en a éveillé d'autres qu'elle a appelées à son aide, mais celles-ci
lui sont restées subordonnées; elles ont pris sa couleur et son
esprit, elles ont agi dans son sens et pour sa fin. Elle a assez donné
l'impulsion et dirigé le mouvement, pour que l'on puisse dire que la
Révolution française est née de la vanité.
Dirigée vers un certain but, et contenue dans de certaines limites, la
passion dont je parle attache les sujets à l'État; elle l'anime, elle
le vivifie; alors elle prend et mérite le nom de patriotisme,
d'émulation, d'amour de la gloire. En soi, et à part sa direction vers
un but déterminé, elle n'est que le désir de la prééminence. On peut
désirer la prééminence pour son pays, on peut la désirer pour un corps
dont on est membre, on peut la désirer pour soi, et dans ce cas on
peut désirer de l'obtenir en une seule chose, ou en plusieurs, dans la
sphère où l'on est placé, ou hors de cette sphère. On peut enfin, mais
non sans démence, désirer de l'avoir en toute chose et sur tout. Si
des circonstances font que chez la généralité des membres d'un État,
ce désir se porte sur les distinctions sociales, la conséquence
inévitable sera que le grand nombre ne voudra que ces titres de
distinction que chacun peut se flatter d'avoir ou d'acquérir, à
l'exclusion de ceux qui, par leur nature, ne peuvent être que le
partage du très petit nombre; ainsi du désir de la prééminence naîtra
l'esprit d'égalité politique. C'est ce qui était arrivé en France à
l'époque qui précéda la Révolution. C'était, comme l'a
révolutionnairement établi l'abbé Sieyès[194], dans son écrit sur les
privilèges, un effet naturel et nécessaire de la situation dans
laquelle était la France.
[194] Emmanuel-Joseph Sieyès, naquit à Fréjus en 1748. Il
entra dans les ordres, et fut vicaire général à Rennes, se
mêla peu à peu au mouvement philosophique, et se lia avec
tous les écrivains du temps. Il fut membre de l'assemblée
provinciale d'Orléans. En 1789, il publia sa célèbre
brochure: _Qu'est-ce que le tiers?_ dont il se vendit trente
mille exemplaires en quelques jours. Député de Paris, il
devint un des membres les plus autorisés du tiers état. Il
fut élu président (juin 1790). Membre de l'administration du
département de Paris (février 1791). Il refusa à ce moment
l'archevêché de Paris. En 1792 il fut élu à la Convention
dont il devint le président. Il vota la mort du roi. Il se
tint à l'écart durant la Terreur, fut en 1795 membre du
conseil des Cinq-Cents, ministre à Berlin en 1798. Il entra
au directoire (1799) et en fut nommé le président; il
s'attacha à Bonaparte, et prépara avec lui le 18 brumaire.
Consul provisoire, il présenta son fameux projet de
constitution, fut remplacé par Cambacérès et entra au Sénat.
Il fut, en 1814, un des promoteurs de la déchéance de
l'empereur, fut créé pair de France sous les Cent jours, et
fut exilé en 1816. Il rentra en France, en 1830 et mourut en
1836. Il était entré à l'Institut en 1795; membre de
l'Académie française en 1804, il fut rayé en 1816.
L'État, quoique divisé nominalement en trois ordres, ne l'était
réellement qu'en deux classes: la classe noble et la classe
plébéienne; une partie du clergé appartenait à la première, et l'autre
partie à la seconde de ces deux classes.
Toute prééminence dans l'ordre social se fonde sur l'une de ces quatre
choses: le pouvoir, la naissance, la richesse et le mérite personnel.
Après le ministère du cardinal de Richelieu et sous Louis XIV, tout
le pouvoir politique se trouva concentré entre les mains du monarque,
et les ordres de l'État n'en eurent plus aucun.
L'industrie et le commerce portèrent dans la classe plébéienne les
richesses, et tous les genres de mérite s'y développèrent.
Il n'y eut donc plus qu'un titre de prééminence qui resta seul: la
naissance.
Mais comme la noblesse avait été accordée depuis longtemps à l'aide
des charges vénales, la naissance même put être suppléée à prix
d'argent, ce qui la rabaissa au niveau de la richesse.
