de son caractère qu'il montrait, subit complètement le joug que cette
société lui imposa. Il perdit tous les sentiments naturels au moyen
desquels il aurait pu se reconnaître. Aussi c'est de ce temps, c'est
de cette seconde éducation donnée à l'âge où les hommes sont disciples
de tout ce qui les entoure, que date véritablement la corruption de M.
le duc d'Orléans. Jusque-là il n'avait eu que des dispositions
fâcheuses; alors il se pénétra de maximes apologétiques pernicieuses,
et contracta les habitudes qu'il n'a plus quittées. Si l'on veut
expliquer sa vie entière, il faut remonter à cette époque. En
connaissant le poison dont on l'avait imprégné, on ne sera plus
surpris de ses fatales erreurs. Aussi en faisant connaître la doctrine
de M. de Voyer, j'ai peint le duc d'Orléans tout entier, j'ai révélé
le secret de sa vie, et le mobile de ses actions. Quelque différentes
qu'elles semblent être, le même principe reparaît dans toutes. Jamais
homme ne fut plus complètement esclave de sa croyance. Que de ravages
n'a pas produit dans la génération actuelle des Français, ce système
connu parmi les sectateurs, sous le nom de _désabusement_ qui,
jusqu'au XVIIIe siècle, renfermé dans le coeur de quelques hommes
pervers, attendait cette époque pour oser éclater comme une opinion
que l'on pouvait professer, comme un système de philosophie. Ce
phénomène d'audace mérite d'être noté.
L'histoire du peuple français a trop peu tenu registre des grands
travers de l'esprit humain, comme s'il n'y avait pas un lien
nécessaire entre les erreurs et les crimes. La morale, par exemple,
n'a-t-elle pas tout à gagner, lorsqu'elle peut rapprocher les opinions
de M. le duc d'Orléans, des différents actes de sa vie? Il croyait
qu'il n'y avait de juste que ce qui lui était commode; il ignora
toujours que l'homme dépend pour son bonheur, du bonheur des autres
hommes; il méconnut ce besoin réciproque des services, puissant mobile
de bienveillance générale et particulière. Tous les moyens de plaire
que la nature ne distribue que dans des vues généreuses, il les
soumettait uniquement à des combinaisons personnelles dirigées contre
l'innocence crédule et inexpérimentée. Appelé à une fortune immense,
il ne voyait pas dans le bien qu'il voulait faire aux autres, la
garantie de celui qu'il en recevait; son égoïsme borné ne lui
permettait pas de croire que, dans cet échange, on lui rendrait plus
qu'il ne donnerait. Dans la première jeunesse, quand on calcule les
sentiments, on calcule toujours mal, ou plutôt on ne les calcule que
parce qu'on n'en a pas. Dans le changement continuel de penchants que
le caprice fait éclore, et qui entraîne l'âme, de l'ardeur à
l'indifférence, et de l'indifférence à un autre caprice, il n'y a
point de place pour l'amitié. Aussi M. le duc d'Orléans n'aima-t-il
personne. Quelques jeunes gens faciles, qui prenaient cette
indifférence pour de la douceur, eurent de l'attachement pour lui. Il
en fit des compagnons de plaisirs, des camarades de débauches, mais
jamais les objets d'une affection sentie. Une de ses premières
liaisons fut M. le prince de Lamballe: sa complexion était trop faible
pour qu'il pût résister longtemps au genre de vie de son beau-frère.
On ne croit jamais la mort des jeunes princes naturelle. Celle-ci a
rendu M. le duc d'Orléans si prodigieusement riche, et il a fait un si
mauvais usage de sa fortune, qu'on l'a, dans plusieurs ouvrages,
accusé d'y avoir contribué d'une manière plus directe, que par le
partage de ses débauches. Mais rien ne prouve ce fait. Je dois même
assurer, d'après des informations bien prises, que rien ne donne le
droit de former ce soupçon. C'est bien assez d'avoir à dire que le
prince de Lamballe était la liaison la plus intime de M. le duc
d'Orléans, qu'il a été corrompu par lui, qu'il en est mort et qu'il
n'en a pas obtenu un regret.
