Après quelques débats, l'arrêté proposé par l'abbé Sabatier prévalut,

en ces termes:

«La cour, considérant l'illégalité de ce qui vient de se passer à la

séance royale, dans laquelle les voix n'ont point été comptées en la

manière prescrite par les ordonnances, en sorte que la délibération

n'a pas été complète,--déclare qu'elle n'entend prendre aucune part à

la transcription ordonnée être faite sur les registres, de l'édit

portant établissement d'emprunts graduels et successifs pour les

années 1788, 1789, 1790, 1791 et 1792, et sur le surplus, a continué

la délibération au premier jour.»

* * * * *

On leva la séance à huit heures du soir. M. le duc d'Orléans avait

remporté tout l'honneur de cette journée, et il faut reconnaître que

tout avait été concerté et conduit avec une grande habileté par lui et

par ses amis.

Le ministère, qui n'avait su employer que de petits moyens pour

soutenir l'autorité royale déjà si chancelante, se trouva déjoué par

la protestation de M. le duc d'Orléans, et par l'arrêté, qui, en

mettant au grand jour la ruse que le gouvernement avait voulu

employer, constata sa faiblesse.

Pendant que tout réussissait ainsi à M. le duc d'Orléans dans

l'intérieur du palais de justice, des agents apostés au dehors

publiaient les événements de la séance, et proclamaient le nom du

prince du sang qui s'était montré si bon citoyen. Le peuple assiégeait

en foule les avenues du Palais, et on n'entendait parler que du

courage et des succès de M. le duc d'Orléans. Quand il parut, pour

monter dans sa voiture, les flots de ce peuple léger l'y portèrent en

le comblant des acclamations les plus flatteuses. Le libérateur de la

patrie n'aurait pas obtenu un plus beau triomphe. Celui qu'on

accablait, il y avait peu de jours, de sarcasmes était aujourd'hui

couvert de bénédictions. Tels sont les jugements de cette foule qu'on

prétend honorer du nom de peuple.

Malheureusement, il ne fallait pas à M. le duc d'Orléans un encens

plus pur; celui-là seul était à sa portée; comme il n'aurait pas été

capable de faire à l'opinion publique de vrais sacrifices, il ne

l'était pas non plus, de discerner le prix que l'on doit attacher à

cette opinion, quand elle est ennoblie par ceux qui la proclament.

Les cris de joie d'une populace ignorante flattaient sa passion contre

la cour, et le fortifiaient dans son mépris pour l'opinion, en lui

montrant à quel facile prix on pouvait la conquérir.

L'archevêque de Toulouse et M. le garde des sceaux, indignés de voir

que leurs stratagèmes étaient devenus des pièges contre eux, réunirent

tous leurs efforts pour exciter la colère du roi, et lui

représentèrent la non exécution de leurs mesures comme un malheur

public. «Un prince du sang, dirent-ils, qui aurait dû être le soutien

du trône, et qui avait osé en saper les fondements, jusqu'au point de

supposer des limites à l'autorité du roi, et de le dire en sa

présence! Des juges assez téméraires pour accuser de prévarication les

ministres, c'est-à-dire les dépositaires de la confiance du maître,

les agents de sa volonté! Un tel excès d'audace méritait punition.

L'exil de l'un, la détention des autres, étaient des exemples

nécessaires pour arrêter de pareils scandales.»

C'est par de tels discours, que ce faible ministère entraîna le roi

dans des mesures, qui, ayant le caractère de l'humeur, ne pouvaient

que faire envier à tous les ambitieux du même ordre, l'éclat d'une

légère persécution. Les ministres de Louis XVI ignoraient que le

pouvoir arbitraire n'a pas le droit de punir avec modération ceux qui

lui résistent, et qu'il est condamné par sa nature à tolérer, ou à

écraser ses ennemis.

Le premier parti eût été plus conforme au caractère du roi; le second

eût bien tenté ses ministres, mais pour le prendre, ils ne se

sentaient pas assez forts, ni auprès du roi, ni devant la nation. Ils

crurent faire beaucoup, en conseillant l'exil de M. le duc d'Orléans,

et en proposant de faire enlever les conseillers Fréteau et Sabatier.

