux être couverts de moissons, et déjà des

troupeaux venaient paître dans les pâturages de la vallée que nous

avions sous les yeux. L'avenir donne aux voyages dans de pareils pays

un charme inexprimable. Tel était, disais-je, il y a peu de temps,

l'emplacement où Penn[298] et deux mille expatriés jetèrent les

fondements de Philadelphie, où quatre-vingt mille habitants déployent

aujourd'hui tout le luxe de l'Europe. Telle était, il y a peu

d'années, la jolie petite ville de Bethléem[299], dont les Moraves qui

l'habitent font déjà admirer la propreté des maisons, ainsi que

l'étonnante fertilité du territoire qui l'entoure. Après la paix de

1783, la ville de Baltimore n'était qu'une bourgade de pêcheurs;

aujourd'hui, des maisons vastes et élégantes y sont élevées de tous

côtés, et disputent le terrain aux arbres dont les souches n'ont pas

eu le temps de disparaître. On ne fait pas un pas, sans se convaincre

que la marche irrésistible de la nature veut qu'une population immense

anime un jour cette masse de terres inertes, et qui n'attendent que la

main de l'homme pour être fécondées. Je laisse à d'autres le plaisir

de faire des prédictions sur cet état de choses. Je me borne à

constater que, dans aucune direction, on ne peut s'éloigner de

quelques milles des villes maritimes sans apprendre que les campagnes

riantes et fertiles que l'on admire, n'étaient, il y a dix ans, il y a

cinq ans, il y a deux ans, qu'une forêt inhabitée. Les mêmes causes

doivent produire les mêmes effets, surtout quand elles agissent avec

une force toujours croissante. La population fera donc, chaque jour,

des conquêtes sur ces espaces vagues, qui sont encore hors de

proportion avec la partie cultivée de l'Amérique septentrionale.

[297] M. de Beaumetz, né en 1769, membre du conseil souverain

d'Artois. Député aux états généraux, il vota avec le parti

constitutionnel. Il émigra en 1792, passa en Angleterre, aux

États-Unis, enfin aux Indes où il mourut.

[298] William Penn, né à Londres en 1644. Il était le fils de

l'amiral Penn. Il se fit quaker, ce qui lui attira des

persécutions nombreuses; il fut emprisonné trois fois. Ayant

hérité d'une créance de quatre cent mille francs sur l'État,

il reçut en échange la propriété du pays de l'Amérique du

nord situé à l'ouest de la Delaware. Il y fonda en 1681 une

colonie qui prit son nom (Pennsylvanie), bâtit Philadelphie,

et donna à ses États une constitution qui devint la base de

celle des États-Unis. Il revint en Angleterre et y mourut en

1718.

[299] Bethléem, petite ville de Pennsylvanie, à quatre-vingts

kilomètres de Philadelphie. Elle fut fondée en 1741 par les

frères Moraves. On connaît cette association religieuse qui

remonte au XVe siècle, et dont les membres sont les

descendants des anciens Hussites. Opprimés et persécutés en

Europe, une partie d'entre eux était venue chercher asile aux

États-Unis.

Après m'être rassasié de ces idées ou plutôt de ces impressions,

n'ayant la tête ni assez vide ni assez active pour avoir le besoin de

faire un livre, je me rapprochai des villes, en faisant des voeux pour

qu'une partie considérable des capitaux qui venaient se mettre à

l'abri en Amérique, y fussent employés à des défrichements et à la

grande agriculture.

Mémoires du prince de Talleyrand, Volume 1 · 第 19 / 36 段