égard, se trouve consignée dans des _Mémoires_ que j'ai lus,
dont M. de Clermont-Gallerande est l'auteur. Ils sont écrits
de sa main, et se trouvent aujourd'hui chez M. le marquis de
Fontenille.--M. de Clermont rend compte de la mission qu'il
reçut du roi pour se rendre à Coblentz. Il était chargé de sa
part de peindre à ses frères le danger personnel dans lequel
l'émigration mettait sa vie. (_Note du prince de
Talleyrand._)
Charles, marquis de Clermont-Gallerande était issu d'une vieille
famille du Maine. Né en 1744, il devint maréchal de camp, prit part à
la défense des Tuileries au 10 Août, et fut longtemps emprisonné sous
la Terreur. C'est lui qui, sous le consulat, remit à Bonaparte la
lettre par laquelle Louis XVIII l'invitait à le rétablir sur le trône.
Pair de France en 1814, il mourut en 1823. Ses _Mémoires_ ont été
publiés en 1825 à Paris (3 vol. in-8°).
Ainsi, loin de pouvoir être regardée comme l'accomplissement d'un
devoir, l'émigration avait besoin d'être excusée, et ne pouvait l'être
que par l'immensité d'un danger personnel auquel on n'eût point
d'autre moyen de se soustraire. Ces idées, si un autre ordre de choses
se présente un jour, deviendront, je l'espère, générales parmi ceux
qui auraient peut-être encore à lutter contre le torrent
révolutionnaire.
Je résolus donc de ne point quitter la France, avant d'y être
contraint par un danger personnel; de ne rien faire pour le
provoquer, de ne point lutter contre un torrent qu'il fallait laisser
passer, mais de me tenir en situation et à portée de concourir à
sauver ce qui pouvait être sauvé, de ne point élever d'obstacle entre
l'occasion et moi, et de me réserver pour elle.
La députation du troisième ordre, avant d'avoir triomphé des deux
autres, s'était occupée de dresser une déclaration des droits à
l'imitation de celle que les colonies anglaises avaient faite,
lorsqu'elles avaient proclamé leur indépendance. On continua de s'en
occuper après la fusion des ordres. Cette déclaration n'était autre
chose qu'une théorie de l'égalité, théorie qui se réduisait à ceci:
«Il n'y a de différence réelle, et il ne doit y avoir de distinction
permanente entre les hommes que celles qui tiennent au mérite
personnel. Les distinctions qui viennent des emplois sont
accidentelles et doivent être temporaires, pour que le droit que
chacun a d'y prétendre ne soit pas illusoire. Le peuple est la source
de tout pouvoir politique, comme il en est la fin. A lui seul
appartient la souveraineté. Ce qu'il veut est loi, et rien n'est loi
que ce qu'il veut. S'il ne peut exercer lui-même la souveraineté, ce
qui arrive lorsqu'il est trop nombreux pour se réunir, il la fait
exercer par des représentants de son choix, lesquels peuvent tout ce
qu'il pourrait lui-même, et dont le pouvoir est par conséquent sans
bornes.»
L'incompatibilité d'une monarchie héréditaire avec l'application d'une
pareille théorie était palpable. Cependant l'Assemblée voulait de
bonne foi conserver la monarchie et y appliquer la républicaine
théorie qui s'était emparée de toutes les têtes. Elle ne soupçonnait
même pas qu'il y eût de la difficulté à les concilier, tant
l'ignorance est présomptueuse, et tant les passions sont aveugles. Par
la plus hardie et la plus insolente des usurpations, l'Assemblée
s'arroge l'exercice de cette souveraineté qu'elle attribue au peuple;
elle se déclare constituante, c'est-à-dire investie du droit de
détruire tout ce qui existe, et d'y substituer tout ce qui lui plaira.
On avait acquis la triste certitude que si on voulait la dissoudre,
elle n'obéirait pas, et qu'on n'était pas en état de la forcer à
l'obéissance. Argumenter contre elle n'aurait servi de rien. En se
bornant à lui contester le pouvoir qu'elle s'attribuait, on ne
l'empêchait pas d'agir; protester contre ses actes était une mesure
pleine de dangers et qui n'aurait arrêté rien. Mais le roi pouvait lui
dire:
«Vous posez en principe qu'au peuple appartient la souveraineté. Vous
posez en fait qu'il vous en a délégué l'exercice dans toute sa
plénitude. J'ai là-dessus des doutes, pour ne rien dire de plus. Il
est de toute nécessité qu'avant de passer outre, cette question soit
décidée. Je ne prétends pas m'en faire juge; vous non plus, vous ne
pouvez pas l'être; mais ce peuple est un juge que vous ne sauriez
récuser: je vais l'interroger, sa réponse sera notre loi.»