On conduisit le premier à la citadelle de Doullens, et le second au

château du mont Saint-Michel, espèce de tour isolée sur un rocher que

battent les flots de la mer.

C'est le baron de Breteuil, ministre de Paris, qui alla le 20

novembre, à six heures du soir, signifier à M. le duc d'Orléans

l'ordre de son exil. Ce ministre était chargé spécialement de la

distribution des lettres de cachet, lorsqu'elles étaient dirigées

contre un des ministres ses confrères, ou contre un prince du sang. Il

était d'usage que le ministre allât lui-même leur en donner

connaissance, et cette mission lui attirait parfois des réceptions qui

se ressentaient de l'humeur des disgrâciés. Ici, la position était

d'autant plus délicate, que le baron de Breteuil tenait sa fortune de

la protection de la maison d'Orléans. Son oncle, l'abbé de

Breteuil[258], avait été chancelier du dernier duc d'Orléans, qui

l'avait comblé de richesses et de bontés, et avait ouvert au neveu la

carrière des grâces et des emplois supérieurs. La lettre du roi qu'il

remit à M. le duc d'Orléans, contenait l'ordre d'aller coucher ce

jour-là même à son château du Raincy[259], pour se rendre le jour

suivant à celui de Villers-Cotterets[260], qui en est distant

d'environ dix-huit lieues. Le prince reçut cette injonction avec

humeur, et se plut à la faire sentir au porteur de l'ordre. Après

avoir donné une heure à quelques dispositions, il demanda ses chevaux

et monta en voiture. Le baron qui, suivant ses instructions, devait

l'accompagner, se préparait à monter auprès de lui, quand le prince

l'arrêta en lui disant: «Que faites-vous?» Le baron montra ses ordres.

«Eh bien, répondit le prince, montez derrière», et il partit. Le

baron, sans s'affecter de ce _léger nuage_ (c'est l'expression dont il

se servait quand il racontait ce petit incident), monta dans sa propre

voiture, et suivit comme il put.

[258] L'abbé Théodose de Breteuil, né en 1710, prieur de

Saint-Martin-des-champs, à Paris, chancelier du duc

d'Orléans. Il mourut en 1781.

[259] Le Raincy, près de Bondy, à 12 kilomètres de Paris,

avait d'abord été une abbaye. Au XVIIe siècle, Jacques

Bordier la remplaça par un magnifique château, qui appartint

ensuite à la princesse Palatine. Il devint, en 1750, la

propriété du duc d'Orléans. Il fut saccagé pendant la

Révolution, et entièrement détruit en 1848.

[260] Villers-Cotterets, chef-lieu de canton de l'Aisne. Au

XIIIe siècle, Charles de Valois y possédait un château, qui

fut détruit pendant la guerre de Cent ans. François Ier en

fit construire un autre, à côté de l'ancien, qui devint une

des résidences favorites de la cour. Il fut acquis au XVIIe

siècle par la famille d'Orléans. Le château sert aujourd'hui

de dépôt de mendicité.

La nouvelle de l'exil de M. le duc d'Orléans se répandit bientôt dans

Paris. Le jardin du Palais-Royal, toutes les rues et les places

adjacentes, étaient inondés de peuple et retentissaient des cris de:

«_Vive Monsieur le duc d'Orléans!_»

Le 21 au matin, les chambres du parlement se rassemblent, et arrêtent

d'envoyer au roi le premier président pour lui demander de _rapprocher

de sa personne le prince auguste qu'il en avait éloigné, et de rendre

à la compagnie deux membres dont le zèle seul avait dicté les

opinions_. A midi le parlement est mandé à Versailles, et le roi fait

biffer de ses registres l'arrêté pris le 19 précédent. Le discours

qu'il tint à cette occasion mérite d'être conservé:

«Je vous ai, leur dit-il, ordonné de m'apporter la minute de

l'arrêté que vous avez pris lundi dernier, après ma sortie

du parlement. Je ne dois pas le laisser subsister sur vos

registres et je vous défends de le remplacer d'aucune autre

manière.

