M. le duc de Chartres qui ne connaissait de M. de Voyer que la partie

de son caractère qu'il montrait, subit complètement le joug que cette

société lui imposa. Il perdit tous les sentiments naturels au moyen

desquels il aurait pu se reconnaître. Aussi c'est de ce temps, c'est

de cette seconde éducation donnée à l'âge où les hommes sont disciples

de tout ce qui les entoure, que date véritablement la corruption de M.

le duc d'Orléans. Jusque-là il n'avait eu que des dispositions

fâcheuses; alors il se pénétra de maximes apologétiques pernicieuses,

et contracta les habitudes qu'il n'a plus quittées. Si l'on veut

expliquer sa vie entière, il faut remonter à cette époque. En

connaissant le poison dont on l'avait imprégné, on ne sera plus

surpris de ses fatales erreurs. Aussi en faisant connaître la doctrine

de M. de Voyer, j'ai peint le duc d'Orléans tout entier, j'ai révélé

le secret de sa vie, et le mobile de ses actions. Quelque différentes

qu'elles semblent être, le même principe reparaît dans toutes. Jamais

homme ne fut plus complètement esclave de sa croyance. Que de ravages

n'a pas produit dans la génération actuelle des Français, ce système

connu parmi les sectateurs, sous le nom de _désabusement_ qui,

jusqu'au XVIIIe siècle, renfermé dans le coeur de quelques hommes

pervers, attendait cette époque pour oser éclater comme une opinion

que l'on pouvait professer, comme un système de philosophie. Ce

phénomène d'audace mérite d'être noté.

L'histoire du peuple français a trop peu tenu registre des grands

travers de l'esprit humain, comme s'il n'y avait pas un lien

nécessaire entre les erreurs et les crimes. La morale, par exemple,

n'a-t-elle pas tout à gagner, lorsqu'elle peut rapprocher les opinions

de M. le duc d'Orléans, des différents actes de sa vie? Il croyait

qu'il n'y avait de juste que ce qui lui était commode; il ignora

toujours que l'homme dépend pour son bonheur, du bonheur des autres

hommes; il méconnut ce besoin réciproque des services, puissant mobile

de bienveillance générale et particulière. Tous les moyens de plaire

que la nature ne distribue que dans des vues généreuses, il les

soumettait uniquement à des combinaisons personnelles dirigées contre

l'innocence crédule et inexpérimentée. Appelé à une fortune immense,

il ne voyait pas dans le bien qu'il voulait faire aux autres, la

garantie de celui qu'il en recevait; son égoïsme borné ne lui

permettait pas de croire que, dans cet échange, on lui rendrait plus

qu'il ne donnerait. Dans la première jeunesse, quand on calcule les

sentiments, on calcule toujours mal, ou plutôt on ne les calcule que

parce qu'on n'en a pas. Dans le changement continuel de penchants que

le caprice fait éclore, et qui entraîne l'âme, de l'ardeur à

l'indifférence, et de l'indifférence à un autre caprice, il n'y a

point de place pour l'amitié. Aussi M. le duc d'Orléans n'aima-t-il

personne. Quelques jeunes gens faciles, qui prenaient cette

indifférence pour de la douceur, eurent de l'attachement pour lui. Il

en fit des compagnons de plaisirs, des camarades de débauches, mais

jamais les objets d'une affection sentie. Une de ses premières

liaisons fut M. le prince de Lamballe: sa complexion était trop faible

pour qu'il pût résister longtemps au genre de vie de son beau-frère.

On ne croit jamais la mort des jeunes princes naturelle. Celle-ci a

rendu M. le duc d'Orléans si prodigieusement riche, et il a fait un si

mauvais usage de sa fortune, qu'on l'a, dans plusieurs ouvrages,

accusé d'y avoir contribué d'une manière plus directe, que par le

partage de ses débauches. Mais rien ne prouve ce fait. Je dois même

assurer, d'après des informations bien prises, que rien ne donne le

droit de former ce soupçon. C'est bien assez d'avoir à dire que le

prince de Lamballe était la liaison la plus intime de M. le duc

d'Orléans, qu'il a été corrompu par lui, qu'il en est mort et qu'il

n'en a pas obtenu un regret.

