engagé le public, par un appel fait à tous les hommes éclairés, à
s'occuper du meilleur mode de convocation des états généraux.
N'était-ce pas imprudemment agiter la France par des discussions
politiques de tout genre et sans principes fixes au point de départ?
Par le fait, c'est là, la cause première des désordres que suscita la
réunion des états généraux.
Les premiers symptômes de ces désordres éclatèrent au faubourg
Saint-Antoine, et tout prouve que M. le duc d'Orléans n'y resta point
étranger. Un manufacturier nommé Réveillon[268], fort honnête homme,
faisait travailler un grand nombre d'ouvriers. On répandit parmi eux
je ne sais quelle calomnie qui les indisposa contre celui qui les
faisait vivre. On leur distribua en même temps quelque argent, et la
foule s'étant mêlée à eux, le nombre se grossit et la sédition devint
assez forte pour que l'on dût employer les gardes françaises et les
gardes suisses pour la réprimer. La même somme d'argent, douze francs,
que l'on trouva sur chacun des séditieux tués ou arrêtés, témoignait
déjà que quelqu'un, d'un ordre supérieur, avait dirigé ce tumulte; des
aveux faits par plusieurs de ces malheureux ne permettent pas de
douter que c'étaient les agents de M. le duc d'Orléans qui avaient
excité cette sédition. Le libertinage de caractère de ce prince lui
faisait voir avec plaisir un mouvement quelconque; il était bien aise
de s'agiter, de faire du bruit, de créer un embarras, mais il n'osait
rien vouloir de plus.
[268] Réveillon était un fabricant de papier peint du
faubourg Saint-Antoine. Il avait été accusé de propos
hostiles aux ouvriers, ce qui provoqua une émeute furieuse
(28 avril 1789). Sa maison et sa fabrique furent détruites.
L'émeute fut étouffée non sans une large effusion de sang.
Cette émeute avait été conduite par M. de Laclos[269], qui était
attaché depuis quelque temps à M. le duc d'Orléans en qualité de
secrétaire de ses commandements. M. de Laclos avait été présenté à
Paris dans quelques maisons par le vicomte de Noailles[270] qui
l'avait connu en garnison; son ambition, son esprit et sa mauvaise
réputation l'avaient fait regarder par M. le duc d'Orléans comme un
homme à toute main, qu'il était bon d'avoir à soi dans les
circonstances orageuses. _Un éloge de Vauban_, le roman immoral des
_Liaisons dangereuses_, quelques ouvrages de tactique, plusieurs
articles de journaux qui avaient prouvé la flexibilité de ses
opinions, comme celle de son talent, avaient engagé M. le duc
d'Orléans à lui confier la rédaction des instructions qu'il voulait
donner aux différentes personnes qui devaient le représenter dans les
bailliages dépendant de son apanage. M. de Laclos avait fait à cette
occasion une espèce de code, dans lequel toutes les idées
philosophiques du temps se trouvant présentées en articles séparés,
parurent à M. le duc d'Orléans être trop peu voilées. Cela ne lui
convenant pas, il chercha un autre rédacteur. On lui indiqua l'abbé
Siéyès comme l'homme qui avait le plus réfléchi sur les questions dont
on supposait que les états généraux devraient s'occuper. Dans un
rendez-vous qui eut lieu avec lui chez M. de Biron, à Montrouge, M.
le duc d'Orléans lui montra le projet de M. de Laclos, et lui demanda
d'y faire les changements qu'il croirait convenables. L'abbé Siéyès,
qui, par la disposition de son esprit, est habituellement peu content
du travail des autres, ne trouva rien qui dût être conservé, et
rédigea un nouveau projet que M. le duc d'Orléans adopta et fit
imprimer[271]. Mon opinion est que, depuis ce moment, il n'y a plus eu
de rapports entre M. le duc d'Orléans et l'abbé Siéyès, et que
celui-là a été le seul. Mais comme ces instructions firent beaucoup de
bruit, et qu'on en connut l'auteur, on a supposé, à différentes
époques de la Révolution qu'il y avait un lien secret entre l'abbé
Siéyès et M. le duc d'Orléans. Il n'a peut-être jamais existé deux
hommes plus incompatibles, et rien ne le prouverait mieux que de
montrer Siéyès tel qu'il est. J'essaierai d'en tracer l'esquisse.
