Il est également nécessaire de remarquer que les lits de justice

étaient une corruption de l'ancien usage de France, suivant lequel les

rois avaient autrefois rendu la justice en personne, dans le sein du

parlement, et au milieu des princes de leur sang et des pairs de leur

royaume. Dans ces séances royales, tous les juges opinaient; le roi

n'y avait que sa voix et prononçait à la pluralité. Mais sa présence

au jugement des causes privées donnait un poids de faveur à l'avis

qu'il adoptait; c'était là le plus grand défaut de cet exercice,

d'ailleurs si respectable, des fonctions de la royauté. On avait

compris plus tard que si la justice est la dette des rois, cette dette

est mieux acquittée quand ils ne l'acquittent pas eux-mêmes. Ainsi le

roi n'assistait plus au jugement des causes, mais il avait retenu son

droit de séance au milieu des juges. Il n'en usait ordinairement que

pour venir leur enjoindre l'enregistrement de quelques lois, et

étouffer leur résistance: c'était là ce qu'on nommait un lit de

justice; et il en résultait que, même en matière d'impôts et

d'emprunts, le roi était seul et absolu législateur; car le concours

des parlements pouvait toujours être réduit à un acte purement passif;

et de fait, ils n'avaient aucune part à des lois qu'ils n'avaient ni

le droit de proposer, ni celui d'empêcher.

Le seul contrepoids du pouvoir royal consistait dans les moeurs

nationales, et dans l'opinion, qui donne de la force aux lois dans les

pays bien constitués, et qui, dans les pays purement despotiques,

supplée au silence des institutions. Cette force insaisissable avait

surtout une grande réalité en matière d'emprunt; car le gouvernement a

beau appeler les capitaux, c'est la confiance seule, et la confiance

fondée, qui les apporte. L'archevêque de Toulouse, ministre des

finances, reconnaissait cette vérité; le besoin de plus de quatre

cents millions à répartir sur les cinq années qui devaient suivre, lui

était chaque jour plus démontré. Il comprenait, en même temps, que si

son emprunt n'était enregistré que par contrainte, il s'annoncerait

sous des auspices trop défavorables et ne serait jamais rempli. Les

lits de justice étaient devenus odieux. Il ne pouvait compter sur un

consentement libre; il craignait les suites d'un consentement trop

ouvertement forcé. Il sentait le besoin de faire agir l'autorité et en

même temps celui de dissimuler son action. Il imagina donc de faire

tenir par le roi une séance au parlement de Paris; séance qui serait

un composé de lit de justice et des anciennes séances royales. De

celles-ci il emprunta le nom, qui n'était pas décrié, et le droit de

suffrage, qui permettait à chaque membre du parlement de donner son

avis et d'en développer les motifs. Des lits de justice, il retint la

partie essentielle, le droit de commander l'enregistrement, sans égard

à la pluralité des voix et au voeu de la majorité.

Le 19 novembre 1787, le roi se rendit à neuf heures du matin au

parlement. M. le duc d'Orléans s'y trouvait, ainsi que les autres

princes du sang, à l'exception de M. le prince de Condé qui était

alors occupé à tenir les états de Bourgogne. Le roi apportait avec lui

deux édits, dont l'un portait création de l'emprunt de quatre cents

millions et formait l'objet principal de la séance, tandis que le

second sur l'état civil des non catholiques, n'avait été imaginé que

pour jeter sur l'édit bursal quelques reflets de faveur.

Le roi ouvrit la séance par un discours divisé en deux parties: dans

la première, il annonçait qu'il était venu consulter son parlement de

Paris sur deux grands actes d'administration et de législation. Il en

développait très peu les motifs, laissant, suivant l'usage, à son

garde des sceaux le soin des détails et des explications. Dans la

seconde partie, il prit occasion de répondre aux remontrances que le

parlement de Paris lui avait adressées en faveur du parlement de

Bordeaux, puni par une translation à Libourne pour avoir élevé des

difficultés relativement à l'enregistrement d'une loi sur les

assemblées provinciales. Le roi, dans cette partie de son discours,

essaya d'employer quelques accents de force, qui, étant empruntés, et

n'étant pas même soutenus pendant le peu de temps qu'il parla, ne

servirent qu'à faire apercevoir, par les inégalités de sa voix, les

hésitations de son caractère.

