que peu de crédit; il n'avait point d'opinion et craignait même qu'on
lui en supposât une. M. de Miromesnil, le garde des sceaux, trouvait
que l'entreprise nouvelle était imprudente, et avait compromis
l'autorité royale;--le baron de Breteuil s'agitait;--l'archevêque de
Toulouse minait toujours, et M. de Calonne, à qui l'importance des
affaires donnait encore de la force, et qui, à la conférence tenue
chez _Monsieur_ avait montré un talent prodigieux, quitta le terrain
solide sur lequel il était, et ne chercha plus de moyens de défense
que dans les intrigues de cour. M. le comte d'Artois le soutenait
auprès du roi; madame de Polignac lui donnait tout ce qui lui restait
de crédit auprès de la reine; M. de Vaudreuil lui faisait adresser des
épîtres en fort beaux vers par le poète Lebrun[178].
[177] Armand comte de Montmorin Saint-Hérem, issu d'une très
vieille famille d'Auvergne, naquit en 1745. Il fut
ambassadeur à Madrid. Membre de l'assemblée des notables
(1787). Secrétaire d'État aux affaires étrangères (1787). Il
était partisan de la monarchie constitutionnelle. Ministre de
l'intérieur par intérim (1791), il résigna toutes ses
fonctions en novembre de la même année. Arrêté le 21 août
1792, il fut traduit devant l'Assemblée qui le décréta
d'accusation. Il périt dans les massacres de septembre.
[178] Denis Écouchard-Lebrun, poète lyrique, naquit en 1729.
Il a écrit des odes, des épigrammes et des élégies, et se fit
une telle réputation qu'il fut surnommé Lebrun Pindare. Mais
son caractère n'était pas à la hauteur de son talent. Après
avoir longtemps vécu d'une pension de la reine, il se jeta
dans le courant révolutionnaire, provoqua la violation des
tombes de Saint-Denis, réclama dans une autre ode la peine de
mort contre Marie-Antoinette, et finit par être le chantre
officiel de l'empire. Il mourut en 1807.
Tout cela aurait eu quelque influence dans un temps ordinaire, mais
c'était bien peu de chose dans des circonstances aussi fortes. M. de
Calonne ne parlait plus au roi avec la même assurance. L'assemblée des
notables avait été un expédient, et il lui fallait un expédient pour
l'assemblée des notables. Il n'en avait pas. Lorsque l'on craint les
autres et qu'on n'a plus une confiance complète en soi-même, on ne
fait que des fautes. Celle qui le perdit fut la suspension des séances
de l'assemblée pendant la quinzaine de Pâques. Les notables quittèrent
Versailles et vinrent se répandre dans toutes les sociétés de Paris;
l'esprit d'opposition qu'ils apportaient, fortifié par celui qu'ils y
trouvaient, parut au roi former une masse d'opinion imposante; il en
fut effrayé. Depuis la mort de M. de Vergennes, personne n'avait plus
assez de poids sur son esprit pour le rassurer. M. de Calonne fut
renvoyé.
Dans la longue liste des ministres du XVIIIe siècle, je ne sais ni
à quel rang ni à côté de qui l'histoire le placera; mais voici comment
je l'ai vu.
M. de Calonne avait l'esprit facile et brillant, l'intelligence fine
et prompte. Il parlait et écrivait bien; il était toujours clair et
plein de grâce, il avait le talent d'embellir ce qu'il savait et
d'écarter ce qu'il ne savait pas. M. le comte d'Artois, M. de
Vaudreuil, le baron de Talleyrand[179], le duc de Coigny[180],
aimaient en lui les formes qu'il leur avait empruntées et l'esprit
qu'il leur prêtait. M. de Calonne était susceptible d'attachement et
de fidélité pour ses amis; mais son esprit les choisissait plutôt que
son coeur. Dupe de sa vanité, il croyait de bonne foi aimer les hommes
que sa vanité avait recherchés. Il était laid, grand, leste et bien
fait; il avait une physionomie spirituelle et un son de voix agréable.