«Comment mon parlement peut-il dire qu'il n'a pris aucune

part à l'enregistrement des édits, que je n'ai prononcé

qu'après avoir entendu pendant sept heures, les avis et les

opinions en détail, de ceux de ses membres qui ont voulu les

donner, et lorsqu'il est constant, pour tous comme pour moi,

que la majorité des suffrages était acquise à

l'enregistrement de mon édit, en y joignant des

supplications pour hâter la réunion des états généraux de

mon royaume. J'ai déjà dit que je les convoquerais avant

1792, c'est-à-dire, au plus tard, avant la fin de 1791. Ma

parole est sacrée.

«Je m'étais rapproché de vous avec confiance, dans cette

forme antique, si souvent réclamée par mon parlement auprès

des rois mes prédécesseurs; et c'est au moment où j'ai bien

voulu tenir mon conseil au milieu de vous, sur un objet de

mon administration, que vous essayez de vous transformer en

un tribunal ordinaire, et de déclarer illégal le résultat de

ce conseil, en invoquant des ordonnances et des règles qui

ne concernent que des tribunaux dans l'exercice de leurs

fonctions.

«Les réclamations de mes parlements ne doivent me parvenir

que par des représentations ou des remontrances

respectueuses. Je désapprouverai toujours les arrêtés, qui

constatent leur opposition à ma volonté, sans exprimer les

motifs de leurs résolutions.»

Après le discours du roi, remarquable par les principes qu'il pose et

par la promesse formelle des états généraux qu'il contient, le premier

président[261] obtint la permission de faire entendre les

représentations arrêtées le matin même sur l'exil de M. le duc

d'Orléans, et sur la détention des deux conseillers.

[261] Le premier président d'Aligre.

Le roi y répondit ce peu de mots: «Lorsque j'éloigne de ma personne un

prince de mon sang, mon parlement doit croire que j'ai de fortes

raisons de le faire. J'ai puni deux magistrats dont j'ai _dû_ être

mécontent.»

On s'attendait à une réponse aussi sèche; elle n'empêcha point le

parlement de revenir à la charge. Son exemple fut imité par tout ce

qui avait le droit d'élever la voix, et de faire arriver des

représentations jusqu'au pied du trône. Tous les parlements firent à

l'envi des remontrances; tous redemandaient le prince et les deux

magistrats. Les princes et les pairs reçurent la défense d'assister

aux séances du parlement qui étaient presque continuelles, et qui

fixaient l'attention du public. L'expérience avait appris que

l'importunité n'était pas un moyen sans efficacité près d'un

gouvernement faible.

Dans la séance du 22 novembre, le parlement avait aussi arrêté

d'envoyer le greffier Isabeau pour complimenter Madame la duchesse

d'Orléans, et lui témoigner l'intérêt qu'il prenait à l'exil de son

mari. Cette princesse était déjà partie pour Villers-Cotterets. Arrivé

au lieu de son exil, M. le duc d'Orléans s'était empressé de prier le

parlement de Paris de ne pas s'occuper de lui. Il savait bien qu'en

affectant de réclamer ce silence sur lui-même, il n'attacherait que

plus fortement le parti populaire à sa cause, et il était sûr que le

zèle du parlement pour ses intérêts ne se ralentirait point. Mais il

ne fallait pas qu'on attribuât à ses instigations les instances de

cette cour, sans quoi elles auraient été plus propres à aigrir le roi

qu'à l'apaiser. Celui-ci ne pouvait, sans compromettre son autorité,

revenir si promptement sur les punitions qu'il avait imposées.

Les pairs se soumettaient avec peine à la défense qui leur avait été

faite de se rendre au parlement. Ils se réunirent secrètement à

l'hôtel de Luynes, pour préparer une réclamation en faveur du prince

exilé. De semblables demandes, comme je l'ai dit, arrivaient de toutes

parts. Et cependant, M. le duc d'Orléans méritait bien peu l'intérêt

qu'il inspirait. Médiocrement touché de l'éclat de son rôle, il se

plaignait avec amertume des privations qu'il lui imposait. Jamais

privations plus légères n'avaient été supportées avec moins de

patience et moins de courage. Si les Parisiens avaient pu lire au fond

du coeur de leur nouvelle idole, ils auraient été étrangement surpris

de récompenser aussi peu de dévouement par autant d'hommages.