Une intimité plus longue ne laissa pas plus de traces dans le coeur de
M. le duc d'Orléans. En 1788, après vingt-cinq ans de liaison, il
montra l'indifférence la plus cruelle lorsqu'il perdit un de ses
principaux habitués, M. le marquis de Conflans[224], homme toujours
remarqué, d'abord par sa beauté, par sa noblesse, par sa taille, par
son adresse, puis par ses défauts quand il était en mauvaise
compagnie, par ses qualités lorsqu'il se trouvait avec des
militaires, par la justesse de son esprit lorsqu'il parlait de choses
sérieuses et, à toutes les époques de sa vie, par la franchise de ses
goûts, de ses sentiments et de ses aversions. M. de Conflans, atteint
d'une maladie qui rendait sa vie languissante, mais qui devait le
faire périr par une explosion subite, ne consentait pas à se croire
malade; il allait dans le monde comme à son ordinaire. Le jour de sa
mort, il devait dîner avec M. le duc d'Orléans et quelques autres
hommes, chez M. de Biron[225] à Montrouge. On l'attendait, M. le duc
d'Orléans plus impatiemment que les autres; parce qu'il voulait aller
au spectacle. A quatre heures, tout le monde était réuni, lorsqu'un
des gens de M. de Conflans accourut annoncer qu'il venait de mourir.
Tous ceux qui étaient dans la chambre, suivant leur plus ou moins de
relations avec M. de Conflans, exprimèrent des regrets. Les seules
paroles que prononça M. le duc d'Orléans furent: «Lauzun, puisque nous
n'attendons plus personne, dînons, afin de pouvoir arriver au
commencement de l'opéra.»
[224] Louis-Gabriel, marquis de Conflans d'Armentières, né en
1735, fils du maréchal de Conflans. Il était maréchal de
camp.
[225] C'est le duc de Lauzun qui avait repris son nom
patronymique, à la mort du maréchal de Biron, son oncle
(1788).
L'étude du coeur humain n'explique pas comment une âme aussi aride a pu
inspirer le sentiment de l'amitié; aussi, je regarde comme une
bizarrerie que M. le duc d'Orléans ait été sincèrement aimé. M. de
Biron, depuis son enfance jusqu'à sa mort, eut pour lui le sentiment
le plus tendre. Ce n'est pas certes à M. le duc d'Orléans qu'on peut
attribuer l'honneur de ce sentiment; c'est à M. de Biron tout seul
qu'il appartient. M. de Biron était courageux, romanesque, généreux,
spirituel. Le rapport des âges, des premiers goûts vifs; dans les
saillies de l'esprit, quelques formes assez analogues, une position
presque également brillante, les avaient liés. Bientôt il fallut du
courage pour aimer M. le duc d'Orléans, de la générosité pour le
défendre. L'exercice de ces deux qualités rendit M. le duc d'Orléans
plus cher à M. de Biron, et son caractère romanesque lui fournit dans
la suite, toutes les chimères, dont son âme élevée eut besoin pour
entretenir ce sentiment. Dans les moments où M. de Biron, condamné par
sa prodigalité à être toujours dérangé, avait des besoins d'argent
pressants, il ne croyait pas que M. le duc d'Orléans, si énormément
riche, pût lui en prêter, puisqu'il ne lui en offrait pas; et c'est
par cette même logique d'illusions qu'il soutenait que M. le duc
d'Orléans, arrivé à sa vie politique, n'avait point de secrètes
pensées, d'intentions personnelles, point de part aux mouvements de la
Révolution, puisque jamais il ne lui avait rien confié à ce sujet.
Je ne parle point des autres liaisons de M. le duc d'Orléans avec M.
le vicomte de Laval[226], M. Sheldon, M. de Liancourt, M. Arthur
Dillon[227], M. de Fitz-James, M. de Saint-Blancard, M. de
Monville[228], etc. Ces liaisons se sont toutes dissipées à
différentes époques. Le plaisir tout seul qui les avait formées, n'est
pas un lien assez fort pour traverser une vie tout entière. Ces
amitiés si passagères conduisent, malgré soi, à dire un mot de cette
foule de maîtresses qui occupèrent une partie de la vie de M. le duc
d'Orléans; elles y ont produit si peu d'événements, cependant, que je
ne me crois pas obligé d'en retrouver la longue liste. Ma tâche ne
sera que trop remplie en disant que tous les goûts, tous les caprices,
toutes les bizarreries dont des sens, d'abord impérieux, ensuite
indigents, ont besoin pour être assouvis ou excités, furent mis en
usage par M. le duc d'Orléans.