Les nobles eux-mêmes la rabaissèrent encore, en prenant pour femmes
des filles de parvenus enrichis, plutôt que des filles pauvres, mais
de sang noble. La noblesse ne pouvait tomber au-dessous de la richesse
sans que la pauvreté l'avilît; et parmi les familles nobles, le plus
grand nombre était ou relativement ou absolument pauvre. Avilie par la
pauvreté, elle l'était encore par la richesse, lorsqu'elle avait été
comme sacrifiée à celle-ci par des mésalliances.
Dans l'Église et l'épiscopat, les dignités les plus lucratives étaient
devenues le partage presque exclusif de la classe noble. On avait
abandonné à cet égard les principes suivis constamment par Louis XIV.
La partie plébéienne, c'est-à-dire la partie incomparablement la plus
nombreuse du clergé, était donc intéressée à ce que, dans son ordre,
non seulement le mérite prévalût toujours sur la naissance, mais même
que celle-ci ne fût comptée pour rien. Dans la classe noble, il n'y
avait point une hiérarchie fixe: les titres qui devaient servir à y
marquer les rangs n'avaient point une valeur constante.
Au lieu d'une noblesse, il y en avait sept ou huit: une d'épée et une
de robe, une de cour et une de province, une ancienne et une
nouvelle, une haute et une petite. L'une se prétendait supérieure à
l'autre, qui prétendait lui être égale. A côté de ces prétentions, le
plébéien élevait les siennes, presque égales à celles du simple
gentilhomme, par la facilité qu'il avait de le devenir. Souvent fort
supérieur à ce dernier par la fortune, par les talents, il ne se
croyait point inférieur à ceux dont ce simple gentilhomme se croyait
lui-même l'égal.
Les nobles n'habitaient plus les donjons féodaux. La guerre n'était
plus leur occupation exclusive. Ils ne vivaient plus uniquement avec
des nobles, ou avec leurs hommes d'armes ou avec des hommes de leur
domesticité. Un autre genre de vie leur avait donné d'autres goûts, et
ces goûts d'autres besoins. Souvent désoeuvrés, et faisant des plaisirs
leur unique affaire, tout ce qui était une ressource contre l'ennui,
tout ce qui ajoutait aux jouissances, leur était devenu nécessaire. Le
plébéien, riche, éclairé, qui ne dépendait point d'eux, qui pouvait se
passer d'eux et dont ils ne pouvaient se passer, vivait, je l'ai déjà
fait observer, avec eux comme avec ses égaux.
Lorsque j'ai parlé de la grande société française à l'époque de la
Révolution, j'ai eu pour objet de faire connaître tous les éléments
hétérogènes dont elle se composait alors, et de faire pressentir les
résultats qu'un tel désaccord dans les moeurs devait amener. Je suis
arrivé au moment où l'amour de l'égalité a pu se montrer sans embarras
et à visage découvert.
Dans les siècles polis, la culture des lettres, celle des sciences,
celle des beaux-arts forment des professions auxquelles se vouent des
hommes, dont un grand nombre appartient souvent, par le mérite
personnel, à ce qu'il y a de plus élevé; et par la naissance et par
la fortune, à ce qu'il y a de plus inférieur dans la société civile.
Un secret instinct doit les porter à élever les avantages qu'ils
possèdent au niveau, si ce n'est au-dessus, de ceux dont ils sont
privés. D'ailleurs leur but est, en général, d'arriver à la célébrité.
La première condition pour cela, est de plaire et d'intéresser, ce
qu'ils ne peuvent faire plus sûrement, qu'en flattant les goûts
dominants et les opinions régnantes, qu'ils renforcent en les
flattant. Les moeurs et l'opinion tendaient à l'égalité; ils en furent
donc les apôtres.
Lorsqu'il n'y avait guère d'autre richesse que la richesse
territoriale, que cette richesse était entre les mains de la noblesse,
et que l'industrie et le commerce étaient exercés par des hommes
inférieurs, les nobles les méprisèrent; et parce qu'ils les avaient
une fois méprisés, ils se croyaient en droit, et même dans
l'obligation de les mépriser toujours (même en s'alliant à eux, ce qui
était une inconséquence choquante), et par là, ils irritaient
l'orgueil de la classe plébéienne, qui sentait qu'on ne pouvait
mépriser son industrie, sans la mépriser elle-même.
