finit par gagner toute la France. Déjà on pouvait entendre dans toutes
les parties du royaume ces bruits sourds et lointains, précurseurs des
explosions volcaniques. Les Français avaient été appelés par le
gouvernement lui-même, à s'occuper de la situation de leurs finances
et à entendre le compte rendu de la fortune de l'État. Une lumière si
nouvelle pour leurs yeux avait causé une sensation vive et de
profondes impressions. Une puissance toute nouvelle s'était créée en
France, celle de l'opinion. Ce n'était pas cette opinion claire et
ferme, privilège des nations qui ont longtemps et paisiblement joui de
leur liberté et de la connaissance de leurs affaires, mais celle d'un
peuple impétueux et inexpérimenté, qui n'en est que plus présomptueux
dans ses jugements et plus tranchant dans ses volontés. C'est cet
instrument formidable, que M. de Calonne osa entreprendre de manier,
et d'adjoindre aux ressorts vieillis du gouvernement. Il assembla les
notables; il les divisa en bureaux dont chacun était présidé par un
prince de la famille royale ou par un prince du sang. La présidence du
troisième bureau échut à M. le duc d'Orléans. Il ne s'y fit remarquer
que par son insouciance et son inapplication. L'assiduité aux séances
aurait exigé pour quelque temps le sacrifice de ses plaisirs ou de ses
habitudes, et il n'était pas capable de le faire. Il commença par
s'absenter des séances qui se tenaient le soir, et il finit par
négliger celles de la matinée auxquelles il ne se rendait que très
tard, et quelquefois point du tout. Il poussa la légèreté jusqu'à
faire, pendant l'une de ces séances, une chasse dans les bois du
Raincy. Le cerf qu'il poursuivait vint se faire prendre dans les
fossés du faubourg Saint-Antoine, sous les yeux et au grand scandale
des Parisiens.
Ses partisans, peu nombreux, croyaient excuser sa conduite en faisant
remarquer que, du moins, il était demeuré étranger aux intrigues qui,
après avoir scandaleusement agité l'assemblée des notables, avaient
fini par anéantir toutes les espérances qu'elle avait permis de
concevoir. Cet éloge négatif était peu flatteur; n'y avait-il que le
rôle d'intrigant qui pût être pris par M. le duc d'Orléans dans cette
occasion mémorable? Il y avait plus d'un siècle et demi que la France
n'avait vu son roi s'entourer d'un conseil si important. Les plus
grands seigneurs, les premiers magistrats, les plus riches
propriétaires de la France étaient réunis pour donner leur opinion sur
les questions principales de l'administration. Il s'agissait d'opposer
aux résistances des parlements l'ascendant d'une opinion plus forte et
plus éclairée; d'attaquer le colosse des privilèges ecclésiastiques;
d'égaler le produit des contributions publiques aux besoins de l'État,
en changeant tout le système d'impôt; d'établir des règles fixes et
depuis longtemps désirées sur le reculement des barrières, sur les
corvées, sur la liberté du commerce des grains, etc. On peut concevoir
que les hommes ou les corps menacés par ces réformes aient mis tout en
oeuvre pour les rendre impossibles, que ces légions d'ambitieux qui se
disputaient les ministères, aient saisi ce vaste champ pour se livrer
de grands combats. Mais qu'un prince du sang, si éloigné d'intérêts de
ce genre, n'ait pas éprouvé la noble tentation d'écraser tous ces
petits intrigants du poids de son indépendance, qu'il ait vu avec
indifférence tous ces commencements de troubles, qu'il ait regardé
tranquillement les dangers du roi, dont on éprouvait, dont on mesurait
si cruellement la faiblesse, je ne puis ni le concevoir ni tenir
compte au prince de cette impassibilité. Elle lui fut amèrement
reprochée par la nation, qui prenait trop d'intérêt à tous ces débats
et qui s'était déjà trop dépouillée de son ancien caractère frivole,
pour excuser un prince du sang royal, affichant avec scandale son
insouciance: aussi les murmures publics ne tardèrent pas à lui
signifier toute la sévérité de ce jugement.
Pour en arrêter l'effet, ses conseils reconnurent la nécessité d'une
démarche éclatante et l'obtinrent de lui: seulement il fallait que
cette démarche fût facile et exigeât peu de suite; il était nécessaire
de proportionner le rôle à celui qui devait le remplir.