[269] Pierre-Ambroise Choderlos de Laclos, né à Amiens en
1741, était capitaine du génie en 1778. Il s'attacha au duc
d'Orléans et devint son secrétaire des commandements. Il fut
activement mêlé aux intrigues de son parti au début de la
Révolution. Il était membre du club des Jacobins et en
dirigeait le journal. Après la fuite de Varennes, il demanda
la déchéance, et rédigea avec Brissot la pétition du Champ de
Mars. Il devint maréchal de camp en 1792. Emprisonnée à deux
reprises sous la Terreur, il fut, plus tard, envoyé à l'armée
du Rhin comme général de brigade. En 1803, il était
inspecteur général d'artillerie à Naples, lorsqu'il mourut.
Laclos a laissé également une réputation littéraire. On a de
lui des poésies légères et plusieurs romans; l'un d'eux, _les
Liaisons dangereuses_, est resté connu.
[270] Louis-Marie, vicomte de Noailles, était le deuxième
fils du maréchal de Mouchy. Né en 1756, il devint colonel des
chasseurs d'Alsace, et fit la campagne d'Amérique. Député de
la noblesse de Nemours aux états généraux, il adopta
chaleureusement les idées nouvelles, se réunit au tiers, et
proposa l'abolition des droits féodaux (4 août). Président de
l'Assemblée constituante en 1791, maréchal de camp en 1792,
il fut battu à Gliswal. Il émigra peu après. En 1803 il
revint en France, reprit du service comme général de brigade,
et fut tué devant la Havane, en enlevant une frégate
anglaise. Le vicomte de Noailles avait épousé sa cousine
Anne, petite-fille du maréchal de Noailles. Elle fut
guillotinée le 22 juillet 1794, avec sa mère la duchesse
d'Ayen, et sa grand-mère la maréchale de Noailles.
[271] (Paris 1789. 1 vol. in-8°). Ce document est fort
curieux; le fait qu'il émane du premier prince de sang, lui
donne d'autant plus d'intérêt.--Le duc indique d'abord les
articles principaux à insérer dans les cahiers, savoir:
liberté individuelle et politique, secret des lettres,
inviolabilité de la propriété, vote périodique de l'impôt et
son égale répartition, responsabilité des ministres, le
divorce.--Passant ensuite au règlement des assemblées
primaires, il invite ses procureurs fondés à ne tenir compte
que des présentes instructions, sans se préoccuper du
règlement joint aux lettres de convocation du roi.--Il
déplore que le ministère «par une inconséquence digne des
lumières qui l'ont toujours éclairé» ait ordonné la
délibération par ordres séparés. «La seule délibération
importante est celle du tiers, car seul, il a l'intérêt
général en vue, seul, il est dépositaire des pouvoirs de la
nation, et il sent qu'il va être chargé des destinées
nationales.» Et plus loin il ajoute: «Le devoir des états
généraux sera donc d'attaquer le despotisme des
_aristocrates_, et l'illimitation du pouvoir royal,» de
rédiger une déclaration des droits de l'homme, et d'établir
une constitution sur les bases suivantes: une assemblée
nationale élue au troisième degré: les assemblées de
paroisses éliraient des assemblées de canton, qui éliraient à
leur tour des assemblées provinciales, lesquelles
choisiraient dans leur sein les représentants nationaux. Tous
les députés seraient révocables par leurs mandants.--Il ne
faut pas oublier que les domaines du duc d'Orléans où les
présentes _instructions_ furent répandues avaient l'étendue
de trois ou quatre de nos départements.
