dernière occasion que j'ai eue de le voir: c'était au mois de juillet
1789. La cour était à Marly. Trois ou quatre de mes amis, frappés
comme moi de la rapidité et de la violence du mouvement qui entraînait
les esprits, nous résolûmes de faire connaître au roi Louis XVI la
véritable situation des choses, que la cour et les ministres
semblaient ignorer. Nous fîmes demander à Sa Majesté de vouloir bien
nous recevoir: nous désirions, pour le bien de son service comme pour
nous, que cette audience fût tenue secrète. La réponse fut que le roi
avait chargé son frère M. le comte d'Artois de nous recevoir; le
rendez-vous fut donné à Marly dans le pavillon que M. le comte
d'Artois occupait seul. Nous y arrivâmes à minuit.» M. de Talleyrand
me rapporta la date précise du jour, et le nom des amis qui
l'accompagnaient: c'étaient des membres de l'Assemblée nationale et de
cette minorité de la noblesse qui s'étaient réunis au tiers état; la
date et les noms me sont également échappés.
»Lorsque nous fûmes en présence de M. le comte d'Artois, continua M.
de Talleyrand, nous lui exposâmes en toute franchise la situation des
affaires et de l'État, telle que nous l'envisagions. Nous lui dîmes
que l'on se trompait, si l'on croyait que le mouvement imprimé aux
esprits pût facilement se calmer. Ce n'est point avec des
atermoiements, des ménagements et quelques condescendances, qu'on peut
conjurer les dangers qui menacent la France, le trône et le roi. C'est
par un puissant développement de l'autorité royale, sage et habilement
ménagé. Nous en connaissons les voies et les moyens, la position qui
nous permet de l'entreprendre, et donne les gages d'y réussir, si la
confiance du roi nous y appelait.--M. le comte d'Artois nous écoutait
très bien, et nous comprenait à merveille, peut-être avec la pensée
que nous exagérions le danger de la situation, et notre importance
pour y remédier. Mais, comme il nous le dit, il n'avait été chargé par
le roi que de nous entendre, et de lui rapporter ce que nous voulions
lui faire connaître; il n'avait aucune réponse à nous donner, et aucun
pouvoir d'engager la volonté ou la parole du roi. Lorsque nous en
fûmes là, nous demandâmes à M. le comte d'Artois la permission de lui
dire, que si la démarche que nous faisions de conscience et de bonne
foi n'était pas appréciée, si elle n'avait aucune suite et n'amenait
aucun résultat, Monseigneur ne devait pas s'étonner que, ne pouvant
résister au torrent qui menaçait de tout entraîner, nous nous jetions
dans le courant des choses nouvelles....--Demandez je vous prie, à
_Monsieur_, répéta M. de Talleyrand, si cet entretien nocturne est
resté dans sa mémoire. C'était bien près du moment où il quittait la
France.
»J'admirai la subtilité de cet esprit, qui trouvait dans un de ses
souvenirs une explication, une excuse et presque une justification de
toute sa vie révolutionnaire; il en aurait trouvé bien d'autres pour
des circonstances différentes et même contraires. En écoutant ce récit
qui tombait avec une sorte d'indifférence et de naïve simplicité, je
me permettais de douter que ce qui pouvait rester dans la mémoire de
_Monsieur_, fût entièrement conforme aux paroles que je venais
d'entendre. Cependant, lorsque à Nancy, je vins à me rappeler la
recommandation de M. de Talleyrand, Monseigneur me dit, sans entrer
dans aucun détail, qu'il n'avait point oublié cette circonstance, et
que tout ce que je lui rapportais était entièrement conforme à la
vérité.
»Je désire, Monsieur, que ce témoignage suffise à ce que vous
attendiez de moi. Je vous remercie de m'avoir donné cette occasion de
vous offrir l'assurance de ma considération la plus distinguée.
»Le baron DE VITROLLES.»
FIN DE L'APPENDICE ET DE LA PREMIÈRE PARTIE
DEUXIÈME PARTIE
DE M. LE DUC D'ORLÉANS
DE M. LE DUC D'ORLÉANS[216]
[216] La deuxième maison d'Orléans descend de Philippe Ier,
duc d'Orléans, fils cadet de Louis XIII.