Une intimité plus longue ne laissa pas plus de traces dans le coeur de

M. le duc d'Orléans. En 1788, après vingt-cinq ans de liaison, il

montra l'indifférence la plus cruelle lorsqu'il perdit un de ses

principaux habitués, M. le marquis de Conflans[224], homme toujours

remarqué, d'abord par sa beauté, par sa noblesse, par sa taille, par

son adresse, puis par ses défauts quand il était en mauvaise

compagnie, par ses qualités lorsqu'il se trouvait avec des

militaires, par la justesse de son esprit lorsqu'il parlait de choses

sérieuses et, à toutes les époques de sa vie, par la franchise de ses

goûts, de ses sentiments et de ses aversions. M. de Conflans, atteint

d'une maladie qui rendait sa vie languissante, mais qui devait le

faire périr par une explosion subite, ne consentait pas à se croire

malade; il allait dans le monde comme à son ordinaire. Le jour de sa

mort, il devait dîner avec M. le duc d'Orléans et quelques autres

hommes, chez M. de Biron[225] à Montrouge. On l'attendait, M. le duc

d'Orléans plus impatiemment que les autres; parce qu'il voulait aller

au spectacle. A quatre heures, tout le monde était réuni, lorsqu'un

des gens de M. de Conflans accourut annoncer qu'il venait de mourir.

Tous ceux qui étaient dans la chambre, suivant leur plus ou moins de

relations avec M. de Conflans, exprimèrent des regrets. Les seules

paroles que prononça M. le duc d'Orléans furent: «Lauzun, puisque nous

n'attendons plus personne, dînons, afin de pouvoir arriver au

commencement de l'opéra.»

[224] Louis-Gabriel, marquis de Conflans d'Armentières, né en

1735, fils du maréchal de Conflans. Il était maréchal de

camp.

[225] C'est le duc de Lauzun qui avait repris son nom

patronymique, à la mort du maréchal de Biron, son oncle

(1788).

L'étude du coeur humain n'explique pas comment une âme aussi aride a pu

inspirer le sentiment de l'amitié; aussi, je regarde comme une

bizarrerie que M. le duc d'Orléans ait été sincèrement aimé. M. de

Biron, depuis son enfance jusqu'à sa mort, eut pour lui le sentiment

le plus tendre. Ce n'est pas certes à M. le duc d'Orléans qu'on peut

attribuer l'honneur de ce sentiment; c'est à M. de Biron tout seul

qu'il appartient. M. de Biron était courageux, romanesque, généreux,

spirituel. Le rapport des âges, des premiers goûts vifs; dans les

saillies de l'esprit, quelques formes assez analogues, une position

presque également brillante, les avaient liés. Bientôt il fallut du

courage pour aimer M. le duc d'Orléans, de la générosité pour le

défendre. L'exercice de ces deux qualités rendit M. le duc d'Orléans

plus cher à M. de Biron, et son caractère romanesque lui fournit dans

la suite, toutes les chimères, dont son âme élevée eut besoin pour

entretenir ce sentiment. Dans les moments où M. de Biron, condamné par

sa prodigalité à être toujours dérangé, avait des besoins d'argent

pressants, il ne croyait pas que M. le duc d'Orléans, si énormément

riche, pût lui en prêter, puisqu'il ne lui en offrait pas; et c'est

par cette même logique d'illusions qu'il soutenait que M. le duc

d'Orléans, arrivé à sa vie politique, n'avait point de secrètes

pensées, d'intentions personnelles, point de part aux mouvements de la

Révolution, puisque jamais il ne lui avait rien confié à ce sujet.

Je ne parle point des autres liaisons de M. le duc d'Orléans avec M.

le vicomte de Laval[226], M. Sheldon, M. de Liancourt, M. Arthur

Dillon[227], M. de Fitz-James, M. de Saint-Blancard, M. de

Monville[228], etc. Ces liaisons se sont toutes dissipées à

différentes époques. Le plaisir tout seul qui les avait formées, n'est

pas un lien assez fort pour traverser une vie tout entière. Ces

amitiés si passagères conduisent, malgré soi, à dire un mot de cette

foule de maîtresses qui occupèrent une partie de la vie de M. le duc

d'Orléans; elles y ont produit si peu d'événements, cependant, que je

ne me crois pas obligé d'en retrouver la longue liste. Ma tâche ne

sera que trop remplie en disant que tous les goûts, tous les caprices,

toutes les bizarreries dont des sens, d'abord impérieux, ensuite

indigents, ont besoin pour être assouvis ou excités, furent mis en

usage par M. le duc d'Orléans.