Les ordres du roi avaient prescrit à M. le duc d'Orléans de ne

recevoir dans son exil d'autres visites que celles de sa famille, et

des personnes attachées à son service. On avait voulu éviter le

concours immense de visiteurs, qui se serait immanquablement formé

autour de l'exilé pour honorer sa retraite, et surtout pour braver le

mécontentement qu'il avait encouru. Cependant Villers-Cotterets

n'était rien moins qu'une solitude. Tous les proches du prince, parmi

lesquels il ne faut pas oublier la généreuse madame de Lamballe,

s'étaient fait un devoir de se rendre auprès de lui; ses enfants

étaient venus le joindre. Son service et celui de madame la duchesse

d'Orléans formaient une société nombreuse. A cette époque de sa vie,

il était intimement lié avec madame de Buffon[262], jeune et jolie

personne à laquelle son désintéressement et son extrême dévouement ont

mérité l'indulgence de tous ceux qui l'ont connue. Une fois par

semaine, elle se rendait à Nanteuil[263], petite ville située à égale

distance de Villers-Cotterets et de Paris; c'est là que M. le duc

d'Orléans allait la voir.

[262] Mademoiselle de Cépoy, mariée, en 1784, à Louis-Marie,

comte de Buffon, fils de l'illustre savant, colonel de

cavalerie, qui fut décapité en 1794. Les relations survenues

entre le duc d'Orléans et madame de Buffon déterminèrent

entre celle-ci et son mari une séparation (1789) qui fut

convertie en divorce (1793).

[263] Nanteuil, chef-lieu de canton de l'Oise, 1600

habitants, à 20 kilomètres de Senlis.

Avec ces ressources, dans une habitation magnifique, au milieu de

toutes les distractions que procure une immense fortune, il n'aurait

fallu qu'une modération bien ordinaire pour se trouver heureux.

Cependant sa position lui semblait insupportable, et il est impossible

de méconnaître qu'à cette époque, une vengeance aveugle devint la

passion dominante de son coeur. C'est là le secret de la seconde partie

de sa vie.

Tandis que les idées de vengeance fermentaient dans sa tête, il

s'occupait néanmoins, avec ardeur, d'obtenir par tout moyen sa

liberté. Les Parisiens qui voulaient justifier leurs transports,

racontaient qu'il avait rejeté des moyens de rapprochement et de

réconciliation offerts par M. l'archevêque de Toulouse. Suivant eux,

M. le duc d'Orléans avait refusé de rentrer en grâce avant que les

deux conseillers fussent rappelés, et aussi avant qu'on leur eût fait

connaître positivement à tous les trois, le motif de la sévérité

employée envers eux.

Ces bruits étaient accrédités par ceux qui tenaient de près au

Palais-Royal, où l'on se gardait bien de parler des démarches que M.

le prince de Condé et M. le duc de Bourbon[264] avaient faites sans

succès en sa faveur. Le roi avait reçu ces princes avec bonté. Il

n'avait point désapprouvé l'intérêt qu'ils avaient montré pour M. le

duc d'Orléans, mais pressé par eux de s'expliquer sur le terme de

l'exil, il s'était contenté de répondre: «_Croyez que je suis bon

parent._»

[264] Louis-Henry-Joseph, duc de Bourbon, naquit le 13 août

1776. Il était le fils du prince de Condé. Il n'eut aucun

rôle dans les affaires publiques sous le règne de Louis XVI.

Il émigra dès le début de la Révolution, et commanda un corps

de l'armée de Condé. Il se retira ensuite en Angleterre.

Pendant les Cent jours, il essaya, sans grand succès, de

soulever la Vendée. Il fut nommé, sous Louis XVIII, grand

maître de la maison du roi. Il mit fin à ses jours le 27 août

1830 à Chantilly. Il avait épousé sa cousine, la princesse

Louise d'Orléans et était le père de l'infortuné duc

d'Enghien.