[226] Mathieu-Paul-Louis de Montmorency-Laval, connu sous le
nom de vicomte de Laval, né le 5 août 1748. Il était à ce
moment colonel du régiment d'Auvergne, et devint maréchal de
camp en 1788. Il mourut en 1809.
[227] Arthur comte de Dillon, né en Irlande en 1750. Sa
famille était depuis un siècle au service de la France. Il
prit comme colonel une part active à la guerre d'Amérique,
devint maréchal de camp et gouverneur de Tabago. Député de la
Martinique aux états généraux, général en chef de l'armée du
Nord, il fut guillotiné en 1791. Dillon avait épousé la
comtesse de la Touche, cousine de l'impératrice Joséphine.
[228] Le baron Thomas Boissel de Monville, né en 1763 au
château de Monville (Normandie), d'une famille noble de cette
province. Conseiller au parlement en 1785, il fut un des
membres les plus actifs de l'opposition, et embrassa avec
ardeur les principes de la Révolution. Sous l'empire, il
vécut dans la retraite. Pair de France en 1814, il mourut en
1832. Monville était un savant distingué. Il cultiva la
mécanique et fabriqua plusieurs machines agricoles.
Je voudrais maintenant pouvoir m'arrêter à des images plus douces, en
parlant des femmes d'un ordre plus relevé qui s'attachèrent à M. le
duc d'Orléans. Ce prince se remontrait parfois dans le monde, mais
toujours comme dans un pays ennemi, où il cherchait des victimes.
Madame la princesse de Bouillon[229], madame la marquise de
Fleury[230], madame la princesse de Lamballe, crurent successivement
être aimées par lui, et lui prouvèrent qu'elles l'aimaient. Leur
délicatesse devint, pour son esprit dépravé, une nouvelle forme de
libertinage, et celle-ci s'usa comme toutes les autres. Il les
abandonna bientôt, mais avec une publicité qui, heureusement,
produisit un effet contraire à celui que M. le duc d'Orléans en
attendait. Le public se montra indulgent pour elles; on les plaignit,
et depuis elles ont fait oublier leurs erreurs.
[229] Marie-Christine de Hesse Rheinfelz-Rothenbourg, mariée
en 1766 à Jacques de La Tour d'Auvergne, prince de Bouillon,
né en 1746.
[230] Claudine de Montmorency-Laval, née en 1750, mariée en
1768 à André marquis de Fleury.
En nommant des femmes qui n'ont marqué qu'un moment dans la vie de M.
le duc d'Orléans, je n'ai pu placer madame de Sillery[231]; elle doit
être à part.
[231] Félicité Ducrest de Saint-Aubin, marquise de Sillery,
comtesse de Genlis, née en 1746, près d'Autun. Elle épousa,
en 1762, Charles Brûlart, comte de Genlis, né en 1737,
capitaine de vaisseau, qui prit le titre de marquis de
Sillery, lorsqu'il hérita de cette terre quelques années
après. M. de Sillery, plus tard député aux états généraux,
fut guillotiné avec les girondins le 31 octobre 1793. Sa
femme, qui garda toute sa vie le nom de comtesse de Genlis,
fut nommée dame d'honneur de la duchesse de Chartres en 1770,
gouvernante de madame Adélaïde, puis _gouverneur_ des jeunes
princes d'Orléans. Elle émigra avec madame Adélaïde en 1792,
se retira en Suisse, puis à Berlin, et rentra en France en
1800. Madame de Genlis a beaucoup écrit. Elle a laissé de
nombreux romans, des ouvrages d'éducation. Sous l'empire elle
écrivait tous les quinze jours dans différentes publications.
Elle a laissé, en outre, des _Mémoires_ intéressants. Elle
mourut en 1830.
Quand on est un composé d'ambition et de modération, d'abandon et de
réserve, de principes et de complaisances, on est certainement une
personne dont la vie et l'intimité doivent offrir des résultats
extraordinaires. C'est par des moyens toujours opposés qu'elle ne
sépara jamais, que madame de Genlis a réussi à tout ce que son
ambition voulait. Étant jeune, jolie, isolée, c'est en hasardant le
matin chez des hommes quelques visites, qu'elle a trouvé un mari; plus
tard, elle a pris les échasses du rigorisme, dans une carrière toute
de galanteries; avec la même plume, elle écrivait les _Chevaliers du
Cygne_ et des _Leçons de morale pour les enfants_; sur la même table,
elle composa un livre d'église pour mademoiselle de Chartres, et un
discours aux jacobins pour M. le duc d'Orléans. Toute sa vie présente
les mêmes contrastes.