[226] Mathieu-Paul-Louis de Montmorency-Laval, connu sous le

nom de vicomte de Laval, né le 5 août 1748. Il était à ce

moment colonel du régiment d'Auvergne, et devint maréchal de

camp en 1788. Il mourut en 1809.

[227] Arthur comte de Dillon, né en Irlande en 1750. Sa

famille était depuis un siècle au service de la France. Il

prit comme colonel une part active à la guerre d'Amérique,

devint maréchal de camp et gouverneur de Tabago. Député de la

Martinique aux états généraux, général en chef de l'armée du

Nord, il fut guillotiné en 1791. Dillon avait épousé la

comtesse de la Touche, cousine de l'impératrice Joséphine.

[228] Le baron Thomas Boissel de Monville, né en 1763 au

château de Monville (Normandie), d'une famille noble de cette

province. Conseiller au parlement en 1785, il fut un des

membres les plus actifs de l'opposition, et embrassa avec

ardeur les principes de la Révolution. Sous l'empire, il

vécut dans la retraite. Pair de France en 1814, il mourut en

1832. Monville était un savant distingué. Il cultiva la

mécanique et fabriqua plusieurs machines agricoles.

Je voudrais maintenant pouvoir m'arrêter à des images plus douces, en

parlant des femmes d'un ordre plus relevé qui s'attachèrent à M. le

duc d'Orléans. Ce prince se remontrait parfois dans le monde, mais

toujours comme dans un pays ennemi, où il cherchait des victimes.

Madame la princesse de Bouillon[229], madame la marquise de

Fleury[230], madame la princesse de Lamballe, crurent successivement

être aimées par lui, et lui prouvèrent qu'elles l'aimaient. Leur

délicatesse devint, pour son esprit dépravé, une nouvelle forme de

libertinage, et celle-ci s'usa comme toutes les autres. Il les

abandonna bientôt, mais avec une publicité qui, heureusement,

produisit un effet contraire à celui que M. le duc d'Orléans en

attendait. Le public se montra indulgent pour elles; on les plaignit,

et depuis elles ont fait oublier leurs erreurs.

[229] Marie-Christine de Hesse Rheinfelz-Rothenbourg, mariée

en 1766 à Jacques de La Tour d'Auvergne, prince de Bouillon,

né en 1746.

[230] Claudine de Montmorency-Laval, née en 1750, mariée en

1768 à André marquis de Fleury.

En nommant des femmes qui n'ont marqué qu'un moment dans la vie de M.

le duc d'Orléans, je n'ai pu placer madame de Sillery[231]; elle doit

être à part.

[231] Félicité Ducrest de Saint-Aubin, marquise de Sillery,

comtesse de Genlis, née en 1746, près d'Autun. Elle épousa,

en 1762, Charles Brûlart, comte de Genlis, né en 1737,

capitaine de vaisseau, qui prit le titre de marquis de

Sillery, lorsqu'il hérita de cette terre quelques années

après. M. de Sillery, plus tard député aux états généraux,

fut guillotiné avec les girondins le 31 octobre 1793. Sa

femme, qui garda toute sa vie le nom de comtesse de Genlis,

fut nommée dame d'honneur de la duchesse de Chartres en 1770,

gouvernante de madame Adélaïde, puis _gouverneur_ des jeunes

princes d'Orléans. Elle émigra avec madame Adélaïde en 1792,

se retira en Suisse, puis à Berlin, et rentra en France en

1800. Madame de Genlis a beaucoup écrit. Elle a laissé de

nombreux romans, des ouvrages d'éducation. Sous l'empire elle

écrivait tous les quinze jours dans différentes publications.

Elle a laissé, en outre, des _Mémoires_ intéressants. Elle

mourut en 1830.

Quand on est un composé d'ambition et de modération, d'abandon et de

réserve, de principes et de complaisances, on est certainement une

personne dont la vie et l'intimité doivent offrir des résultats

extraordinaires. C'est par des moyens toujours opposés qu'elle ne

sépara jamais, que madame de Genlis a réussi à tout ce que son

ambition voulait. Étant jeune, jolie, isolée, c'est en hasardant le

matin chez des hommes quelques visites, qu'elle a trouvé un mari; plus

tard, elle a pris les échasses du rigorisme, dans une carrière toute

de galanteries; avec la même plume, elle écrivait les _Chevaliers du

Cygne_ et des _Leçons de morale pour les enfants_; sur la même table,

elle composa un livre d'église pour mademoiselle de Chartres, et un

discours aux jacobins pour M. le duc d'Orléans. Toute sa vie présente

les mêmes contrastes.

