[205] Je puis dire que l'opinion positive de Louis XVI à cet

égard, se trouve consignée dans des _Mémoires_ que j'ai lus,

dont M. de Clermont-Gallerande est l'auteur. Ils sont écrits

de sa main, et se trouvent aujourd'hui chez M. le marquis de

Fontenille.--M. de Clermont rend compte de la mission qu'il

reçut du roi pour se rendre à Coblentz. Il était chargé de sa

part de peindre à ses frères le danger personnel dans lequel

l'émigration mettait sa vie. (_Note du prince de

Talleyrand._)

Charles, marquis de Clermont-Gallerande était issu d'une vieille

famille du Maine. Né en 1744, il devint maréchal de camp, prit part à

la défense des Tuileries au 10 Août, et fut longtemps emprisonné sous

la Terreur. C'est lui qui, sous le consulat, remit à Bonaparte la

lettre par laquelle Louis XVIII l'invitait à le rétablir sur le trône.

Pair de France en 1814, il mourut en 1823. Ses _Mémoires_ ont été

publiés en 1825 à Paris (3 vol. in-8°).

Ainsi, loin de pouvoir être regardée comme l'accomplissement d'un

devoir, l'émigration avait besoin d'être excusée, et ne pouvait l'être

que par l'immensité d'un danger personnel auquel on n'eût point

d'autre moyen de se soustraire. Ces idées, si un autre ordre de choses

se présente un jour, deviendront, je l'espère, générales parmi ceux

qui auraient peut-être encore à lutter contre le torrent

révolutionnaire.

Je résolus donc de ne point quitter la France, avant d'y être

contraint par un danger personnel; de ne rien faire pour le

provoquer, de ne point lutter contre un torrent qu'il fallait laisser

passer, mais de me tenir en situation et à portée de concourir à

sauver ce qui pouvait être sauvé, de ne point élever d'obstacle entre

l'occasion et moi, et de me réserver pour elle.

La députation du troisième ordre, avant d'avoir triomphé des deux

autres, s'était occupée de dresser une déclaration des droits à

l'imitation de celle que les colonies anglaises avaient faite,

lorsqu'elles avaient proclamé leur indépendance. On continua de s'en

occuper après la fusion des ordres. Cette déclaration n'était autre

chose qu'une théorie de l'égalité, théorie qui se réduisait à ceci:

«Il n'y a de différence réelle, et il ne doit y avoir de distinction

permanente entre les hommes que celles qui tiennent au mérite

personnel. Les distinctions qui viennent des emplois sont

accidentelles et doivent être temporaires, pour que le droit que

chacun a d'y prétendre ne soit pas illusoire. Le peuple est la source

de tout pouvoir politique, comme il en est la fin. A lui seul

appartient la souveraineté. Ce qu'il veut est loi, et rien n'est loi

que ce qu'il veut. S'il ne peut exercer lui-même la souveraineté, ce

qui arrive lorsqu'il est trop nombreux pour se réunir, il la fait

exercer par des représentants de son choix, lesquels peuvent tout ce

qu'il pourrait lui-même, et dont le pouvoir est par conséquent sans

bornes.»

L'incompatibilité d'une monarchie héréditaire avec l'application d'une

pareille théorie était palpable. Cependant l'Assemblée voulait de

bonne foi conserver la monarchie et y appliquer la républicaine

théorie qui s'était emparée de toutes les têtes. Elle ne soupçonnait

même pas qu'il y eût de la difficulté à les concilier, tant

l'ignorance est présomptueuse, et tant les passions sont aveugles. Par

la plus hardie et la plus insolente des usurpations, l'Assemblée

s'arroge l'exercice de cette souveraineté qu'elle attribue au peuple;

elle se déclare constituante, c'est-à-dire investie du droit de

détruire tout ce qui existe, et d'y substituer tout ce qui lui plaira.