Louis-Philippe-Joseph dont il va être parlé ici, est le
cinquième prince de cette maison. Sa mère était une princesse
de Bourbon-Conti. Il naquit en 1747. Toute sa vie, il fit une
opposition systématique à la cour, et devint, en 1787, le
chef de tous les mécontents. Exilé en 1787, député aux états
généraux, il fut un des premiers à se réunir au tiers. Il
devint membre du club des Jacobins. On connaît son rôle à la
Convention. Il mourut sur l'échafaud le 6 novembre 1793.--Il
avait épousé Louise de Bourbon-Penthièvre, fille du duc de
Penthièvre et de Marie-Thérèse d'Este, qui fut une des
personnes les plus vertueuses et les plus distinguées de son
temps. Emprisonnée en 1793, elle fut sauvée par le 9
thermidor, puis exilée en Espagne (1797). Elle revint à Paris
en 1814. Le duc d'Orléans eut trois fils: le duc de Chartres,
plus tard le roi Louis-Philippe, le duc de Montpensier et le
comte de Beaujolais.
Les mémoires particuliers et la vie des hommes célèbres sont la source
des vérités historiques: comparés à la tradition toujours crédule,
même superstitieuse, ils en deviennent la critique ou la preuve; ils
concourent à former avec elle ce caractère d'authenticité que
l'histoire réclame.
C'est par cette raison que les temps d'Henri III, d'Henri IV, de Louis
XIII et de Louis XIV ont été bien connus, et que l'histoire de ces
règnes a obtenu plus de confiance. L'âge qui a suivi et qui se
rapproche plus de nous, n'a pas eu jusqu'à présent autant d'avantages;
il nous a laissés moins riches en ce genre d'instruction. Il semble
que les traditions seules ont fondé la croyance générale.
Le _Siècle de Louis XIV_ par M. de Voltaire est une composition à
part. Elle tient au genre des Mémoires par la simplicité, le ton
naturel, le souvenir de quelques anecdotes, mais souvent elle s'élève
à des vues générales et d'un ordre supérieur. Il est évident que M. de
Voltaire n'a pas prétendu écrire l'histoire du règne de Louis XIV, et
qu'il a voulu se borner à en crayonner à grands traits les principaux
événements.
Une vie bien faite de M. de Colbert ou de M. de Louvois donnerait une
idée juste du caractère qu'avait le gouvernement de ce grand roi. Un
ouvrage de ce genre sur le ministère du duc de Choiseul ferait
connaître l'esprit qui dominait à la cour et dans l'administration
sous le règne de Louis XV. J'ai pensé qu'un tableau de la vie de M. le
duc d'Orléans donnerait les traits et la couleur du règne faible et
passager de Louis XVI; qu'il mettrait sous les yeux d'une manière
sensible le relâchement général des moeurs publiques et particulières
sous son règne, ainsi que la dégradation dans les formes du
gouvernement et les habitudes de l'administration; qu'un ouvrage
entrepris dans cette vue représenterait le caractère d'une époque
importante de l'histoire de France.
Dans l'espace de trois siècles, à des intervalles à peu près égaux,
le gouvernement en France a été menacé par des mouvements qui, chacun,
portait une empreinte particulière. Les premiers, ceux de la Ligue et
de la Fronde, ont hâté le développement de la force et de la grandeur
nationales; les Guise et le cardinal de Retz avaient quelque chose de
noble dans leur audace et dans leurs moyens: c'était la séduction du
temps. Le dernier mouvement, celui de nos jours, n'a été qu'une
épouvantable catastrophe. M. le duc d'Orléans, qui s'y est fait
remarquer, ne s'y est livré que par désordre, par mépris des
convenances, par abandon de lui-même: c'était la gloire, le goût et
l'intrigue de cette époque. J'entre en matière.
Je ne puis dire quel rôle les différents partis qui ont dominé en
France, depuis le début de la Révolution, feront jouer à M. le duc
d'Orléans, lorsqu'ils peindront, chacun pour leur apologie, les
grandes scènes de cette Révolution. Pourvu qu'on ne lui attribue que
tous les torts qui peuvent résulter de la plus extrême faiblesse de
caractère, les faits, s'ils ne sont point exacts, seront au moins
vraisemblables. C'est ce que prouverait sa vie tout entière. Les
circonstances au milieu desquelles il s'est trouvé ont changé souvent,
mais lui, enfant, jeune homme, plus âgé, il a toujours été
invariablement le même.