Mademoiselle de Saint-Aubin, c'était son nom, avait une taille

élégante, mais sans noblesse; l'expression de son visage était fort

piquante; elle avait peu de traits dans la conversation, peu de

charme dans l'usage habituel de son esprit, mais fort à la main tous

les avantages que peuvent donner l'instruction, l'observation, la

réserve et le tact du monde. Lorsqu'elle eut, tant bien que mal,

épousé le comte de Genlis, il fallut bien arriver à la famille de son

mari, qu'elle savait lui être peu favorable. Des talents, de la

timidité jouée et du temps, en vinrent à bout. Elle obtint d'aller à

Sillery. En peu de jours, elle sut plaire à M. de Puysieux[232], l'un

des hommes les plus ennuyés de son temps, et elle désarma la vieille

aigreur de madame de Puysieux. Elle sentait bien que c'était là sa

vraie entrée dans le monde; aussi mit-elle tous ses moyens en jeu;

elle se montra caressante, attentive, gaie sans gaucherie, et elle sut

même donner à une complaisance continue, une nuance de sensibilité. Ce

premier succès lui fut de la plus grande utilité; quelques portes

commencèrent à s'ouvrir; elle put arriver jusque chez madame la

duchesse de Chartres, qui, par une protection marquée, détruisit en

peu de temps toutes les petites oppositions de société qui pouvaient

subsister encore. M. le duc de Chartres la trouva charmante, le lui

dit, et se fit bientôt écouter, car madame de Genlis, pour éviter le

scandale de la coquetterie, a toujours cédé aisément. Quelques années

de soins, d'indulgence et de vie retirée lui firent prendre sur M. le

duc de Chartres un ascendant tel, qu'on a pu supposer qu'elle avait eu

une sorte d'influence sur les actions, ou plutôt sur les faits qui

composent sa vie. Une conduite si travaillée eut sa récompense: elle

parvint à se faire nommer gouvernante ou plutôt gouverneur de ses

enfants. On ne peut voir dans ce choix de M. le duc de Chartres que

l'intention de se singulariser, et de bien constater son mépris pour

les convenances reçues.

[232] Louis Brûlart, marquis de Puysieux et de Sillery, né en

1702, entra d'abord dans l'armée, fut ensuite ambassadeur à

Naples (1735), secrétaire d'État aux affaires étrangères

(1747-1751), ministre d'État jusqu'en 1756. Il mourut en

1770. Il était le grand-oncle du comte de Genlis et

propriétaire de la terre de Sillery.

Madame de Genlis prouva dans les premiers ouvrages qu'elle fit

paraître, qu'elle était capable de diriger toute la partie de

l'éducation qui se rapporte à l'esprit. Une nature privilégiée a fait

du fils aîné de M. le duc d'Orléans et de sa fille Mademoiselle[233],

deux êtres supérieurs. Éprouvés, fortifiés, instruits et ennoblis par

le malheur, ils se sont montrés simples et grands quand ils sont

rentrés dans leur destinée naturelle.

[233] Le roi Louis-Philippe et Madame Adélaïde.

Les meilleurs ouvrages de madame de Genlis, à l'exception de

_Mademoiselle de Clermont_, datent de cette époque, et si aujourd'hui

nous la voyons déchoir, et suivre sans gloire, en sa qualité de femme

de lettres, une route singulière et déconsidérée, c'est qu'enivrée de

ses premiers succès, elle cède à son orgueil, et ne consulte plus son

jugement; c'est qu'elle veut traiter l'indépendance jalouse du public,

comme elle traitait jadis l'obéissante soumission de ses élèves; c'est

qu'elle ne peut pas adoucir sa morale avec des faveurs pour subjuguer

le public, comme elle l'avait fait autrefois pour subjuguer tout ce

qui était autour d'elle. Je ne puis m'empêcher de remarquer deux

choses: l'une, que le commandement est à un tel point nécessaire à

madame de Genlis, que, quand elle n'a plus eu de princes à régenter,

elle a pris au hasard le premier venu pour en faire un élève;

l'autre, que malgré le rigorisme qu'elle prêche et la morale qu'elle

professe dans ses écrits, on rencontre toujours dans ses derniers

romans quelque chose de la facilité de ses premières moeurs; on y

trouve toujours quelques amours ou quelques enfants illégitimes. Pour

qui, pour quoi écrit-elle encore? Ce ne peut plus être que par amour

pour le bruit; elle pensait plus solidement dans sa jeunesse.