M. le duc d'Orléans avait pour chancelier le marquis Ducrest[243], un
de ces aventuriers que le caprice de la fortune jette quelquefois au
sommet de sa roue, et qui s'y croient arrivés par leur seul mérite.
Cet homme était entreprenant par étourderie et confiant jusqu'à
l'imprudence. Il était parvenu à ce poste par le crédit de sa soeur,
madame de Genlis, et il soutenait le poids de sa place avec l'adresse
d'un charlatan, plus qu'avec l'habileté d'un homme d'affaires. Celles
de M. le duc d'Orléans passaient pour être bien ordonnées, ce qui
faisait supposer à M. Ducrest quelque capacité. Tout le monde alors
faisait des projets de finances. M. Ducrest imagina de rédiger un
mémoire sur les finances de l'État, dans lequel il prouvait aisément
qu'elles avaient été jusque-là mal administrées, et il proposait, pour
les rétablir, de suivre les plans qu'il avait mis en pratique dans
l'administration de la fortune de son maître. On convint que M. le duc
d'Orléans remettrait ce mémoire au roi, et il y consentit plus
volontiers qu'à discuter les principes qu'il renfermait. Il suffisait
à ses vues que la démarche eût de la publicité et lui donnât, à peu de
frais, l'apparence du zèle. Cette combinaison eut un commencement de
succès. Le roi reçut le mémoire et n'en laissa pas transpirer le
contenu; c'était servir l'auteur mieux qu'il ne voulait l'être. Piqué
de ce silence, il composa un second mémoire dans lequel, ne
s'attachant plus seulement à critiquer les opérations du ministère, il
attaquait ouvertement la personne des ministres, et surtout celle de
M. l'archevêque de Toulouse. Quant au fond des affaires, il ne s'en
tenait point à la seule restauration des finances; il allait droit à
la source du mal et voulait rendre au roi les coeurs français aliénés
par les fautes du gouvernement. Il proposait, pour remplir ces deux
buts à la fois, d'établir des conseils à la tête de chacune des
parties de l'administration et d'affaiblir par là l'autorité des
ministres. Mais, en même temps, il voulait un chef suprême, un moteur
principal à la tête du conseil, et déclarait avec dévouement qu'il
consentirait à se charger de ce premier rôle, pourvu qu'on lui confiât
un pouvoir sans bornes et appuyé de tous les moyens d'opinion propres
à le fortifier. Il demandait, en conséquence, qu'on rétablît en sa
faveur le titre et les appointements de surintendant des finances,
office qui n'avait pas été conféré depuis la célèbre disgrâce du
surintendant Fouquet sous le règne de Louis XIV.
[243] Charles-Louis, marquis Ducrest, né en 1743. Il était le
frère de madame de Genlis. Il servit d'abord dans la marine,
puis dans l'armée où il fut nommé colonel de grenadiers
(1779). Il fut quelque temps chancelier du duc d'Orléans,
avec qui il se brouilla plus tard. Il émigra en Hollande et
mourut en 1824. Il a laissé quelques ouvrages de politique et
d'économie, et divers traités scientifiques.
L'indulgente facilité de Louis XVI, à qui M. le duc d'Orléans remit
encore ce second mémoire, n'aurait puni que par le mépris, cet excès
d'impertinence. Le hasard en fit justice en le divulguant. On trouva
un exemplaire de ce second mémoire sur la personne du comte de
Kersalaun, gentilhomme breton que le gouverneur avait fait arrêter
pour des affaires relatives à sa province, et le secret ainsi répandu
donna la mesure des talents modestes du chancelier et de la prudence
de son maître.
Cette découverte exposa l'un et l'autre à beaucoup de plaisanteries en
vers et en prose, dont nous ne rapporterons que l'épigramme suivante,
parce qu'elle peut servir à faire connaître les dispositions
dominantes en France, à cette époque de la vie de M. le duc d'Orléans:
Par tes projets bien entendus,
Modeste Ducrest, à t'entendre,
A la reine, au roi, tu vas rendre
Les coeurs français qu'ils ont perdus.
Sans miracle cela peut être;
Hélas! ils n'ont qu'à le vouloir.
Mais, en preuve de ton savoir,
Fais-nous avant aimer ton maître.
Cette première tentative pour reconquérir l'opinion ayant mal réussi
à M. le duc d'Orléans, ses affidés ne se découragèrent pas et se
tinrent seulement pour avertis de mieux concerter à l'avenir leurs
mesures.