Pour arriver au ministère, il avait compromis ou, au moins, négligé sa
réputation. Ses entours ne valaient rien. Le public lui savait de
l'esprit, mais ne lui croyait point de moralité. Lorsqu'il parut au
contrôle général, on crut y voir arriver l'intendant adroit d'un
dissipateur ruiné. La grande facilité plaît, mais n'inspire point de
confiance. On croit qu'elle est trop dédaigneuse de l'application et
des conseils. La grande partie des hommes aime dans les ministres le
travail et la prudence. M. de Calonne n'était pas rassurant à cet
égard: comme tous les esprits très faciles, il avait de l'étourderie
et de la présomption. C'était la partie saillante de son caractère ou
plutôt de sa manière d'être. Je vais en citer un exemple remarquable.
M. de Calonne vint à Dampierre[181], chez madame de Luynes, le
lendemain du jour où le roi avait adopté le projet de convoquer une
assemblée des notables. Il était dans toute l'ivresse du succès
qu'avait eu son rapport au conseil. Il nous le lut en nous
recommandant le plus grand secret. C'était à la fin de l'été de 1786.
Huit jours avant le 22 février 1787, jour de l'ouverture de
l'assemblée, il m'écrivit un billet par lequel il m'engageait à aller
passer la semaine avec lui à Versailles, pour l'aider à rédiger
quelques-uns des mémoires qu'il devait présenter à l'assemblée. Il
ajoutait que je trouverais sur les questions dont je voudrais bien me
charger, tous les matériaux dont je pourrais avoir besoin. Il avait
écrit une lettre semblable à M. de la Galaizière[182], à M. Dupont de
Nemours, à M. de Saint-Genis, à M. Gerbier[183] et à M. de Cormerey.
Nous nous trouvâmes tous dans la même matinée dans le cabinet de M. de
Calonne, qui nous remit des liasses de papiers sur chacune des
questions que nous avions à traiter. C'était de là que nous devions
faire sortir tous les mémoires et tous les projets de loi qui devaient
être imprimés et soumis à la discussion de l'assemblée huit jours
après. Ainsi, le 14 février, il n'y avait pas une rédaction de faite.
Nous nous partageâmes cet immense travail. Je me chargeai du mémoire
et de la loi sur les blés; je fis en entier l'un et l'autre. Je
travaillai avec M. de Saint-Genis au mémoire sur le payement des
dettes du clergé, et avec M. de la Galaizière à celui qu'on fit sur
les corvées. M. de Cormerey fit tout le projet sur le reculement des
barrières[184]. Gerbier faisait des alinéas de tous les côtés. Mon ami
Dupont, qui croyait qu'il y avait du bien à faire, se livrait avec
toute son imagination, tout son esprit et tout son coeur, aux questions
qui se rapprochaient davantage de ses opinions. Nous fîmes ainsi en
une semaine, d'une manière assez supportable, un travail que la
présomption et l'étourderie de M. de Calonne lui avaient fait négliger
pendant cinq mois.
[179] Le baron Louis de Talleyrand, oncle de l'auteur, né en
1738, fut ambassadeur près le roi des Deux-Siciles en 1785,
et mourut en 1799. Il avait épousé mademoiselle Louise de
Saint-Eugène Montigny, nièce de Calonne.
[180] Henri de Franquetot, duc de Coigny, né en
1737.--Gouverneur de Choisy (1748), lieutenant général
(1780), premier écuyer du roi depuis 1771. Il émigra en 1791
et devint capitaine général en Portugal. Rentré en France en
1814, il fut nommé maréchal de France et gouverneur des
Invalides. Il mourut en 1821.
[181] Dampierre, village de Seine-et-Oise sur l'Yvette, à
quelque distance de Rambouillet. Le château construit par
Mansart pour le duc de Lorraine passa ensuite à la famille de
Luynes.
[182] Le marquis Chaumont de la Galaizière, né en 1697, fut
intendant de Soissons, puis chancelier de Lorraine (1737),
conseiller d'État en 1766, membre du conseil royal des
finances (1776). Il mourut en 1787.
[183] Pierre Gerbier, célèbre avocat au parlement de Paris.
Il naquit à Rennes en 1725. Il fut un des rares avocats qui
consentirent à plaider devant la commission installée par
Maupeou durant l'interrègne des parlements. Il fut néanmoins
élu bâtonnier de son ordre en 1787. Il mourut l'année
suivante.