Toute la jeunesse de M. le duc d'Orléans se passa sans plans, sans

projets, sans suite, sans retenue aucune. Toutes ses actions avaient

un caractère d'irréflexion, de frivolité, de corruption et de ruse.

Pour s'instruire il allait voir les expériences de Préval; il montait

dans un ballon; il faisait de la fantasmagorie avec Cagliostro[234] et

le chevalier de Luxembourg[235]; il allait aux courses de Newmarket,

etc.

[234] L'histoire de ce célèbre aventurier serait un roman

d'aventures des plus curieux. Né à Palerme en 1745, son vrai

nom était Joseph Balsamo. Il voyagea dans toute l'Europe, se

procurant des ressources par les moyens les moins avouables.

Il avait certaines connaissances de médecine et de chimie, ce

qui lui permit, en exploitant habilement la crédulité

populaire, de se faire une réputation universelle de magicien

et de guérisseur. Il vint en France où il prit le nom de

comte de Cagliostro. Il trouva un protecteur dans la personne

du cardinal de Rohan. Sa maison devint le rendez-vous de tout

Paris, qui accourait contempler les prodiges de l'habile

charlatan. Compromis dans l'affaire du collier, il fut exilé

et passa en Angleterre, reprit le cours de sa vie errante, et

finit par échouer à Rome en 1789. Il fut arrêté par ordre de

l'inquisition; on lui fit son procès comme pratiquant la

franc-maçonnerie. Condamné à mort, sa peine fut commuée, et

il mourut en prison en 1795.

[235] Anne de Montmorency-Luxembourg, connu dans sa jeunesse

sous le nom de chevalier de Luxembourg, naquit en 1742, fut

nommé capitaine des gardes (1767), maréchal de camp (1784).

Il mourut en 1790. Il avait accepté le titre de grand maître

de la loge de franc-maçonnerie égyptienne créée par

Cagliostro.

Pour augmenter sa fortune, qui déjà était immense, il faisait des

spéculations sur le terrain du Palais-Royal[236], cette demeure de

Louis XIII, d'Anne d'Autriche, de Louis XIV, enfin de _Monsieur_, par

qui elle était devenue une partie de l'apanage de la maison d'Orléans.

Plus tard, dans un moment de soupçon, après avoir annoncé quelques

jours d'avance à Séguin, son trésorier, une visite dans laquelle il

devait voir, par lui-même, l'état de sa caisse, il le fit arrêter en

sa présence, emporta les clefs et saisit par ce moyen tout l'argent

que Séguin, prévenu, avait ramassé dans les bourses de tous ses amis,

afin de remplacer momentanément celui qu'il avait employé au profit de

ses affaires personnelles. Une velléité d'ambition lui fit désirer de

paraître sur l'escadre de M. d'Orvilliers[237], espérant qu'il

trouverait là un titre à la survivance extrêmement lucrative de grand

amiral qu'avait son beau-père, M. le duc de Penthièvre. Il n'eut point

la place et sa bravoure fut contestée[238]. Pour prouver son courage,

il se fit applaudir à quelques spectacles et couronner sous les

fenêtres de mademoiselle Arnould[239]. On amusa alors Paris d'une

chanson sur son compte, piquante, mais fort injuste. Quelques voyages

en Angleterre, une course en Italie dont on ne cita que la rapidité;

la gloire d'être élu grand maître des francs-maçons[240]; après une

maladie assez grave, un _Te Deum_ chanté par la loge des

Neuf-Soeurs[241]; des plaisirs ou plutôt des désordres de tout genre à

Mousseaux[242], remplirent les années suivantes.