Siéyès a l'esprit vigoureux au plus haut degré; son coeur est froid et
son âme pusillanime; son inflexibilité n'est que dans sa tête. Il peut
être inhumain, parce que l'orgueil l'empêchera de reculer et que la
peur le retiendra dans le crime. Ce n'est pas par philanthropie qu'il
professe l'égalité, c'est par une haine violente contre le pouvoir des
autres. On ne peut pas dire cependant que l'exercice du pouvoir lui
convienne, car il ne serait à son aise à la tête d'aucun gouvernement,
mais il voudrait en être la pensée, et la pensée unique. Exclusif,
dominant, il ne s'astreint pas à une action continue et régulière;
dédaignant ce qui est connu, il veut aller au delà. Tout obstacle le
révolte, il méprise toute transaction. Ce qu'il appelle un principe
est dans ses mains un sceptre d'airain qui ne se plie ni aux
imperfections de la nature ni aux faiblesses de l'humanité. Ce que la
sensibilité peut inspirer de vertus ou produire de fautes, il l'ignore
également. Son parti une fois pris, aucune affection ne peut
l'arrêter. Les hommes sont à ses yeux des échecs à faire mouvoir; ils
occupent son esprit, mais ils ne disent rien à son coeur. Quand il
rédige une constitution, il traite le pays auquel elle est destinée
comme un lieu où les hommes qui y sont établis n'ont jamais rien
senti, jamais rien vu[272].
[272] Allusion à la constitution proposée par Siéyès en l'an
VIII.
Le seul sentiment qui exerce une véritable influence sur Siéyès, c'est
la peur. A la Convention, il craignait la mort; depuis cette époque,
c'est la crainte des vengeances de la maison de Bourbon qui le
domine.
Siéyès est régulier dans ses moeurs, méthodique dans sa conduite,
ténébreux dans sa manière d'être. Sa vie privée n'a rien de
philosophiquement remarquable. Dans ses goûts il a quelque recherche,
il est difficile à servir, à loger, à meubler. Il n'est pas cupide,
mais il n'a pas le coeur assez haut placé pour mépriser la fortune; son
orgueil même n'a pas été assez fort pour l'empêcher de laisser entamer
sous ce rapport sa considération politique. Il n'a point d'habileté
d'esprit; il ne discute pas, parce qu'il ne sait que prescrire. Il
cause mal; il n'a point le désir de convaincre, il veut subjuguer. Son
humeur est atrabilaire; il est possible qu'une indisposition naturelle
qui lui interdit le commerce des femmes y contribue: et cependant il
ne dédaigne pas de plaisanter avec elles; alors il arrive à une sorte
de grâce; il peut sourire, employer un persiflage malin, mesuré et
assez piquant, mais il ne dérogera jamais jusqu'à être aimable.
Orgueilleux et pusillanime, il est nécessairement envieux et défiant;
aussi il n'a point d'amis, mais il a des entours soumis et fidèles.
Siéyès peut être chef d'opinion; il ne sera jamais un chef de parti.
Son esprit est plus superbe qu'actif. Il est tout d'une pièce; si l'on
ne fait pas tout ce qu'il veut, il boude dans son coin, et se console
en pensant qu'on l'y regarde. Il n'a point une physionomie heureuse;
elle porte l'empreinte d'un caractère dur et méditatif. Son regard a
quelque chose de supérieur, de hautain et ne prend de vivacité que
quand il sourit. Son teint pâle, sa taille sans précision dans les
formes, sa démarche lente et molle, tout son extérieur enfin, semble
commun tant qu'il n'a pas parlé, et ce n'est pas qu'il parle bien. Il
ne dit que des mots, mais chaque mot exprime une pensée et indique de
la réflexion. Dans une conversation sérieuse, il n'est jamais
entraînant, mais il impose.
Y a-t-il dans tout ce que je viens de dire là, l'homme qui ait pu
soumettre son caractère, son humeur, ses opinions à ceux d'un prince;
qui ait pu avoir les complaisances d'une ambition secondaire? Personne
ne le pensera.
J'ai dû une fois détruire, et par des raisons puisées dans l'essence
des caractères, l'opinion généralement établie que M. le duc d'Orléans
ait eu des rapports concertés avec Siéyès. Il est également vrai qu'il
n'y eut, entre lui et aucun des hommes remarquables de cette époque,
d'autres rapprochements que ceux qu'amenaient naturellement des
rencontres particulières, et parfaitement étrangères à toute
combinaison personnelle.
Après les instructions données à ses bailliages, M. le duc d'Orléans
cessa d'être un personnage politique actif; son caractère faible, sa
position équivoque et inquiétante, l'ont empêche de le redevenir.
Après le crime de son vote, il n'était plus rien, il n'avait plus de
destination; il resta simplement dans les rangs et comme ce n'était
pas sa place, il y fut nul, avili et tué.