Parmi les débris de son ancienne existence, la noblesse avait conservé
de certains privilèges qui, dans l'origine, n'étaient qu'une
compensation pour des charges qu'alors elle supportait seule, et
qu'elle avait cessé de supporter. Ces privilèges, la cause n'en
subsistant plus, paraissaient injustes; mais leur injustice n'était
pas ce qui les rendait le plus odieux; ils l'étaient surtout par la
raison que, portant, non sur la quotité, mais sur la forme de l'impôt,
ils établissaient une distinction dans laquelle la classe plébéienne
voyait moins une faveur pour les nobles, qu'une injure pour elle.
Ces sentiments dans la classe plébéienne provenaient de l'esprit
d'égalité, et servaient à l'entretenir. Qui ne veut point être traité
comme inférieur prétend être égal, ou aspire à l'être.
Je dois le dire encore: cette partie de l'armée si imprudemment
envoyée au secours des colonies anglaises luttant contre leur
métropole, s'était imbue dans le nouveau monde, des doctrines de
l'égalité. Elle revenait pleine d'admiration pour ces doctrines et,
peut-être, de désir de les mettre aussi en pratique en France; et, par
une sorte de fatalité, c'était cette époque-là même que M. le maréchal
de Ségur[195] imagina de choisir pour réserver aux nobles toutes les
places d'officiers dans l'armée. Une foule d'écrits s'élevèrent contre
une disposition qui fermait à tout ce qui n'était pas noble une
carrière que Fabert[196], que Chevert[197], que Catinat[198] et
d'autres plébéiens comme eux, avaient parcourue avec gloire. Les
professions lucratives étant interdites à la noblesse pauvre, on avait
cru devoir lui ménager ce dédommagement. On n'avait vu que ce côté de
la question. Mais cette mesure, substituant évidemment la naissance au
mérite personnel, dans ce qui était le domaine propre du mérite,
choquait et la raison et l'opinion. Car, pour dédommager les nobles
d'avoir perdu des avantages que la classe plébéienne regardait déjà
comme un préjugé humiliant pour elle, on faisait à cette dernière une
injustice et un affront. On achevait d'aliéner le soldat, déjà
indisposé par l'introduction d'une discipline étrangère, qui
l'exposait à un traitement mis de tous les temps, en France, au rang
des outrages[199]. Il semblait qu'on eût à coeur de ne point retrouver
nos braves soldats au moment du plus grand danger, et en effet, on ne
les retrouva plus.
[195] Philippe-Henry, marquis de Ségur, appartenait à une
vieille famille de Guyenne. Né en 1724, il entra à quinze ans
à l'armée, fut grièvement blessé à Raucoux, puis à Lawfeld.
Lieutenant général (1760). De nouveau blessé à Clostercamp.
Gouverneur de la Franche-Comté (1775); ministre de la guerre
(1780-1787); maréchal de France (1783); emprisonné sous la
Terreur, il échappa à la mort. En 1800, il reçut une pension
du premier consul, qui le traita avec tous les honneurs dus à
sa haute dignité. Il mourut en 1801.
[196] Abraham Fabert était d'une famille lorraine; il entra à
l'armée et prit part à toutes les campagnes de son temps. Il
devint maréchal de France en 1654 et mourut en 1662.
[197] François de Chevert, né en 1695 à Verdun. Engagé à neuf
ans, lieutenant dans le régiment de Carné à onze ans,
lieutenant-colonel dans la campagne de Bohême, où il illustra
son nom en contribuant à la prise de Prague, et plus tard en
défendant cette ville. Maréchal de camp (1744), lieutenant
général (1748), grand-croix de l'ordre de Saint-Louis. Il
mourut en 1769.
[198] Nicolas de Catinat de la Fauconnerie, né en 1637.
D'abord avocat, il entra ensuite à l'armée. Il devint
lieutenant général en 1688. L'année suivante, il fit en
Savoie et en Piémont une campagne restée célèbre (victoire de
Staffarde, de la Marsaille). Maréchal de France (1690).
Ministre plénipotentiaire à Turin (1695). De nouveau à la
tête de l'armée d'Italie (1701), il commanda ensuite en
Alsace et mourut en 1712.