Quoique je puisse donner sur la vie et sur le caractère de M. le duc
d'Orléans, des détails curieux et peu connus, je les laisserais se
perdre dans ma mémoire si je ne voyais que de la curiosité à
satisfaire, mais j'ai cru y apercevoir un but utile et je les ai
réunis.
Dans un pays où l'on fait encore quelques élections, il est bon de
donner le signe caractéristique auquel on peut reconnaître les hommes
qui doivent être éloignés du théâtre des affaires. M. le duc
d'Orléans est, à cet égard, un grand exemple. Tout homme qui, jeune,
affiche un profond mépris pour l'opinion publique, et dont les moeurs,
ensuite, sont si dépravées qu'il ne se respecte pas lui-même, ne
connaîtra plus, quand il avancera en âge, d'autres bornes à ses vices
que la stérilité de son imagination ou de l'imagination de ceux qui
l'entourent.
Je serais dispensé de dire de quels avantages avait à se glorifier le
premier prince du sang de la maison de Bourbon, s'il n'était pas
important de faire connaître avec exactitude le degré de consanguinité
qui existait entre Louis XVI et le duc d'Orléans. C'est en plaçant
celui-ci au milieu de tous les avantages dont il jouissait, c'est en
le confrontant avec tous ses devoirs, que son caractère sera mieux
connu. On verra ce qu'il a foulé aux pieds, quels liens il a brisés,
quels sentiments il a étouffés, quelle position il a dégradée.
C'était un titre puissant à l'amour des Français que de compter Henri
IV pour son aïeul. La France était accoutumée à révérer dans le
premier prince du sang, le premier des sujets, assez grand pour
protéger, jamais assez pour opprimer, plus puissant qu'aucun autre
individu, mais moins puissant que la loi, que le roi, qui en était
l'image. Il était l'un des canaux les plus naturels par qui la
bienfaisance particulière du monarque pouvait descendre sur les
peuples, et la reconnaissance des peuples remonter jusqu'au
trône[217].
[217] Il y a ici dans le manuscrit une lacune de huit
feuillets dont nous avons vainement cherché l'explication.
On ne doit pas attendre de moi de grands détails sur les premières
années de M. le duc de Chartres. Je n'imiterai pas ceux qui
recherchent péniblement dans les mots que bégaye un enfant,
l'horoscope de ses vices ou de ses vertus. Je laisse cela aux
personnes qui écrivent avec un système: je n'en ai point.
M. le duc de Chartres, sorti de la première enfance, passa à
l'éducation, et alors ses gouvernantes furent des hommes, car il n'y
eut guère entre ses bonnes et ses premiers instituteurs que la
différence de la faiblesse des femmes à la complaisance des hommes.
Mais on disait: «S'il n'est pas bien élevé, au moins il sera bon. Les
d'Orléans sont bons.»--Cette bonté dont on se croyait si sûr faisait
qu'on ne s'occupait pas plus de son caractère que de ses études. Comme
il avait une taille fort élégante, on chercha à le faire réussir dans
les exercices du corps. Peu de jeunes gens montaient à cheval aussi
bien et avec autant de grâce que lui. Il faisait bien des armes; au
bal il était toujours remarqué. Tout ce qui reste de l'ancienne cour
de France regrette de l'y avoir applaudi, dansant des béarnaises dans
le costume d'Henri IV, ou faisant des pas nobles avec les habits de
fête que les jeunes gens portaient à la cour de Louis XIV. Quoique son
esprit montrât dans ses petits intérêts et avec les enfants de son âge
assez de justesse, il n'apprit rien tout à fait, il commença quelques
sciences, quelques langues, mais jamais il ne put parvenir à savoir
seulement les règles de l'orthographe, qui, aujourd'hui, ne sont plus
ignorées d'aucune femme de France. Son maître de mathématiques m'a dit
cependant qu'il lui croyait quelques dispositions pour cette science.