Les mêmes nouvellistes, heureux en inventions comme en réticences,

s'abstenaient aussi de parler des lettres par lesquelles M. le duc

d'Orléans avait directement sollicité sa grâce. Dans ces lettres, il

n'avait pas rougi de mettre en avant des motifs sûrement beaucoup plus

humiliants que la prière. Ce n'était pas sur la légitimité de sa

conduite, ni même sur la pureté de ses intentions, qu'il appuyait sa

demande. Pour fléchir le roi, il avait été chercher les plus étranges

moyens. Ainsi, il faisait valoir la nécessité de reprendre et de

surveiller des travaux commencés au Palais-Royal, dont la suspension

portait le plus notable préjudice à ses affaires; il parlait aussi de

l'abandon dans lequel elles étaient par la maladie de M. de Limon, son

intendant des finances. Pour essayer de tout, il parlait de sa santé

et de celle de madame la duchesse d'Orléans, disant qu'ils ne

pouvaient se passer l'un et l'autre de retourner à Paris. Enfin, il

faisait valoir la retraite de son chancelier Ducrest comme un

sacrifice expiatoire qui devait être récompensé par un retour de

faveur, ou du moins par un oubli généreux des torts dont ce «favori

imprudent avait pu le rendre coupable».

Il était vrai que M. Ducrest venait de donner sa démission, et on

faisait circuler dans le public la lettre qui l'avait accompagnée.

Suivant cette lettre, la démission était purement volontaire; le

serviteur fidèle s'était aperçu qu'il nuisait à son maître, et son

attachement pour lui, lui prescrivait de s'éloigner. Trop de haine

avait poursuivi en lui l'auteur des mémoires remis au roi par M. le

duc d'Orléans, pour qu'il pût espérer faire quelque bien. Il se

flattait que la vengeance de ses ennemis satisfaite ne chercherait

plus d'autre victime. Tout cela était entremêlé de phrases sur le

succès de son administration. Ni la démission du chancelier Ducrest,

ni sa lettre, ni celle de M. le duc d'Orléans, n'avaient touché le

coeur du roi, et la sévérité prévalait encore dans ses résolutions. M.

le duc d'Orléans n'obtint même aucune réponse par écrit; seulement, M.

le comte de Montmorin, ministre des affaires étrangères, fut chargé de

le voir, de l'exhorter à la patience, et de lui dire que le roi ne lui

écrivait point pour s'épargner à lui-même le chagrin de le refuser.

Le parlement, où les princes et les pairs avaient enfin obtenu la

permission de reparaître, ne cessait d'insister en faveur des deux

conseillers et du prince exilés. Tout le mois de décembre s'était

passé à attendre, à solliciter des réponses du gouvernement. M. le

prince de Condé et M. le duc de Bourbon se faisaient remarquer par

leur assiduité aux séances du parlement; et, s'ils paraissaient sur

quelques points d'accord avec le ministère, on ne pouvait leur

reprocher de manquer une occasion de parler en faveur des trois

personnes exilées. Après quelques semaines, les rigueurs cessèrent. Le

roi voulut se confier à la douceur, et il se plut à accorder à madame

la duchesse d'Orléans ce qu'il avait refusé aux instances du

parlement.

M. l'archevêque de Sens (M. de Brienne avait échangé l'archevêché de

Toulouse pour celui de Sens) croyant par cette concession avoir obtenu

quelques moments de repos, préparait avec le garde des sceaux une

nouvelle organisation judiciaire, qui, au moment où elle serait

décrétée, devait suspendre les fonctions de toutes les cours

souveraines du royaume. La sanction devait être donnée à ce nouveau

projet dans une assemblée réunie sous le nom de cour plénière. On

devait y faire enregistrer les édits que le ministre avait proposés au

parlement. Mais M. de Brienne n'avait ni la trempe d'esprit ni le

caractère que demandaient des projets aussi vastes et des

circonstances aussi graves[265].