Les occasions ne pouvaient être rares lorsque la position des affaires
changeait chaque jour et devenait plus compliquée. La marche des
idées, plus rapide encore que celle des événements, prenait une
prodigieuse accélération.
Au commencement de cette même année, une assemblée de notables avait,
comme je l'ai déjà dit, frappé d'étonnement, et dès le mois de juillet
suivant, le nom des états généraux avait été prononcé dans le sein du
parlement de Paris avec plus d'enthousiasme que de surprise. De toute
part, les cours de justice abdiquaient leurs longues prétentions à
consentir les impôts. Elles refusaient d'en enregistrer les édits, et
renvoyaient les lois bursales au libre consentement des états
généraux. La cour, étonnée de ce langage, voulut intimider les
parlements; elle transféra celui de Paris dans la ville de Troyes; et
pour d'autres difficultés, le parlement de Bordeaux à Libourne[244].
Cette sévérité n'avait pas été longue. L'obstination des magistrats
n'avait pas été inflexible; des moyens termes et des intrigues, dans
lesquelles on voit paraître pour la première fois et dans des rôles
différents M. et madame de Sémonville[245] (alors madame de
Montholon), avaient produit un raccommodement passager; mais ce
n'était qu'une trêve; et lors même que les mesures paraissaient
rétrogrades, l'opinion s'avançait toujours plus menaçante. L'oreille
des ministres semblait familiarisée avec le nom des états généraux;
dans chaque occasion, on prenait de nouveaux engagements; les efforts
du ministère se bornaient à en remettre la convocation à l'année 1792.
Mais il fallait gagner ce terme, et en attendant suppléer à
l'insuffisance des impôts, acquitter des engagements à terme, les uns
échus, les autres à échoir, faire face à des dépenses extraordinaires;
et pour tant de besoins, le ministère n'annonçait d'autre ressource
que celle d'un emprunt ouvert pendant cinq années successives, et dont
le capital devait s'élever à quatre cents millions.
[244] Le parlement de Paris avait été exilé à Troyes, le 15
août 1787, à la suite de la délibération qu'il avait prise,
le 7 août précédent, pour protester contre le lit de justice
où avaient été enregistrés de force les édits sur l'impôt du
timbre et sur la subvention territoriale. Il fut rappelé le
19 août suivant; le ministère s'était décidé à rapporter ces
deux édits. Quant au parlement de Bordeaux, il avait été
exilé à Libourne, à peu près au même moment, pour avoir
protesté contre la création des assemblées provinciales. Il
avait même interdit à l'assemblée du Limousin de se réunir.
[245] Charles-Louis Huguet, marquis de Sémonville, né en
1759, fut reçu conseiller au parlement de Paris en 1778.
Malgré l'opposition qu'il fit à la cour, il garda la faveur
du roi, fut chargé de négocier le rapprochement de Mirabeau,
et plus tard de s'entremettre auprès des girondins. Ministre
à Gênes en 1791. Ministre à Florence en 1793, où Danton
l'envoyait négocier la mise en liberté de la famille royale,
il fut arrêté avec son collègue Maret (le futur duc de
Bassano) et subit trente mois de captivité. Au 18 brumaire,
il fut nommé ministre en Hollande. Sénateur en 1805, il ne
joua aucun rôle politique sous l'empire. Pair de France en
1814, grand référendaire de cette cour. Il resta à l'écart
durant les Cent jours, reprit ses fonctions en 1815 et les
garda jusqu'en 1830. Il fit alors tous ses efforts pour
sauver la monarchie. Toutefois, il conserva sa charge sous le
nouveau gouvernement. Il mourut en 1839. Sémonville avait
épousé mademoiselle de Rostain, veuve en premières noces du
comte de Montholon. Son beau-fils était le général de
Montholon qui accompagna Napoléon à Sainte-Hélène. Une de ses
belles-filles épousa le général Joubert, et en deuxièmes
noces, le maréchal Macdonald.
Afin d'adoucir l'effet de cette demande énorme, d'une part, on parlait
de réformes, d'économies, d'améliorations; de l'autre, on accolait à
l'édit bursal une loi favorable aux non catholiques, loi que le
gouvernement croyait conforme aux idées dominantes et propre à lui
ramener beaucoup de partisans. Jamais il n'en avait eu plus besoin.