On avait acquis la triste certitude que si on voulait la dissoudre,

elle n'obéirait pas, et qu'on n'était pas en état de la forcer à

l'obéissance. Argumenter contre elle n'aurait servi de rien. En se

bornant à lui contester le pouvoir qu'elle s'attribuait, on ne

l'empêchait pas d'agir; protester contre ses actes était une mesure

pleine de dangers et qui n'aurait arrêté rien. Mais le roi pouvait lui

dire:

«Vous posez en principe qu'au peuple appartient la souveraineté. Vous

posez en fait qu'il vous en a délégué l'exercice dans toute sa

plénitude. J'ai là-dessus des doutes, pour ne rien dire de plus. Il

est de toute nécessité qu'avant de passer outre, cette question soit

décidée. Je ne prétends pas m'en faire juge; vous non plus, vous ne

pouvez pas l'être; mais ce peuple est un juge que vous ne sauriez

récuser: je vais l'interroger, sa réponse sera notre loi.»

Toutes les probabilités sont que, pour peu qu'on y eût mis d'habileté,

le peuple à une époque où les idées révolutionnaires n'avaient point

encore infecté la masse, et où ce qu'on a appelé depuis les intérêts

révolutionnaires n'existait pas encore, aurait désavoué les doctrines

et condamné les prétentions de l'Assemblée. Rien alors n'eût été plus

facile que de la dissoudre. Ces doctrines et ces prétentions ainsi

condamnées l'auraient été pour toujours. Que si le peuple les eût au

contraire sanctionnées par ses suffrages, il en aurait alors subi

toutes les conséquences et subi avec justice, ayant pu s'en préserver

et ne l'ayant pas voulu; et aucune part de la responsabilité n'aurait

pesé sur le monarque. D'un appel au peuple s'ensuivait, il est vrai,

la nécessité de le reconnaître pour souverain, s'il se déclarait tel;

et l'on dira peut-être que c'était une chose qu'il fallait éviter à

tout prix. Mais l'appel au peuple, à l'époque à laquelle on était

arrivé, n'aurait pas créé cette nécessité; il aurait au contraire

présenté l'unique chance qu'il y eût encore de s'y soustraire, en la

rendant, de présente et d'absolue qu'elle était, contingente et

simplement possible. L'Assemblée s'attribuait un pouvoir auquel elle

donnait pour fondement la souveraineté du peuple et qui n'en pouvait

pas avoir d'autre. On reconnaissait donc cette souveraineté dès qu'on

reconnaissait ce pouvoir, et il y avait une absolue nécessité de la

reconnaître, à moins de forcer l'Assemblée à se rétracter ou de la

dissoudre (deux choses également impossibles), ou bien d'amener le

peuple à prononcer contre elle, ce qui ne se pouvait faire qu'en le

prenant pour juge. Alors, ou il aurait, comme je crois, rempli les

espérances qu'on avait mises en lui, ou il aurait trompé ces

espérances. Dans le premier cas, il aurait arrêté le mal à sa

naissance, et fait avorter la Révolution; dans le second, il n'aurait

fait que rendre inévitable ce qu'on ne pouvait éviter que par lui, ce

qui n'aurait pas accru mais seulement révélé la grandeur du mal. On y

aurait gagné de ne plus pouvoir se faire d'illusion sur sa nature; on

aurait perdu l'idée de le combattre par des moyens propres seulement à

l'irriter. On aurait senti qu'avant qu'il eût parcouru tous ses

périodes de développement, il n'y avait point de remède à attendre du

dedans; on l'aurait vu aussi contagieux qu'il l'était, et l'Europe ne

se serait point endormie, comme elle le fit, dans une fausse et

pernicieuse sécurité. Ainsi, même dans la pire supposition, l'appel au

peuple aurait été une démarche de la plus grande utilité, sans aucun

mélange d'inconvénient. Pourquoi donc ne le fit-on pas? Par préjugé,

peut-être, ou par passion, car les préjugés et les passions n'étaient

pas tous d'un seul côté; peut-être, aussi, parce que l'idée n'en vint

à aucun de ceux qui formaient alors le conseil du roi.

Après quelques tentatives de force, abandonnées presque aussitôt que

conçues, on se confia uniquement à l'intrigue pour tâcher de détruire

un pouvoir qu'on avait laissé devenir trop fort pour être contenu, ou

même dirigé, par un aussi faible moyen. L'Assemblée fut donc à peu

près laissée à elle-même. Au milieu des passions qui l'agitaient, elle

perdit bientôt de vue tous les principes constitutifs de la société.

Elle ne sut plus qu'il y a pour la société civile un mode

d'organisation nécessaire sans lequel elle ne saurait exister.

Fascinée par les chimériques idées d'égalité et de souveraineté du

peuple, l'Assemblée commit des milliers de fautes.

