[158] Louis-Dominique, dit le baron Louis, naquit à Paris le

13 novembre 1757. Il fut destiné à l'état ecclésiastique et

reçu conseiller clerc au parlement. Il fut lié intimement

avec Talleyrand qu'il assista comme sous-diacre à la messe de

la Fédération. Il fut nommé ministre en Danemark (1792)

émigra en 1793. Revenu en France dès le consulat, il fut

maître des requêtes au conseil d'État (1806), conseiller

d'État (1811), ministre des finances en 1814, 1815, et en

1818, ministre d'État, membre du conseil privé. En 1822, il

fut destitué de toutes ses charges; député, il siégea dans le

parti libéral. En 1831, il fut encore une fois ministre des

finances, fut créé pair de France en 1832, et mourut en 1837.

Mais je dois m'arrêter pour ne pas quitter trop longtemps l'ordre

d'idées que je me suis prescrit, et je crains d'avoir déjà quelques

reproches à me faire, car j'ai parlé de l'influence des philosophes,

de celle des économistes sur la partie brillante et ambitieuse du

clergé, longtemps avant d'avoir déterminé ce que j'entendais par les

philosophes, et ce qu'on entendait par les économistes: aussi, je suis

obligé maintenant qu'on se rappelle ce que j'ai dit du clergé pour que

l'on comprenne bien quel était le genre d'esprit qui avait plus ou

moins pénétré dans tous les ordres de l'État, dans toutes les classes

de la société.

Ce que j'ai dû faire remarquer dans le clergé, je dois le montrer

aussi dans la magistrature, qui, par sa grande prérogative civile, a

une influence directe sur les esprits. Son action est de tous les

moments, elle surveille tous les actes de la vie, elle donne la

sécurité des biens et des personnes: son pouvoir est immense; aussi

les institutions que les magistrats attaquent sont bien près d'être

détruites dans l'esprit des peuples. Les idées nouvelles s'étaient

emparées de toute la jeunesse du parlement. Défendre l'autorité royale

était traité d'obéissance servile. La majorité que le président

d'Aligre[159] conservait pour la cour allait chaque jour

s'affaiblissant et se perdit au moment où M. de Calonne et M. de

Breteuil se brouillèrent. Quoique M. d'Aligre portât aux membres du

parlement qui votaient avec lui, la faveur de M. de Miromesnil[160],

garde des sceaux; de M. de Breteuil, ministre de Paris; de la reine

par M. de Mercy[161], avec lequel il était lié intimement, il vit sa

majorité se fondre au moment où il fut en guerre ouverte avec le

contrôleur général.

[159] Étienne-François d'Aligre appartenait à une vieille

famille de robe originaire de Chartres. Président à mortier,

puis premier président du parlement de Paris (1768). Il donna

sa démission en 1780, passa en Angleterre puis à Brunswick où

il mourut en 1798.

[160] Armand Hue de Miromesnil, né en 1723. Premier président

du parlement de Rouen (1755). Garde des sceaux sous Louis XVI

(1774-1787). Il mourut en 1796 dans sa terre de Miromesnil en

Normandie.

[161] François comte de Mercy-Argenteau appartenait à une

vieille famille de Lorraine. Il fut ambassadeur de l'empire

en France durant tout le règne de Louis XVI. A partir de

1789, Mercy s'occupa activement de provoquer une intervention

étrangère, en faveur du roi; il mourut en 1794. On a publié

sa correspondance avec Marie-Antoinette et Marie-Thérèse.

La première circonstance dans laquelle elle lui manqua intéressait

personnellement la reine. Les conseillers de cette malheureuse

princesse, aveuglés par leur propre passion et voulant servir la

sienne, avaient porté devant les tribunaux et donné le plus grand

éclat à une affaire connue sous le nom de l'affaire du collier, qui

aurait dû être étouffée à son origine[162]. L'arrêt rendu par le

parlement de Paris devait faire à la reine une profonde impression et

l'éclairer sur les personnes à qui elle avait accordé sa confiance.