[184] Il s'agissait des douanes intérieures que Calonne
voulait supprimer et reporter aux frontières.
Le roi, composant avec lui-même, ayant eu la faiblesse d'abandonner
son ministre, tenait plus que jamais aux différents projets qu'il
avait fait mettre sous les yeux des notables, et il chercha à donner à
M. de Calonne un successeur qui fût porté par sa propre opinion, à
suivre les plans proposés.
M. de Fourqueux[185] paraissait être celui qui convenait davantage. Sa
grande simplicité, ses idées, son éloignement de toute intrigue et sa
bonne réputation plaisaient au roi. Mais il fallait le décider. M. de
Calonne, qui le préférait à tout autre et qui craignait que le choix
ne finît par tomber sur M. l'archevêque de Toulouse, lui écrivit. Il
chargea M. Dupont, qui avait eu par M. Turgot, par M. de Gournay et
par M. de Trudaine[186], d'anciennes relations avec M. de Fourqueux,
de lui porter sa lettre.
[185] Michel Bouvard de Fourqueux, conseiller au parlement
(1738), procureur général près la cour des comptes (1769),
conseiller d'État (1769), intendant des finances. Il fut un
instant contrôleur général en 1787.
[186] Ch. de Trudaine de Montigny, né en 1733, était
intendant général des finances (1763). Il refusa le contrôle
général, et mourut en 1777. Il eut de son mariage avec
mademoiselle Fourqueux deux fils qui furent guillotinés en
1794.
Je ne rappelle ce petit détail que parce qu'il donna lieu à une scène
assez plaisante. Pendant que M. de Calonne ramassait tous les papiers
dont il prévoyait qu'il aurait besoin si son administration était
attaquée, ses amis particuliers l'attendaient dans le grand salon du
contrôle général, où ils se trouvaient réunis probablement pour la
dernière fois. Ils y étaient depuis longtemps... personne ne
parlait... il était onze heures du soir... la porte s'ouvre... Dupont
entre précipitamment et s'écrie avec chaleur: _Victoire! victoire!
Mesdames_... On se lève, on l'entoure; il répète: _Victoire_!.... _M.
de Fourqueux accepte, et il suivra tous les plans de M. de Calonne_...
L'étonnement que causa cette espèce de victoire à madame de
Chabannes[187], à madame de Laval, à madame de Robecq, à madame
d'Harvelay, scandalisa singulièrement Dupont qui aimait M. de Calonne,
à cause des assemblées provinciales, et qui ne savait pas que ces
dames aimaient les assemblées provinciales à cause de M. de Calonne.
Vesmeranges[188], qui attendait aussi, et qui ne se souciait guère ni
des assemblées provinciales ni de M. de Calonne, mais qui aimait de
tout son coeur le contrôle général, partit immédiatement pour Paris,
afin d'arranger, un peu avant tout le monde, les spéculations que la
nomination de M. de Fourqueux pouvait rendre avantageuses.
[187] Marie-Élisabeth de Talleyrand, fille de Daniel-Marie de
Talleyrand et tante de l'auteur. Elle épousa en 1759 le comte
Charles de Chabannes La Palisse, colonel de grenadiers.--Elle
fut dame d'honneur de Madame.
[188] M. de Vesmeranges était intendant des postes, relais et
messageries de France.
Ce nouveau ministère fut de courte durée. On découragea promptement M.
de Fourqueux, et la reine parvint enfin à faire nommer M. l'archevêque
de Toulouse dont l'esprit et le caractère n'étaient point au niveau
des circonstances dans lesquelles se trouvait la France.