L'esprit de critique prévalait de toute part; chacun se piquait d'être
opposant, c'était la disposition générale; elle animait toutes les
corporations, elle prévalait dans tous les écrits; c'était une
émulation universelle à qui attaquerait un ministère que personne
n'osait défendre, et qui peut-être, après tout, n'avait pas de plus
dangereux ennemis que sa propre incapacité. Aussi était-il aisé de
remporter sur lui des victoires, et dans ces combats, quelle qu'en fût
l'issue, d'avoir pour soi la faveur publique.
Les amis de M. le duc d'Orléans le pressèrent d'aspirer à ce succès
facile; il y trouvait à la fois plusieurs intérêts à satisfaire. Il
n'était pas sans quelque ressentiment d'avoir éprouvé un refus, la
dernière fois qu'il avait demandé d'être autorisé à aller en
Angleterre; car les princes du sang ne pouvaient sortir de France sans
la permission du roi. Des raisons politiques, aisées à concevoir,
plaçaient tous les membres de la maison régnante dans une sorte de
dépendance de son chef pour toutes les actions importantes de leur vie
privée. Espèce de sujétion légitime puisqu'elle est utile au bien
public et, en vérité, bien facile à supporter quand autant de
jouissances en sont le dédommagement. M. le duc d'Orléans affectait en
vain d'ignorer la cause du refus qui l'offensait; elle n'échappait
point aux yeux des moins clairvoyants. Des rapports très scandaleux
circulaient en France sur la conduite qu'il avait tenue pendant ses
premiers voyages, et Louis XVI, ami de la décence et des moeurs,
voulait lui épargner une nouvelle occasion d'augmenter ses désordres,
et d'en donner le spectacle aux yeux d'une nation voisine.
Peut-être en refusant M. le duc d'Orléans, avait-on la faiblesse de
redouter l'influence des exemples et des habitudes d'un pays libre?
Crainte puérile à cette époque et injurieuse à la liberté anglaise,
dont il aurait été trop heureux que M. le duc d'Orléans eût pu
contracter le goût et comprendre les principes. Car, là, il aurait
appris à connaître la vraie liberté, et alors il aurait su que chaque
individu a ses devoirs, que les plus éminents dans l'ordre social
doivent l'exemple du respect pour le roi, et que c'est un crime de
sacrifier l'intérêt public à ses propres ressentiments. Ceux de M. le
duc d'Orléans se dirigeaient plus particulièrement contre la reine, et
ils étaient entretenus par une suite toujours croissante de querelles
de société. De part et d'autre, les mots piquants n'étaient point
épargnés, et il ne manquait pas de courtisans pour les transmettre.
D'aussi misérables débats n'ont que trop influé sur le destin de la
malheureuse reine. Pourquoi faut-il que, du haut de ce trône où sa
beauté seule pouvait rivaliser avec sa grandeur, elle ait jamais
consenti à prendre parti dans des querelles qu'elle aurait dû ignorer?
Les souverains sont condamnés à régner sans relâche; qu'ils ne se
permettent jamais d'oublier l'importance de leurs actions privées, car
ils ne peuvent jamais la faire oublier à ceux qui les entourent, et
leur simple négligence enfante des haines, leurs moindres préférences
des jalousies, leurs plus légères offenses des ressentiments
implacables.
M. le duc d'Orléans se vit éloigné chaque jour davantage de cette
société familière, dont la reine avait donné le premier exemple à la
cour de France, et dont le petit Trianon était le rendez-vous
ordinaire. A plusieurs fêtes dans ce jardin délicieux, à celle entre
autres que la reine y donna pour l'archiduc son frère[246], on
n'invita point M. le duc d'Orléans. Il est vrai qu'aucun prince du
sang ne fut plus heureux. Des brouilleries d'un autre genre avaient
écarté de même M. le prince de Condé[247] et sa famille des voyages du
petit Trianon. Aux portes de cette retraite enchantée, la reine
croyait pouvoir déposer les chaînes de sa grandeur. Reine à
Versailles, elle croyait y avoir payé sa dette au rang auguste qu'elle
occupait; particulière à Trianon, elle n'y voulait être que la plus
aimable des femmes et ne connaître que les douceurs de l'intimité. Si
personne n'avait absolument droit à la faveur d'être admis à ces
petits voyages, elle n'en était que plus désirable et plus propre à
exciter l'envie. M. le duc d'Orléans ne put cacher la sienne, même
sous les dehors de l'indifférence. A une de ces fêtes, il concerta
avec quelques femmes de la cour, aussi peu en faveur que lui, les
moyens de se mêler au peuple admis à regarder les illuminations; et
ayant ainsi pénétré dans le jardin, il se vengeait de n'avoir pas été
invité, en se livrant à une moquerie trop vive et à une gaîté trop
bruyante pour que la reine n'en fût pas instruite et vivement blessée.