Mais la fatalité ne permit pas que cette dure leçon produisît l'effet

que l'on devait en attendre: les conseils restèrent les mêmes, le

baron de Breteuil et l'archevêque de Toulouse ne furent que plus

puissants; et la reine, rendue entièrement au tourbillon léger qui

l'environnait, se contenta de parler avec mépris de l'abbé

Georgel[163], avec aigreur de MM. Fréteau[164], Louis, Le

Coigneux[165], de Cabre[166], et de montrer de l'humeur aux personnes

qui étaient liées avec madame de Brionne[167] et avec mesdames ses

filles. Cette petite vengeance s'étendit jusqu'à moi, et je trouvai

des difficultés à obtenir les places auxquelles j'étais naturellement

appelé. L'affection de madame de Brionne et de ses filles, madame la

princesse de Carignan et la princesse Charlotte de Lorraine, me

dédommagea grandement de tout ce que j'éprouvais de contrariétés dans

ma carrière. La beauté d'une femme, sa noble fierté se mêlant au

prestige d'un sang illustre et fameux, si souvent près du trône, ou

comme son ennemi ou comme son soutien, répandent un charme particulier

sur les sentiments qu'elle inspire. Aussi, je me reporte sur ce temps

de ma défaveur à la cour, avec plus de plaisir que sur beaucoup de

situations heureuses où je me suis trouvé dans ma vie, et qui n'ont

laissé de traces ni dans mon esprit ni dans mon coeur. Je me souviens à

peine que la reine m'empêcha de profiter d'un grand acte de bonté de

Gustave III[168] qui avait obtenu pour moi du pape Pie VI un chapeau

de cardinal[169]. Elle dit à M. de Mercy d'engager la cour de Vienne à

s'opposer à la nomination d'un cardinal français avant la promotion

des couronnes[170]. Ses désirs furent remplis; la nomination du pape

fut suspendue, et il est probable que depuis, mon chapeau de cardinal

a passé plusieurs années dans quelques forteresses françaises[171].

[162] On sait ce que fut cette triste affaire du collier qui

causa un tort irréparable à la reine, bien qu'elle fût

entièrement innocente. Le joaillier Boehmer avait offert à la

reine un magnifique collier de 1 600 000 francs. Elle avait

refusé. Une femme de haute naissance mais d'une moralité

douteuse, madame de la Motte-Valois voulut se l'approprier.

Elle sut persuader au cardinal de Rohan qui avait encouru

précédemment la disgrâce de Marie-Antoinette, que celle-ci

n'avait renoncé au collier qu'en apparence et pour éviter le

scandale d'une dépense excessive, mais qu'elle lui serait

reconnaissante s'il lui en facilitait secrètement l'achat. Le

cardinal convaincu acheta le collier à crédit, et le donna à

madame de la Motte pour le remettre à la reine. Madame de la

Motte courut le vendre à Londres. L'affaire ne tarda pas à

s'ébruiter par suite des réclamations de Boehmer qui n'était

pas payé. Le cardinal et madame de la Motte furent arrêtés et

déférés au parlement qui acquitta le premier et condamna

l'autre. De plus il eut soin de rédiger son jugement de façon

à laisser un doute sur l'innocence de la reine.

[163] L'abbé Jean-François Georgel, né à Bruyères (Lorraine)

en 1731, fut d'abord professeur de mathématiques à

Strasbourg. Le cardinal de Rohan l'emmena à Vienne comme

secrétaire d'ambassade. A son retour, il fut nommé vicaire

général à Strasbourg. Dans l'affaire du collier il rendit les

plus grands services au cardinal en brûlant ses papiers et en

écrivant sa défense. Il fut lui-même exilé à Mortagne; il

émigra en 1793, revint en France en 1799, refusa un évêché,

fut nommé vicaire général des Vosges. Il mourut en 1813.

L'abbé Georgel a laissé des _Mémoires_ allant de 1760 à 1810

(Paris 1817. 6 vol. in-8°).

[164] Emmanuel Fréteau de Saint-Just, né en 1745. Conseiller

au parlement en 1765. Dans le procès du collier il prit parti

pour le cardinal de Rohan. Il fut emprisonné après la séance

du 17 novembre 1787. Député de la noblesse aux états

généraux, il fit cause commune avec le tiers: il fut deux

fois président de l'Assemblée. Il se retira à la campagne

après le 10 Août. Arrêté en 1794, il fut guillotiné le 14

juin.

[165] Le marquis Lecoigneux de Belabre fut reçu conseiller au

parlement en 1777. Il descendait du premier président

Lecoigneux qui vivait au commencement du XVIIe siècle, et

dont le fils fut le célèbre Bachaumont.