Le roi fut qualifié de premier représentant, de mandataire du peuple

et de chef du pouvoir exécutif, titres dont aucun n'était le sien,

dont aucun n'exprimait les fonctions qu'il devait remplir comme

monarque.

Le droit de convoquer, ajourner et dissoudre le corps législatif lui

fut ôté.

Ce corps, devenu un pouvoir, fut rendu permanent, et dut se renouveler

à des périodes fixes. Il ne devait former qu'une chambre unique.

Tout Français majeur, non serviteur à gages et non condamné à des

peines afflictives ou infamantes, fut éligible ou électeur, selon

qu'il payait cinquante francs de contributions directes ou trois

francs seulement.

Les élections durent se faire par un pêle-mêle de toutes les

professions.

La nomination des évêques, des juges et des administrateurs fut

attribuée aux collèges électoraux.

Le roi n'eut le pouvoir que de suspendre provisoirement les

administrateurs. Le droit de les casser fut attribué au pouvoir

général. Les juges n'étaient nommés qu'à temps.

L'initiative seule de faire la paix ou la guerre restait au monarque;

mais le droit de déclarer celle-ci et de sanctionner la paix était

réservé au pouvoir législatif.

Dans l'armée, on établit un mode d'avancement aux grades qui enlevait

au roi les deux tiers des choix.

Le roi put rejeter les propositions de la législature, mais avec cette

restriction que ce que trois législatures successives auraient adopté,

serait loi, nonobstant le refus du roi de le sanctionner.

Telle était la loi d'organisation que l'Assemblée imposa à la société

politique et civile en France, loi qui ne laissa subsister de la

monarchie qu'un vain simulacre.

Ceux qui avaient été les plus ardents à la détruire cette monarchie,

s'aperçurent enfin qu'ils étaient allés trop loin et tentèrent de

revenir sur leurs pas; ils ne réussirent qu'à perdre leur popularité.

Le torrent formé par l'ignorance et les passions était si violent

qu'il était impossible de l'arrêter. Ceux qui en pressentaient le plus

les ravages, étaient réduits à se renfermer, autant que la prudence le

permettait, dans un rôle passif.

Ce fut généralement le parti que je pris[206]. Cependant, je crus

devoir parler dans plusieurs questions de haute finance. Je m'opposai

à la création des assignats, à la réduction des intérêts de la dette

publique. J'établis dans une opinion assez développée les principes

sur lesquels je croyais que devait être fondée une banque nationale.

Je proposai de décréter l'uniformité dans les poids et mesures. Je me

chargeai aussi du rapport du comité de constitution sur l'instruction

publique.

[206] Voici, sommairement analysé, le rôle de Talleyrand à

l'Assemblée constituante: Il propose la nullité des mandats

impératifs (7 juillet 1789). Élu membre du comité de

constitution (13 juillet), provoque la suppression des dîmes

(11 août), fait adopter certains articles de la déclaration

des droits (21 août), propose des mesures propres à assurer

l'emprunt (27 août), propose d'appliquer les biens du clergé

aux besoins de l'État (10 octobre), présente un règlement de

police pour Paris (5 novembre), propose d'inventorier les

biens du clergé (7 novembre), est désigné pour examiner

l'état de la caisse d'escompte (26 novembre), rend compte de

cet examen (4 décembre), propose de considérer les juifs

comme citoyens (28 janvier 1790), propose une adresse au

peuple pour l'engager au calme (9 février), élu président de

l'Assemblée par 373 suffrages contre 125 donnés à Sieyès (26

février), propose un mode d'aliénation des biens nationaux

(13 juin), combat l'émission de 2 milliards d'assignats

forcés (18 septembre); rapport sur les droits

d'enregistrement (22 novembre), discours sur la refonte des

monnaies; (12 décembre) fait adopter un projet de loi sur

l'unification des poids et mesures (26 mars 1791); rapport

sur un arrêté du département de Paris relatif à la liberté

des cultes (7 mai), rapport sur l'instruction publique (10

septembre).

Pour faire ce grand travail, je consultai les hommes les plus

instruits et les savants les plus remarqués de cette époque, où

existaient M. de Lagrange[207], M. de Lavoisier[208], M. de la Place,

M. Monge[209], M. de Condorcet, M. Vicq d'Azyr[210], M. de la

Harpe[211]. Tous m'aidèrent. L'espèce de réputation que ce travail a

acquise, exigeait que je les nommasse.