Que devient donc l'opinion si positivement accréditée que M. le duc
d'Orléans a été le premier auteur de la Révolution; que son nom servit
de ralliement à une classe nombreuse de citoyens; qu'il fut encouragé
par l'ambition de quelques turbulents, à porter ses vues jusqu'au
trône? Cette opinion n'est plus soutenable devant le tableau de sa
vie. Car l'immoralité, l'extrême légèreté, l'irréflexion et la
faiblesse suffisent pour expliquer ses agitations comme son inaction.
De plus, l'impulsion étant une fois donnée, le mouvement rapide et
violent des esprits ne permit à aucun moment de la Révolution le
développement des ambitions particulières. Toutes les idées, dès le
commencement, concourant à établir l'égalité et à affaiblir le
pouvoir, les ambitions de premier ordre se trouvèrent nécessairement
déconcertées. Ce n'est que bien plus tard, après de terribles épreuves
qu'on commença à sentir le besoin d'un chef pour modifier l'état des
choses qui existait, et c'est alors que Bonaparte apparut.
M. le duc d'Orléans ne dut pas être le dernier à s'apercevoir de la
disposition des esprits que je viens d'indiquer. Aussi, a-t-il
toujours laissé dans le doute, le véritable but de son ambition. Il
n'était, comme je l'ai dit, ni le principe, ni l'objet, ni le motif de
la Révolution. Le torrent impétueux l'emporta comme les autres.
M. le duc d'Orléans se replia sur lui-même, sur ses goûts et sur ses
besoins. De là la secrète pensée qui lui fit consentir, après le 6
octobre 1789, à faire en Angleterre le voyage flétrissant que tous les
partis lui ont reproché[273]. C'est de ce moment que date la
disparition de son immense fortune, qui, rendue plus maniable, laissa
encore moins de traces que la superbe galerie de tableaux du
Palais-Royal aujourd'hui si dispersée. Les fonds libres de M. le duc
d'Orléans ont tous passé en Angleterre par des voies détournées, et
par des agents secrets, qui, à la faveur de leur obscurité, ont pu
être infidèles, et jouir de leur vol. Telle est l'opinion des hommes
qui étaient alors à la tête des affaires.
[273] Le duc d'Orléans était accusé d'avoir été mêlé aux
événements des 5 et 6 octobre. La cour et une partie de la
bourgeoisie se soulevèrent contre lui. La Fayette se fit
auprès de lui l'écho de ces récriminations, voire même de ces
menaces, si bien que le prince, intimidé, et malgré tout ce
que pût faire Mirabeau pour le retenir, partit pour
l'Angleterre avec une mission fictive. Aussitôt le Châtelet
ouvrit une enquête sur les journées d'octobre, destinée à
prouver la culpabilité du duc. Celui-ci revint soudain à
Paris le 7 juillet 1790. Le 14 août suivant, le Châtelet
déposait son rapport à l'Assemblée; il concluait à la mise en
accusation, mais l'Assemblée refusa d'autoriser les
poursuites.
Si les historiens s'évertuent à chercher les hommes auxquels ils
peuvent décerner l'honneur, ou adresser le reproche d'avoir fait, ou
dirigé, ou modifié la Révolution française, ils se donneront une peine
superflue. Elle n'a point eu d'auteurs, de chefs, ni de guides. Elle a
été semée par les écrivains, qui, dans un siècle éclairé et
entreprenant, voulant attaquer les préjugés ont renversé les principes
religieux et sociaux, et par les ministres inhabiles qui ont augmenté
la détresse du trésor et le mécontentement du peuple.
Il faudrait, pour retrouver la véritable origine et les causes de la
Révolution, peser, analyser et juger des questions de haute politique
spéculative, et spécialement soumettre à un profond et habile examen,
la question de la lutte entre les idées philosophiques et les
préjugés, entre les prétentions de _l'esprit_ et celles du _pouvoir_.
Car si on n'admettait que les résultats mêmes de cette Révolution, on
tomberait bientôt dans l'erreur, et on arriverait à confondre M. de
Malesherbes et Mirabeau, M. de la Rochefoucauld et Robespierre.