[166] L'abbé Sabatier de Cabre fut secrétaire d'ambassade à

Turin. Ministre à Liège (1769). Chargé d'affaires à

Pétersbourg. Directeur des consulats au ministère de la

marine (1782). Il était conseiller clerc au parlement. Il

embrassa avec ardeur la cause de la Révolution. Arrêté sous

la Terreur il échappa à l'échafaud et mourut en 1816. Il ne

faut pas le confondre avec l'abbé Sabatier de Castres,

publiciste protégé par Vergennes qui joua également un

certain rôle dans les affaires parlementaires (1742-1817).

[167] Madame de Brionne, cousine du cardinal de Rohan, prit

avec chaleur son parti.

[168] Gustave III, roi de Suède, fils et successeur d'Adolphe

Frédéric. Né en 1746, il monta sur le trône en 1771. Il fut

assassiné à la suite d'une conspiration de la noblesse le 16

mars 1792. Il laissa le trône à son fils Gustave IV.

[169] Le pape Pie VI accueillit très bien le roi de Suède

Gustave III, pendant le voyage que celui-ci fit en Italie. Il

chercha un moyen de lui être particulièrement agréable, et

lui accorda la promesse d'un chapeau de cardinal pour l'abbé

de Périgord que Gustave III avait sollicitée. C'était

uniquement une faveur, et d'autant plus remarquable qu'elle

était accordée à un prince protestant. (_Note de M. de

Bacourt._)

[170] Le pape s'est toujours réservé le droit exclusif de

nommer les cardinaux. Toutefois certains souverains

catholiques, le roi de France, l'empereur, le roi d'Espagne,

le roi de Pologne, avaient obtenu le droit de nommer, ou

mieux de présenter à la nomination du pape qui sanctionnait

toujours leur choix, un certain nombre de cardinaux, qu'on

nommait en conséquence _les cardinaux des couronnes_. Ils

étaient assimilés en tout aux autres cardinaux, et

représentaient leurs souverains dans les élections papales.

[171] Allusion aux cardinaux enfermés dans des forteresses

françaises par l'empereur Napoléon, à la suite de ses

persécutions contre le pape Pie VII. (_Note de M. de

Bacourt._)

Le nouvel esprit introduit dans le parlement ayant désuni et animé

individuellement tous les membres qui composaient cet ancien corps,

l'intrigue y pénétrait de toute part. M. Necker, M. de Calonne, M. de

Breteuil y avaient chacun leurs créatures qui défendaient ou

attaquaient les mesures du ministre qu'on voulait soutenir ou

renverser. Chaque jour on voyait la grande magistrature s'éloigner

davantage de l'autorité royale, à laquelle, dans les beaux temps de la

monarchie, elle avait été constamment unie. L'esprit de corps même

n'existait plus; la demande des états généraux faite peu de mois après

en est la preuve. Un nombre inquiétant d'opinions éparses, qui ne

prenaient pas toujours une couleur de parti, donnait au ministère de

l'inquiétude sur l'enregistrement de chaque loi que le besoin de

l'État paraissait exiger.

M. de Calonne brava cet état de choses, et voulut porter devant le

parlement une loi sur une matière fort délicate et qui exigeait une

foule de connaissances qui lui manquaient.

La proportion adoptée entre les monnaies d'or et d'argent dans la

refonte de 1726, n'était plus en rapport avec celle de l'or et de

l'argent comme métal dans le commerce. Un marc d'or en lingot, au même

titre que celui des louis, se vendait plus de sept cent vingt livres,

et cependant le même marc d'or fabriqué en louis n'en donnait que

trente, faisant sept cent vingt livres. Il était donc nécessaire de

donner à l'or _monnaie_, dans son rapport avec l'argent _monnaie_,

une proportion plus rapprochée de la valeur qu'il avait en lingots,

relativement à l'argent. Par la loi de 1726, la proportion de l'or à

l'argent était de 1 à 14 513/1000 ou 1 à 14 1/2 à peu de choses près.

Par la loi dont il est ici question, la proportion de l'or à l'argent

fut portée de 1 à 15 477/1000, ou à peu près de 1 à 15 et demi.