[199] Le lieutenant général comte de Saint-Germain, appelé au
ministère de la guerre, s'efforça de rétablir la discipline
dans l'armée. Mais il voulut introduire en France les
punitions corporelles en usage chez les Allemands et les
Anglais. L'opinion se souleva avec la dernière violence
contre cette innovation, et le comte de Saint-Germain perdit
toute la faveur qui l'avait accueilli à son avènement (1776).
Ainsi, tout tendait à nuire à la classe noble, et ce qu'on lui avait
ôté, et ce qu'on lui avait laissé, et ce qu'on voulait lui rendre, et
la pauvreté d'une partie de ses membres, et la richesse d'une autre
partie, et ses vices et ses vertus même.
Mais tout cela, je l'ai dit plus haut en parlant du second ministère
de M. Necker, était l'ouvrage du gouvernement autant au moins que
l'effet du mouvement général des choses humaines. Ce n'était point
l'ouvrage de la classe plébéienne, qui ne faisait qu'en profiter.
L'égalité était venue, pour ainsi dire, au-devant d'elle. Pour
résister à ses prévenances, il eût fallu à une masse d'hommes la
modération et la prévoyance, dont à peine quelques individus
privilégiés sont capables.
L'égalité entre les deux classes, une fois établie par les moeurs
nouvelles et dans l'opinion, ne pouvait manquer de l'être par la loi
dès qu'une occasion s'en présenterait.
Au moment même de l'ouverture des états généraux, la députation du
troisième ordre commença l'attaque contre les deux autres. Elle avait
pour principaux chefs des hommes qui, n'appartenant pas au tiers état,
avaient été jetés dans ses rangs par le dépit d'une ambition
contrariée, ou par le désir de s'ouvrir, au moyen de la popularité,
une route à la fortune. Peut-être les aurait-on facilement conduits.
On n'en sentit le besoin que quand il n'eût plus servi à rien de
réussir.
Quiconque est appelé à faire partie d'un corps, doit justifier de la
qualité qu'il a pour en être membre, et du titre qui la lui donne.
Mais, à qui doit-il en justifier? Évidemment à ceux qui ont intérêt à
ce que nul ne se glisse dans cette réunion à l'aide d'un titre ou
supposé ou incomplet, et qui n'ont point d'intérêt contraire; au corps
lui-même, s'il est déjà formé; et, s'il ne l'est pas, à la pluralité
de ceux qui sont désignés pour le former, et à nul autre. La raison le
dit, et la politique de tous les peuples a été de tout temps conforme
à ce principe.
Cependant la députation du troisième ordre prétendit que les membres
de chaque députation devaient se légitimer auprès des trois ordres, et
qu'ils devaient, à cet effet, se réunir dans une même enceinte; en
d'autres termes, que la vérification des pouvoirs devait se faire en
commun. Cette prétention une fois admise, elle aurait dit aux deux
autres députations: en admettant la conséquence, vous avez
nécessairement admis le principe, et la vérification des pouvoirs
suppose que les trois députations ne forment qu'un seul corps; un seul
corps ne reconnaît qu'une seule délibération commune et un vote
individuel; les trois députations ne formant qu'un seul corps, il n'y
a plus d'ordres, car des ordres ne peuvent exister qu'en corps séparés
et distincts: où il n'y a plus d'ordres, les titres et les privilèges
qui les constituent doivent cesser. C'est à cela que cette députation
voulait arriver, mais n'osant encore y marcher ouvertement, elle
prenait une voie détournée.
Sans prévoir peut-être toutes les conséquences de sa prétention, ou
les repousser, elle insiste; et pendant qu'on discute et qu'on
délibère, elle se déclare assemblée nationale[200], présentant ainsi
implicitement les deux autres députations comme de simples
conventicules, et les signalant à la haine populaire comme étrangères
à la nation, et comme en étant les ennemis.
[200] Séance du 17 juin 1789. Le tiers se proclama assemblée
nationale, sur la proposition de Legrand, député du Berry, et
non de Sieyès comme on le croit généralement.