FIN DE LA DEUXIÈME PARTIE
TROISIÈME PARTIE
1791-1808
1791-1808
La royauté, telle qu'elle était sortie de l'Assemblée constituante,
n'était plus qu'une ombre, et une ombre qui allait chaque jour
s'effaçant. Il fallait donc, avant tout, ne pas compromettre ce
fragile pouvoir; et on le compromettait, en essayant de lui rendre
avant le temps, la réalité qu'il avait perdue. Ceux qui, tel qu'il
était, voulaient s'en montrer encore effrayés, ne cherchaient qu'un
prétexte pour le détruire totalement. Il fallait ne leur en offrir
aucun. Ce n'était pas assez que le roi imitât le roseau qui triomphe
de l'effort des vents parce qu'il ne leur résiste pas: il fallait que
ses serviteurs du dehors et du dedans se vouassent à une inaction
totale, et ne manifestassent aucunes vues qu'il pût être accusé de
partager. Mais à qui faire entendre une politique aussi froide? Le
mouvement révolutionnaire était donné, et il agitait toutes les
classes.
Le ministère d'alors[274], dont M. Necker ne faisait plus partie,
sentit qu'il était utile pour la royauté d'agir auprès des principales
cours de l'Europe pour demander que les unes n'armassent point et que
les autres désarmassent[275]. Les chefs de la seconde Assemblée,
connus sous le nom de girondins, avaient exigé cette démarche,
persuadés qu'ils étaient qu'elle ne serait point accueillie par le
ministère du roi. Ils se trompèrent. M. de Lessart[276], alors
ministre des affaires étrangères, saisit cette idée, et me proposa
pour cet effet d'aller en Angleterre. Je désirais m'éloigner pour
quelque temps; j'étais fatigué, dégoûté, et quoique je susse bien que
cette mission avait peu de chances de succès, j'acceptai. Le roi
écrivit au roi d'Angleterre une lettre dont je fus porteur[277].
[274] C'était le ministère feuillant, le premier ministère
constitutionnel du roi (novembre 1791 mars 1792). Il était
composé de: du Port, à la justice; de Lessart, aux affaires
étrangères; Tarbé, aux contributions et revenus publics;
Bertrand, à la marine; Cahier de Gerville, à l'intérieur;
Narbonne, à la guerre.
[275] Le ministère feuillant ne voulait pas la guerre. Aussi
toutes les négociations entamées à ce moment avec l'Europe,
avaient-elles pour but de prévenir les hostilités. La
politique du cabinet français était de gagner la Prusse et
l'Angleterre, pour les opposer à l'Autriche. En Prusse, on
envoya M. de Ségur (22 décembre 1791). En même temps, M. de
Narbonne dépêcha au duc de Brunswick le jeune Custine, pour
lui proposer le commandement général des armées françaises.
En Angleterre, le négociateur officieux était M. de
Talleyrand (12 janvier 1792). M. de Lessart cherchait en
outre à conserver l'amitié de l'Espagne (mission de Bourgoing
à Madrid, février 1792); il rassurait l'empereur sur les
conséquences du rapprochement tenté avec l'Angleterre (lettre
de Lessart à M. de Noailles, ambassadeur à Vienne, 16 janvier
1792), et s'attachait à prévenir toute intervention de la
diète de l'empire (mission de M. Barbé-Marbois, 1er janvier
1792).
[276] Antoine de Valdec de Lessart, né en 1742. Maître des
requêtes en 1768, contrôleur général, décembre 1790, ministre
de l'intérieur, janvier 1791, puis des affaires étrangères,
novembre 1791. Le 9 mars 1792, sur la proposition de Brissot,
l'Assemblée décréta sa mise en accusation. Il fut arrêté et
conduit à Orléans où siégeait la haute cour nationale. Ramené
à Paris sur l'ordre de Danton, il fut massacré en route, à
Versailles, le 9 septembre 1792.
[277] Talleyrand était également chargé de porter au comte de
Grenville une lettre de M. de Lessart, et d'obtenir la
neutralité ou même l'alliance de l'Angleterre. Il partit avec
le duc de Biron le 12 janvier 1792. Il revint à Paris le 9
mars. (Voir SOREL, _l'Europe et la Révolution française_, t.
II, livre III.)