M. de Calonne avait adopté à cet égard l'opinion de M. Madinier, agent

de change, qui était plus versé dans les opérations de commerce des

matières, que dans l'art des ménagements qu'un gouvernement doit

toujours observer, lorsqu'il touche aux monnaies. Il fallait montrer

au public, montrer par des chiffres, et montrer longtemps d'avance que

la refonte était dans son intérêt; il fallait la lui faire désirer,

même un peu attendre. Dans les affaires importantes, le reproche de

lenteur contente tout le monde; il donne à ceux qui le font un air de

supériorité, et à celui qui le reçoit l'air de la prudence. M. de

Calonne avait raison, et sa précipitation lui donnait l'air d'avoir

tort. Le baron de Breteuil, Foulon, le petit Fornier, colportaient

mémoires sur mémoires; l'abbé de Vermond[172] les remettait à la reine

qui les faisait arriver au roi. Le parlement, devenu un instrument

d'intrigues, fit des remontrances qui n'annonçaient pas qu'il y eût

dans cette compagnie, autant de lumières sur cette matière que de

dispositions à entraver les opérations du contrôleur général. Le

motif légal de la refonte était de réduire la quantité d'or fin qui

entrait dans la composition des pièces de vingt-quatre livres

tournois, à une valeur correspondante à celle d'un lingot d'argent

équivalent à quatre écus de six livres.

[172] L'abbé Mathieu de Vermond était le fils d'un chirurgien

de village. Né en 1735, il fut reçu docteur en Sorbonne en

1757. Il s'attacha à la fortune du cardinal de Brienne, fut

en 1769 envoyé à Vienne par Choiseul comme lecteur de la

future dauphine. Il sut entrer dans la confiance de

l'impératrice et de l'archiduchesse, et prit sur celle-ci une

grande influence. Il émigra en 1790 et mourut peu après à

Vienne.

Dans la refonte de 1726, de graves fautes avaient été commises. On

avait mal résolu le problème d'un rapport exact de valeur entre les

deux métaux dont se compose encore notre monnaie (rapport facile à

établir, mais difficile à maintenir). L'évaluation avait été faite à

près d'un sixième au-dessous de la valeur de ce métal. Il est vrai que

la plupart des directeurs des monnaies avaient atténué cet

inconvénient, mais par une infidélité grave, en affaiblissant le titre

ou le poids au delà de la limite du _remède_. Ainsi, outre le défaut

de rapport entre les deux métaux, il y avait encore défaut d'identité

légale entre les louis de la même fabrique. Une nouvelle refonte était

donc nécessaire; mais on ne faisait pas à M. de Calonne l'honneur de

croire qu'il ne voulût qu'être juste. On ne se familiarisait pas avec

l'affaiblissement de poids que devaient subir les nouvelles pièces

d'or, quoique cette condition fût indispensable pour le rétablissement

du rapport entre l'or et l'argent, et quoique le change des monnaies

tînt compte de la différence aux propriétaires des anciennes pièces.

La délivrance des nouveaux louis devait être précédée du dépôt des

louis de fabrique antérieure; les délais de l'échange se prolongeaient

fort au delà du temps nécessaire pour la fabrication, et, à la suite

de tant d'autres expédients de finances qui n'étaient pas meilleurs,

on supposait que le véritable but du ministre était de se ménager une

jouissance de fonds par forme d'emprunt sur les propriétaires des

anciennes pièces d'or.

Ainsi, quoique la proportion adoptée par M. de Calonne fût bonne, elle

laissa à la censure des prétextes dont elle usa sans ménagement. Il

était parvenu à rétablir l'équilibre (au moins pour quelque temps)

entre deux métaux destinés à faire le même office de mesure; mais sans

s'être approprié les calculs très compliqués qui justifiaient la

réforme de la loi de 1726, et conséquemment, sans s'être mis en état

de répondre à toutes les objections du doute ou de l'ignorance. Il

atteignit le but, mais sans en avoir tout le mérite.

Louis XVI, fortifié par l'opinion de M. de Vergennes, montra dans

cette circonstance une volonté très décidée. Les remontrances du

parlement furent sans effet. Madame Adélaïde, tante du roi, à qui

madame de Narbonne[173] avait remis un mémoire fort savant sur la

proposition, ne put pas même empêcher l'exil de Foulon. On envoya ce

malheureux dans une de ses terres en Anjou, et il n'en revint quelques

années après que pour être une des premières victimes de la

Révolution.