J'étais membre de la députation de l'ordre du clergé. Mon opinion
était qu'il fallait dissoudre les états généraux; et forcé de prendre
les choses où elles étaient, de les convoquer de nouveau, suivant un
des modes que j'ai indiqués ci-dessus. J'en donnai le conseil à M. le
comte d'Artois qui avait alors de la bonté et, si j'osais me servir
d'une des expressions qu'il employait, de l'amitié pour moi. On trouva
mon conseil trop hasardeux. C'était un acte de force, et la force, il
n'y avait autour du roi personne pour la manier. J'eus la nuit à Marly
quelques rendez-vous qui, ayant tous été inutiles, me démontrèrent que
je ne pouvais être bon à rien, et que, dans ce cas, sous peine de
folie, il fallait penser à soi[201].
[201] Voir l'appendice page 137. On y trouvera un récit de
ces entrevues fait par M. de Bacourt.
La composition des états généraux rendant évidemment nuls les deux
premiers ordres, il ne restait qu'un seul parti raisonnable à prendre,
c'était de céder avant d'y être contraint, et quand on pouvait encore
s'en faire un mérite. Par là, on pouvait empêcher que les choses ne
fussent d'abord portées à l'extrême, on forçait le troisième ordre à
des ménagements, on conservait le moyen d'influer sur les
délibérations communes, on gagnait du temps, ce qui souvent est tout
gagner; et s'il y avait une chance de reprendre du terrain, ce parti
était le seul qui l'offrît. Je n'hésitai donc point à me mettre au
nombre de ceux qui en donnèrent l'exemple.
La lutte se prolongeant, le roi intervient comme médiateur; il échoue.
Il commande à la députation du troisième ordre et n'est point obéi; on
veut qu'elle ne puisse pas s'assembler, et l'on ferme la salle de ses
séances. Elle s'en fait une d'un jeu de paume et jure de ne point se
séparer sans avoir fait une constitution, c'est-à-dire sans avoir
détruit la constitution du royaume[202]. On songe alors à arrêter par
la force le mouvement qu'on n'a pas su prévoir, et l'instrument de la
force échappe aux mains qui la veulent employer. En un même jour la
France entière, villes, villages, hameaux, se trouve sous les armes.
La Bastille est attaquée, prise ou livrée en deux heures, et son
gouverneur égorgé[203]. La fureur populaire se fait encore d'autres
victimes[204]. Alors tout cède, il n'y a plus d'états généraux; ils
ont fait place à une assemblée unique et toute-puissante; et le
principe de l'égalité est consacré. Ceux qui ont conseillé l'emploi de
la force, ceux qui l'ont mise en mouvement, ceux qui en ont été les
chefs, ne songent qu'à leur sûreté. Une partie des princes sort du
royaume et l'émigration commence.
[202] 20 juin 1789.
[203] Bernard Jourdan de Launay, d'une famille noble de
Normandie, né en 1740, à la Bastille, dont son père était
gouverneur; il remplit également cette charge, succédant à M.
de Jumilhac. Son rôle durant l'attaque du 14 Juillet est bien
connu. On sait comment, ayant été forcé de se rendre, il fut
massacré avec plusieurs de ses officiers, malgré les efforts
de Hélie et de Hulin, les chefs des assaillants.
[204] Outre le gouverneur de Launay et ses soldats, le peuple
massacra le prévôt des marchands Flesselles, et, peu de jours
après, l'intendant Foulon et son gendre Bertier de Sauvigny,
intendant de Paris.
M. le comte d'Artois en avait donné le premier le signal. Son départ
me fit une peine extrême. Je l'aimais. J'eus besoin de toute la force
de ma raison pour ne pas le suivre, et pour résister aux instances que
me faisait de sa part madame de Carignan pour aller le rejoindre à
Turin. On se tromperait si on concluait de mon refus que je blâmasse
les émigrés; je ne les blâmais point, mais je blâmais l'émigration.
Presque tous les émigrés ont été guidés par un sentiment noble et par
un grand dévouement; mais l'émigration était une combinaison fausse.
Qu'elle eût pour motif, ou la crainte du danger, ou l'amour-propre
offensé, ou le désir de recouvrer par les armes ce qu'on aurait perdu,
ou l'idée d'un devoir à remplir, elle ne me paraissait sous tous ces
rapports qu'un mauvais calcul.