[236] Le Palais-Royal fut construit de 1629 à 1636 pour le

cardinal de Richelieu par l'architecte Lemercier. Il

s'appelait alors le Palais-Cardinal. Richelieu le laissa par

testament à Louis XIII (1643). Sous la régence, Anne

d'Autriche vint l'habiter avec Louis XIV: c'est alors qu'il

prit le nom de Palais-Royal. Louis XIV le donna, en 1693, à

son frère le duc d'Orléans. En 1763, il fut incendié et

reconstruit par l'architecte Moreau, qui lui donna la

disposition qu'il a aujourd'hui. Louis-Philippe (petit-fils

du Régent) accrut considérablement ses dimensions, en

achetant tout autour une large zone de terrains. Le

Palais-Royal, devenu Palais-National sous la Révolution, fut

affecté en 1800 au tribunat. En 1814, il fut rendu à la

famille d'Orléans. Sous le second empire, il devint la

demeure du prince Napoléon. Il est aujourd'hui affecté à la

cour des comptes et au conseil d'État.

[237] Louis Guillouet, comte d'Orvilliers, né à Moulins en

1708. Il entra dans la marine, devint chef d'escadre en 1764,

puis lieutenant général. En 1777 il livra la bataille

d'Ouessant qui, bien qu'indécise, fut glorieuse pour nos

armes. Il donna sa démission en 1779, se retira dans un

couvent, émigra en 1789 et mourut en 1791.

[238] Le roi le dédommagea par la charge de colonel général

des hussards.

[239] Sophie Arnould, célèbre actrice de l'Opéra (1744-1803).

[240] Le duc d'Orléans fut nommé grand maître en 1771; il

succéda au comte de Clermont. C'est lui qui supprima la

Grande Loge de France et la remplaça par le Grand-Orient.

Voici, à titre de curiosité, l'acte d'acceptation du duc:

L'an de la grande lumière 1772, troisième jour de la lune de

Jiar, cinquième jour du deuxième mois de l'an maçonnique

5772; et de la naissance du Messie, cinquième jour d'avril

1772.--En vertu de la proclamation faite en la Grande Loge,

assemblée le vingt-quatrième jour du quatrième mois de l'an

maçonnique 5771, du très haut, très puissant et très

excellent prince S.A.S. Louis-Philippe-Joseph d'Orléans, duc

de Chartres, prince du sang, pour grand maître de toutes les

loges régulières de France. Et celle du souverain conseil

des empereurs d'Orient et d'Occident, sublime mère loge

écossaise, du vingt-sixième de la lune d'Élul 1771, pour

souverain grand maître de tous les conseils, chapitres et

loges du grand globe de France; office que ladite A.S. a

bien voulu accepter pour l'amour de l'art royal, et afin de

concentrer sous une seule autorité toutes les opérations

maçonniques.

En foi de quoi, ladite A.S. a signé le procès-verbal

d'acceptation.

[241] La loge des Neuf-Soeurs fut fondée en 1776 par plusieurs

gens de lettres et des hommes d'une célébrité européenne. Ce

nom un peu profane (les neuf Muses) suscita aux fondateurs

une foule de désagréments. Leur loge fut même un instant

rayée du tableau de l'ordre. Elle fut, malgré tout, la plus

brillante du temps. Franklin, Helvetius, Roucher, Voltaire

lui-même en étaient membres. En 1827, elle se fondit avec la

loge de Saint-Louis de France, mais elle a gardé son nom

primitif.

[242] Le hameau de Mousseaux ou Monceau, aujourd'hui englobé

dans Paris, dépendait autrefois de la paroisse de Clichy. Le

fermier général de la Reynière avait acquis la seigneurie de

Monceau où il possédait le château de Belair. Le duc de

Chartres en devint à son tour acquéreur. Il y fit construire

une maison de plaisance qu'on appela _la Folie de Chartres_,

et dessina autour un magnifique parc. La Convention déclara

le parc Monceau propriété nationale. Plus tard, l'empereur le

donna à Cambacérès. Louis XVIII le rétrocéda à la famille

d'Orléans; elle le garda jusqu'au décret de 1852 qui en fit

définitivement une propriété nationale.

M. le duc d'Orléans approchait de l'âge où les premières passions

commencent à s'affaiblir chez la plupart des hommes, et à céder

l'empire à un nouveau tyran. Aucuns symptômes néanmoins ne dénotaient

encore chez lui le développement de l'ambition, plus tardif sans doute

dans les coeurs desséchés par le libertinage, et rétrécis par les

combinaisons de l'intérêt personnel.

Mémoires du prince de Talleyrand, Volume 1 · 第 14 / 36 段