Toutes les probabilités sont que, pour peu qu'on y eût mis d'habileté,
le peuple à une époque où les idées révolutionnaires n'avaient point
encore infecté la masse, et où ce qu'on a appelé depuis les intérêts
révolutionnaires n'existait pas encore, aurait désavoué les doctrines
et condamné les prétentions de l'Assemblée. Rien alors n'eût été plus
facile que de la dissoudre. Ces doctrines et ces prétentions ainsi
condamnées l'auraient été pour toujours. Que si le peuple les eût au
contraire sanctionnées par ses suffrages, il en aurait alors subi
toutes les conséquences et subi avec justice, ayant pu s'en préserver
et ne l'ayant pas voulu; et aucune part de la responsabilité n'aurait
pesé sur le monarque. D'un appel au peuple s'ensuivait, il est vrai,
la nécessité de le reconnaître pour souverain, s'il se déclarait tel;
et l'on dira peut-être que c'était une chose qu'il fallait éviter à
tout prix. Mais l'appel au peuple, à l'époque à laquelle on était
arrivé, n'aurait pas créé cette nécessité; il aurait au contraire
présenté l'unique chance qu'il y eût encore de s'y soustraire, en la
rendant, de présente et d'absolue qu'elle était, contingente et
simplement possible. L'Assemblée s'attribuait un pouvoir auquel elle
donnait pour fondement la souveraineté du peuple et qui n'en pouvait
pas avoir d'autre. On reconnaissait donc cette souveraineté dès qu'on
reconnaissait ce pouvoir, et il y avait une absolue nécessité de la
reconnaître, à moins de forcer l'Assemblée à se rétracter ou de la
dissoudre (deux choses également impossibles), ou bien d'amener le
peuple à prononcer contre elle, ce qui ne se pouvait faire qu'en le
prenant pour juge. Alors, ou il aurait, comme je crois, rempli les
espérances qu'on avait mises en lui, ou il aurait trompé ces
espérances. Dans le premier cas, il aurait arrêté le mal à sa
naissance, et fait avorter la Révolution; dans le second, il n'aurait
fait que rendre inévitable ce qu'on ne pouvait éviter que par lui, ce
qui n'aurait pas accru mais seulement révélé la grandeur du mal. On y
aurait gagné de ne plus pouvoir se faire d'illusion sur sa nature; on
aurait perdu l'idée de le combattre par des moyens propres seulement à
l'irriter. On aurait senti qu'avant qu'il eût parcouru tous ses
périodes de développement, il n'y avait point de remède à attendre du
dedans; on l'aurait vu aussi contagieux qu'il l'était, et l'Europe ne
se serait point endormie, comme elle le fit, dans une fausse et
pernicieuse sécurité. Ainsi, même dans la pire supposition, l'appel au
peuple aurait été une démarche de la plus grande utilité, sans aucun
mélange d'inconvénient. Pourquoi donc ne le fit-on pas? Par préjugé,
peut-être, ou par passion, car les préjugés et les passions n'étaient
pas tous d'un seul côté; peut-être, aussi, parce que l'idée n'en vint
à aucun de ceux qui formaient alors le conseil du roi.
Après quelques tentatives de force, abandonnées presque aussitôt que
conçues, on se confia uniquement à l'intrigue pour tâcher de détruire
un pouvoir qu'on avait laissé devenir trop fort pour être contenu, ou
même dirigé, par un aussi faible moyen. L'Assemblée fut donc à peu
près laissée à elle-même. Au milieu des passions qui l'agitaient, elle
perdit bientôt de vue tous les principes constitutifs de la société.
Elle ne sut plus qu'il y a pour la société civile un mode
d'organisation nécessaire sans lequel elle ne saurait exister.
Fascinée par les chimériques idées d'égalité et de souveraineté du
peuple, l'Assemblée commit des milliers de fautes.