Mademoiselle de Saint-Aubin, c'était son nom, avait une taille
élégante, mais sans noblesse; l'expression de son visage était fort
piquante; elle avait peu de traits dans la conversation, peu de
charme dans l'usage habituel de son esprit, mais fort à la main tous
les avantages que peuvent donner l'instruction, l'observation, la
réserve et le tact du monde. Lorsqu'elle eut, tant bien que mal,
épousé le comte de Genlis, il fallut bien arriver à la famille de son
mari, qu'elle savait lui être peu favorable. Des talents, de la
timidité jouée et du temps, en vinrent à bout. Elle obtint d'aller à
Sillery. En peu de jours, elle sut plaire à M. de Puysieux[232], l'un
des hommes les plus ennuyés de son temps, et elle désarma la vieille
aigreur de madame de Puysieux. Elle sentait bien que c'était là sa
vraie entrée dans le monde; aussi mit-elle tous ses moyens en jeu;
elle se montra caressante, attentive, gaie sans gaucherie, et elle sut
même donner à une complaisance continue, une nuance de sensibilité. Ce
premier succès lui fut de la plus grande utilité; quelques portes
commencèrent à s'ouvrir; elle put arriver jusque chez madame la
duchesse de Chartres, qui, par une protection marquée, détruisit en
peu de temps toutes les petites oppositions de société qui pouvaient
subsister encore. M. le duc de Chartres la trouva charmante, le lui
dit, et se fit bientôt écouter, car madame de Genlis, pour éviter le
scandale de la coquetterie, a toujours cédé aisément. Quelques années
de soins, d'indulgence et de vie retirée lui firent prendre sur M. le
duc de Chartres un ascendant tel, qu'on a pu supposer qu'elle avait eu
une sorte d'influence sur les actions, ou plutôt sur les faits qui
composent sa vie. Une conduite si travaillée eut sa récompense: elle
parvint à se faire nommer gouvernante ou plutôt gouverneur de ses
enfants. On ne peut voir dans ce choix de M. le duc de Chartres que
l'intention de se singulariser, et de bien constater son mépris pour
les convenances reçues.
[232] Louis Brûlart, marquis de Puysieux et de Sillery, né en
1702, entra d'abord dans l'armée, fut ensuite ambassadeur à
Naples (1735), secrétaire d'État aux affaires étrangères
(1747-1751), ministre d'État jusqu'en 1756. Il mourut en
1770. Il était le grand-oncle du comte de Genlis et
propriétaire de la terre de Sillery.
Madame de Genlis prouva dans les premiers ouvrages qu'elle fit
paraître, qu'elle était capable de diriger toute la partie de
l'éducation qui se rapporte à l'esprit. Une nature privilégiée a fait
du fils aîné de M. le duc d'Orléans et de sa fille Mademoiselle[233],
deux êtres supérieurs. Éprouvés, fortifiés, instruits et ennoblis par
le malheur, ils se sont montrés simples et grands quand ils sont
rentrés dans leur destinée naturelle.
[233] Le roi Louis-Philippe et Madame Adélaïde.
Les meilleurs ouvrages de madame de Genlis, à l'exception de
_Mademoiselle de Clermont_, datent de cette époque, et si aujourd'hui
nous la voyons déchoir, et suivre sans gloire, en sa qualité de femme
de lettres, une route singulière et déconsidérée, c'est qu'enivrée de
ses premiers succès, elle cède à son orgueil, et ne consulte plus son
jugement; c'est qu'elle veut traiter l'indépendance jalouse du public,
comme elle traitait jadis l'obéissante soumission de ses élèves; c'est
qu'elle ne peut pas adoucir sa morale avec des faveurs pour subjuguer
le public, comme elle l'avait fait autrefois pour subjuguer tout ce
qui était autour d'elle. Je ne puis m'empêcher de remarquer deux
choses: l'une, que le commandement est à un tel point nécessaire à
madame de Genlis, que, quand elle n'a plus eu de princes à régenter,
elle a pris au hasard le premier venu pour en faire un élève;
l'autre, que malgré le rigorisme qu'elle prêche et la morale qu'elle
professe dans ses écrits, on rencontre toujours dans ses derniers
romans quelque chose de la facilité de ses premières moeurs; on y
trouve toujours quelques amours ou quelques enfants illégitimes. Pour
qui, pour quoi écrit-elle encore? Ce ne peut plus être que par amour
pour le bruit; elle pensait plus solidement dans sa jeunesse.