Il ne pouvait y avoir de nécessité d'émigrer que dans le cas d'un
danger personnel contre lequel la France n'eût point offert d'asiles,
ou d'asiles assez sûrs, c'est-à-dire dans le cas d'un danger général
pour les nobles. Ce danger n'existait pas alors; on pouvait le
prévenir, tandis que le premier effet de l'émigration devait être de
le créer. Ni la totalité de la classe noble, ni la majorité de cette
classe, ne pouvaient abandonner le royaume. L'âge, le sexe, les
infirmités, le défaut d'argent et d'autres causes non moins puissantes
étaient pour un grand nombre un obstacle invincible. Il ne pouvait
donc en sortir qu'une partie, et cette partie absente devait
inévitablement compromettre l'autre. En butte aux soupçons, bientôt à
la haine, ceux qui restaient et qui ne pouvaient fuir, devaient, par
peur, grossir le parti dominant, ou être sa victime.
La seule perte dont l'esprit d'égalité menaça alors la noblesse, était
celle de ses titres et de ses privilèges. Par l'émigration, on ne
prévenait point cette perte, et même les gentilshommes français
couraient le risque d'en ajouter une plus grande, celle de leurs
biens. Quelque pénible que fût pour la noblesse la perte de ses titres
et de ses privilèges, elle l'était incomparablement moins que la
situation à laquelle elle allait se trouver réduite par le simple
séquestre de ses revenus. La perte seule des titres pouvait être
adoucie par la certitude qu'elle n'était point irréparable, et par
l'espoir même qu'elle serait réparée. Dans une grande et antique
monarchie, l'esprit d'égalité, pris dans sa rigueur, est une maladie
nécessairement passagère, et cette maladie devait être d'autant moins
violente et d'autant plus courte qu'elle eût été moins combattue. Mais
des biens une fois perdus ne pouvaient être restitués aussi facilement
que des titres; ils pouvaient avoir été aliénés, avoir passé dans tant
de mains qu'il devînt impossible de les recouvrer jamais et dangereux
même de le tenter. La perte en serait alors un mal sans remède, non
seulement pour les nobles, mais encore pour l'État tout entier à qui
son organisation naturelle ne pourrait plus être qu'imparfaitement
rendue, dès que l'un de ses éléments essentiels n'existerait plus
qu'en partie. Or, la noblesse, élément essentiel de la monarchie,
n'est point un élément simple, et la naissance sans biens, ou les
biens sans naissance, ne donnent point, politiquement parlant, la
noblesse complète.
On ne pouvait pas se faire illusion au point de croire que ce que la
classe noble tout entière, avec tous les moyens d'action et
d'influence qui lui restaient, n'aurait pu défendre et conserver, pût
être recouvré par les forces seules de la partie de cette classe qui
se serait expatriée. Tout son espoir serait donc dans le secours de
l'étranger. Mais n'y avait-il donc rien à redouter de ces secours-là?
Pouvait-on les accepter sans défiance s'ils étaient offerts, ou les
implorer sans scrupule? La grandeur d'une injure reçue ne suffisait
point pour excuser ceux qui appelaient la force étrangère dans leur
pays. Il fallait pour justifier un acte de cette nature la réunion de
beaucoup de circonstances; il fallait qu'une grande et évidente
utilité pour le pays même le demandât; il fallait qu'il n'y eût point
d'autres moyens; il fallait être sûr du succès et que ni l'existence
du pays, ni son intégrité, ni son indépendance à venir, n'en reçussent
aucune atteinte. Or, quelle certitude avait-on de ce que feraient les
étrangers une fois vainqueurs? Quelle certitude avait-on qu'ils le
devinssent? Avait-on la certitude d'en recevoir de véritables secours,
et fallait-il se commettre sur de simples espérances? Pourquoi aller
au-devant de secours qui peut-être n'arriveraient pas, quand, avec la
certitude même de les voir arriver, la raison voulait qu'on restât
tranquille et qu'on les attendît? et en les attendant, on pouvait, si
le besoin social du pays l'exigeait, coopérer avec eux d'une manière
plus efficace; on ajoutait alors aux chances de succès, et l'on ne
compromettait rien; au lieu qu'en allant les chercher, on
compromettait tout, parents, amis, fortune et le trône avec eux; et
non seulement le trône, mais encore la vie du monarque et celle de sa
famille qui, peut-être, un jour, sur le bord de l'abîme, ou déjà dans
l'abîme, ne pourrait se rendre raison de ses malheurs qu'en s'écriant:
_Voilà cependant où l'émigration nous a conduits_[205].