Mais il était trop mobile pour qu'on pût essayer autre chose que de
faire passer devant lui différents genres d'instruction; son attention
se fatiguait aisément; il ne pouvait la contenir que jusqu'au moment
où il avait sur ce qu'on lui enseignait un aperçu quelconque; alors,
il n'avançait plus. Son caractère n'annonçait encore rien de saillant;
on pouvait cependant remarquer qu'il trouvait une sorte de
satisfaction maligne à embarrasser les personnes qui l'approchaient,
espèce de méchanceté gaie, brouillonne et hautaine que la
bienveillance appelle espièglerie.
On a remarqué aussi que, dans sa première jeunesse, il ne montra
jamais de reconnaissance ni pour ses parents ni pour ses maîtres, et
qu'il n'avait aucun attachement pour les compagnons de ses jeux.
Quoique ce soit dans les enfants des défauts purement négatifs qui ne
caractérisent aucun penchant, cependant ils annoncent une grande
froideur de coeur. Je n'ose nommer parmi les personnes qui ont concouru
à son éducation que M. le comte de Pont, M. de Chateaubrun[218] et M.
de Foncemagne[219]; je ne les cite que parce qu'ils ont, par
eux-mêmes, des droits fondés à l'estime publique.
[218] Jean-Baptiste Vivien de Chateaubrun, né à Angoulême en
1686. Premier maître d'hôtel du duc d'Orléans. Il écrivit
plusieurs tragédies qui le firent entrer à l'Académie (1753).
Il fut nommé sous-gouverneur du duc de Chartres, et mourut en
1775.
[219] Étienne de Foncemagne, né à Orléans en 1691. Il se fit
connaître par des traités historiques. Sous-gouverneur du duc
de Chartres (1752), il mourut en 1775.
Il tardait à M. le duc de Chartres de voir arriver l'âge de
l'indépendance, et ce n'était pas, comme dans les bons jeunes gens,
pour s'essayer lui-même aux pratiques honorables de la vie, mais
uniquement pour se soustraire à l'ennui des gouverneurs, et pour se
livrer à toute l'impétuosité de ses penchants. Ce moment qui ne
devrait être fixé pour chaque individu qu'à raison de la disposition
de l'esprit, de la trempe du caractère, de l'emploi qu'on a fait de
son temps, ce moment, dis-je, est en général mal calculé chez les
Français. Ils ne laissent presque aucun intervalle entre l'enfance et
l'instant où un jeune homme entre sans guide dans un monde qu'il
ignore. Cet abandon subit est encore plus nuisible chez les princes.
Esclaves des soins qu'on multiplie autour d'eux, ils ont été des
enfants jusqu'à seize ans, et tout à coup ils se trouvent plus que des
hommes; ils ne sont pas encore capables d'être libres, et déjà ils
commandent. Étonnés de leurs nouvelles facultés, pressés d'en abuser
pour en constater la propriété, ils ne trouvent autour d'eux que des
séductions. Leurs plus fidèles serviteurs craignent de leur déplaire
en les avertissant, et une foule d'autres s'empressent, par tous les
moyens, de leur être agréables.
Il n'y a rien qu'on ne dût craindre de cette combinaison de
circonstances, avec un naturel tel que celui qu'on apercevait déjà
dans M. le duc de Chartres. S'il eût été armé de quelque principe qui
eût fait sur son coeur une impression profonde, on aurait pu s'attendre
à en retrouver les effets dans ces instants de calme où tout homme
redescend en lui-même. Il aurait, du moins, donné à ses goûts les
bornes conventionnelles de l'opinion. S'il avait eu un attrait vif
pour une science quelconque, son intelligence aurait cherché à
s'étendre, son attention aurait pu être gouvernée. Si seulement il eût
été vraiment amoureux, son esprit toujours en activité pour plaire ne
se serait pas usé ou dépravé par l'inoccupation; son coeur aurait
rejeté tous les défauts qui sont obligés de fuir devant un sentiment
vrai. Le bonheur simple qui se garde contre les dangers d'une
imagination inquiète, l'abnégation de soi qui produit tous les
sentiments généreux, auraient, sans doute, développé quelques
qualités solides dans M. le duc de Chartres.
Mais son coeur sec le priva des illusions de la jeunesse, pendant que
son esprit inattentif ne sut pas se fixer sur des matières sérieuses.