Le roi fut qualifié de premier représentant, de mandataire du peuple
et de chef du pouvoir exécutif, titres dont aucun n'était le sien,
dont aucun n'exprimait les fonctions qu'il devait remplir comme
monarque.
Le droit de convoquer, ajourner et dissoudre le corps législatif lui
fut ôté.
Ce corps, devenu un pouvoir, fut rendu permanent, et dut se renouveler
à des périodes fixes. Il ne devait former qu'une chambre unique.
Tout Français majeur, non serviteur à gages et non condamné à des
peines afflictives ou infamantes, fut éligible ou électeur, selon
qu'il payait cinquante francs de contributions directes ou trois
francs seulement.
Les élections durent se faire par un pêle-mêle de toutes les
professions.
La nomination des évêques, des juges et des administrateurs fut
attribuée aux collèges électoraux.
Le roi n'eut le pouvoir que de suspendre provisoirement les
administrateurs. Le droit de les casser fut attribué au pouvoir
général. Les juges n'étaient nommés qu'à temps.
L'initiative seule de faire la paix ou la guerre restait au monarque;
mais le droit de déclarer celle-ci et de sanctionner la paix était
réservé au pouvoir législatif.
Dans l'armée, on établit un mode d'avancement aux grades qui enlevait
au roi les deux tiers des choix.
Le roi put rejeter les propositions de la législature, mais avec cette
restriction que ce que trois législatures successives auraient adopté,
serait loi, nonobstant le refus du roi de le sanctionner.
Telle était la loi d'organisation que l'Assemblée imposa à la société
politique et civile en France, loi qui ne laissa subsister de la
monarchie qu'un vain simulacre.
Ceux qui avaient été les plus ardents à la détruire cette monarchie,
s'aperçurent enfin qu'ils étaient allés trop loin et tentèrent de
revenir sur leurs pas; ils ne réussirent qu'à perdre leur popularité.
Le torrent formé par l'ignorance et les passions était si violent
qu'il était impossible de l'arrêter. Ceux qui en pressentaient le plus
les ravages, étaient réduits à se renfermer, autant que la prudence le
permettait, dans un rôle passif.
Ce fut généralement le parti que je pris[206]. Cependant, je crus
devoir parler dans plusieurs questions de haute finance. Je m'opposai
à la création des assignats, à la réduction des intérêts de la dette
publique. J'établis dans une opinion assez développée les principes
sur lesquels je croyais que devait être fondée une banque nationale.
Je proposai de décréter l'uniformité dans les poids et mesures. Je me
chargeai aussi du rapport du comité de constitution sur l'instruction
publique.
[206] Voici, sommairement analysé, le rôle de Talleyrand à
l'Assemblée constituante: Il propose la nullité des mandats
impératifs (7 juillet 1789). Élu membre du comité de
constitution (13 juillet), provoque la suppression des dîmes
(11 août), fait adopter certains articles de la déclaration
des droits (21 août), propose des mesures propres à assurer
l'emprunt (27 août), propose d'appliquer les biens du clergé
aux besoins de l'État (10 octobre), présente un règlement de
police pour Paris (5 novembre), propose d'inventorier les
biens du clergé (7 novembre), est désigné pour examiner
l'état de la caisse d'escompte (26 novembre), rend compte de
cet examen (4 décembre), propose de considérer les juifs
comme citoyens (28 janvier 1790), propose une adresse au
peuple pour l'engager au calme (9 février), élu président de
l'Assemblée par 373 suffrages contre 125 donnés à Sieyès (26
février), propose un mode d'aliénation des biens nationaux
(13 juin), combat l'émission de 2 milliards d'assignats
forcés (18 septembre); rapport sur les droits
d'enregistrement (22 novembre), discours sur la refonte des
monnaies; (12 décembre) fait adopter un projet de loi sur
l'unification des poids et mesures (26 mars 1791); rapport
sur un arrêté du département de Paris relatif à la liberté
des cultes (7 mai), rapport sur l'instruction publique (10
septembre).
Pour faire ce grand travail, je consultai les hommes les plus
instruits et les savants les plus remarqués de cette époque, où
existaient M. de Lagrange[207], M. de Lavoisier[208], M. de la Place,
M. Monge[209], M. de Condorcet, M. Vicq d'Azyr[210], M. de la
Harpe[211]. Tous m'aidèrent. L'espèce de réputation que ce travail a
acquise, exigeait que je les nommasse.