[173] Mademoiselle de Châlus, mariée au comte de

Narbonne-Lara, maréchal de camp. Elle fut dame d'honneur de

la reine Marie Leczinska, puis de la dauphine. Elle était la

mère du comte de Narbonne, ministre de la guerre en 1791,

dont on a parlé plus haut (p. 35).

Une fermeté soutenue n'était pas dans le caractère du roi, et

d'ailleurs il devait être découragé par le peu d'accord qu'il y avait

dans son conseil. Tout devenait difficile; l'opinion publique prenait

de la force; elle censurait et elle protégeait ouvertement. Son action

était trop puissante pour pouvoir être arrêtée et même dirigée: elle

approchait des marches du trône; déjà on commençait à dire des

ministres qu'ils avaient ou qu'ils n'avaient pas de popularité,

expression nouvelle qui, prise dans l'acception révolutionnaire,

aurait dégradé à leurs propres yeux les conseils de Louis XIV, qui ne

voulaient que l'estime du roi et une grande considération, mais dont

la vanité républicaine de M. Necker s'honorait parce qu'elle lui

donnait une influence à part.

Les expédients ordinaires étaient usés: on croyait qu'il n'y avait

plus de réformes possibles à faire, et cependant les dépenses

excédaient les recettes d'une somme énorme. Le déficit de 1783 était

de plus de quatre-vingt millions. M. Necker, quoi qu'il en ait pu dire

dans son compte rendu[174], l'avait laissé à sa sortie du ministère de

près de soixante-dix millions. Depuis que les passions en sa faveur

sont éteintes, tout le monde en convient. Le papier des receveurs

généraux, celui des trésoriers, des régisseurs, qui servait à faire

des anticipations, ne circulait plus qu'avec une perte effrayante. La

partie des emprunts de M. Necker qui n'était pas viagère portait une

promesse de remboursement si prompt, qu'elle épuisait le trésor royal.

Pour l'année 1786 ces remboursements montaient à près de

cinquante-trois millions, et ils devaient accroître d'année en année

jusqu'en 1790.

[174] Le compte rendu des finances de Necker fut publié en

janvier 1781. C'était la première fois que «le secret des

finances était entr'ouvert au public», qui, jusque-là

ignorait ce qu'il payait à l'État, et ce que l'État

dépensait.

Ce n'était plus le temps où l'on pouvait augmenter les revenus de

l'État, en abandonnant les lois fiscales aux interprétations des

compagnies qui savaient faire pénétrer les rigueurs jusques dans les

dernières ramifications de la propriété ou de l'industrie. Les quatre

sols pour livre, imposés par M. de Fleury, étaient une surcharge trop

forte pour plusieurs provinces, et se payaient mal.--Les places pour

lesquelles il fallait faire une finance étaient refusées.--Le

parlement ne voulait plus enregistrer d'emprunts. Les fonds publics

perdaient tous les jours de leur valeur. La bourse de Paris recevait

tout son mouvement des spéculations faites sur les fonds des

établissements particuliers.--On achetait, on vendait des actions de

la caisse d'escompte, des actions de la compagnie des Indes, des

actions de la compagnie des eaux de Paris, des actions de la compagnie

contre les incendies, etc... Comme dans les temps de calamité, le jeu

occupait toutes les têtes. Le gouvernement avait essayé de faire

quelques levées d'argent en créant par des arrêts du conseil pour

quelques millions de loteries: mais ce faible moyen avait un terme, et

il était arrivé.

M. de Calonne gêné dans toutes ses opérations, attaqué de tous les

côtés, miné par l'intrigue souterraine de M. l'archevêque de Toulouse,

ayant encore pour lui M. de Vergennes et le roi, crut qu'il pouvait

triompher de toutes les difficultés qu'il rencontrait, par un moyen

nouveau et qui aurait quelque éclat. Il conçut le projet d'une

assemblée des notables[175]; il espérait, par cet appel inattendu,

remplacer la sanction nationale, les enregistrements du parlement, et

se rattacher l'opinion publique devant laquelle il avait la confiance

de pouvoir paraître avec avantage.

[175] L'assemblée des notables était un moyen terme imaginé

par le ministre pour ne pas recourir aux états généraux.