Effréné dans ses goûts, se faisant des plaisirs un rempart contre
l'amour même, il commença par l'abus de tout, et n'eut du constance
que dans les excès.
En 1769, il avait épousé mademoiselle de Penthièvre. Elle était bonne,
blanche, fraîche, douce, pure; elle lui plut tant qu'elle fut pour lui
une femme nouvelle. Les filles un peu brillantes de Paris purent
quitter, au bout de quelques jours, le costume de veuve avec lequel
elles s'étaient plu à paraître à l'Opéra, la première fois que M. le
duc et madame la duchesse de Chartres y étaient venus ensemble.
En entrant dans le monde, M. le duc de Chartres se lia avec M. de
Voyer[220] qui était le chef des hommes corrompus de cette époque. Une
grande fortune, quelque réputation d'habileté dans les affaires, une
conversation militaire assez brillante, beaucoup d'esprit,
rassemblaient autour de lui les jeunes gens qui avaient des passions
ardentes, les hommes dont la réputation était perdue, les mauvais
sujets et les intrigants de tous les états. L'abbé Yvon[221], plus
connu par une persécution fort longue que par quelques articles de
l'_Encyclopédie_, et particulièrement par l'article _âme_ qui la lui
avait attirée, l'avait initié dans la haute métaphysique, dont il
avait adopté la langue, même pour les conversations les plus
familières. C'était toujours _l'âme_.... _l'espace_.... _la chaîne des
êtres_... _l'abstraction_... _la matière_... _composée de points_...
_simple_... _sans étendue_... _indivisible_, etc. Tous ces mots,
jamais définis, prononcés avec des intervalles, des gestes, des
réticences, des formes mystiques, préparaient les jeunes adeptes à
croire. Et alors, on leur apprenait que tout sentiment n'est qu'un
ridicule... que tout scrupule est une faiblesse... que la justice est
un préjugé... que notre intérêt ou plutôt notre plaisir seul doit
déterminer toutes nos actions, etc.. On se dispensait naturellement
des preuves.
[220] Marc-René, marquis de Voyer, fils du comte Voyer
d'Argenson, secrétaire d'État à la guerre. Né en 1722, il
devint lieutenant général, gouverneur de Vincennes et mourut
en 1782.
[221] L'abbé Yvon, né en 1714 à Mamers, n'exerça jamais
aucune fonction ecclésiastique, et fut même toujours en lutte
avec la Sorbonne. Il débuta dans l'_Encyclopédie_ où il
écrivit les articles: _âme_, _athée_ et _dieu_. Soupçonné
d'avoir collaboré à la thèse soutenue par Prades en Sorbonne
et condamnée par elle, il s'enfuit en Hollande. Revenu peu
après, il fut nommé historiographe du comte d'Artois, et
mourut en 1791. L'abbé Yvon a laissé un grand nombre
d'ouvrages de théologie.
Un soir, à un souper de plaisir, M. de Lille[222], officier du
régiment de M. de Coingy, homme d'esprit, et fort attaché à ses amis,
un peu susceptible, peut-être trop familier, mais en tout très honnête
garçon, ne se trouvant pas suffisamment convaincu _que la justice fût
absolument un préjugé_, se permettait de faire quelques objections.
[222] M. de Lille, officier au régiment de Champagne, né à
Saint-Mihiel, est l'auteur d'un recueil de poésies légères.
«--C'est ma faute, mon cher de Lille, disait modestement M. de Voyer,
si vous avez encore quelques doutes, c'est que je ne suis pas remonté
assez haut. J'ai eu tort, j'aurais dû prendre la question à son
origine... Écoutez, ce n'est qu'un mot... Tout le monde sait que
l'existence est pour nous l'idée de la permanence de certaines
collections de sensations qui (suivez-moi bien), dans des
circonstances semblables ou à peu près semblables, reparaissent
constamment les mêmes... Vous comprenez, de Lille? Si elles ne sont
pas tout à fait les mêmes, elles n'éprouvent que des changements
assujettis à de certaines lois qui régissent l'univers, etc. Vous
m'entendez bien, n'est-ce pas? Vous voyez la suite et les conséquences
de tout ceci qui, pour un homme comme vous, mon cher de Lille, n'ont
pas besoin d'être développées davantage, etc.!!!»