[207] Joseph-Louis Lagrange, né à Turin en 1736 de parents

français, était à dix-huit ans le premier mathématicien de

l'Europe. En 1766, Frédéric II l'appela à Berlin comme

président de l'académie. Il vint à Paris en 1786, entra à

l'Institut en 1795, fut nommé sénateur sous l'empire et

mourut en 1813.

[208] Laurent Lavoisier, né à Paris en 1743, entra à

l'Académie des sciences à vingt-cinq ans, et obtint peu après

une place de fermier général. Il fut le premier chimiste de

son temps. Arrêté sous la Terreur, il fut guillotiné le 8 mai

1794.

[209] Gaspard Monge, né à Beaune en 1746, fut d'abord

professeur à l'école de génie de Mézières. Il entra en 1780 à

l'Académie des sciences. Ministre de la marine après le 10

Août, puis membre de l'Institut, il accompagna plus tard

Bonaparte en Égypte, et devint président de l'institut du

Caire. Napoléon le nomma sénateur et comte de Péluse. Il

mourut en 1818. Il se présenta une circonstance où, malgré

toute ma répugnance, je crus nécessaire de me mettre en

avant. Voici les motifs qui me déterminèrent.

[210] Félix Vicq d'Azyr, né à Valognes en 1748, étudia la

médecine et ouvrit en 1773 un brillant cours d'anatomie.

Membre de l'Académie des sciences (1774), puis de l'Académie

française, en remplacement de Buffon. Premier médecin de la

reine (1789). Il fut le dernier chancelier de l'ancienne

académie (juin 1793), qui fut supprimée le 8 août suivant. Il

mourut le 20 juin 1794.

[211] J.-Fr. de la Harpe, né à Paris en 1739, littérateur et

critique. Le cours de littérature qu'il professa à

l'établissement que Pilâtre de Roziers venait de fonder sous

le nom de _Lycée_, fit sa réputation. Laharpe fut arrêté sous

la Terreur et proscrit au 18 fructidor. Il mourut en 1803.

L'Assemblée prétendit régler seule et par la loi civile, ce qui

jusqu'alors n'avait été réglé que par le concours des puissances

spirituelle et temporelle et des lois canoniques et civiles. Elle fit

pour le clergé une constitution particulière[212], exigeant de tous

les ecclésiastiques en fonctions un serment de s'y conformer, sous

peine d'être considérés comme démissionnaires. Presque tous les

évêques le refusèrent, et, leurs sièges étant réputés vacants, les

collèges électoraux nommèrent des sujets pour les remplir. Les

nouveaux élus étaient bien disposés à se passer de l'institution

donnée par la cour de Rome; mais ils ne pouvaient se passer du

caractère épiscopal qui ne pouvait leur être conféré que par des

hommes qui l'eussent reçu. S'il ne se fût trouvé personne pour le leur

conférer, il aurait été grandement à craindre, non pas que tout culte

fût proscrit, comme il arriva quelques années après, mais ce qui me

semblait plus dangereux, parce que cela pouvait être durable, c'est

que l'Assemblée, par les doctrines qu'elle avait sanctionnées, ne

poussât bientôt le pays dans le presbytérianisme plus accommodé aux

opinions alors régnantes, et que la France ne pût être ramenée au

catholicisme, dont la hiérarchie et les formes sont en harmonie avec

celles du système monarchique. Je prêtai donc mon ministère pour

sacrer un des nouveaux évêques élus, qui, à son tour, sacra les

autres[213].

[212] La constitution civile fut votée par l'Assemblée le 12

juillet 1790. On sait qu'elle réduisait de 135 à 83 le nombre

des diocèses, faisait élire par le peuple les évêques et les

curés, et supprimait l'institution canonique. C'est là

l'origine du schisme qui divisa l'Église de France en clergé

assermenté et clergé insermenté.

[213] Talleyrand avait été choisi comme prélat consécrateur,

et avec lui Gobel, évêque de Lydda, et Miroudot, évêque de

Babylone. Le 24 février 1791, Talleyrand sacra les deux

premiers évêques constitutionnels, Expilly, évêque du

Finistère, et Marolles, évêque de l'Aisne, dans l'église de

l'Oratoire, rue Saint-Honoré.

Cela fait, je donnai ma démission de l'évêché d'Autun, et je ne

songeai plus qu'à m'éloigner de la première carrière que j'avais

parcourue; je me mis à la disposition des événements, et pourvu que je

restasse Français, tout me convenait. La Révolution promettait de

nouvelles destinées à la nation; je la suivis dans sa marche et j'en

courus les chances. Je lui vouai le tribut de toutes mes aptitudes,

décidé à servir mon pays pour lui-même, et je plaçai toutes mes

espérances dans les principes constitutionnels qu'on se croyait si

près d'atteindre. Cela explique pourquoi et comment, à plusieurs

reprises, je suis entré, sorti et rentré dans les affaires publiques,

et aussi le rôle que j'y ai joué.

APPENDICE[214]

[214] Voir page 124.

NOTE DE M. DE BACOURT SUR LES ENTREVUES DU COMTE D'ARTOIS ET DU PRINCE

DE TALLEYRAND.

Nous voulons ajouter à ce passage quelques détails que M. de

Talleyrand avait négligés ou peut-être oubliés. Il est positif qu'à

l'époque à laquelle ce passage se rapporte, M. de Talleyrand eut avec

M. le comte d'Artois plusieurs entrevues, dans lesquelles il chercha à

convaincre le prince de la nécessité de prendre des mesures de force,

et, tout en maintenant les concessions que le roi avait déjà faites,

de réprimer avec vigueur les agitations populaires qui se

manifestaient chaque jour, et qui avaient déjà ensanglanté les rues de

la capitale. La plus importante et la dernière de ces entrevues eut

lieu à Marly, dans la nuit du 16 au 17 juillet 1789, c'est-à-dire

quelques heures avant que le prince quittât la France. Lorsque M. de

Talleyrand se présenta chez M. le comte d'Artois, le prince qui était

déjà couché, le fit néanmoins entrer, et là, dans un entretien de plus

de deux heures, M. de Talleyrand exposa de nouveau tous les dangers de

la situation et supplia le prince de les faire connaître au roi. M. le

comte d'Artois ému se leva, se rendit chez le roi et, après une

absence assez prolongée, revint déclarer à M. de Talleyrand qu'il n'y

avait rien à faire avec le roi, qui était résolu à céder plutôt que de

faire verser une goutte de sang en résistant aux mouvements

populaires. «Quant à moi, ajouta M. le comte d'Artois, mon parti est

pris: je pars demain matin, et je quitte la France.»--M. de Talleyrand

conjura vainement le prince de renoncer à cette résolution en lui

représentant les embarras et les périls qu'elle pourrait avoir pour

lui dans le présent, et pour ses droits, et ceux de ses enfants dans

l'avenir, M. le comte d'Artois persista, et M. de Talleyrand finit par

lui dire: «Alors, Monseigneur, il ne reste donc plus à chacun de nous

qu'à songer à ses propres intérêts, puisque le roi et les princes

désertent les leurs, et ceux de la monarchie.--En effet, répliqua le

prince, c'est ce que je vous conseille de faire. Quoiqu'il arrive, je

ne pourrai vous blâmer; et comptez toujours sur mon amitié.»--M. le

comte d'Artois émigra le lendemain.

Au mois d'avril 1814, M. de Talleyrand, devenu président du

gouvernement provisoire, se trouva dans le cas d'annoncer à M. le

comte d'Artois, qui était alors à Nancy attendant les événements, que

Louis XVIII était appelé au trône, et que le prince était invité à se

rendre à Paris, pour y prendre le gouvernement en qualité de

lieutenant général du royaume. Il chargea M. le baron de

Vitrolles[215] de cette mission, et au moment du départ de celui-ci,

pendant qu'on cachetait la dépêche pour le prince, il lui fit, en se

promenant dans l'entresol de son hôtel de la rue Saint-Florentin, le

récit de l'entretien de la nuit du 16 juillet 1789, puis il lui dit:

«Faites-moi le plaisir de demander à M. le comte d'Artois s'il se

rappelle ce petit incident.»

[215] Eugène d'Arnaud, baron de Vitrolles, est né en 1774 au

château de ce nom en Provence. Sa famille était une des plus

anciennes de ce pays. Il était petit-neveu de l'illustre

bailli de Suffren. Il émigra en 1790 et entra comme

volontaire à l'armée de Condé. Il revint en France en 1797;

après le 18 brumaire, il fut rayé de la liste des émigrés,

grâce à l'intervention du général Bernadotte, qui avait été

son professeur d'escrime alors qu'il était sergent au

régiment de royal marine. M. de Vitrolles fut sous l'empire,

maire et conseiller général. En 1812, il fut nommé inspecteur

des bergeries, poste qui venait d'être créé pour surveiller

et favoriser l'élève des mérinos en France. M. de Vitrolles

prit la plus grande part à la première restauration.

Peut-être est-ce lui qui décida les souverains alliés

hésitants à marcher sur Paris, et qui provoqua ainsi la chute

de l'empire. Ministre d'État en 1814, commissaire royal à

Toulouse en 1815, il y fut arrêté sur l'ordre de Napoléon, et

resta en prison pendant la durée des Cent jours. Il fut

membre de la Chambre introuvable, fut destitué en 1818 de sa

charge de ministre. En 1827, Charles X le nomma ministre à

Florence, puis pair de France en juillet 1830. M. de

Vitrolles ne se rallia pas à la monarchie de juillet; il

mourut dans la retraite en 1854. On connaît les intéressants

_Mémoires_ qu'il a laissés sur la Restauration.

M. de Vitrolles, après s'être acquitté de son important message, ne

manqua pas de poser au prince la question de M. de Talleyrand; à quoi

le comte d'Artois répondit: «--Je me rappelle parfaitement cette

circonstance, et le récit de M. de Talleyrand est de tout point

exact.»

Averti que M. de Vitrolles avait raconté cette anecdote à plusieurs

personnes, nous crûmes devoir faire appel à sa mémoire et à sa

loyauté. Pour justifier cette expression de loyauté, il faut dire que

M. de Vitrolles, à la suite de la révolution du mois de juillet 1830,

avait cessé toute relation avec M. de Talleyrand, et s'exprimait très

sévèrement sur son compte. C'est ce qui expliquera le ton d'hostilité

et d'aigreur qui perce au travers de la lettre de M. de Vitrolles que

nous allons insérer ici. Nous pensons que, pour le lecteur comme pour

nous, cette hostilité ne fera que confirmer davantage la sincérité de

M. de Vitrolles dans sa déclaration, et l'authenticité du passage des

_Mémoires_ de M. de Talleyrand. Les légères divergences qu'on

remarquera entre le récit qui nous a été fait par M. de Talleyrand, et

celui de la lettre de M. de Vitrolles, s'expliquent naturellement par

l'effet du temps qui s'était écoulé, et qui a pu modifier les

souvenirs des deux narrateurs. Le fait qui reste acquis c'est que M.

de Talleyrand au mois de juillet 1789, croyait qu'on pouvait arrêter

la marche révolutionnaire des événements, qu'il a eu le mérite de le

dire, et le courage de proposer de s'en charger. Il n'est peut-être

pas le seul qui s'en soit vanté plus tard; nous pensons avoir constaté

que lui, au moins, ne s'en vantait pas à tort.

Voici la lettre de M. de Vitrolles:

«_M. le baron de Vitrolles à M. de Bacourt._

»Paris, 6 avril 1852.

»Monsieur,

»Vous avez attaché quelque prix au témoignage que je pourrais rendre

sur une circonstance particulière de la vie de M. le prince de

Talleyrand; je ne crois pas pouvoir mieux satisfaire à vos désirs

qu'en transcrivant ici ce que j'en ai écrit il y a bien des années,

dans une relation des événements de 1814.

»Lorsque S.M. l'empereur de Russie et M. le prince de Talleyrand

eurent compris que la présence du frère du roi revêtu des pouvoirs de

lieutenant général du royaume devenait nécessaire, et que je partais

pour décider _Monsieur_ à se rendre à Paris, j'avais eu plusieurs

conférences à ce sujet avec le président du gouvernement provisoire.

Dans un dernier entretien, au moment du départ, nous avions traité les

conditions et les formes de la réception de Monseigneur. Après un

moment de silence, le prince de Talleyrand reprit avec son sourire

caressant et d'un ton qui voulait être léger, et presque indifférent:

Mémoires du prince de Talleyrand, Volume 1 · 第 12 / 36 段