Le garde des sceaux[250] parla ensuite; son discours embrassait un

vaste plan; il commençait par aborder directement la demande, faite

par le parlement, d'une convocation immédiate des états généraux. Sans

un refus positif, il semblait opposer à cette demande des maximes sur

le pouvoir absolu du roi, qui la repoussaient et la faisaient dépendre

entièrement de sa volonté. Son système constitutionnel était puisé

dans les doctrines les plus absolues qu'aient jamais professées des

ministres français, à aucune époque de notre histoire.

[250] Le garde des sceaux était alors Chrétien-François,

marquis de Lamoignon, cousin de l'illustre Malesherbes.

Conseiller au parlement de Paris, puis premier président de

cette cour, il fut exilé en 1772, fut nommé garde des sceaux

en 1787 en remplacement de Miromesnil, rédigea et présenta au

parlement les édits du timbre et de la subvention

territoriale. Il donna sa démission en 1788 et mourut l'année

suivante. Son fils fut pair de France sous la Restauration.

Avec lui s'éteignit la famille des Lamoignon.

De ces principes qu'il donnait comme réponse péremptoire aux demandes

et aux arrêtés des parlements, le garde des sceaux passait à l'examen

des lois proposées. Il faisait valoir les améliorations déjà

ordonnées par le roi, ses mesures d'économies, les retranchements

qu'il aimait à faire porter sur ses jouissances personnelles, plutôt

que sur les établissements consacrés à la défense ou à la splendeur de

l'État. Il présentait comme une oeuvre de génie, la facile conception

d'un emprunt de quatre cents millions qui suffirait tout à la fois

pour éteindre d'autres créances plus onéreuses, pour faire des

améliorations utiles, pour combler le vide des recettes, pour solder

toutes les dépenses prévues et non prévues pendant cinq années, et

mêmes celles d'une guerre pour laquelle on disait avoir des mesures

toutes prêtes, si un tel fléau venait à se déclarer, malgré les justes

espérances qu'avait conçues le roi de l'avoir éloigné pour longtemps,

par la sagesse et la fermeté de ses négociations. (C'est ainsi que le

ministre osait désigner la conduite de la cour de France envers la

Hollande pendant le cours de l'année 1787.)

Ce tableau des bienfaits de l'administration présente amenait enfin le

nouvel édit sur les non catholiques[251]. Le garde des sceaux faisait

remarquer les grands avantages que la population accrue allait

répandre sur l'industrie; les conquêtes de la société enrichie de

nouveaux citoyens; les lois enfin réconciliées avec la nature et les

moeurs. Mais on sentait assez le but de toute cette philanthropie de

circonstance, et personne n'aurait cru irriter le ministre en

ajournant ces bienfaits d'une législation tolérante, pourvu qu'il

votât sans délai pour la sanction de l'emprunt qui devait apporter

quatre cents millions dans le trésor public.

[251] L'édit de 1787 sur les protestants rendit à ceux-ci un

état civil qu'ils avaient perdu depuis la révocation de

l'édit de Nantes. On sait, en effet, que les registres de

l'état civil étaient tenus uniquement par les curés, de sorte

que les catholiques seuls en profitaient. Quant aux

protestants, leurs mariages n'étaient pas reconnus, et leurs

enfants considérés comme illégitimes par la loi.

Après que le garde des sceaux eut fini d'exposer le sujet de la

délibération, elle prit le cours et la forme habituelle des séances du

parlement. On entendit d'abord sur l'édit d'emprunt le rapporteur de

la cour. On appelait ainsi celui des magistrats chargé d'examiner

toutes les lois que le gouvernement envoyait au parlement pour les

enregistrer. Ce magistrat était toujours choisi par le ministère parmi

les plus anciens juges, qui formaient entre eux une section

privilégiée appelée la grand'chambre, à laquelle on parvenait par la

seule durée des services suivant l'ordre de réception. Le titre de

rapporteur de la cour n'était pas une place, mais une commission de

confiance; c'était le chemin de l'ambition et de la fortune; on le

conférait presque toujours à un ecclésiastique, parce que, de tous les

moyens de récompenser et d'enrichir un homme, le plus court et le

moins cher était de lui donner des abbayes. C'est dans ce poste que

l'abbé Terray[252] avait commencé sa réputation et sa fortune; après

lui, on était sorti de la ligne ordinaire en le donnant à M.