[246] Fête donnée à Joseph II à Trianon, lors de son voyage
en France, le 13 juin 1777.
[247] Louis-Joseph de Bourbon, prince de Condé, fils du duc
de Bourbon, qui fut premier ministre sous Louis XV, et
quatrième descendant du grand Condé. Né en 1736, il prit une
part active à la guerre de Sept ans, émigra en 1789, et
devint le chef des corps d'émigrés qui prirent dès lors le
nom d'armée de Condé. Il se retira en Angleterre en 1801,
rentra en France à la Restauration, et mourut en 1818. Il
avait épousé la fille du maréchal prince de Soubise.
Ces petites animosités avaient tellement irrité M. le duc d'Orléans,
qu'il n'était pas difficile de le conduire à des mesures d'opposition
plus sérieuses. L'empire seul de la mode aurait suffi pour l'y
décider; il ne fallait que s'abandonner aux flots de l'opinion. Qu'y
avait-il à craindre dans un parti que le plus petit bailliage du
royaume embrassait avec sécurité, dont les courtisans professaient les
principes jusque dans les antichambres du roi? M. le duc d'Orléans
n'avait qu'à se montrer pour être proclamé chef des mécontents dans un
temps où tout le monde l'était ou affectait de l'être. Cette position
était souvent offerte à son imagination par les hommes qui avaient su
gagner sa confiance. Il entre dans mon sujet de les faire connaître,
car que serait l'histoire si elle ne peignait jamais que des surfaces,
sans pénétrer dans l'intérieur des hommes qui ont joué un rôle, et
sans dévoiler les ressorts qui les ont fait mouvoir?
J'ai déjà fait connaître le chancelier Ducrest, qui tenait la première
place dans la maison de M. le duc d'Orléans. M. de Limon[248] avait
sous M. Ducrest la gestion et le titre d'intendant des finances.
C'était un homme d'affaires, adroit outre mesure; il avait été employé
dans celles de _Monsieur_. La succession du dernier duc d'Orléans
venait de s'ouvrir; elle était immense, embrouillée, les cohéritiers
difficiles. M. de Limon parvint à éclairer ce chaos, à rendre le frère
et la soeur[249] contents l'un de l'autre et de lui-même. Par ce
service il s'assura la confiance de M. le duc d'Orléans; il n'était
pas homme à n'en point tirer parti. En suivant les affaires
contentieuses de la succession, il avait fait connaissance avec les
principaux membres du parlement de Paris qui, occupés alors de haute
politique, avaient accueilli volontiers l'intendant d'un prince dont
le nom pouvait donner du poids à leurs opinions. M. de Limon avait
aperçu, de son côté, un espoir de se rendre nécessaire, et il
cultivait avec soin ces nouvelles connaissances, afin que personne ne
pût lui disputer le rôle d'agent intermédiaire entre le prince et le
parlement.
[248] Le marquis Geoffroy de Limon fut contrôleur général du
duc d'Orléans. Profondément dévoué à ce prince, il eut,
durant la Révolution, une attitude assez équivoque. On a même
prétendu qu'il avait voulu faire empoisonner le comte
d'Artois. Après avoir été fervent patriote, il émigra et
devint royaliste exalté. C'est lui qui rédigea le manifeste
de Brunswick. Il mourut en 1799.
[249] Madame la duchesse de Bourbon.