[265] Brienne entreprit de détruire les parlements. Le 8 mai

1788, le roi manda le parlement à Versailles, et le garde des

sceaux Lamoignon donna lecture des six édits suivants: Le

premier instituait sous le titre de _grands bailliages_, de

nouvelles cours de justice auxquelles étaient attribuées

toutes les affaires civiles et criminelles au-dessous de

vingt mille livres. Les parlements ne connaissaient plus que

des affaires au-dessus de ce chiffre, et celles concernant

les ecclésiastiques et les nobles. Le deuxième édit réduisait

considérablement le nombre des conseillers des parlements. Le

troisième supprimait tous les tribunaux d'exception. Le

quatrième abolissait la question préalable. Le cinquième, et

le plus important, instituait une cour plénière, chargée de

vérifier et d'enregistrer les lois pour toute l'étendue du

royaume. Cette cour était composée du chancelier ou du garde

des sceaux, de la grand'chambre du parlement de Paris, des

princes du sang, des pairs, des grands officiers de la

couronne, de divers dignitaires de l'Église et de l'armée,

d'un certain nombre de membres choisis dans le conseil d'État

et les parlements de province. La cour avait le droit de

remontrance, mais le roi se réservait celui d'y dicter ses

ordres en lit de justice. Enfin le sixième édit frappait

d'interdiction tous les parlements existant, et leur

défendait de se réunir pour aucune affaire publique ou

privée.

Les dispositions que l'on voyait prendre par le ministère et le

silence mystérieux qu'il gardait, donnaient des inquiétudes vives à

toute la magistrature. On fit des tentatives de tout genre pour

découvrir les projets du gouvernement. On y parvint. MM. d'Espresménil

et Goislard[266] obtinrent une copie des édits et des pièces qui s'y

rattachaient. On les fit imprimer et distribuer, sans que le ministère

eût même connaissance de la découverte qui venait d'être faite. Dans

une assemblée des chambres convoquée immédiatement, et à laquelle M.

le duc d'Orléans ne se trouvait pas, après que tous les pairs et les

membres du parlement eurent fait serment de ne reconnaître pour cour

des pairs que celle qui était présente, et de repousser au péril de

leur vie toutes les propositions qui pourraient tendre à retarder la

convocation des états généraux, on déclara que, si des violences

mettaient la cour dans l'impossibilité de veiller par elle-même aux

principes constitutifs de la monarchie française, elle en remettait le

dépôt entre les mains du roi, des princes de son sang et des états

généraux.

[266] M. Goislard de Monsabert, jeune conseiller au

parlement.

Le ministère, informé de ce qui se passait, se décida à faire arrêter

les magistrats que l'on supposait avoir découvert et publié ses

projets. M. d'Espresminil et M. Goislard se réfugient au parlement. Un

détachement de la force armée qui était à Paris les suit. Après

quelques heures, ils se remettent d'eux-mêmes entre les mains de M.

d'Agoult[267] qui commandait cette expédition, et qui avait déclaré

qu'il les enlèverait par la force, s'ils ne le suivaient pas. On

conduisit M. d'Espresménil aux îles Sainte-Marguerite. Je dois faire

observer, pour l'histoire des bizarreries de l'esprit humain dont il

est toujours bon de tenir note, que c'est ce même d'Espresménil, comme

dans l'assemblée du clergé tenue à cette époque, c'est M. de Thémines,

évêque de Blois, qui, l'un et l'autre alors chefs d'opposition contre

la cour, partisans décidés des états généraux, se firent remarquer,

pendant toute la durée de l'Assemblée constituante, par des

sentiments, par des opinions, par des intrigues dirigés contre le

nouvel ordre de choses qu'ils avaient provoqué.

[267] Vincent d'Agoult, officier attaché à la maison de

Condé. Il se démit de cette charge à la suite d'un duel

retentissant qu'il eut avec le prince de Condé. Il était

aide-major aux gardes françaises lorsqu'il fut chargé de

l'arrestation des deux conseillers.

M. l'archevêque de Sens, après avoir essayé pendant, vingt-quatre

heures d'une espèce de banqueroute, pendant quelques jours d'une

certaine sévérité contre les parlements, renonça à tous ses plans, et,

pour gagner du temps, promit les états généraux; mais il n'en gagna

point, et il dut se retirer, laissant la cour affaiblie, l'opinion

publique avertie de sa force, et, pour tout dire en un mot, la

révolution commencée.

M. le duc d'Orléans n'eut aucune influence sur les derniers mouvements

du parlement, et on prononça à peine son nom jusqu'à la réunion des

états généraux. Aussi ne m'arrêterai-je pas aux événements qui

marquèrent cette époque importante.

Mémoires du prince de Talleyrand, Volume 1 · 第 17 / 36 段