d'Ammécourt, protégé de la maison d'Orléans. Sa place lui fut ôtée par

M. de Calonne, qui soupçonna M. d'Ammécourt de desservir le ministre

parce qu'il aspirait au ministère. L'abbé Tandeau succéda à M.

d'Ammécourt; il n'avait pas la facilité étonnante, la grande habitude

des affaires, l'extérieur bien composé de ce magistrat; mais

l'essentiel du rôle était de répéter fidèlement les instructions qu'on

recevait du conseil, de répondre aux questions qui pouvaient être

faites par quelques explications, trop légères pour éclairer

véritablement, mais suffisantes pour apaiser les prétentions du grand

nombre, plus avide d'égards que de lumières. Tel fut en cette occasion

le rapport de l'abbé Tandeau, long et fastidieux commentaire de

l'édit. Il concluait en disant que l'extrême importance d'un tel

emprunt le porterait à demander qu'on nommât une commission pour

examiner l'édit, et en faire le rapport, si la présence de Sa Majesté

ne l'avertissait pas qu'elle était venue au sein de son parlement pour

y chercher un avis définitif.

[252] Joseph Terray, né à Boen (Forez), en 1715. Il fut

d'abord conseiller au parlement, et prit toujours dans les

luttes parlementaires le parti de la cour. Il fut en

récompense nommé rapporteur (1755). Contrôleur général en

1769, il devint tout-puissant à la chute de Choiseul, avec

Maupeou et d'Aiguillon. Exilé par Louis XVI, il mourut en

1778.

Après le discours du rapporteur, la discussion s'ouvrit: chaque membre

à son tour était invité par le premier président à donner son avis. M.

le duc d'Orléans opina en très peu de mots pour rejeter l'édit. C'est

là le premier acte où il se déclara ouvertement contre la cour.

Les orateurs que leur talent et leur caractère faisaient ordinairement

écouter avec le plus d'intérêt, redoublèrent ce jour-là d'efforts pour

se faire remarquer du roi et produire de l'impression sur lui. La

présence de ce monarque n'annonçait rien qui dût intimider le courage

et repousser la vérité; il était censé venir, au sein de sa cour des

pairs, interroger la conscience de ses conseillers naturels. Quel

noble succès pour des magistrats si, par la puissance de la parole,

ils réussissaient à arracher le roi aux séductions de la médiocrité, à

frapper son esprit des lumières de la raison, à émouvoir son coeur par

la peinture des maux que souffrait la France, et qu'elle ne lui

attribuait pas.

M. d'Espresménil[253] aspira surtout à ce dernier succès. Il était

réputé le premier orateur parmi les membres du parlement opposés à la

cour, et il ne trompa pas l'attente de son parti. Dans cette

circonstance éclatante, son discours fut particulièrement un appel aux

sentiments personnels du roi. Il le suppliait de mettre de côté l'avis

de son ministère, les opinions arrêtées d'avance dans son conseil,

pour peser sans prévention les vérités qu'il allait entendre, et se

laisser entraîner par la conviction qu'elles porteraient avec elles.

Il le conjurait de se croire au sein de sa famille, environné de ses

enfants, et de ne pas retenir les mouvements que cette douce situation

devait faire éprouver à son coeur paternel.

[253] Jean-Jacques du Val d'Espresménil, né à Pondichéry, le

30 janvier 1746, était fils de Jacques d'Espresménil,

gouverneur de Madras. Sa mère était fille de l'illustre

Dupleix. Venu en France à cinq ans, le jeune d'Espréménil,

fut reçu conseiller au parlement en 1775; il se mit à la tête

de l'opposition. C'est lui qui provoqua la résistance de ses

collègues aux édits de Brienne qui supprimaient tous les

parlements. Arrêté pour ce fait, il passa quelque temps à

l'île Sainte-Marguerite. Député de la noblesse aux états

généraux, il devint un des plus fermes défenseurs de la

monarchie, et lorsqu'il vit ses efforts impuissants, il

sortit de l'Assemblée pour n'y plus rentrer (1791). Il

faillit être massacré au 10 Août. Emprisonné à l'Abbaye, il

échappa par miracle aux journées de septembre. De nouveau

arrêté peu de mois après, il fut guillotiné en 1794. Sa femme

eut le même sort.