M. de Limon se trouva puissamment aidé par l'abbé Sabatier de Cabre,
un des parlementaires les plus remuants de cette époque. Lié avec
madame de Sillery, l'accès de l'intimité de M. le duc d'Orléans avait
été facile à l'abbé qui se faisait remarquer par une effronterie rare,
une imagination séduisante, un genre d'éloquence abondant, bizarre et
fertile en injures. Il plut à M. le duc d'Orléans, et parvint bientôt
à l'entraîner. Sans estime au parlement, il n'y était pas sans
puissance. On l'y avait accusé d'avoir été l'espion du dernier
ministère; il s'en disculpait en harcelant le nouveau. C'était lui
qui, le 16 juillet 1787, avait invoqué dans l'assemblée des chambres
la convocation des états généraux; et cette nouveauté hardie avait
fort attiré l'attention sur lui. Quel avantage pour un homme de ce
caractère, s'il parvenait à jeter M. le duc d'Orléans dans une suite
d'affaires où son incapacité augmenterait chaque jour sa dépendance!
Il comprit qu'il fallait surtout lui aplanir les difficultés, qu'il ne
fallait pas espérer de vaincre sa légèreté, mais plutôt se réduire à
exiger peu de lui afin de concilier toutes ses faiblesses. Aussi, le
prince n'eut-il qu'à répéter le rôle arrangé par l'abbé Sabatier pour
son entrée sur la scène des affaires. L'emprunt des quatre cents
millions dont j'ai déjà parlé, en devint l'occasion. C'est de là que
date véritablement la part prise par M. le duc d'Orléans dans les
affaires publiques.
Pour bien comprendre cet incident, il est nécessaire de faire
connaître quelques-unes des formes qu'on observait alors en France,
lorsque le gouvernement avait besoin d'emprunter. Les édits qui
créaient les emprunts et qui en déterminaient les conditions, avaient
le caractère de lois, et, comme les autres lois, devaient être
transcrits sur les registres des parlements du royaume. Cette
formalité qui sanctionnait l'engagement de l'État, faisait la sûreté
des prêteurs. Mais pour produire des effets si puissants, suffisait-il
d'une simple forme? L'acte seul d'une transcription matérielle
pouvait-il constituer une obligation publique, et hypothéquer les
revenus de l'État? L'enregistrement des parlements n'était-il donc pas
une approbation des mesures renfermées dans l'édit? Et le droit
d'approuver ne suppose-t-il pas celui de désapprouver?
L'enregistrement n'était-il pas un témoignage du consentement
national; et ce consentement pouvait-il être suffisamment exprimé par
une opération mécanique, aveugle et purement passive? Toutes ces
questions revenaient sans cesse, et toujours éludées, jamais
éclaircies, elles étaient une source intarissable de débats et
d'intrigues. A chaque nouvel emprunt, il fallait lutter contre une
résistance à laquelle les magistrats étaient portés par leur
propension naturelle, car leur puissance étant purement négative, ils
ne pouvaient l'exercer que par des refus. Du reste, ils n'avaient et
ne pouvaient avoir aucune connaissance des besoins de l'État, ni de
ses ressources. Ce n'était donc jamais que par des raisons générales,
qu'on pouvait les convaincre, et pour faire valoir ces raisons
générales il fallait trouver des moyens de persuasion personnels à
chaque magistrat. Ce détail était confié au premier président; et,
lorsqu'il éprouvait trop de difficultés, on disait au roi qu'il
fallait déployer son autorité. C'est alors qu'il convoquait un lit de
justice.
Ce genre d'assemblée dont on ne se forme aucune idée saine d'après le
nom qu'elle porte n'était, en effet, que l'anéantissement du peu de
liberté et de justice qui s'étaient réfugiées sous la résistance des
parlements. Aussi M. de Fontenelle disait avec raison, qu'un _lit de
justice_ était un lit où la justice dormait. Soit que le roi vînt
lui-même siéger au parlement, soit qu'il l'obligeât à se transporter
avec les registres dans son palais, la cérémonie se réduisait à un
discours de réprimande prononcé par le monarque et commenté par le
chancelier. L'avocat général du roi se levait ensuite pour exposer, et
souvent avec blâme, le motif des édits, concluant néanmoins à ce
qu'ils reçussent sans délai le caractère de loi. Car, il est à
remarquer que la présence du roi n'ôtait pas à son avocat général la
liberté d'exprimer sa pensée, mais elle imprimait un mouvement forcé à
ses réquisitoires. Toutes ces harangues finies, le roi ordonnait la
transcription de l'édit sur le registre des lois, et après cet acte
d'autorité auquel les magistrats n'avaient aucun moyen de faire
résistance, il ne leur restait plus que la ressource des remontrances,
espèce d'avertissement tardif qui, ayant une action directe sur
l'opinion publique, embarrassait souvent la marche du gouvernement.