La guerre, en 1790, aurait utilement servi la royauté. En 1792, elle
devait infailliblement renverser le trône; et c'est pour cela que les
révolutionnaires la voulaient. Ils pensaient (ainsi que l'un d'eux,
Brissot de Varville[278], l'a avoué depuis), que la guerre une fois
engagée, le roi étant chargé de la conduire, et n'ayant pour la faire
que les moyens qu'ils voudraient mettre à sa disposition, serait à
leur merci, parce que rien ne serait plus facile que de soulever
contre lui et l'armée et la multitude, en rendant inévitables des
revers dont on ferait peser sur lui la responsabilité; calcul horrible
que les événements ont prouvé avoir été fait avec une rare habileté.
On pouvait peut-être déjouer cette affreuse machination, en forçant à
s'éloigner des frontières du royaume, les émigrés qui s'étaient
cantonnés en armes dans le voisinage, et en se mettant partout sur le
pied de paix. On n'en fit rien, ou plutôt les démarches que l'on fit
portaient un tel caractère d'indécision qu'elles devinrent inutiles,
et le roi, par faiblesse, voulant avant tout écarter le soupçon qu'il
fût d'intelligence avec le dehors, se laissa forcer à proposer à
l'Assemblée une déclaration de guerre qu'elle se hâta de décréter. Le
sort de la monarchie se trouva dès lors décidé. Les événements qui se
passèrent sur la frontière[279] servirent de prétexte aux outrages du
20 juin et bientôt après au crime du 10 Août, dont ma grande déférence
pour le duc de la Rochefoucauld[280] me rendit témoin. D'après une
lettre qu'il m'avait écrite, j'étais revenu à Paris pour partager les
nobles et utiles dangers que la popularité de Pétion[281], alors maire
de Paris, suspendu de ses fonctions par un de nos arrêtés, fit courir
à MM. les administrateurs du département de la Seine, dont j'avais
l'honneur d'être le collègue. Je dois ajouter que quelques signes
d'approbation qui nous furent donnés par la reine, lorsque le jour de
la fédération, nous passâmes sous le balcon où elle était avec le
roi, firent redoubler à notre égard les menaces et les injures de la
populace.
[278] Jean-Pierre Brissot était le treizième enfant d'un
aubergiste de Chartres. Né en 1754, il joignit bientôt à son
nom, celui de Ouarville ou Warville, nom du village où il fut
élevé. Venu à Paris, il y créa en 1789 un journal: _le
Patriote français_, où, il défendit avec vivacité et talent
les idées nouvelles. Élu membre de la commune de Paris, puis
député à l'Assemblée nationale en 1791 et à la Convention, il
devint en deux ans un des chefs du parti girondin, qui fut un
instant le maître de la situation. Après avoir, dans les
premiers temps cherché à sauver le roi, il vota néanmoins la
mort avec appel au peuple. Il fut enveloppé avec tous ses
amis dans la proscription de la Gironde, et fut guillotiné le
31 mai 1793.
[279] Défaite du duc de Biron et débandade des troupes du
général Dillon sur la frontière de Belgique (30 avril 1792).
[280] Louis-Alexandre, duc de La Roche-Guyon et de La
Rochefoucauld d'Enville. Né en 1743, il suivit d'abord la
carrière des armes; membre de l'assemblée des notables, et
député de la noblesse aux états généraux, il était favorable
aux idées nouvelles et vota les principales réformes de
l'Assemblée. Président du département de Paris en 1791, il
donna sa démission après le 20 juin 1792 et quitta Paris,
mais reconnu à Gisors il fut massacré à coups de pierres.
[281] Jérôme Pétion de Villeneuve naquit à Chartres en 1753.
Il était avocat dans cette ville lorsqu'il fut élu député du
tiers aux états généraux. Il acquit rapidement une grande
influence dans l'Assemblée et dans les clubs. Il fut élu
président en novembre 1790. En juin 1791 il fut désigné pour
aller chercher le roi à Varennes, et le 14 novembre suivant
il fut nommé maire de Paris. Député de Chartres à la
Convention, il fut élu président et se rallia aux girondins.
Il vota la mort du roi. Proscrit au 31 mai il réussit à
s'évader, se réfugia à Caen et essaya d'organiser la
résistance dans l'Ouest. Après la déroute de Vernon (juillet
1793) il disparut de la scène et erra près d'une année dans
le Midi. Il fut trouvé mort dans un champ près de
Saint-Émilion (Gironde), juin 1794.