Chacun des orateurs saisissait les points de vue de la question les

plus analogues à ses idées habituelles, et au genre de son talent.

L'austère Robert de Saint-Vincent[254], rapprochant tout ce qui avait

été dit par le garde des sceaux et le rapporteur de la cour, sur la

masse actuelle des charges de l'État et l'insuffisance des revenus,

sur les améliorations éventuelles et un déficit reconnu, sur des

économies futures et une indigence présente, trouvait que l'emprunt

n'avait d'hypothèque qu'un énorme déficit; qu'on ne pouvait sans

stellionat, affecter à une dette nouvelle les anciens impôts déjà

donnés pour gage aux emprunts précédents; et que le parlement

partagerait ce crime s'il invitait les prêteurs à la confiance, en

couvrant du crédit de son enregistrement l'abîme sans fond où ils

viendraient précipiter leurs capitaux.

[254] Robert de Saint-Vincent (1725-1799), issu d'une vieille

famille de magistrats. Conseiller au parlement en 1748, il se

montra toujours hostile à la cour, notamment dans l'affaire

du collier. Il émigra à la Révolution et mourut en 1799.

M. Fréteau, dont l'élocution trop facile était nourrie par une

érudition mal arrangée, étonna le roi et l'assemblée par des

rapprochements que lui fournissait sa mémoire. Il attaqua directement

l'irrégularité de la double position du garde des sceaux, qui,

possesseur encore d'un office de premier président au parlement de

Paris, venait au milieu de cette cour y remplir les fonctions de

ministre, traçant des projets de loi dans le conseil et prétendant

délibérer sur ces mêmes projets dans le parlement, accumulant ainsi la

sanction avec l'initiative, la partialité d'un faiseur de projets avec

l'impassibilité d'un magistrat. Il ne concluait à rien moins qu'à

exclure M. de Lamoignon de la séance, lorsqu'on en viendrait à compter

les opinions. L'abbé Lecoigneux faisait valoir le même motif

d'exclusion contre M. Lambert[255], contrôleur général, qui n'en avait

pas moins pris séance comme conseiller honoraire.

[255] Charles-Guillaume Lambert, né à Paris en 1727.

Conseiller au parlement, conseiller d'État, membre du conseil

des finances, membre de l'assemblée des notables. Contrôleur

général en 1787. Destitué en août 1788, il fut réintégré dans

sa charge en août 1789. Le 19 octobre 1790, l'Assemblée

décréta qu'il avait perdu la confiance de la nation. Il se

retira le 4 décembre suivant. Arrêté en février 1793, il fut

guillotiné peu de jours après.

L'abbé Sabatier que j'ai déjà fait connaître comme l'un des conseils

de M. le duc d'Orléans, flattait le roi par des éloges qui rendait

plus piquante la satire amère qu'il faisait des ministres. Il

insistait sur son projet favori, la convocation des états généraux. Il

appuyait sur l'incapacité des parlements pour engager désormais la foi

publique, et appelait à grands cris les assemblées de la nation pour

qu'elles vinssent ressaisir la conduite de leurs affaires, et mettre

un terme aux déprédations dont elles seules possédaient le remède.

Quelques opinants parlèrent aussi en faveur de l'édit. La cour n'était

pas sans partisans dans cette nombreuse assemblée. Parmi ceux qui se

déclarèrent pour elle, on distingua le duc de Nivernais[256] qui, lors

des affaires de 1771, s'était fait remarquer par sa résistance aux

plans du chancelier Maupeou. Les hommes gardent rarement leur énergie

jusqu'au terme de leur carrière. Les courtisans vieillissent de bonne

heure, et aussi, presque tous les hommes qui vieillissent deviennent

courtisans.