Quel moyen, pour l'amour-propre d'un jeune homme, de s'avouer
incapable de comprendre ce mystérieux langage? Il fallait bien se
montrer convaincu. M. de Lille eut le bon esprit de ne pas entendre,
mais il n'eut pas le courage de le dire; et ce ne fut que lorsque le
ridicule osa attaquer la corruption qui, seule en France, avait été
jusque-là sacrée pour lui, que M. de Lille raconta cette conversation
et quelques autres que la bizarrerie des mots lui avait fait retenir.
Au milieu de ces décombres informes de métaphysique, on ne trouvait
d'entier dans ce portique nouveau que quelques maximes bien
dénaturées, et quelques instigations sentencieuses savamment
corruptrices.
Le principe fondamental de la doctrine de M. de Voyer cependant était
simple. Il niait l'existence de la morale, soutenait que pour les
hommes d'esprit, elle n'était qu'un mot, qu'elle n'avait rien de réel,
qu'il fallait aller chercher sa sanction dans la conscience; et
qu'ainsi, elle était nulle pour tous ceux qui, par leur esprit et leur
caractère, étaient en état de n'être jamais atteints par les remords.
Et, de là, la franchise, la sincérité, la confiance, l'intégrité
naturelle, toutes les affections honorables étaient accusées et
frappées d'ineptie.
Tarissant ainsi la source des vrais plaisirs, il fallait bien les
remplacer par des penchants monstrueux. Parmi les initiés, à vingt
ans, l'enchantement était déjà détruit. Des organes ainsi dépravés
avaient besoin d'émotions fortes. La corruption seule pouvait les
fournir: aussi régnait-elle sur toutes ces jeunes imaginations
perdues, et quand elle règne, c'est avec une autorité inflexible. Les
sacrifices n'adoucissent point son empire; plus on lui accorde, plus
elle exige: la candeur, la fidélité, la droiture sont les premières
victimes qu'on lui présente.
Lorsque l'on n'est qu'adepte on est obligé de croire: M. de Voyer qui
était créateur, usant du droit des chefs de secte, ne croyait pas à la
doctrine qu'il professait; et cela est prouvé par une foule de détails
sur sa vie et sur sa mort. Il avait toujours dans la bouche le mépris
le plus absolu pour l'opinion publique, et les jugements du public
faisaient son tourment.--«La bonne compagnie, disait-il un jour,
tombera bientôt dans le mépris qu'elle mérite.»--Et il était désolé
d'avoir trouvé que quelques portes de cette bonne compagnie qu'il
méprisait tant lui étaient fermées. Le dédain que son rôle exigeait
pour toute espèce de sensibilité, le forçait quelquefois à prendre des
précautions pour que personne ne pût découvrir les secours qu'il
accordait à des familles malheureuses.
Aux Ormes[223] dans sa terre, surtout dans les endroits les plus
écartés, il faisait beaucoup de bien. Jamais il ne parlait de la cour
qu'avec dérision, comme des grâces qu'elle répandait, des caractères
vils qui les sollicitaient, et il faisait demander par des voies
détournées le cordon bleu qui, de toutes les grâces accordées par le
roi, portait le plus l'empreinte de la faveur. C'était à Marly, séjour
de fêtes et de plaisirs, qu'il se trouvait, lorsque Louis XVI avec la
sévérité de moeurs honnêtes et la brusquerie que produisaient chez lui
la timidité et la probité réunies, lui reprocha sa corruption, en
présence de toute la cour. Étonné dans le premier moment, M. de Voyer
ne trouva pas de réponse. Revenu un peu à lui, il alla chez M. de
Maurepas lui raconter ce qui s'était passé et le prier de lui obtenir
une réparation. Il eut peu à se louer de son intermédiaire, car il ne
put en obtenir que cette phrase: «_Jamais nous ne pourrons apprendre
au roi la politesse._»--Ce mot insultant de _politesse_, le refus du
cordon bleu, les expressions dures du roi le blessèrent profondément
et tout ce qui l'a connu plus intimement, sa femme par exemple, ne
doutait pas que le chagrin ne fût la cause de sa mort qui arriva peu
de temps après.
[223] Château et terre appartenant à la famille d'Argenson,
près de Tours.