Calonne voulait imposer une subvention territoriale; mais

prévoyant la résistance du parlement et du clergé, il avait

voulu prendre un point d'appui dans la nation. L'assemblée se

réunit le 22 février à Versailles, elle se sépara le 25 mai.

Dès l'ouverture de l'assemblée, il proposa la création des assemblées

provinciales dans tout le royaume, la suppression des corvées, celle

des barrières intérieures et de plusieurs droits de l'aide, réprouvés

par l'opinion, l'adoucissement des gabelles et la liberté du commerce

des grains.

Il résolut courageusement d'augmenter le déficit par le sacrifice de

dix millions sur le produit des gabelles, de douze millions sur celui

des traites et des aides, de dix millions sur les tailles, de sept

millions pour aider à payer les dettes du clergé, dont la partie

principale devait être éteinte par l'aliénation de la chasse, et des

droits honorifiques attachés à ces biens; et de plus, par une dépense

de dix millions pour remplacer les corvées, et de six millions pour

l'encouragement de l'agriculture, des arts et du commerce. Il se

flattait que pour tant de bienfaits, il obtiendrait aisément une

création ou un remplacement de cent dix à cent douze millions de

revenu.

Il en trouvait cinquante dans la perception régulière des deux

vingtièmes sur le revenu net de tous les biens-fonds du territoire

français. L'augmentation de cet impôt provenait de ce que M. de

Calonne proposait de détruire tous les privilèges de corps ou

d'ordres, toutes les exceptions, toutes les faveurs particulières. Il

donnait à cette imposition le nom de subvention territoriale; et il

disait que ce ne serait pas une taxe nouvelle, puisque la charge de

ceux qui payaient exactement les deux vingtièmes ne serait point

augmentée, et qu'il ne s'agissait que de supprimer les abus d'une

répartition injuste, et des exceptions prêtes à être abandonnées par

ceux qui en jouissaient.

Il estimait à vingt millions le revenu de l'établissement du timbre.

L'inféodation des domaines et une meilleure administration des forêts

devaient donner dix millions de revenu.

Pour acquitter les remboursements à époques fixes, il faisait un

emprunt annuel de vingt-cinq millions, qui ne devait être lui-même

remboursable qu'en quinze années.

Il présentait aussi un tableau d'économies montant à quinze millions.

Ce plan qui manquait de base, puisque les notables n'avaient pas de

pouvoir, était vaste; son ensemble était assez imposant; il présentait

l'avantage de tranquilliser tous ceux qui avaient des fonds sur

l'État, et de se rapprocher sans secousse des idées qui, depuis assez

longtemps, circulaient dans les classes instruites de la société et

commençaient à pénétrer dans la masse de la nation.

Mais M. de Vergennes était mort[176], et le roi tout seul était un

faible soutien pour un ministre qui attaquait ouvertement tant

d'intérêts.

[176] 13 février 1787.

Le clergé était atteint par une contribution dont il espérait que ses

dons gratuits le mettaient à jamais à l'abri. Il soutenait que, s'il

ne payait pas de vingtième sous le nom de vingtième, il en payait

l'équivalent sous le nom de décime; puis, quittant la question qui lui

était propre, il attaquait la subvention sous un point de vue général.

M. de Calonne s'était malheureusement persuadé que l'impôt en nature

éprouverait moins de difficultés qu'un impôt de cinquante millions en

argent. Il avait établi, dans un de ses mémoires, que la perception en

nature était le moyen le plus facile de rendre la répartition

proportionnelle, de bannir l'arbitraire, et d'éviter aux contribuables

la cruelle nécessité de payer, lors même qu'ils ne récoltent pas. M.

l'archevêque de Narbonne, M. l'archevêque de Toulouse, M.

l'archevêque d'Aix, M. l'archevêque de Bordeaux, tous assez habiles

sur cette question dont la dîme leur avait appris le côté faible,

montrèrent que les frais de ce mode de perception seraient très chers,

que les difficultés qu'il entraînait étaient immenses et que le temps

qu'il fallait employer pour faire une bonne classification des terres

serait perdu pour le trésor royal.

L'opinion du haut clergé devint celle des notables, et M. de Calonne

fut battu sur ce point.

Un échec en amène un autre, souvent une quantité d'autres.

Mémoires du prince de Talleyrand, Volume 1 · 第 9 / 36 段