[256] Louis-Jules Mancini-Mazarin, duc de Nivernais, était le

petit-fils du duc de Nevers, lequel était le neveu du

cardinal Mazarin. Né en 1716, il épousa mademoiselle de

Pontchartrain, soeur de M. de Maurepas. Il en eut une fille

qui épousa le comte de Gisors, fils du maréchal de

Belle-Isle, tué à Crevelt, en 1758. Nivernais suivit d'abord

la carrière des armes et fit les campagnes d'Italie (1734),

de Bohême (1742), de Bavière (1745). Il fut ensuite

ambassadeur à Rome, puis à Berlin (1756) et à Londres (1762).

Sous la Révolution il ne voulut pas émigrer; emprisonné

pendant la Terreur, il fut délivré au 9 thermidor et mourut

en 1798.

On consacra sept heures entières à cette discussion que le roi écouta

avec une attention soutenue, et souvent même avec des témoignages

d'intérêts. Il eut surtout à se défendre de l'impression que parurent

lui faire les discours de MM. d'Espresménil, Sabatier et Fréteau.

Mais, à cet égard, on l'avait bien préparé.

Après avoir entendu tous les opinants, le moment était venu de

recueillir les suffrages et de les compter, lorsqu'on vit le garde des

sceaux se lever, s'approcher du roi, prendre ses ordres et revenir à

sa place. Alors le roi prononça ces paroles:

«J'ordonne que l'édit portant..... soit transcrit sur les registres de

mon parlement, pour être exécuté suivant sa forme et teneur.»

C'était maintenant que M. le duc d'Orléans devait se mettre en scène.

Mais pour bien comprendre la démarche qu'on avait préparée pour lui,

il est nécessaire de faire attention aux expressions employées par le

roi. La formule qu'il venait d'employer aurait été la formule

convenable, si la séance avait été réellement une séance royale,

c'est-à-dire si la délibération avait été complétée par l'appel des

suffrages, et si le roi n'avait rien ordonné qu'en conséquence du voeu

connu et constaté de la majorité. Mais c'est précisément ce caractère

essentiel à toute délibération d'une assemblée qui avait manqué à

celle-ci. On avait discuté librement, mais on n'avait pas recueilli

les voix. On croit, à la vérité, que si le ministre, plus courageux et

plus habile, avait osé faire compter les voix, le résultat aurait été

favorable à l'édit. Il est certain que toutes les mesures avaient été

prises pour obtenir une majorité. On avait choisi le moment de l'année

où finissaient strictement les vacances du parlement, qu'une sorte

d'usage bien connu prolongeait bien au delà du terme légal. Un si

grand nombre de membres était absent, que de six présidents, il ne

s'en trouvait que quatre à la séance, tandis que l'archevêque de

Toulouse n'avait pas manqué de prévenir d'avance tous ceux sur

lesquels il comptait. De plus on avait garni l'Assemblée, outre

mesure, de conseillers ordinaires qui n'usaient presque jamais de leur

droit de présence; de maîtres des requêtes dépendants par état, qu'on

avait choisis plus dépendants encore par leur caractère ou par leur

ambition. Malgré tant de précautions prises, on n'avait pas osé faire

un appel à la majorité dont on aurait été cependant si heureux de se

prévaloir, et la séance avait fini par être un vrai lit de justice,

signe infaillible d'épouvante pour les capitaux qu'on voulait attirer.

On ne peut trop remarquer tout ce que cette conduite renferme en même

temps d'imprudence et de timidité.

Les ministres avaient cru remédier à tout, en ne faisant pas prononcer

au roi, dans l'ordre d'enregistrement, les mots caractéristiques d'un

lit de justice: _de mon exprès commandement_. En retranchant ces mots,

ils se flattaient d'en imposer au public, et ils croyaient pouvoir

soutenir que le roi avait tenu une séance royale. C'était donc leur

porter un dernier coup que de leur enlever ce subterfuge; et c'était

là précisément le coup d'éclat que les conseils de M. le duc d'Orléans

lui avaient ménagé. A peine le roi avait-il fini de parler, que M. le

duc d'Orléans se leva et dit: «Si le roi tient une séance au

parlement, les voix doivent être recueillies et comptées; si c'est un

lit de justice, il nous impose silence.» Il s'arrêta alors, et le roi

ne répondant point, il reprit ainsi: «Sire, permettez que je dépose à

vos pieds ma protestation contre l'illégalité de vos ordres.» Il faut

se reporter aux idées qui dominaient alors en France, aux principes

d'autorité qui y étaient en vigueur, pour saisir l'effet que dut

produire le premier exemple d'un prince du sang faisant une

protestation au sein du parlement, et attaquant comme nuls, en

présence du roi lui-même, les ordres qu'il venait de donner.