[207] Joseph-Louis Lagrange, né à Turin en 1736 de parents
français, était à dix-huit ans le premier mathématicien de
l'Europe. En 1766, Frédéric II l'appela à Berlin comme
président de l'académie. Il vint à Paris en 1786, entra à
l'Institut en 1795, fut nommé sénateur sous l'empire et
mourut en 1813.
[208] Laurent Lavoisier, né à Paris en 1743, entra à
l'Académie des sciences à vingt-cinq ans, et obtint peu après
une place de fermier général. Il fut le premier chimiste de
son temps. Arrêté sous la Terreur, il fut guillotiné le 8 mai
1794.
[209] Gaspard Monge, né à Beaune en 1746, fut d'abord
professeur à l'école de génie de Mézières. Il entra en 1780 à
l'Académie des sciences. Ministre de la marine après le 10
Août, puis membre de l'Institut, il accompagna plus tard
Bonaparte en Égypte, et devint président de l'institut du
Caire. Napoléon le nomma sénateur et comte de Péluse. Il
mourut en 1818. Il se présenta une circonstance où, malgré
toute ma répugnance, je crus nécessaire de me mettre en
avant. Voici les motifs qui me déterminèrent.
[210] Félix Vicq d'Azyr, né à Valognes en 1748, étudia la
médecine et ouvrit en 1773 un brillant cours d'anatomie.
Membre de l'Académie des sciences (1774), puis de l'Académie
française, en remplacement de Buffon. Premier médecin de la
reine (1789). Il fut le dernier chancelier de l'ancienne
académie (juin 1793), qui fut supprimée le 8 août suivant. Il
mourut le 20 juin 1794.
[211] J.-Fr. de la Harpe, né à Paris en 1739, littérateur et
critique. Le cours de littérature qu'il professa à
l'établissement que Pilâtre de Roziers venait de fonder sous
le nom de _Lycée_, fit sa réputation. Laharpe fut arrêté sous
la Terreur et proscrit au 18 fructidor. Il mourut en 1803.
L'Assemblée prétendit régler seule et par la loi civile, ce qui
jusqu'alors n'avait été réglé que par le concours des puissances
spirituelle et temporelle et des lois canoniques et civiles. Elle fit
pour le clergé une constitution particulière[212], exigeant de tous
les ecclésiastiques en fonctions un serment de s'y conformer, sous
peine d'être considérés comme démissionnaires. Presque tous les
évêques le refusèrent, et, leurs sièges étant réputés vacants, les
collèges électoraux nommèrent des sujets pour les remplir. Les
nouveaux élus étaient bien disposés à se passer de l'institution
donnée par la cour de Rome; mais ils ne pouvaient se passer du
caractère épiscopal qui ne pouvait leur être conféré que par des
hommes qui l'eussent reçu. S'il ne se fût trouvé personne pour le leur
conférer, il aurait été grandement à craindre, non pas que tout culte
fût proscrit, comme il arriva quelques années après, mais ce qui me
semblait plus dangereux, parce que cela pouvait être durable, c'est
que l'Assemblée, par les doctrines qu'elle avait sanctionnées, ne
poussât bientôt le pays dans le presbytérianisme plus accommodé aux
opinions alors régnantes, et que la France ne pût être ramenée au
catholicisme, dont la hiérarchie et les formes sont en harmonie avec
celles du système monarchique. Je prêtai donc mon ministère pour
sacrer un des nouveaux évêques élus, qui, à son tour, sacra les
autres[213].
[212] La constitution civile fut votée par l'Assemblée le 12
juillet 1790. On sait qu'elle réduisait de 135 à 83 le nombre
des diocèses, faisait élire par le peuple les évêques et les
curés, et supprimait l'institution canonique. C'est là
l'origine du schisme qui divisa l'Église de France en clergé
assermenté et clergé insermenté.
[213] Talleyrand avait été choisi comme prélat consécrateur,
et avec lui Gobel, évêque de Lydda, et Miroudot, évêque de
Babylone. Le 24 février 1791, Talleyrand sacra les deux
premiers évêques constitutionnels, Expilly, évêque du
Finistère, et Marolles, évêque de l'Aisne, dans l'église de
l'Oratoire, rue Saint-Honoré.