Toute la jeunesse de M. le duc d'Orléans se passa sans plans, sans
projets, sans suite, sans retenue aucune. Toutes ses actions avaient
un caractère d'irréflexion, de frivolité, de corruption et de ruse.
Pour s'instruire il allait voir les expériences de Préval; il montait
dans un ballon; il faisait de la fantasmagorie avec Cagliostro[234] et
le chevalier de Luxembourg[235]; il allait aux courses de Newmarket,
etc.
[234] L'histoire de ce célèbre aventurier serait un roman
d'aventures des plus curieux. Né à Palerme en 1745, son vrai
nom était Joseph Balsamo. Il voyagea dans toute l'Europe, se
procurant des ressources par les moyens les moins avouables.
Il avait certaines connaissances de médecine et de chimie, ce
qui lui permit, en exploitant habilement la crédulité
populaire, de se faire une réputation universelle de magicien
et de guérisseur. Il vint en France où il prit le nom de
comte de Cagliostro. Il trouva un protecteur dans la personne
du cardinal de Rohan. Sa maison devint le rendez-vous de tout
Paris, qui accourait contempler les prodiges de l'habile
charlatan. Compromis dans l'affaire du collier, il fut exilé
et passa en Angleterre, reprit le cours de sa vie errante, et
finit par échouer à Rome en 1789. Il fut arrêté par ordre de
l'inquisition; on lui fit son procès comme pratiquant la
franc-maçonnerie. Condamné à mort, sa peine fut commuée, et
il mourut en prison en 1795.
[235] Anne de Montmorency-Luxembourg, connu dans sa jeunesse
sous le nom de chevalier de Luxembourg, naquit en 1742, fut
nommé capitaine des gardes (1767), maréchal de camp (1784).
Il mourut en 1790. Il avait accepté le titre de grand maître
de la loge de franc-maçonnerie égyptienne créée par
Cagliostro.
Pour augmenter sa fortune, qui déjà était immense, il faisait des
spéculations sur le terrain du Palais-Royal[236], cette demeure de
Louis XIII, d'Anne d'Autriche, de Louis XIV, enfin de _Monsieur_, par
qui elle était devenue une partie de l'apanage de la maison d'Orléans.
Plus tard, dans un moment de soupçon, après avoir annoncé quelques
jours d'avance à Séguin, son trésorier, une visite dans laquelle il
devait voir, par lui-même, l'état de sa caisse, il le fit arrêter en
sa présence, emporta les clefs et saisit par ce moyen tout l'argent
que Séguin, prévenu, avait ramassé dans les bourses de tous ses amis,
afin de remplacer momentanément celui qu'il avait employé au profit de
ses affaires personnelles. Une velléité d'ambition lui fit désirer de
paraître sur l'escadre de M. d'Orvilliers[237], espérant qu'il
trouverait là un titre à la survivance extrêmement lucrative de grand
amiral qu'avait son beau-père, M. le duc de Penthièvre. Il n'eut point
la place et sa bravoure fut contestée[238]. Pour prouver son courage,
il se fit applaudir à quelques spectacles et couronner sous les
fenêtres de mademoiselle Arnould[239]. On amusa alors Paris d'une
chanson sur son compte, piquante, mais fort injuste. Quelques voyages
en Angleterre, une course en Italie dont on ne cita que la rapidité;
la gloire d'être élu grand maître des francs-maçons[240]; après une
maladie assez grave, un _Te Deum_ chanté par la loge des
Neuf-Soeurs[241]; des plaisirs ou plutôt des désordres de tout genre à
Mousseaux[242], remplirent les années suivantes.
[236] Le Palais-Royal fut construit de 1629 à 1636 pour le
cardinal de Richelieu par l'architecte Lemercier. Il
s'appelait alors le Palais-Cardinal. Richelieu le laissa par
testament à Louis XIII (1643). Sous la régence, Anne
d'Autriche vint l'habiter avec Louis XIV: c'est alors qu'il
prit le nom de Palais-Royal. Louis XIV le donna, en 1693, à
son frère le duc d'Orléans. En 1763, il fut incendié et
reconstruit par l'architecte Moreau, qui lui donna la
disposition qu'il a aujourd'hui. Louis-Philippe (petit-fils
du Régent) accrut considérablement ses dimensions, en
achetant tout autour une large zone de terrains. Le
Palais-Royal, devenu Palais-National sous la Révolution, fut
affecté en 1800 au tribunat. En 1814, il fut rendu à la
famille d'Orléans. Sous le second empire, il devint la
demeure du prince Napoléon. Il est aujourd'hui affecté à la
cour des comptes et au conseil d'État.
[237] Louis Guillouet, comte d'Orvilliers, né à Moulins en
1708. Il entra dans la marine, devint chef d'escadre en 1764,
puis lieutenant général. En 1777 il livra la bataille
d'Ouessant qui, bien qu'indécise, fut glorieuse pour nos
armes. Il donna sa démission en 1779, se retira dans un
couvent, émigra en 1789 et mourut en 1791.
[238] Le roi le dédommagea par la charge de colonel général
des hussards.
[239] Sophie Arnould, célèbre actrice de l'Opéra (1744-1803).
[240] Le duc d'Orléans fut nommé grand maître en 1771; il
succéda au comte de Clermont. C'est lui qui supprima la
Grande Loge de France et la remplaça par le Grand-Orient.
Voici, à titre de curiosité, l'acte d'acceptation du duc:
L'an de la grande lumière 1772, troisième jour de la lune de
Jiar, cinquième jour du deuxième mois de l'an maçonnique
5772; et de la naissance du Messie, cinquième jour d'avril
1772.--En vertu de la proclamation faite en la Grande Loge,
assemblée le vingt-quatrième jour du quatrième mois de l'an
maçonnique 5771, du très haut, très puissant et très
excellent prince S.A.S. Louis-Philippe-Joseph d'Orléans, duc
de Chartres, prince du sang, pour grand maître de toutes les
loges régulières de France. Et celle du souverain conseil
des empereurs d'Orient et d'Occident, sublime mère loge
écossaise, du vingt-sixième de la lune d'Élul 1771, pour
souverain grand maître de tous les conseils, chapitres et
loges du grand globe de France; office que ladite A.S. a
bien voulu accepter pour l'amour de l'art royal, et afin de
concentrer sous une seule autorité toutes les opérations
maçonniques.
En foi de quoi, ladite A.S. a signé le procès-verbal
d'acceptation.
[241] La loge des Neuf-Soeurs fut fondée en 1776 par plusieurs
gens de lettres et des hommes d'une célébrité européenne. Ce
nom un peu profane (les neuf Muses) suscita aux fondateurs
une foule de désagréments. Leur loge fut même un instant
rayée du tableau de l'ordre. Elle fut, malgré tout, la plus
brillante du temps. Franklin, Helvetius, Roucher, Voltaire
lui-même en étaient membres. En 1827, elle se fondit avec la
loge de Saint-Louis de France, mais elle a gardé son nom
primitif.
[242] Le hameau de Mousseaux ou Monceau, aujourd'hui englobé
dans Paris, dépendait autrefois de la paroisse de Clichy. Le
fermier général de la Reynière avait acquis la seigneurie de
Monceau où il possédait le château de Belair. Le duc de
Chartres en devint à son tour acquéreur. Il y fit construire
une maison de plaisance qu'on appela _la Folie de Chartres_,
et dessina autour un magnifique parc. La Convention déclara
le parc Monceau propriété nationale. Plus tard, l'empereur le
donna à Cambacérès. Louis XVIII le rétrocéda à la famille
d'Orléans; elle le garda jusqu'au décret de 1852 qui en fit
définitivement une propriété nationale.
M. le duc d'Orléans approchait de l'âge où les premières passions
commencent à s'affaiblir chez la plupart des hommes, et à céder
l'empire à un nouveau tyran. Aucuns symptômes néanmoins ne dénotaient
encore chez lui le développement de l'ambition, plus tardif sans doute
dans les coeurs desséchés par le libertinage, et rétrécis par les
combinaisons de l'intérêt personnel.