L'histoire entière de la monarchie n'offrait rien de semblable. On

avait vu des princes du sang résister les armes à la main à la

puissance du roi; on n'en avait point vu essayer de poser des bornes

constitutionnelles à son autorité.

Le roi, surpris et embarrassé, dit avec précipitation: «Cela est

légal.» Et il fit procéder sur-le-champ à la lecture du second édit.

Dès qu'elle fut achevée, il se leva et sortit avec ses deux frères,

après une séance de huit heures et demie qui l'avait vivement agité,

et qui lui laissait de profonds sujets d'inquiétude.

Les princes et pairs, et avec eux, M. le duc d'Orléans se levèrent et

le reconduisirent suivant l'usage, puis rentrèrent aussitôt pour

reprendre la délibération qui recommença avec plus de chaleur. Les

partisans de la cour voulaient rompre la séance et l'ajourner à

huitaine pour donner le temps aux esprits de se calmer. Ils

représentaient que _Messieurs_ (c'était l'expression parlementaire)

étaient épuisés de fatigue et qu'ils avaient besoin de repos.

M. Lepelletier de Saint-Fargeau[257] qui, malgré sa grande jeunesse,

était déjà président à mortier, proposait aussi un ajournement, mais

seulement au lendemain. Cet avis convenait à la faiblesse de son

esprit, et à la pusillanimité de son caractère qui lui firent

constamment ménager tous les partis, jusqu'à ce que le républicanisme

devenu dominant en France fixât ses irrésolutions. Il ne s'attendait

guère alors à mériter un jour comme républicain, les honneurs du

martyre et les couronnes de l'apothéose.

[257] Louis-Michel Lepelletier, comte de Saint-Fargeau,

appartenait à une ancienne famille de robe. Né en 1760, il

fut successivement avocat général, puis président à mortier

au parlement de Paris. Député de la noblesse aux états

généraux, il fut dans les premiers temps un fougueux

défenseur de la monarchie; seul avec le comte de Mirepoix, il

refusa de se réunir au tiers, malgré l'ordre du roi (27 juin

1789). Après le 14 juillet, il changea subitement de drapeau,

et s'enrôla dans le parti révolutionnaire le plus avancé.

Député de l'Yonne à la Convention, il fut un des plus ardents

dans le procès du roi; il réclama sa mise en jugement, vota

la mort, et refusa l'appel au peuple. Le 20 janvier suivant,

il fut assassiné au Palais-Royal par un ancien garde du

corps, nommé Pâris. On lui fit des obsèques solennelles au

Panthéon.

Ce jour-là, il fut vivement combattu par l'abbé Sabatier, qui,

réunissant les deux avis dilatoires, pour les détruire à la fois,

soutint: «Que Messieurs ne devaient avoir faim et soif que de la

justice, et qu'ils devaient lui consacrer le reste du jour présent,

n'étant pas assurés que le lendemain serait à leur disposition.»--En

prononçant ces paroles, il avait voulu donner à son accent quelque

chose de prophétique. L'abbé Sabatier invita ensuite M. le duc

d'Orléans à rédiger sa protestation par écrit, et de peur que la

mémoire du prince ne fût pas fidèle, il retrouva dans la sienne et lui

suggéra les expressions _qu'il croyait lui avoir entendu prononcer_.

Avec cet aide, M. le duc d'Orléans satisfit à ce qu'on exigeait de

lui, et fit écrire sur les registres du parlement, qu'aussitôt après

l'ordre du roi d'enregistrer les édits, il s'était levé et avait fait

la protestation suivante:

«Sire, je supplie Votre Majesté de permettre que je dépose à ses pieds

et dans le sein de la cour, la déclaration que je regarde cet

enregistrement comme illégal, et qu'il serait nécessaire, pour la

décharge des personnes qui sont censées y avoir participé, d'y ajouter

que c'est par exprès commandement du roi.»

Mémoires du prince de Talleyrand, Volume 1 · 第 16 / 36 段