Cela fait, je donnai ma démission de l'évêché d'Autun, et je ne
songeai plus qu'à m'éloigner de la première carrière que j'avais
parcourue; je me mis à la disposition des événements, et pourvu que je
restasse Français, tout me convenait. La Révolution promettait de
nouvelles destinées à la nation; je la suivis dans sa marche et j'en
courus les chances. Je lui vouai le tribut de toutes mes aptitudes,
décidé à servir mon pays pour lui-même, et je plaçai toutes mes
espérances dans les principes constitutionnels qu'on se croyait si
près d'atteindre. Cela explique pourquoi et comment, à plusieurs
reprises, je suis entré, sorti et rentré dans les affaires publiques,
et aussi le rôle que j'y ai joué.
APPENDICE[214]
[214] Voir page 124.
NOTE DE M. DE BACOURT SUR LES ENTREVUES DU COMTE D'ARTOIS ET DU PRINCE
DE TALLEYRAND.
Nous voulons ajouter à ce passage quelques détails que M. de
Talleyrand avait négligés ou peut-être oubliés. Il est positif qu'à
l'époque à laquelle ce passage se rapporte, M. de Talleyrand eut avec
M. le comte d'Artois plusieurs entrevues, dans lesquelles il chercha à
convaincre le prince de la nécessité de prendre des mesures de force,
et, tout en maintenant les concessions que le roi avait déjà faites,
de réprimer avec vigueur les agitations populaires qui se
manifestaient chaque jour, et qui avaient déjà ensanglanté les rues de
la capitale. La plus importante et la dernière de ces entrevues eut
lieu à Marly, dans la nuit du 16 au 17 juillet 1789, c'est-à-dire
quelques heures avant que le prince quittât la France. Lorsque M. de
Talleyrand se présenta chez M. le comte d'Artois, le prince qui était
déjà couché, le fit néanmoins entrer, et là, dans un entretien de plus
de deux heures, M. de Talleyrand exposa de nouveau tous les dangers de
la situation et supplia le prince de les faire connaître au roi. M. le
comte d'Artois ému se leva, se rendit chez le roi et, après une
absence assez prolongée, revint déclarer à M. de Talleyrand qu'il n'y
avait rien à faire avec le roi, qui était résolu à céder plutôt que de
faire verser une goutte de sang en résistant aux mouvements
populaires. «Quant à moi, ajouta M. le comte d'Artois, mon parti est
pris: je pars demain matin, et je quitte la France.»--M. de Talleyrand
conjura vainement le prince de renoncer à cette résolution en lui
représentant les embarras et les périls qu'elle pourrait avoir pour
lui dans le présent, et pour ses droits, et ceux de ses enfants dans
l'avenir, M. le comte d'Artois persista, et M. de Talleyrand finit par
lui dire: «Alors, Monseigneur, il ne reste donc plus à chacun de nous
qu'à songer à ses propres intérêts, puisque le roi et les princes
désertent les leurs, et ceux de la monarchie.--En effet, répliqua le
prince, c'est ce que je vous conseille de faire. Quoiqu'il arrive, je
ne pourrai vous blâmer; et comptez toujours sur mon amitié.»--M. le
comte d'Artois émigra le lendemain.
Au mois d'avril 1814, M. de Talleyrand, devenu président du
gouvernement provisoire, se trouva dans le cas d'annoncer à M. le
comte d'Artois, qui était alors à Nancy attendant les événements, que
Louis XVIII était appelé au trône, et que le prince était invité à se
rendre à Paris, pour y prendre le gouvernement en qualité de
lieutenant général du royaume. Il chargea M. le baron de
Vitrolles[215] de cette mission, et au moment du départ de celui-ci,
pendant qu'on cachetait la dépêche pour le prince, il lui fit, en se
promenant dans l'entresol de son hôtel de la rue Saint-Florentin, le
récit de l'entretien de la nuit du 16 juillet 1789, puis il lui dit:
«Faites-moi le plaisir de demander à M. le comte d'Artois s'il se
rappelle ce petit incident.»