Dès le commencement de son administration, il fit des sacrifices à
l'opinion qui, ne rencontrant que de la faiblesse, devint chaque jour
plus exigeante. On ne put obtenir de l'assemblée des notables que des
doléances et le conseil de convoquer les états généraux et, en vérité,
je ne vois pas comment les notables auraient pu faire autre chose que
ce qu'ils firent. Toute concession de leur part aurait été nulle,
parce qu'ils étaient réellement sans pouvoirs pour en faire; ils se
seraient rendus odieux à pure perte. C'était donc une énorme faute que
de les avoir appelés, dès qu'on n'était pas sûr de diriger leurs
délibérations. Car la compétence des parlements ayant été mise en
question, ou plutôt leur incompétence se trouvant implicitement
déclarée par le seul fait de la convocation des notables, ils ne
pouvaient plus rien. Aussi se refusèrent-ils à faire ce qu'on leur
demanda, disant qu'ils n'en avaient pas le droit. On punit leur refus
par l'exil, ce qui les rendit populaires; on les rappela bientôt
après, ce qui, en leur faisant sentir davantage leur importance, ne
pouvait que les engager à ne pas la compromettre. Toutes ces
tentatives n'ayant servi qu'à montrer les bornes de l'autorité royale,
sans lui être d'aucun secours, on se trouva dans l'alternative, ou de
se suffire à soi-même, sans demander de sacrifices à personne,--ce
que le déficit rendait impossible,--ou de convoquer les états
généraux. La lutte de M. l'archevêque de Toulouse avec les parlements
fut assez curieuse, pour que j'aie cru devoir la faire connaître avec
tous ses détails dans la seconde partie de ces souvenirs que j'y ai
spécialement consacrée, et dans laquelle M. le duc d'Orléans, dont
l'existence politique a été particulièrement liée avec les résistances
parlementaires de cette époque, joue naturellement un rôle principal.
Aucune des opérations de M. l'archevêque de Toulouse ne réussissait;
l'influence qu'il avait montrée en renversant M. de Calonne lui était
toute personnelle. Quoiqu'il privât M. de Calonne du cordon bleu;
quoiqu'il obtînt pour lui-même le chapeau de cardinal, l'archevêché de
Sens, l'abbaye de Corbie; quoiqu'il fît son frère ministre de la
guerre[189], la crainte ni la faveur ne lui donnaient pas un seul
partisan. L'opposition intérieure se fortifiait, la politique
extérieure de la France était annulée; la Hollande, si facile à
défendre, venait d'être abandonnée[190]. Le trésor royal était vide,
le trône était isolé; la diminution de la puissance royale était la
passion du moment; chacun se trouvait trop gouverné; peut-être n'y
a-t-il aucune époque de notre histoire où on l'ait été moins, et où
chacun, individuellement et collectivement, ait autant franchi ses
limites.
[189] Louis-Marie de Brienne, né en 1730, lieutenant général,
ministre de la guerre (1787-1788). Il fut guillotiné le 10
mai 1794 avec ses deux fils et sa fille madame de Canisy.
[190] La Hollande avait rétabli le stathoudérat en 1747 dans
la personne du prince d'Orange. En 1784, les états lui
retirèrent la plus grande partie de son autorité. Le prince,
s'appuyant sur une fraction de la noblesse et de la populace,
appela à lui l'Angleterre et la Prusse. Les états réclamèrent
l'intervention de la France qui ne leur avait pas fait défaut
en 1785 lors de leur querelle avec l'empereur. Mais le
cardinal de Brienne n'osa pas réunir une armée sur la
frontière. Les Hollandais furent écrasés par l'armée
prussienne, et livrés aux fureurs de la faction victorieuse
(septembre 1787).
L'existence politique de toute nation tient essentiellement à
l'observation stricte des devoirs imposés à chaque individu. Si, au
même moment, ces devoirs cessent tous d'être remplis, l'ordre social
s'altère. C'est dans cette position qu'était la France à la fin du
ministère de M. l'archevêque de Sens.
Les protestants s'agitaient et montraient en M. Necker une confiance
inquiétante.
Toutes les classes se portaient avec enthousiasme vers les idées
nouvelles. On n'était pas entré dans un collège, dans une académie,
sans regarder l'application de ce qu'on y avait appris ou lu, comme
des conquêtes que l'esprit humain avait à faire. Chaque État voulait
se régénérer.
Le clergé, qui devait être immuable comme le dogme, courait au-devant
des grandes innovations. Il avait demandé au roi les états généraux.
Les pays d'états ne trouvaient plus dans leurs contrats de réunion à
la France, que des moyens d'opposition à toutes les mesures générales
que le gouvernement proposait[191].
[191] Certains pays d'états, la Bretagne notamment, au moment
de leur réunion à la France, avaient fait des réserves
formelles, et exigé le maintien de tous leurs droits et
privilèges.
Les parlements abdiquaient séditieusement le pouvoir qu'ils avaient
exercé depuis des siècles, et appelaient de toutes parts des
représentants de la nation.
L'administration elle-même, qui jusqu'alors tenait à honneur d'être
nommée par le roi pour le représenter, trouvait son obéissance
humiliante, et voulait être indépendante.
Ainsi, tous les corps de l'État s'écartaient de leur destination
première; chacun avait brisé ses liens, et s'était placé sur une pente
d'où, sans expérience, sans flambeau, sans appui, on devait
nécessairement être entraîné dans le précipice; aussi, depuis ce
moment, tout présente un caractère d'irrésistibilité.
C'est dans cet état des choses que le roi, malgré ses répugnances
personnelles, se crut obligé de rappeler M. Necker qui, par des
ouvrages flatteurs pour les idées dominantes et publiés à des
intervalles habiles, avait su retenir constamment les regards du
public sur lui[192]. Peut-être, dans un temps ordinaire aurait-il pu
faire quelque bien; je ne le sais pas, et personnellement je ne le
crois pas; mais, ce dont je suis sûr, c'est qu'en 1788 le roi ne
pouvait pas faire un plus mauvais choix. A l'époque d'une crise toute
nationale, mettre à la tête des affaires un étranger, bourgeois d'une
petite république, d'une religion qui n'était pas celle de la majorité
de la nation, avec des talents médiocres, plein de lui-même, entouré
de flatteurs, sans consistance personnelle, et ayant, par conséquent,
besoin de plaire au peuple, c'était s'adresser à un homme qui ne
pouvait que convoquer et mal convoquer les états généraux. On avait
montré de toutes les manières qu'on les redoutait, et l'on ignorait la
seule raison pour laquelle ils fussent redoutables. On s'était mépris
sur la nature du danger; aussi ne fit-on rien pour le prévenir, et au
contraire, on le rendit inévitable.
[192] Necker revint aux affaires le 25 août 1788. Pendant sa
retraite il avait publié un compte rendu nouveau paru en 1784
sous le nom _d'Administration des finances_ (3 vol. in-8°)
dont il se vendit près de quatre-vingt mille exemplaires. Il
avait également publié sa correspondance avec M. de Calonne
(1787 in-4°).
Les états généraux se composaient de députations des trois ordres de
l'État, de sorte que nul n'en était membre et n'y pouvait arriver que
par élection. Tout ce qu'on pouvait avoir à espérer ou à craindre
était par conséquent subordonné au résultat des élections, résultat
subordonné lui-même au mode suivant lequel elles seraient faites.
Il était évident qu'une coalition des trois ordres contre le trône
était une chose moralement impossible; que s'il était attaqué, ce ne
pouvait être ni par le premier ordre, ni par le second, ni tant que
ces deux ordres subsisteraient; mais par le troisième, après qu'il
aurait abattu les deux autres, et que ce serait contre ceux-ci qu'on
porterait les premiers coups. Il était également évident que le
premier et le second ordre, n'ayant rien à conquérir sur le troisième,
n'avaient par conséquent pas d'intérêt à l'attaquer et ne pourraient
pas en avoir la volonté, tandis que le troisième, étant dans une
situation toute contraire à l'égard des deux autres, se trouvait
naturellement le seul que l'on eût à craindre, et contre lequel on eût
à se prémunir. Dans cette situation des choses, la conservation des
droits légitimes était le but qu'on devait se proposer, et il était
clair qu'on ne pouvait l'atteindre qu'en proportionnant la force de
résistance des deux premiers ordres à la force d'agression du
troisième, et qu'il fallait rendre l'une aussi grande et l'autre aussi
faible que possible.
On avait pour cela deux moyens:
On pouvait fixer pour la députation de chaque ordre un nombre tel, que
les membres de cet ordre les plus considérables par le rang et par la
fortune fussent suffisants pour remplir la députation, et restreindre
soit le droit d'élire, soit le droit d'être élu, de telle manière que
les choix tombassent nécessairement sur eux. De cette façon on était
assuré que, dans les députations des deux premiers ordres, l'esprit de
corps ne serait affaibli par aucune opposition; que la députation de
l'un se sentirait intéressée à défendre celle de l'autre comme la
sienne propre; qu'en cas d'attaque, l'agresseur ne pourrait pas avoir
d'intelligences secrètes dans leurs rangs, ni y trouver des
auxiliaires; et que dans les députations du troisième ordre, la
crainte de perdre, balançant le désir d'acquérir, ferait prévaloir
l'esprit de conservation sur celui d'envahissement.
On pouvait encore (et c'eût été de beaucoup le meilleur moyen)
substituer aux deux premiers ordres une pairie composée de membres de
l'épiscopat et des chefs de familles nobles, qui réunissaient le plus
d'ancienneté, de richesses et de lustre, et borner l'élection au
troisième ordre qui aurait formé une assemblée séparée.
Beaucoup de gens ont, la Révolution faite, cherché comment on aurait
pu la prévenir et ils ont imaginé divers moyens analogues aux causes
qu'ils lui supposaient; mais à l'époque voisine de celle où la
Révolution éclata, elle ne pouvait être prévenue que par l'un des deux
moyens que je viens d'indiquer.
M. Necker n'adopta ni l'un ni l'autre. Il fixa le nombre des députés
que chacun des deux premiers ordres devait élire à trois cents, ce qui
était beaucoup trop pour que l'on ne fût pas obligé d'étendre les
choix aux rangs inférieurs qu'il eût été à propos d'exclure[193].
[193] Les états généraux comptaient 1145 députés: 291 pour le
clergé, 270 pour la noblesse, 584 pour le tiers état.
D'un autre côté, une latitude presque infinie fut laissée au droit
d'élire et au droit d'être élu, ce qui fit que le haut clergé et la
haute noblesse se trouvèrent en minorité dans la députation de leur
ordre; et que dans celle du troisième ordre, il n'y eut guère que des
avocats, genre d'hommes que les habitudes de leur esprit, suite
nécessaire de leur profession, rendent généralement fort dangereux.
Mais de toutes les fautes, la plus grande fut encore d'autoriser le
troisième ordre à nommer, lui seul, autant de députés que les deux
autres ensemble. Comme il était impossible que cette concession pût
lui être utile, excepté dans le cas de la fusion des trois ordres en
un corps unique, on ne pouvait la lui faire sans présupposer ce cas,
et sans consentir implicitement à cette fusion. On légitimait donc
d'avance les tentatives qu'il ferait pour l'obtenir; on augmentait ses
chances de succès, et, après le succès, on lui assurait une
prépondérance absolue dans le corps où les trois ordres allaient se
confondre.
Il y avait en M. Necker quelque chose qui l'empêchait de pressentir
les conséquences de ses propres mesures, et de les redouter. Il se
persuadait qu'il aurait sur les états généraux, une influence
toute-puissante, que les membres du troisième ordre, surtout,
l'écouteraient comme un oracle, ne verraient que par ses yeux, ne
feraient rien que de son aveu et ne se serviraient point, contre son
gré, des armes qu'il leur mettait entre les mains. Illusion qui devait
être de courte durée. Précipité de cette hauteur où son amour-propre
seul l'avait placé, et d'où il s'était flatté de dominer les
événements, il alla pleurer dans la retraite sur des maux qu'il
n'avait pas voulu causer, sur des crimes dont sa probité avait
horreur, mais que, plus habile et moins présomptueux, il aurait
peut-être épargnés à la France et au monde.
Sa présomption le rendit absolument incapable de voir que le mouvement
qui existait alors en France était produit par une passion, ou plutôt
par les égarements d'une passion commune à tous les hommes, la vanité.
Chez presque tous les peuples, elle n'existe que d'une manière
subordonnée, et ne forme qu'une nuance du caractère national, ou bien
elle ne s'attache avec force qu'à un objet, tandis que chez les
Français, comme autrefois chez les Gaulois, leurs ancêtres, elle se
mêle à tout, et domine en toute chose avec une énergie individuelle et
collective qui la rend capable des plus grands excès.