[215] Eugène d'Arnaud, baron de Vitrolles, est né en 1774 au
château de ce nom en Provence. Sa famille était une des plus
anciennes de ce pays. Il était petit-neveu de l'illustre
bailli de Suffren. Il émigra en 1790 et entra comme
volontaire à l'armée de Condé. Il revint en France en 1797;
après le 18 brumaire, il fut rayé de la liste des émigrés,
grâce à l'intervention du général Bernadotte, qui avait été
son professeur d'escrime alors qu'il était sergent au
régiment de royal marine. M. de Vitrolles fut sous l'empire,
maire et conseiller général. En 1812, il fut nommé inspecteur
des bergeries, poste qui venait d'être créé pour surveiller
et favoriser l'élève des mérinos en France. M. de Vitrolles
prit la plus grande part à la première restauration.
Peut-être est-ce lui qui décida les souverains alliés
hésitants à marcher sur Paris, et qui provoqua ainsi la chute
de l'empire. Ministre d'État en 1814, commissaire royal à
Toulouse en 1815, il y fut arrêté sur l'ordre de Napoléon, et
resta en prison pendant la durée des Cent jours. Il fut
membre de la Chambre introuvable, fut destitué en 1818 de sa
charge de ministre. En 1827, Charles X le nomma ministre à
Florence, puis pair de France en juillet 1830. M. de
Vitrolles ne se rallia pas à la monarchie de juillet; il
mourut dans la retraite en 1854. On connaît les intéressants
_Mémoires_ qu'il a laissés sur la Restauration.
M. de Vitrolles, après s'être acquitté de son important message, ne
manqua pas de poser au prince la question de M. de Talleyrand; à quoi
le comte d'Artois répondit: «--Je me rappelle parfaitement cette
circonstance, et le récit de M. de Talleyrand est de tout point
exact.»
Averti que M. de Vitrolles avait raconté cette anecdote à plusieurs
personnes, nous crûmes devoir faire appel à sa mémoire et à sa
loyauté. Pour justifier cette expression de loyauté, il faut dire que
M. de Vitrolles, à la suite de la révolution du mois de juillet 1830,
avait cessé toute relation avec M. de Talleyrand, et s'exprimait très
sévèrement sur son compte. C'est ce qui expliquera le ton d'hostilité
et d'aigreur qui perce au travers de la lettre de M. de Vitrolles que
nous allons insérer ici. Nous pensons que, pour le lecteur comme pour
nous, cette hostilité ne fera que confirmer davantage la sincérité de
M. de Vitrolles dans sa déclaration, et l'authenticité du passage des
_Mémoires_ de M. de Talleyrand. Les légères divergences qu'on
remarquera entre le récit qui nous a été fait par M. de Talleyrand, et
celui de la lettre de M. de Vitrolles, s'expliquent naturellement par
l'effet du temps qui s'était écoulé, et qui a pu modifier les
souvenirs des deux narrateurs. Le fait qui reste acquis c'est que M.
de Talleyrand au mois de juillet 1789, croyait qu'on pouvait arrêter
la marche révolutionnaire des événements, qu'il a eu le mérite de le
dire, et le courage de proposer de s'en charger. Il n'est peut-être
pas le seul qui s'en soit vanté plus tard; nous pensons avoir constaté
que lui, au moins, ne s'en vantait pas à tort.
Voici la lettre de M. de Vitrolles:
«_M. le baron de Vitrolles à M. de Bacourt._
»Paris, 6 avril 1852.
»Monsieur,
»Vous avez attaché quelque prix au témoignage que je pourrais rendre
sur une circonstance particulière de la vie de M. le prince de
Talleyrand; je ne crois pas pouvoir mieux satisfaire à vos désirs
qu'en transcrivant ici ce que j'en ai écrit il y a bien des années,
dans une relation des événements de 1814.
»Lorsque S.M. l'empereur de Russie et M. le prince de Talleyrand
eurent compris que la présence du frère du roi revêtu des pouvoirs de
lieutenant général du royaume devenait nécessaire, et que je partais
pour décider _Monsieur_ à se rendre à Paris, j'avais eu plusieurs
conférences à ce sujet avec le président du gouvernement provisoire.
Dans un dernier entretien, au moment du départ, nous avions traité les
conditions et les formes de la réception de Monseigneur. Après un
moment de silence, le prince de Talleyrand reprit avec son sourire
caressant et d'un ton qui voulait être léger, et presque indifférent: